Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)
X Après la mort.
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Après la mort.
Je ne devais plus le retrouver[K]. Il m’écrivit quelques lettres que je ne me console pas de ne plus avoir. Il m’eut d’ailleurs été difficile de les publier dans ces pages de souvenirs, car il y étrillait, dru et sans gants, comme il savait le faire, quelques contemporains.
Avant de me quitter, sachant que j’étais sur le point de venir à Paris, il me donna une lettre d’introduction que je devais porter à Octave Mirbeau.
Je n’ai jamais fait beaucoup de visites et je trouvai plus commode d’envoyer par la poste le mot de Cézanne à l’illustre écrivain.
Il est probable qu’il m’attendit, et il ne me répondit point. Il n’avait pas à le faire.
Je sais pourtant que je m’en étonnai naïvement auprès de mon protecteur. Il m’écrivit que je n’étais guère arriviste, que ce n’est pas ainsi que j’aurais dû manœuvrer, et qu’il faut être plus adroit pour réussir...
Je ne pus retenir un sourire en lisant ces reproches du vieux solitaire, mort depuis des années et des années, à tout ce qui n’était pas le rêve âprement poursuivi.
Depuis, j’ai acheté tous les ouvrages qu’on a publiés. Je ne l’ai reconnu que dans celui de M. Ambroise Vollard.
On me dit que le sculpteur Maillol travaille à un buste de Paul Cézanne qui doit être érigé sur quelque place de sa ville natale. Les esprits faciles à contenter peuvent penser que cette glorification est juste et que la fête sera belle autour du monument, mais l’amende honorable ne répare pas toujours l’outrage, et, si j’avais le goût des déplacements, je ferais ce jour-là un voyage à Aix, où je ne suis jamais revenu, simplement pour ajouter un chapitre curieux à ce petit livre.
Le triomphe d’un artiste méconnu et méprisé, de son vivant, ne peut être organisé que lorsque a disparu la génération responsable de l’insulte.
Les Aixois nés aux alentours de 1835 ne doivent pas être nombreux, et la vieille ville, indifférente à la gloire du plus illustre de ses fils, peut se réhabiliter en lui offrant le marbre et le laurier.
Son prestige est aujourd’hui souverain.
On m’affirmait récemment qu’un collectionneur avait vendu les tableaux du XVIIIᵉ siècle qu’il amassait depuis longtemps pour acheter des Cézanne. Il paraît qu’il possède deux cents toiles et qu’il serait ravi de les donner à la ville natale du peintre, si elle souhaitait, un jour, faire un musée Paul Cézanne. J’ai parlé de cette collection, on m’a répondu: «C’est impossible; nous connaissons toute l’œuvre du vieux maître...»
Est-on sûr de la connaître exactement? Sans doute, on a battu le rappel, et tous ceux qui avaient une de ces études qu’il abandonnait parfois en plein champ, chez des paysans, dans une chambre où il ne retournait pas, se sont hâtés de s’en défaire, dès qu’ils ont su que cette peinture à laquelle ils ne
comprenaient rien avait quelque valeur [L].
Les écrivains laissent parfois dans leurs tiroirs des œuvres posthumes; les peintres laissent presque toujours des œuvres... apocryphes.
On a fabriqué de faux Cézanne et on doit en fabriquer encore. Il y a de véritables usines d’où sortent des Daumier et des Corot, des Renoir et des Monticelli, et certains truqueurs sont si adroits qu’on pourrait les couronner de la tiare de Saïtapharnès, malgré leur modestie. Je ne veux point parler de ces toiles destinées à l’Amérique ou à des amateurs sans flair que leur snobisme et leur ingénuité disposent aux pires duperies, mais je ne crois pas me tromper en disant qu’il existe des Cézanne perdus. On voudrait assister à une rétrospective de son œuvre. Ce serait d’un intérêt immense.
Les hommes qui ont aujourd’hui cinquante ans n’étaient pas nés quand on trouvait pour presque rien, chez le père Tanguy, les toiles que Cézanne exécuta vers 1870-1875, celles qui dataient de plus loin, de l’époque où il peignait Un après-midi à Naples, et La Femme à la puce, le Portrait du nègre Scipion, Le Pain et les œufs, Le Festin, La Léda, La Tentation de saint Antoine, Le Pacha, etc.
On ne connaît guère les œuvres de la jeunesse—il est peut-être plus exact de dire: les œuvres de la première manière,—du peintre, que par des reproductions photographiques.
Je me souviens de mon étonnement, un soir où je dînais chez Mᵐᵉ Cézanne qui conservait aux murs de la salle à manger et du salon d’anciennes toiles.
J’en saluai quelques-unes qui m’étaient familières.
Elles dataient probablement de 1898, mais elles étaient semblables à celles sur lesquelles j’avais vu s’acharner le maître d’Aix.
C’était le Cézanne du compotier et des trois pommes, le Cézanne du mont de la Victoire, des natures mortes et des paysages sans empâtements ni reliefs de tons, le Cézanne des jus puissants mais sobres et presque lisses.
A côté de ces compositions, je vis pour la première fois des toiles qui étaient sans doute de l’époque où il peignait L’Homme au chapeau de paille et La Maison du pendu.
Je sais que je revins au quartier latin, où j’habitais, enthousiasmé, n’ayant pas dit grand’chose au cours de ce repas excellent, et ayant écouté M. A. Vollard, qui était du dîner, et qui parlait de la façon la plus pittoresque, avec des nonchalances et des cruautés de grand félin...
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* *
On s’est demandé quelquefois si Cézanne avait voyagé.
Malgré son admiration profonde pour Rembrandt et pour Rubens, pour Véronèse et Michel-Ange, il ne visita ni la Hollande, ni la Belgique, ni l’Italie.
Il n’a pas vu la Ronde de nuit dans la salle du Trippenhuis d’Amsterdam qui mire sa façade cuite et sanglante dans l’eau d’un canal, quand le fin brouillard hollandais permet les reflets et les jeux de lumières.
Qu’eut rapporté le peintre de l’Estaque de la plage de Scheveninguen et de la mer du Nord qu’aimèrent van de Velde et Ruysdael.
Il n’a pas voulu prier non plus, lui, le vieux chrétien, devant l’autel de l’église Saint-Jacques, à Anvers, où est inhumé Rubens, le maître des triomphes et des apothéoses, et il n’a pas eu la curiosité, lui qui savait le
latin, d’aller lire l’épitaphe [M] que Gevaertz composa pour son ami.
Il n’a pas fait le pieux et classique pèlerinage de presque tous les artistes à Rome. Lui qui était fou des grands Vénitiens et de Michel-Ange, il ne les a pas vus chez eux.
Il pensa, pendant quelque temps, accomplir un voyage en Espagne, et en 1891 il fit un séjour en Suisse.
Il passa trois mois à Neufchâtel et je ne sais s’il y travailla. Il visita très rapidement Berne, la plus helvétique des villes confédérées; Fribourg, avec sa cathédrale et son pont monumental; Vevey, que Musset entrevit tout clair de pommiers à travers ses larmes; Lausanne pleine d’étudiants, Genève internationale comme un palace au bord d’un lac.
Ses paysages sont ceux de l’Ile-de-France et de sa Provence natale.
Au temps où il suivait les cours de l’Académie Suisse[N], il s’en allait peindre en compagnie de Guillaumin dans un ancien parc, à Issy-les-Moulineaux; en 1870, il travailla à l’Estaque; après la guerre il vint avec Pissarro à Auvers-sur-Oise; il peignit à Barbizon, un peu partout, autour de Fontainebleau, puis de retour à Aix, voici les paysages de sa vieillesse: les bords de l’Arc, le mont de la Victoire, le Jas de Bouffan, le Tholonet, le Château-Noir, la Montée des Lauves.
Voyager, pour lui, c’était perdre du temps...
*
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On a suffisamment interprété l’œuvre de Cézanne sans que je tente moi-même de barbouiller de mon encre le dos des châssis que je l’aidai souvent à porter.
Il m’eût été facile de faire, à mon tour, des commentaires et de donner à ce petit livre un poids inutile qu’il n’aura pas. Je le préfère plus simple et plus léger. Il a été accordé à peu d’hommes de vivre dans l’intimité du vieux peintre. Je n’ai sans doute pas tout dit, mais est-il nécessaire de tout dire? Goncourt, qui n’aimait pas Sainte-Beuve, contait que le critique avait, une fois, entrevu Napoléon à Boulogne, juste au moment où l’Empereur, qui se croyait à l’abri des regards, était en train de pisser, et l’auteur de Manette Salomon ajoutait:
«C’est ainsi qu’il a vu tous les grands hommes!...»
Entre le point de vue de Sirius et celui du valet de chambre, il y a peut-être place pour un peu de de vérité.
Si j’ai réussi à me maintenir dans ce juste milieu, je n’ai fait pour cela aucun effort, n’ayant eu qu’à me souvenir de quelques humbles événements autour de cette grande figure solitaire.
Une phrase que j’écrivais plus haut me hanterait pourtant comme un remords si je n’ajoutais ce becquet, et on pourrait peut-être s’y méprendre, croire que j’ai caché quelque chose.
J’avais à parler de Cézanne, je l’ai fait en essayant de travailler comme lui, sans me laisser distraire, en ne pensant qu’au modèle, et j’ai conté à peu près tout ce dont je me souviens.
Je n’ai pas le goût de la charge et j’ai probablement négligé les mots, les attitudes, les manies que ceux qui ne l’ont jamais vu prêtent généreusement au vieux maître.
Sa vie entièrement vouée à la peinture n’eut pas une ombre. Elle fut unie et monotone, et je songe devant elle à l’aventure éblouissante ou tragique que fut l’existence de quelques grands artistes...
Le soir descendait derrière les collines de Fierole et Léonard de Vinci, à la fenêtre de son atelier, regardait le crépuscule sur les toits de Florence.
Une atmosphère de rêve baignait les dômes, les tours, les palais héréditaires, et un vol de ramiers disparaissait du côté de Monte-Albano.
Dans sa robe de velours, barbu comme un saint ou un astrologue, l’altissime peintre voyait les plaines lombardes creusées par lui de canaux fertilisants; la cour du More, à Milan; la duchesse Beatrice; Jean Galéas; Charles VII et Louis XII à la tête des armées françaises. Il souriait en pensant à la construction de sa machine à voler; il avait tout connu et il savait tout.
L’heure était prodigieuse. La trace noire laissée sur la place de la Seigneurie par le bûcher de Savonarole était encore visible; Michel-Ange animait la pierre; au palais Borgia, on relevait la garde romagnole à la porte de bronze du duc César, et Monna Lisa, la femme de Messer Zanobi del Giocondo rentrait de la promenade...
Rubens, sortant des pages d’une princesse, partait pour l’Italie.
Il en revenait avant la trentaine, maître de son art. Il habitait des palais, et, ambassadeur, parlait au nom de son prince. L’archiduc Albert voulut servir de parrain à un premier enfant qu’il eut d’Isabelle Brandt; il était l’hôte des reines, menait un train de grand seigneur, épousait à la fin de sa vie cette belle Hélène Fourment qui était une enfant de seize ans, ambrée et grasse, et son allégresse d’artiste ne s’effara jamais devant les secrets de l’énigme plastique...
Van Dyck fut un svelte, élégant et mélancolique prince, un beau cavalier dont la vie fut une perpétuelle fête, et si j’avais à conter l’existence de Rembrandt, il me semble que j’écrirais un drame que l’on devrait représenter sans allumer le lustre, dans la pénombre d’un théâtre. Toute joie serait bannie de cette pièce hautaine. Le décor serait celui d’une salle enfumée aussi propice aux choses de la cabale qu’à celles de la peinture.
Je ferais pourtant accrocher aux murs les miroirs devant lesquels le vieux sorcier du clair-obscur aimait à peindre, d’après son propre visage, et parmi tout un bric-à-brac fastueux et bizarre, inquiétant et précieux, je ferais passer Saskia en robe d’odalisque ou de juive orientale. Ce serait le drame de l’alchimiste qui a su fabriquer de l’or et qu’on a persécuté...
Ivre de foi républicaine et de pureté antique, David se passionnait pour les ennemis de Danton, et, calme, dans l’orage révolutionnaire, prenait des croquis au pied de la guillotine... Le haut chapeau aux poils rebroussés de Goya était posé sur un cabinet espagnol, et une duchesse ôtait sa robe dans son atelier qu’elle emplissait de tous les parfums de la Maja desnuda... Au retour d’un voyage en Orient, Delacroix, en frac irréprochable, passait à son cou une cravate rouge à laquelle pendait une étoile d’émail et d’or, et se rendait ainsi à un gala des Tuileries... Tous ont vécu, fastueux, pauvres, puissants et tourmentés, mais s’il n’y avait pas la peinture dans la vie de Paul Cézanne, il n’y aurait rien.
Il était fait, selon la parole de Shakespeare, de la même étoffe que ses songes.
On ne lui a rien offert, il n’a rien demandé, et il a vécu à l’écart, sans se mêler à rien de ce qui intéresse les hommes, à une époque tranquille, avec l’unique souci de son travail et de son art, et lorsque je me retourne vers ces années de ma jeunesse où j’eus le grand honneur de le voir souvent, j’aperçois un vieillard obstiné, un homme las de sa journée qui revient des champs et des bois, une toile à la main, à l’heure où l’Angélus bénit la petite ville qui l’ignore...
Paris, 1923.
FIN