Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

Léo Larguier · Chapitre 7 sur 15

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Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

VII Au hasard des souvenirs.

VII

 

Au hasard des souvenirs.

 

Un dimanche matin, vers onze heures, j’arrivai chez Paul Cézanne, et Mᵐᵉ Brémond m’apprit qu’il était à son atelier.

C’était un grenier qu’on avait aménagé sous les toits, une immense pièce, avec de petites fenêtres, et il devait y travailler lorsqu’il n’allait pas au Château-Noir et dans la campagne.

Au beau milieu, sur une petite table, il y avait un grand bouquet de fleurs artificielles dans un vase.

Dans tous les coins, des fruits secs ou gâtés, ceux dont il se servait pour ses natures mortes, et l’atelier sentait les chambres campagnardes où l’on conserve, à l’automne, des poires et des champignons.

Il venait d’achever une petite toile: des pommes et un de ces pots dans lesquels on met des olives, en Provence.

Il n’était pas mécontent, ce qui était assez rare, et, comme il ne devait plus utiliser ce motif, il ôta la poterie de dessus la table, puis, sortant un couteau de sa poche, il partagea une des deux pommes et m’en offrit la moitié.

Elle était rouge et luisante, et elle n’était pas très bonne...

*

* *

On a dit qu’il détruisait fréquemment les toiles qui ne lui plaisaient pas, et que Mᵐᵉ Brémond en allumait le poêle.

A tout ce que l’on couvre d’or à présent, à tout ce que se disputent les grands magnats du commerce et de la peinture, je sais qu’il n’attachait pas beaucoup d’importance.

Ses paysages, ses natures mortes, ses figures étaient des études qu’il effaçait, raclait, et qu’il jetait quand ça ne marchait pas, mais on a tout de même exagéré. Le poêle de la salle à manger n’était pas alimenté par les châssis brisés et les toiles crevées.

J’ai pourtant détourné, un jour, sa colère d’une de ses œuvres.

Il travaillait, d’après les fleurs artificielles dont je parlais tantôt, à une assez grande toile, et il était de mauvaise humeur. Aix et ses habitants, Paris et ses anciens amis, les peintres et la peinture, rien n’avait plus à ses yeux la moindre valeur et ces corolles de papier étaient roides, sèches, ridicules, elles changeaient de couleurs, les garces, elles le trahissaient, et ce qu’il avait essayé de faire n’existait pas!...

Brusquement, je fus effrayé. Il s’était précipité sur le châssis qui alla rouler par terre. Je parvins à le calmer. La toile ne fut pas détruite. Je le trouvai, un autre dimanche, devant ces fleurs artificielles, mais parmi toutes les reproductions de ses tableaux que je connais, je ne me souviens pas d’avoir vu celui-là.

*

* *

Lorsque je tirais de ma poche ma pipe et mon tabac, il souriait et me disait presque chaque fois:

«Qui fume, parfume....»

*

* *

Il me montrait souvent une petite étude de Delacroix qu’il avait dans cet atelier de la rue Boulegon où je partageai avec lui la pomme de la nature morte.

C’était une toile sans cadre, une étude esquissée en Orient. Il possédait encore du même peintre une aquarelle de fleurs qu’il gardait dans sa chambre.

*

* *

Au fond, Paul Cézanne n’était peut-être pas le féroce misanthrope qu’on veut dire.

La sacré nom de Dieu de peinture le préoccupait perpétuellement, et à part les Vénitiens, Delacroix et Courbet, il n’aimait pas beaucoup de peintres. Il trouvait que Corot «manquait un peu de tempérament», et que les «machines» de M. Ingres «étaient bien imitées».

Dans ce domaine où il pouvait parler, il excommuniait en masse.

Il avait fui Paris où il ne s’était jamais acclimaté, et ses compatriotes ne se sont pas appliqués à lui rendre très agréable le séjour à Aix, mais je l’ai vu ailleurs, comme je le raconte plus loin, et il était d’humeur égale. Avec quelques amis de mon âge, Camoin, Louis Aurenche, Pierre Léris, et avec moi, il fut toujours aimable et souvent gai.

Je ne l’ai pourtant connu que vieux et malade du diabète, après quarante ans d’un labeur obstiné et bafoué, mais je suis sûr que le moindre encouragement officiel en eut fait un autre homme, lui eut donné un peu d’assurance.

Pourquoi Henri Roujon sursauta-t-il, indigné, dans son fauteuil de directeur des Beaux-Arts, lorsque Octave Mirbeau alla, en 1902, lui demander pour Cézanne, un simple ruban rouge, quand MM. Bonnat et Chauchard devaient mettre, sur leur gilet de cérémonie, le large cordon des grands-croix?...

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* *

Lorsque j’étais à Aix, beaucoup de musées étrangers achetaient des toiles de Cézanne.

Il y en avait à New-York et à Munich, à Helsingfors et à Christiania. Il y en a, depuis, au Louvre, sans parler du Luxembourg, mais le musée d’Aix-en-Provence possède-t-il des œuvres du peintre, en 1923?...

*

* *

Le temps qu’il devait faire, le lendemain, le préoccupait comme un paysan qui craint pour sa récolte.

Il se couchait, éreinté d’une journée de travail, de très bonne heure, mais il avait de courts sommeils de vieillard, et il me disait qu’il se levait plusieurs fois, dans la nuit, pour voir le ciel, à sa croisée, et savoir s’il pourrait aller au motif.

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* *

On a dit qu’il exécuta ses Baigneuses d’après de vieilles études faites à l’académie Suisse, dans sa jeunesse. Ce qui paraît assez innocent: une femme nue, dans une chambre exposée au soleil, eut été une chose scandaleuse à Aix-en-Provence, et Paul Cézanne était trop timide pour s’y

risquer [G].

Sans doute, il ne se méfiait pas de lui. Il était trop mysogine pour avoir peur d’être tenté, mais peut-être aussi pensait-il, le vieil ermite de la peinture, qu’une belle fille peut offrir quelque danger. Quoi qu’il en soit, il me disait souvent que le corps d’une femme est à sa plénitude entre quarante-cinq et cinquante ans.

*

* *

Nous allions quelquefois, à la belle saison, nous asseoir à la terrasse du Café Clément, qui était à cette époque le grand café d’Aix, l’établissement fréquenté par les officiers, les étudiants riches et les élégants de la ville qui ne craignaient pas de s’encanailler et d’être vus à l’estaminet.

Ces derniers, peu nombreux, appartenaient à d’antiques familles provençales et leurs parents vivaient encore dans des hôtels fermés que j’imaginais pleins de beaux meubles anciens et de vieux portraits illustres.

Paul Cézanne me semblait heureux d’être là, et quand il proposait d’aller y prendre une consommation il disait toujours:

«Allons au Caf’ Clem...»

Nous étions trois ou quatre autour de lui: Pierre Léris, un jeune étudiant en droit qui est à présent magistrat à Casablanca; Louis Aurenche, qui accomplissait alors à Aix un stage dans l’enregistrement et qui dirigeait à Lyon une courageuse petite revue: La Terre nouvelle; Georges Eggenberger, qui doit être professeur quelque part, et moi.

Il y avait un piano, sur une estrade basse devant la porte, et la pianiste, qu’accompagnaient un violon et un violoncelle, était une jeune femme excessivement brune qui ne regardait personne. Elle était coiffée de bandeaux noirs à la Cléo de Mérode, et elle jouait bien sagement son morceau, au bord de son tabouret, comme une institutrice qui enseignerait aussi la musique.

Sous les grands platanes du cours Mirabeau, les désœuvrés défilaient, on se saluait beaucoup et cérémonieusement. On voyait quelques étudiants au balcon de leur cercle, de l’autre côté de l’avenue. Des gens entraient au café ou en sortaient, mais je ne me souviens pas d’avoir vu un Aixois saluer le peintre.

Personne ne semblait le connaître!...

*

* *

Il n’avait pas beaucoup de relations; pourtant il me parlait toujours avec une grande sympathie du sénateur, M. L...

Ils étaient sans doute amis d’enfance, et il lui faisait visite quand, à l’époque des vacances parlementaires, il venait à Aix.

Un soir, je rencontrai Paul Cézanne sur le cours, passablement irrité.

Il s’était présenté chez le sénateur qui devait être, à ce moment, en conférence avec quelques grands électeurs et qui ne put recevoir tout de suite, comme il l’eut certainement désiré, son vieux camarade.

Il le fit prier d’attendre et de l’excuser, mais Cézanne sortit furieux et c’est alors que je le vis.

Il commençait à parler fort et sans aménité:

«Les hommes politiques, il y en a mille en France, et c’est de la m...! Tandis qu’il n’y a qu’un Cézanne!...»

J’eus quelque peine à le calmer. Je parvins à lui expliquer comment, selon moi, la chose s’était passée, et que M. L... n’avait pu sans doute mettre à la porte les gens qu’il recevait à cet instant...

Sa colère tomba brusquement:

«Vous êtes très fort, me dit-il, et très équilibré. Vous voyez très lucidement... C’est effrayant, la vie!...»

*

* *

Un chineur, comme on dit à l’Hôtel des Ventes de la rue Drouot, eut fait rapidement fortune à cette époque, s’il avait eu l’idée de rechercher à Marseille, à Arles ou à Aix, les toiles et les panneaux abandonnés un peu partout par Vincent van Gogh, par Monticelli et par Cézanne.

Le père d’un de mes amis possédait trois tableaux qu’il avait payés cinq francs à Monticelli devant un café de la Cannebière, simplement pour se débarrasser de cet homme dépenaillé avec lequel, ayant un rendez-vous d’affaires, il ne voulait pas être vu, car il ne comprenait rien à cette somptueuse peinture.

«C’était heureusement à l’apéritif du matin, me disait son fils, que le peintre laissa ces trois panneaux sur le marbre de la table. Mon père n’osa pas les... oublier, mais je crois que, le soir, il les eut jetés dans l’eau pourrie du vieux port!...»

On pouvait trouver des œuvres de van Gogh dans les endroits les plus imprévus.

Camoin m’a conté qu’il s’était lié, pendant qu’il achevait son service militaire, avec un médecin-major dont il avait sans doute fait le portrait.

Il lui avoua qu’il possédait quelques peintures assez drôles, reléguées dans le grenier, parce que vraiment, il n’était guère possible de les mettre ailleurs.

Camoin demanda la permission de les voir, prit une échelle, souleva la trappe du plafond et émergea, comme il put, dans la lumière aveuglante de ce débarras, parmi les battements d’ailes des pigeons effrayés qui nichaient là.

Il aperçut plusieurs van Gogh perdus, et, sous les fientes crayeuses des oiseaux, le grand portrait de l’homme à la chemise jaune!

Paul Cézanne abandonnait assez facilement ses toiles, j’en vis plusieurs sous les arbres du Château-Noir, et on sait que Renoir trouva l’aquarelle des Baigneuses «en se promenant dans les rochers de l’Estaque», dit M. A. Vollard qui conte, dans une de ces pages vivantes dont son livre est plein, comment il acheta, à Aix-en-Provence, quelques toiles de Cézanne:

«...Les Aixois n’étaient pas gens à se laisser séduire par de pareilles «croûtes». Mais voilà qu’un individu arrive à mon hôtel avec un objet enveloppé d’une toile: «J’en ai un, me dit-il sans préambule, et puisque les Parisiens en veulent, et qu’on fait des coups là-dessus, je veux en être!» Et, défaisant le paquet, il me montra un Cézanne: «Pas moins de cent cinquante francs!» cria-t-il en s’appliquant une forte claque sur les cuisses, pour mieux affirmer ses prétentions, et aussi pour se donner du courage. Quand je lui eus compté l’argent: «Cézanne se croit malin, me dit-il, mais il s’est foutu dedans quand il m’a fait cadeau de ça!» Après avoir donné cours à sa joie, il continua: «Venez!» Je le suivis dans une maison où, sur le palier qui, à Aix, tient lieu généralement de dépotoir, quelques magnifiques Cézanne

voisinaient avec les objets les plus disparates...[H]»

*

* *

Je n’aurais jamais osé ramasser une toile crevée ou une aquarelle déchirée par Cézanne, et, à vingt ans, après un exercice militaire ou une manœuvre, on ne songe guère à chercher des tableaux.

J’écrivais quelques vers, en me cachant, et je ne possédais qu’un livre dans mon paquetage, un exemplaire des Fleurs du Mal qu’il m’avait donné et dont je parlerai plus loin.

Je n’acquis, à cette époque, qu’un volume en mauvais état: Le Pays des Arts de Duranty, et je le payai à peine quelques sous, bien que ce fut une première édition.

Un bon génie m’empêcha certainement de le montrer à Cézanne, car j’ignorais tout de cet auteur et mon innocence était absolue.

Quelque camarade de chambrée me l’emprunta et le perdit.

Je pense aujourd’hui, en frémissant, à la colère du maître, si je lui avais porté ce livre.

Depuis, je l’ai retrouvé sur les quais, dans la boîte d’un bouquiniste. Il coûtait un peu plus cher qu’à Aix, mais c’était toujours la première édition. Cet ouvrage sans valeur ne dut pas connaître la réimpression, et j’y lus l’histoire du Peintre Louis Morin qui va voir Maillobert dont l’atelier est au fond de la rue de Charonne.

Pour les initiés, ce bohème ridicule ne serait autre que Paul Cézanne lui-même.

Mais voici la charge de Duranty:

«Un de mes amis m’avait souvent parlé du peintre Maillobert comme d’un être fort curieux. Je me décidai un matin à aller voir ce personnage.

«Il demeurait au bout de la rue de Charonne, dans le fond d’une cour occupée par un nourrisseur, un charron et une blanchisseuse, cour pleine de fumier, de poulets, de chiens, d’enfants, de linge étendu et de grosses roues de voiture...

«Au moment de frapper, j’entendis la voix d’un perroquet à l’intérieur. Je frappai. «Entrez!» cria-t-on avec un accent méridional presque extravagant.

«A peine entré, un cri partit intérieurement en moi: «Mais je suis chez un fou!»

«Je me trouvai tout étourdi par le lieu et le personnage... Le peintre, chauve, avec une immense barbe et deux dents d’une longueur extraordinaire qui lui tenaient les lèvres entr’ouvertes, l’air jeune et vieux à la fois, était lui-même, comme la divinité symbolique de son atelier, indescriptible et sordide...

«...Mes yeux furent assaillis par tant d’énormes toiles suspendues partout et si terriblement colorées, que je restai pétrifié.

«—Ah! ah! dit Maillobert avec un accent nasillard, traînant et hypermarseillais, Monsieur est amateur de peinture (peinnn-turrre). Voilà mes petites rognures de palette, ajouta-t-il en me désignant ses plus gigantesques toiles...

«Je me retournai, effaré, car je voyais bien qu’il ne s’agissait pas seulement là d’une rapinade burlesque et joyeuse; je voyais qu’on avait la sensation du génie, de l’apostolat...

«Puis comme il vit que je regardais curieusement une série de grands pots de pharmacie étalés par terre...

«—C’est ma boîte à peindre, me dit Maillobert. Je fais voir aux ottrres qu’avec des drogues j’arrive à la vraie peinture, tandis qu’eux, avec leurs belles couleurs, ils ne font que des dro...guës!... Voyez-vous, reprit Maillobert, la peinture ne se fait qu’avec du tempérament (il prononça temmpérammennte).

«Et ce disant, il brandissait une sorte de grande cuiller à pot en bois, à long manche, avec le bout taillé en biseau...

«Maillobert n’exposait pas, pour de bonnes raisons. Il n’avait même pas voulu, m’apprit-il, tenter le Salon des refusés, alors ouvert...»

Ce passage suffit à donner une idée de cette caricature imbécile et méchante.

Duranty avait été l’ami de Cézanne, tout au moins un de ses camarades au café Guerbois.

Il aimait la peinture qu’on faisait alors, celle de Manet et de Renoir, et il a laissé un roman qu’on ne lit plus et qui est une sorte de chef-d’œuvre en gris majeur: Les malheurs d’Henriette Gérard.

Cette charge stupide n’était pas digne de lui, mais j’eus du flair le jour où je ne me vantai pas devant Cézanne d’avoir découvert une première édition du Pays des Arts!...

*

* *

J’ai accompagné quelquefois le peintre au château-Noir, une vieille bâtisse sur la route du Tholoret. Cartons bourrés d’aquarelles, toiles jetées contre les murs, tubes de couleurs, tout y était à l’abandon, dans de hautes et vastes pièces démeublées dont les fenêtres donnaient sur un splendide paysage, et l’on songeait à un de ces anciens domaines dont on a fermé le portail à la mort du dernier propriétaire.

Un après-midi d’été, comme j’étais alors caporal, et que je faisais manœuvrer mon escouade sur le bord de la route, je vis arriver la calèche de Cézanne.

Apercevant des soldats, et pensant que je pouvais être là, il mit la tête à la portière.

J’enseignais, à ce moment, le mouvement de présentez armes, à mes hommes, et je les laissai dans cette attitude pendant que je serrais rapidement la main qu’il me tendait.

Je lui fis remarquer en souriant qu’on lui rendait les honneurs suprêmes, et il leva les bras, effrayé et goguenard.

Je crois que c’est ce jour-là que j’aperçus sur le strapontin de sa voiture une grande toile à laquelle il travaillait encore et que je vis vendre l’an dernier à l’Hôtel de la rue Drouot.

On dispersait aussi des toiles de Degas et de Renoir, et le marteau d’ivoire du commissaire-priseur, comme une baguette de chef d’orchestre, voltigeait, menant l’andante du marché, et l’allegro précipité des enchères énormes, devant les grands magnats de la peinture, assis sur des bancs de réfectoire ou d’asile de nuit. Dans l’odeur souveraine propre à cette morgue du bric-à-brac, une odeur de poussière et de vieilles nippes, le public était, comme toujours, classiquement composé: brocanteurs, marchands, amateurs, curieux, et, dans le couloir, les inévitables Orientaux, Arméniens et Juifs, qui ne s’intéressent qu’aux tapis qui sentent la peste et aux poteries de Rhodes ou de la Perse qui sentent encore l’huile rance qu’elles continrent.

Ceux-là, sans se soucier des tableaux anciens ou modernes, baragouinent un sabir rauque et guttural de pirates.

Près de moi, il y avait un de ces petits rentiers miteux qui ont attendu pendant soixante ans, dans quelque administration, l’heure de la retraite, le moment de la déchéance et du rancart. Je devinais qu’il avait coutume de venir là, chaque après-midi, parce qu’il y faisait chaud et que cela ne coûtait rien.

Il gloussait quand un amateur lançait un chiffre à propos d’un dessin de Degas ou d’une esquisse de Renoir, mais quand le Cézanne eut été adjugé à soixante mille francs, il ne se posséda plus.

Il tourna vers moi de pauvres yeux usés dans lesquels l’indignation mettait presque une flamme, un triste visage résigné et barbu, et il osa me dire:

«Ils sont fous, monsieur; soixante mille francs, ça? C’est honteux!...»

Je ne bronchai pas, je le regardai seulement sans bienveillance, et il murmura, ne sachant pas combien il était sublime: «J’en ferais autant!...»

S’il n’eut pas prononcé ces derniers mots, sa critique m’eut fait songer à celle de MM. Fernand Piet, Victor Binet ou Adolphe Willette.

*

* *

«Fils, tu es un homme de génie... tu as le sens pratique de la vie...» C’est ainsi que le peintre qui oubliait de me verser du vin, à table, parlait à Paul Cézanne fils, qui remplissait mon verre en souriant.

Le bon grand homme était ravi de voir «que ça collait», que «nous sympathisions», son fils qui arrivait de Paris, et moi.

Il ne l’avouait pas, mais je devinais, quand il me parlait de «l’enfant» que je ne connaissais pas encore, qu’il se faisait un monde de cette cordiale entrevue...

*

* *

Il s’approchait de moi et il mettait alors sa main devant sa bouche comme s’il allait me confier à voix basse quelque chose qui ne devait être entendue que de moi, mais il me criait le bon mot qu’il semblait devoir murmurer, dans un tonnerre de rires.

Lorsqu’il parlait en réfléchissant, je lui voyais prendre toujours la même attitude: son coude gauche reposait dans sa main droite, et il caressait sa barbiche avec deux doigts de sa main demeurée libre.

*

* *

La peinture était son unique souci et sa préoccupation perpétuelle.

Il y avait un an qu’il n’avait pas vu Charles Comoin lorsqu’il le rencontra à Marseille, dans une rue. Avant de lui serrer la main et de lui demander de ses nouvelles, il lui dit, comme s’il continuait naturellement une conversation qu’ils auraient eue la veille:

«Bonjour, monsieur Camoin. Tout n’est que théories, mais appliquées et développées au contact de la nature!...»

*

* *

Emile Bernard, dans son pieux petit ouvrage, et M. Ambroise Vollard, dans son livre, ont dit à quel point Cézanne avait horreur du moindre contact.

«... Cézanne ne pouvait supporter d’être seulement frôlé. Même son fils, qu’il chérissait par-dessus tout—«Paul est mon Orient», avait-il coutume de dire—n’osait pas prendre le bras de son père sans lui dire: «Pardon, tu permets, papa!»

Et Cézanne, malgré le regard affectueux dont il gratifiait son enfant, ne

pouvait réprimer un frémissement[I].

Voici, à présent, ce que conte Emile Bernard[J]:

«Il se trouva que, pour abréger un petit bout de chemin, il me mena dans un endroit escarpé et très glissant. Il marchait devant moi et je le suivais. A un moment, le pied vint à lui manquer et il alla en arrière. Je me portai immédiatement pour le retenir. A peine eus-je mis la main sur lui pour cet office, qu’il entra dans une grande colère, jura et me maltraita, puis il courut devant, jetant de temps à autre des regards craintifs de mon côté comme si j’avais attenté à sa vie...

«Je connaissais depuis trop peu de temps mon vieux maître pour savoir toute la bizarrerie de son caractère... Il rentra dans la maison, en laissant toutes les portes ouvertes comme pour m’inviter... Je vins déposer, dans ma chambre de travail, ma boîte de couleurs.

«Alors que j’y étais, j’entendis s’ouvrir à grand fracas la porte de son atelier, et son pas précipité secoua l’escalier, il surgit, les yeux hors de la tête.

«—Je vous prie de m’excuser, je n’ai voulu que vous retenir de tomber.»

«...Il jura affreusement et me fit peur par sa mine terrible; il balbutiait: «Personne ne me touchera... ne me mettra le grappin dessus... Jamais!

Jamais!»

«J’avais beau lui représenter que mon acte avait été cordial et respectueux, que je voulais éviter qu’il tombât. Rien n’y fit...

«...Je rentrai chez moi si attristé que je ne pus souper. Comme j’allais me mettre au lit, on cogna à notre porte. C’était Cézanne; il venait voir comment j’allais de mon oreille... Il fut très aimable et sembla ignorer ce qui avait eu lieu... J’en fus si énervé que je ne pus dormir de la nuit, et le lendemain, en son absence de la maison d’Aix, je fus trouver Mᵐᵉ Brémond...

«—...Il n’a cessé de faire votre éloge hier, toute la soirée, me dit-elle; d’ailleurs, ne vous étonnez pas de cela, il ne peut souffrir qu’on le touche. J’ai vu ici bien souvent des choses en ce genre avec M. Gasquet, un poète qui l’a beaucoup fréquenté. Moi-même, j’ai ordre de passer à côté de lui sans le toucher, même de ma jupe...»

Je dois dire qu’il ne m’est jamais rien arrivé de semblable. Pourtant, il s’appuyait familièrement à mon bras, et, l’ayant souvent aidé à mettre son manteau, j’ai dû l’effleurer plusieurs fois. Je savais du reste qu’il avait horreur du moindre attouchement et, peut-être, ai-je été toujours excessivement prudent.

Renan dit quelque part: «Nolli me tangere, c’est le mot des belles amours...»

Ne me touchez pas! Ce cri, dans un recul, me semble aujourd’hui la devise même de l’artiste. Ne signifie-t-il point: Je tâtonnerai, le chemin sera difficile, et, souvent, je manquerai de tomber, mais je ne veux d’aucun secours, je n’ai besoin de personne, et les plus grands ne sont pas capables de me soutenir!...