Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)
IV Le baron Cochin et Nina de Villars.
IV
Le baron Cochin et Nina de Villars.
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BORDS DE LA MARNE
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NATURE MORTE
On a dit que Paul Cézanne était affligé d’une de ces insurmontables timidités qui rendent presque infirmes ceux qui en sont atteints.
Il m’a raconté, lui-même, qu’un jour, il peignait aux environs de Paris, lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelques pas de son chevalet. Il essaya d’amorcer une conversation, et, fort intéressé par la toile qu’il voyait, il voulut faire parler le peintre, proposa une visite à son atelier et fut charmant de la façon la plus intelligente.
Il y perdit sa peine. Cézanne ne lui répondit que confusément. Le cavalier repartit en laissant sa carte.
Cézanne me dit:
«C’était le baron Cochin... il s’y connaissait en peinture, et j’ai eu tort de ne pas être aimable. J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais déjà un faible... C’est effrayant, la vie!...»
André Salmon parle de cette rencontre au début du volume qu’il consacre à Cézanne.
Il me permettra de recopier ici ces pages charmantes:
«Par une belle matinée de printemps, dans les premières années de ce siècle, deux brillants cavaliers parcouraient la plaine d’Aix-en-Provence. Ils avançaient d’un pas égal, bien droits tous deux sur leurs montures de race, encore que l’un eût du poil blanc et que l’autre n’eût encore qu’un peu plus que du duvet au menton. On les devinait, au seul coup d’œil, hommes du premier rang. Sans doute avaient-ils franchi, à la pointe du jour, l’un de ces hôtels de la vieille ville royale qui n’est plus guère qu’un caravansérail pompeux de chats-fourrés et de pédants; toques rondes et bonnets carrés.
«Devant eux, la plaine. Et dans la plaine, à cet endroit précis que la plaine se couronnait d’un «motif» puissant et le moins «pittoresque» de pins et de mélèzes, un homme, un vieillard, avait planté son chevalet et peignait là. Un homme, ce vieillard, qui eût, sans doute, mieux figuré que devant son chevalet, au jardin de l’hôtel des deux cavaliers. Avec son large yocco et la serpillière bleue à grandes poches des jardiniers, ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le sécateur que sur la brosse?
«Pourtant, suspendant d’instinct le trot de sa monture, ce fut d’une voix chargée d’autant de respect que d’émotion, que le jeune homme, à la vue du vieillard peignant, s’écria:
«—Père, voyez! Cézanne!
«Comme ils n’avaient rien que ralenti leurs chevaux de race, les deux cavaliers s’étaient tout de même approchés, et le père, qui avait les cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux peintre, s’il avait le teint moins fleuri, le père, se plaisant—qui sait?—à jouer d’une faiblesse des yeux dont l’âge était la cause, répondit au jeune homme par une question:
«—Mais comment savez-vous, mon fils, que ce peintre est Cézanne?
«C’est alors que le fils fit à son père cette belle réponse, dénonçant à la fois une si rare fraîcheur de sentiment et une si intelligente passion des beaux-arts:
«—Père, vous ne voyez donc pas qu’il peint un Cézanne!
«Bien content de l’heureuse réponse de son fils, le père alors consentit sans peine à lui laisser voir qu’il avait feint. Le vieillard était M. Denys Cochin, député de Paris, noble champion de la cause catholique et protecteur intelligent de l’art le plus libre. Amateur d’une classe amoindrie de nos jours, au moins dont l’espèce est plus rare; fils d’un temps où le dernier des marchands en boutique eût rougi de recommander aux passants la «peinture moderne» ainsi que «le meilleur des placements».
«M. Denys Cochin, qui, au surplus, n’avait rien d’un «passant», eût certainement fait jeter hors de chez soi, par sa livrée, un tel bonimenteur. L’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy n’était pas, en effet, ouvert à tout le monde. Mais on y accueillait les grands artistes. Cézanne y eût été reçu et traité en hôte de choix, s’il lui avait plu. Son œuvre, austère et radieuse à la fois, y triomphait sur les hauts murs, dominant celles d’une jeunesse hardie. Lors des brimades imbéciles, si basses, qui vinrent compliquer la raisonnable séparation, l’archevêque de Paris trouva en l’hôtel Denys Cochin un somptueux asile. Certes, il y avait alors belle lurette que la valetaille s’était appliquée à effacer sur les murs de l’escalier d’honneur, le Vive la Sociale! tracé d’une main gamine, et au crayon lithographique, par Bonnard, à l’issue d’un goûter offert par le grand droitier aux meilleurs Indépendants. Si cela fut épargné à Son Eminence, elle dut au moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi, jusqu’à l’alcôve, de ces toiles peu faites pour contenter le quartier Saint-Sulpice. Les Cézanne, notamment, abondaient. Pommes de guingois; fessiers malaisément comparables à ceux des anges; baignades militaires, que sais-je!
«Dès potron-minet, M. Denys Cochin, ne laissant à nul autre ce devoir et cet honneur, vint chanter matines à son hôte. La nuit de Monseigneur avait été satisfaisante. Alors, désignant les Cézanne d’un geste bénin, M. Denys Cochin, bien content, murmura:
«—Votre Eminence admettra qu’on n’en dort pas plus mal.
«Le siècle est comme Son Eminence. Après avoir poussé les hauts cris, il commence d’admettre que cette peinture n’empêche ni de dormir, ni,
surtout, de se réveiller bien dispos... [B]»
Le vieux peintre ne m’a conté pourtant, au sujet de cette entrevue, que ce qu’on a lu plus haut. Peut-être n’était-il pas, ce jour-là, en veine de confidences...
*
* *
Quand Cézanne était à Paris, vers 1865, et qu’il apercevait à travers les vitres du café Guerbois, avenue de Clichy, tous ses amis fumant des pipes autour de quelques consommations, il avait envie de ne pas tourner le bec de cane de la porte.
Sur la banquette, Emile Zola parlait déjà avec une autorité de chef d’école; Manet avait l’air d’un dandy; Degas faisait des mots cruels; Léon Cladel agitait sa crinière sauvage, et Paul Cézanne devait surmonter sa timidité pour entrer, traverser la salle enfumée de nuages de tabac et serrer les mains qu’on lui tendait.
Dans son coin, ne sachant point pérorer, il songeait au Jas de Bouffan, à son atelier en désordre où personne ne devait pénétrer, au dernier étage de cette chartreuse provençale, d’où il voyait le mont de la Victoire, crêté de roches blanches, vers lesquelles des pins tentaient un assaut murmurant, les clairs et secs après-midi de mistral.
Que faisait-il parmi ces discussions et ces pipes? La vérité était là-bas, dans cette lumière natale et dans cette solitude où l’on pouvait, de l’aube au soir, s’enfermer, et faire, pour son seul plaisir, de la peinture «bien couillarde».
Ses amis fréquentaient chez Nina de Villars. Ils n’étaient pas comme lui. Ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer.
Cette Nina de Villars était une bonne fille qui recevait, comme une princesse de la bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était ouvert à tous, et on y allait sans aucune cérémonie.
Elle fut la muse du Parnasse contemporain.
La peinture ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les poètes de cette génération, et ils ne pouvaient guère comprendre celle de Cézanne.
La grande Muse porte un peplum bien sculpté
Et le trouble est banni des âmes qu’elle hante...
Écrivait alors Catulle Mendès.
J’ai connu les derniers poètes de cette époque, vieux et illustres. J’arrivais à Paris, et ma bourse d’étudiant me permettait à peine d’acheter quelques reproductions photographiques des ateliers du Louvre, mais les toiles médiocres accrochées aux murs de leur cabinet de travail ne me faisaient pas envie.
Il y aurait une amusante étude à faire, à propos des goûts artistiques des écrivains.
Il est probable que, ni Lamartine, ni Musset, ni Alfred de Vigny ne furent jamais tentés de s’offrir un bibelot ou une toile.
Ils possédaient quelques portraits, des meubles de famille, et cela leur suffisait.
Victor Hugo se distrayait à disloquer d’antiques bahuts avec lesquels il fabriquait des coffres somptueux et barbares, des cathèdres de prieur gothique, et si son intérieur était celui d’un burgrave ou d’un baron féodal du XVIᵉ siècle, il ne possédait guère que les toiles ou les bustes que lui avaient donnés Boulanger et David d’Angers.
Les terribles et noirs dessins qu’il composait après son repas, avec—dit un de ses pieux biographes—du café, du jus de pruneaux, de l’encre, de la cendre de cigare, et tout ce qui tombait sous sa main, ornaient son mur.
Balzac n’eut sans doute jamais le temps de songer à sa maison, et il écrivit son œuvre immense dans une pièce nue qu’il ne parvint peut-être jamais à meubler.
Léon Gozlan a laissé une description des Jardies à Ville-d’Avray, où l’auteur de la Comédie humaine s’était réfugié:
«Ce qu’il projetait pour les Jardies était infini. Sur le mur nu de chaque pièce, il avait écrit lui-même, au courant du charbon, les richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plusieurs années, j’ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du suc:
«Ici un revêtement en marbre de Paros;
«Ici stylobate en bois de cèdre;
«Ici un plafond peint par Eugène Delacroix;
«Ici une tapisserie d’Aubusson;
«Ici une cheminée en marbre cipolin;
«Ici des portes façon Trianon;
«Ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles.
«Ces merveilles n’ont jamais été qu’à l’état d’inscriptions au charbon...»
N’importe, Balzac aimait les œuvres d’art. Il a décrit comme seul il pouvait le faire, avec un amour de collectionneur, l’entassement d’un fabuleux magasin d’antiquités, dans La Peau de chagrin; il a parlé peinture dans Le Cousin Pons et dans Le Chef-d’Œuvre inconnu, en amateur passionné.
Dans ses dernières lettres à Mᵐᵉ Hanska, il l’entretient du mobilier, des étoffes fastueuses et des tableaux qu’il rêve pour leur maison. A-t-il vraiment déniché et possédé ces trésors ou les a-t-il imaginés? Comme aux Jardies, peut-être, les meubles et les toiles illustres qui n’étaient, pour les autres, que des noms écrits au charbon, avaient pris forme à ses yeux, réels et splendides, contre les murs. Il croyait bien, le prodigieux créateur, à l’existence de Madame Marneffe et de Rastignac!
Gustave Flaubert n’eut que le goût des turqueries romantiques. Il aimait le cuir des selles arabes, les momies et les peaux d’ours, et ce grand artiste vécut dans une pièce de son pavillon de Croisset qui semblait avoir été ornée avec ces bibelots et ces tapis violents que d’anciens militaires rapportent d’un séjour en Afrique.
Théophile Gautier avait des bronzes de Barye et de Clésinger, et, dans son salon, on pouvait voir Les Trois Tragiques d’Ingres, la Lady Macbeth et le Combat du Giaour de Delacroix, une Diane de Paul Baudry, les Pifferari d’Hébert, la Clairière de Théodore Rousseau, une Vue d’Orient de Diaz, Christ et Madeleine, de Puvis de Chavannes, une Tête de femme de Ricard, une toile de Fromentin, et beaucoup d’autres tableaux voisinaient avec ceux-ci sans les valoir, mais Gérôme, Bonnat, Adolphe Leleux ou Robert Fleury les lui avaient donnés et il les avait accrochés dans sa galerie.
Sainte-Beuve possédait quelques solides meubles comme en ont les vieilles demoiselles de province, et, en art, il n’alla jamais plus loin que les aquarelles de la princesse Mathilde. Beaudelaire, lui, avait cherché, amassé et aimé d’authentiques pièces.
Les Goncourt eurent le goût des estampes et des dessins, mais leur passion du bibelot japonais fut peut-être moins heureuse. On songe tout de même aux toiles de Delacroix, de Corot, de Courbet, de Rousseau et de Daumier qu’ils auraient eu pour rien s’ils n’avaient exclusivement subi l’aimable envoûtement du XVIIIᵉ siècle, de ses dessins, de ses gouaches et de ses sanguines, et s’ils n’avaient pas acheté chez Bing tant de crapauds aux yeux de jade et tant d’ivoires nippons.
Je n’imagine pas Leconte de l’Isle ajustant son monocle pour admirer une étude de Degas ou la Femme à la Puce de Cézanne.
Il devait en être resté à Apelle qui, quatre siècles avant Jésus-Christ, fit le portrait d’Alexandre.
De l’appartement de José Maria de Heredia, à l’Arsenal, je n’ai vu que le cabinet de travail, toujours embrumé par la fumée de ses petites pipes en merisier. C’était une pièce minuscule et je ne me souviens que d’un meuble vitré qui contenait quelques beaux livres, d’une table sur laquelle étaient des cigares, du tabac dans une coupe, et de deux ou trois dagues forgées par Maurice Maindron. Il y avait aussi une réduction en bronze du Combat des Centaures et des Lapithes.
Catulle Mendès possédait seulement un très beau morceau: le portrait au pastel de Banville par Renoir; chez Coppée, il y avait beaucoup de livres, beaucoup de mauvaises peintures dont on lui avait sans doute fait cadeau, et, sur sa cheminée, le Croisé, qui tient dans ses mains écartées une banderolle sur laquelle on lit: CREDO!
Je suis à peu près sûr que le poète avait relégué dans le cabinet de son secrétaire, les rares bonnes choses qu’il pouvait avoir et auxquelles il n’entendait rien.
Un jour il me montra, en déplaçant des bouquins derrière lesquels elles étaient cachées, deux chimères accroupies, d’un bronze unique.
Il me dit que Rodin lui avait donné cela et qu’il était certainement le seul à posséder ces deux pièces que personne ne connaissait. La matière en était merveilleuse et elles me hantent encore, bien que je n’ai fait que les entrevoir, il y a plus de vingt ans, avec leurs reins étroits et leurs terribles croupes...
*
* *
Nous nous sommes éloignés du salon de Nina de Villars, où venaient les Parnassiens qui n’eurent, en art, d’autres curiosités que celle des mots rares et des rimes riches.
Cézanne reçut un jour une invitation. Il en fut naturellement fort troublé, et il m’a conté qu’après mille hésitations, s’étant enfin décidé à faire toilette, il était allé sonner à la porte de cette Muse.
Sans doute on n’attendait encore personne et il s’était présenté trop tôt.
Il attendit, sonna de nouveau, et la porte s’entre-bâilla, et il vit, éperdu, une femme de chambre qui était sûrement en train de s’habiller et de se faire belle pour la réception, car elle n’avait pas encore noué de splendides cheveux blonds.
«Ils descendaient jusque-là!» me disait le maître en touchant mon pantalon rouge à la hauteur du genou.
Cette fille lui dit, en souriant, qu’il n’y avait encore personne, et il se sauva, honteux et furieux, sans trouver un mot aimable.
Il m’a conté plusieurs fois cette petite mésaventure et j’aurais juré qu’il n’avait jamais plus sonné à la porte de Nina, si M. A. Vollard n’affirmait qu’il fréquenta chez elle et qu’il y rencontra un de ses admirateurs, le fantasque Cabaner.
«...Cézanne était même un des habitués de la maison de Nina de Villars, si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre faste; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas dîné, on se serrait pour lui faire une place à table; enfin il y avait toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cézanne rencontra Cabaner, un de ses admirateurs de la première heure.
«Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un peu philosophe. Il n’est que trop vrai que la fortune ne l’avait pas favorisé: mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que la destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu. C’était de bonne grâce qu’il en avait pris son parti. «Moi,—aimait-il à répéter,—je resterai surtout comme philosophe.» Beaucoup de ses mots sont demeurés légendaires: «Mon père, disait-il, était un type dans le genre de Napoléon, mais moins bête...»
Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Cabaner questionnait curieusement Coppée: «D’où viennent ces boulets?» Coppée, stupéfait: «Ce sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient.» Cabaner, après un silence: «Est-ce toujours les Prussiens?» Coppée, hors de lui: «Qui voulez-vous donc que ce soit?» Cabaner: «Je ne sais... d’autres peuplades...»
J’ai appris l’existence de cet homme qui admirait Paul Cézanne vers 1877, en lisant le livre de M. Vollard, car si je l’avais connu plus tôt, j’aurais fait parler François Coppée. Il me semble cependant qu’il me conta l’histoire des obus sur Paris qui étonnaient si fort Cabaner.
Malheureusement, on oublie toujours de noter les conversations intéressantes. Coppée était un conversationniste charmant. Je le voyais, aux environs de 1904, à la terrasse de ce petit café des Vosges qui est presque au coin de la rue de Sèvres et du boulevard Montparnasse et qui s’appelle aujourd’hui: Café des Vosges et de François Coppée. Il arrivait, du côté des Invalides où est à présent sa statue, en veston gris ou bleu, son canotier de paille ou son chapeau melon incliné sur l’oreille, avec aux doigts une éternelle cigarette qu’à peine allumée il se hâtait de jeter.
J’ai su pourquoi il n’en tirait que trois ou quatre bouffées rapides, mais je l’ai oublié et je le regrette. L’explication que j’en pourrais donner serait purement fantaisiste. Peut-être, se souvenant de l’admirable vers de Beaudelaire:
... Un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve... le vieux poète voulait-il prouver que la réalisation d’un désir est toujours fade, et que son envie de fumer se changeait en dégoût, dès qu’il essayait de la satisfaire.
Il s’asseyait devant un amer-citron, qu’on lui apportait sans qu’il l’eut demandé; il attaquait une histoire, commentait l’événement du jour, et devenait plus jeune et plus gai que les jeunes gens qui l’entouraient.
Je l’écoutais en regardant ses yeux.
Dans le visage exactement rasé et si étrangement patiné qu’ils éclairaient, ils étaient vert-bleu ou bleu-vert, du vert pâle et du bleu clair que l’on obtiendrait si l’on pouvait fondre ensemble des opales et des émeraudes, un bleu indéfinissable, un vert unique, traversé d’un frisson de ciel et d’eau. Je n’en vis jamais de pareils, mais je suis sûr qu’au fond de la Hollande, quelques vieillards qui ont passé leur vie à contempler l’infini bleu du ciel, et le double infini bleu et vert des canaux et des prairies, doivent en avoir de semblables.
Je ne lui ai jamais parlé de Paul Cézanne à propos de Nina de Villars, car j’étais persuadé que le peintre n’avait plus osé sonner à cette porte qu’ouvrait une servante effrontée dont la crinière, lorsqu’elle la peignait avant de sourire aux Parnassiens, tombait «jusque-là», comme disait mon vieil ami en touchant mon pantalon rouge...
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PAYSAGE
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PAUL CÉZANNE en
1872