Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)
V Claude Lantier et Mahoudeau.
V
Claude Lantier et Mahoudeau.
Dans L’Œuvre, ce roman que les jeunes hommes de mon âge lurent avec dévotion parce qu’on y voyait un calvaire d’artiste, Émile Zola a voulu peindre Cézanne, et il a campé, à sa manière, la silhouette foudroyée de Claude Lantier.
Zola n’a rien compris à l’art cézannien. Ce romancier robuste, dont il serait fou de nier les dons, était un primaire colossal et il adorait les théories. Celles dans lesquelles on a emprisonné la technique de Paul Cézanne n’étant pas au point, à cette époque, il ne put s’intéresser à son vieil ami de jeunesse.
Il eut peut-être guerroyé pour lui, si un de ces esthéticiens qui savent discerner tout ce que la peinture doit à la géométrie et à la mathématique lui eut rapporté les conversations que Cézanne avait, rue Boulegon, avec un serrurier de ses voisins, M. Rougier.
«Cézanne souvent l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à terrible voix des théories picturales. Les passants interloqués s’arrêtaient, attendant une dispute: «Tenez, monsieur Rougier, disait Cézanne, vous voyez cet homme-là, devant nous (il montrait un passant), eh bien! c’est un cylindre, ses bras ne comptent pas! Villars de Honnecourt, du reste, un ancêtre, a déjà, au XIIIᵉ siècle, enfermé des personnages dans ces armures
géométriques!...» Et il continuait de crier...[C]»
Zola croyait à la science et à la peinture de M. Debat-Ponsan, dont il possédait une toile gigantesque et symbolique parmi le faux bric-à-brac que les antiquaires montmartrois lui refilaient, comme on dit en argot de brocanteur.
Il ne faut pas lui en vouloir outre mesure. Il avait sur l’œuvre de Cézanne l’opinion de ses contemporains, et on peut être un bon romancier et ne pas connaître la musique.
En 1905, trois ans après sa mort, et un an avant celle du peintre, Charles Morice publia dans une revue, le Mercure de France, son Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques, et voici ce que lui répondirent quelques artistes auxquels il demandait: «Quel état faites-vous de Cézanne?».
On excuse alors volontiers Zola et l’on demeure effaré. Voici ce que trouvèrent ces messieurs:
—«Cézanne est un grand artiste auquel l’éducation manque.» (M. Q .)
—«Devant le nu, me disait un ami, il voit bossu.» (M. O .)
—«Cézanne? Pourquoi Cézanne?» (M. F P .)
—«Rien à dire des tableaux de Cézanne. C’est de la peinture de vidangeur saoul.» (M. V B .)
—«Je me range à l’opinion de Puvis de Chavannes: l’artiste livré à son instinct ne va pas au delà de l’enfant prodige.» (M. H C
D .)
—«J’estime Cézanne un agréable coloriste.» (M. M D ).
—«Quant à Cézanne, je n’en dis mot et n’en pense pas plus...» (M. T M .)
—«Je vous fous mon billet que je ne mettrai jamais six mille balles à l’achat de trois pommes «en laine» sur une assiette sale...» (M. A W .)
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Sans doute, on entendit, au cours de cette enquête, d’autres paroles. En voici, au hasard, quelques-unes:
—«Cézanne est le plus beau peintre de son époque. Mais combien de mouches se brûlent les ailes à cette lumière!» (K D .)
—«Je dirai de Cézanne qu’il est un trésor incomparable d’émotion lumineuse. La richesse et la variété de ses valeurs coloriées parviennent à ne pas faire regretter de trop gros défauts de mise en œuvre. C’est un peintre essentiel. Je le vois dans son art, ce que fut Rimbaud dans la littérature, une mine inépuisable de diamants. Son influence actuelle est énorme et bienfaisante, seulement il me semble à craindre que tels, parmi ses influencés, ne le soient quelquefois par ses défauts.» (P B .)
—«J’admire Cézanne parce qu’il a pris, en face de la nature, l’attitude d’un point d’interrogation.» (Mᵐᵉ M .)
—«Cézanne est le grand et âpre ingénu. C’est un tempérament. N’a fait ni un tableau ni une œuvre.» (E. S .)
—«Cézanne a su dépouiller l’art pictural de toutes les moisissures que le temps y avait accumulées. Il a montré que l’imitation n’est qu’un moyen, que le but unique est de disposer sur une surface donnée les lignes et les couleurs, de façon à charmer les yeux, à parler à l’esprit, à créer, enfin, par des moyens purement plastiques, un langage ou plutôt encore, à retrouver le langage universel. On l’accuse de rudesse, de sécheresse; ce sont les dehors de sa puissance, ces défauts apparents! Sa pensée est si claire dans son esprit! Son désir d’exprimer si impérieux! Qu’une tradition naisse à notre époque—ce que j’ose espérer—c’est de Cézanne qu’elle naîtra. D’autres alors viendront, habiles cuisiniers, accommoder ses restes à des sauces plus modernes; il aura fourni la moelle. Il ne s’agit pas d’un art nouveau, mais d’une résurrection de tous les arts solides et purs, classiques.» (P S .)
—«Quant à Cézanne, j’en fais un état capital. Je l’évite respectueusement.» (F. V .)
—«Cézanne est un génie par la nouveauté et par l’importance de son apport. Il est de ceux qui déterminent une évolution. C’est le primitif du plein air. Il est profondément classique, et il répète souvent qu’il n’a cherché qu’à vivifier Poussin sur nature. Il ne voit pas objectivement, et par la tâche, comme les impressionnistes; il déchiffre la nature lentement, par l’ombre et par la lumière, qu’il exprime en des sensations de couleurs. Cependant, il n’a pas d’autre but que celui de «faire l’image».» (C C .)
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La même année, à l’occasion du Salon d’automne, la presse... d’art accabla Cézanne de ces gentillesses dont elle a d’inépuisables réserves. En parcourant les comptes rendus de cette exposition, on apprend que le maître d’Aix ignorait tout de la peinture; qu’il maçonnait ses toiles avec de la boue, pour ne pas dire plus. C’était un mystificateur; l’un, dans la Lanterne, prophétisait que les œuvres de ce raté ne feraient jamais un sou; l’autre parlait de venger la nature qu’il outrageait; tel farceur à tant la ligne criait: «Cézanne ouvre-toi,» et je retiens surtout celui qui trouvait qu’il peignait «des natures mortes avec facilité».
Seigneur! S’il l’avait vu au travail...
S’il l’avait vu pleurer, ce critique au cœur léger!
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Je ne parlerais pas d’Émile Zola, excusable de n’avoir pas compris, s’il ne s’était mêlé de défendre l’impressionnisme, et s’il n’avait pas eu de prétentions à la critique d’art.
La critique d’art de Zola!
Cézanne s’en moquait et il la définissait de quelques mots brefs: «Emile, confiait-il à M. Vollard, disait qu’il se laisserait aller à goûter pleinement Corot si, au lieu de nymphes, il avait peuplé ses bois de paysannes.» Et, se
levant, le poing tendu vers un Zola imaginaire: «Bougre de crétin! [D]»
Pour ce chef d’école, la peinture devait, comme la République, être naturaliste ou ne pas être.
L’auteur des Rougon-Macquart faisait seulement des commentaires à fleur d’œuvre, comme ces critiques dramatiques ou littéraires qui racontent une pièce de théâtre, un roman qu’ils résument par actes et par chapitres.
Théophile Gautier, si admirable par ailleurs, inaugura ce genre superficiel.
Il décrivit les tableaux des expositions et des salons qu’il visitait, et ses articles de critique sont d’impeccables poèmes en prose à côté des toiles qui les inspirèrent.
Sans se soucier énormément de la technique du peintre dont il analysait l’œuvre, Gautier rêvait, décrivait ce qu’il voyait dans le tableau et ce qu’il n’y voyait pas. Voici un exemple au hasard.
Le bon Théo parle de l’exposition d’un peintre hongrois:
«Zichy possède un talent souple et varié qui ne s’enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son Renard, son Loup et son Lynx, on pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu’il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l’endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.»
Voilà!... Gautier, devant ces aquarelles qui étaient à coup sûr mauvaises, songe aux dernières grimaces de ces bêtes devant la mort, mais nous ne saurons jamais de quelle couleur étaient les pelages de ces animaux, ni comment l’artiste avait traité ses fonds, et pourtant n’est-ce pas lui qui a dit: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe»?
Il inaugura ce genre de critique qui doit tout à l’interprétation et à la songerie, et Judith Gautier avoue ingénument qu’elle aussi écrivit un Salon, en prenant son père pour modèle.
Le maître impeccable, dit-elle, dans son livre de souvenirs: Le second rang du collier, éprouva un tel enthousiasme pour ces articles parus dans l’Entr’acte, qu’il mit en vers celui qui analysait une peinture d’Ernest Hébert.
Elle le cite avec complaisance et je prie le lecteur d’écouter cette rêverie, qui est peut-être la complainte des amours défunts, un couplet célébrant les parcs hivernaux et les soirs désolés de décembre, tout, sauf une étude de tableau:
«A côté de la Perle Noire est un tout petit cadre admiré de tous: c’est simplement un banc de pierre au fond d’une allée, dans un coin de parc solitaire (personne n’est assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes semblent l’envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs s’y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien peut-être silencieux et émus; alors les arbres complices ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le vent d’hiver a soufflé; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté désert; le banc s’est recouvert d’un linceul de mousse, et les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs branches dépouillées.»
Évidemment, c’est là du travail de demoiselle, mais il y a aussi tout ce qu’on peut reprocher à Gautier. Je ne suis pas suspect. J’ai écrit il y a longtemps, sur l’auteur d’Émaux et Camées, un livre ébloui d’admiration et je l’ai dédié à Judith Gautier.
J’étais ivre de romantisme et je me garderai bien de me moquer aujourd’hui de ces ivresses. Même lorsqu’on a roulé ses dieux morts dans le linceul de pourpre de M. Renan, on doit se souvenir d’eux avec quelque
émotion[E].
Gautier n’eut pas écrit trois lignes intelligentes sur deux pommes de Cézanne dans un compotier. Taine n’eut pas fait mieux, mais je suis sûr que Baudelaire eut compris.
Cézanne m’a rarement parlé de Zola, et j’ai toujours évité de mettre la conversation sur lui, mais dans le livre de M. Ambroise Vollard, il y a un chapitre cruel dont on goûtera l’ironie et l’amertume...
*
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J’ai voulu reprendre l’Œuvre.
A vingt ans, nous avons tous dévoré les livres de Zola, en trouvant cela rudement fort.
Je sais bien, à présent, que je n’en relirai jamais plus aucun. Il demeure indéniablement un très puissant romancier et l’Assommoir est sans doute un grand bouquin, mais j’ai interrogé quelques amis de mon âge, et ils ont tous été de mon avis. Ils n’aiment plus que quelques gouttes d’élixir dans un cristal, et ni ce breuvage, ni cette coupe ne brillent sur l’étagère du bistrot qui sert du tord-boyau aux zingueurs et aux croque-morts.
Enfin, j’ai voulu relire l’Œuvre, puisqu’on affirme qu’il y a, dans cet ouvrage, Paul Cézanne et quelques-uns de ses compagnons.
Le livre s’est, de lui-même, ouvert sur cette phrase:
«Ah! cet effort de création dans l’œuvre d’art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait pour créer de la chair, souffler de la vie! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l’ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu’il pût jamais accoucher de son génie.
«Ce dont les autres se satisfaisaient, l’à peu près du rendu, les tricheries nécessaires, le tracassaient de remords, l’indignaient comme une faiblesse lâche... que lui manquait-il donc?... Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au delà peut-être... Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait...
«Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu’il fuyait son œuvre, il emportait maintenant cette idée d’une impuissance fatale, il l’écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d’une cloche...»
Zola parle ainsi de Claude Lantier, le peintre maudit qui ne réalise pas, et c’est au cours d’un après-midi funèbre où tout fiche le camp, comme il dit, que Claude va en compagnie du romancier Pierre Sandoz chez un de leurs amis, le sculpteur Mahoudeau.
Il habite à un rez-de-chaussée de la rue du Cherche-Midi, un magasin transformé en atelier:
«...Le sculpteur Mahoudeau avait loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d’une fruitière tombée en faillite... L’enseigne portait toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes... La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d’argile, une bacchante colossale... Les madriers qui la portaient pliaient sous le poids de cette masse encore informe où l’on ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des tours...»
L’auteur de ce phénomène fumait sa pipe au moment où ses amis entrèrent.
«...Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s’embroussaillaient sur un front très bas; et, dans ce masque jaune, d’une laideur féroce, s’ouvraient des yeux d’enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une puérilité charmante...
«—Fichtre, dit Claude, quel morceau!
«Le sculpteur, ravi, tira sur sa pipe, lâcha un nuage de fumée.
«—Hein! n’est-ce pas?... Je vais leur en coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!
«—C’est une baigneuse? demanda Sandoz.
«—Non, je lui mettrai des pampres.... Une bacchante, tu comprends!
«Mais du coup, violemment, Claude s’emporta.
«—Une bacchante! Est-ce que tu te fiches de nous! Est-ce que ça existe, une bacchante!... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne, tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se serait déshabillée. Il faut qu’on sente ça, il faut que ça vive!
«Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se pliait à son idéal de force et de vérité. Et, renchérissant:
«—Oui, oui, c’est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras si ça pue la femme!...»
J’ai cité cette page de Zola parce que j’ai connu le sculpteur Mahoudeau, qui n’était autre que Philippe Solari, affirmait-on.
Cézanne et lui se tutoyaient, mais le peintre n’avait pas l’air de le prendre au sérieux.
Il ne voyait pas très souvent cet ancien compagnon, à l’époque où j’étais à Aix, et je crois que Solari ne devait pas comprendre grand’chose à la peinture de son ami qui lui reprochait de rechercher la société des Aixois.
Aucun tumulte intérieur, aucun génie violent n’empêchaient évidemment ce pauvre Solari d’être un bon vivant, malgré son éternel souci du lendemain.
Il n’avait plus la moindre foi et il pactisait avec l’ennemi!
Cézanne me disait qu’il allait jusqu’à accepter une tasse de thé chez une dame qui professait le dessin, l’aquarelle et la peinture, dans quelques institutions où les jeunes filles distinguées copiaient patiemment des profils de Minerve.
Un jour, Cézanne m’accueillit en riant, et il me conta tout de suite que Germain Nouveau, le poète mendiant dont j’ai parlé, avait été donner une aubade nocturne à Solari. Il s’était procuré une guitare sur laquelle il accompagnait une chanson burlesque dont le vieux peintre n’avait retenu que ces deux vers qui le ravissaient:
Ton aïeul, Monsieur le Singe,
Était moins malin que toi...
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On me conduisit chez le sculpteur. S’il habitait, à Paris, une ancienne boutique de fruitière, à
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NU
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PAUL CÉZANNE, PAR LUI-MÊME vers 1875
Aix-en-Provence il avait converti en atelier une grange qui devait dépendre de l’hôtel de Lubières.
Il y avait contre les murs quelques moulages, et, sur une sellette, un buste emmailloté de chiffons secs. Cela ne sentait guère le travail là-dedans. Dans le morne après-midi de ce dimanche provincial, un orphelinat en promenade passait, des cloches sonnaient sur la petite ville endormie, tout semblait saupoudré d’une poussière mortuaire, pâle comme les plâtres: les outils dont on ne devait pas souvent se servir, la chaise qui perdait sa paille, quelques caisses, de vagues choses, et les cheveux de ce vieil artiste sans génie qui avait cru conquérir Paris, dans sa jeunesse...