Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)
III L’Aumône à Humilis.
III
L’Aumône à Humilis.
Cézanne allait à la première messe, le dimanche. Il mettait ce jour-là une jaquette, une cravate plus fraîche, une chemise blanche et un de ces chapeaux hauts de forme, d’un feutre mat, qu’on appelait alors des Cronstadt.
Il allait à l’église, comme un vieux provençal qui habite une antique petite ville où il est d’usage d’accomplir ses devoirs religieux, mais, au fond, et bien que croyant, il n’était inquiet que de son art et il avait une métaphysique d’artiste.
Je le regardais à la dérobée, assis sur sa chaise de bois blanc et de paille, semblable à un paysan endimanché, et plus de vingt ans après, il me plaît d’imaginer la prière qu’il disait, sans remuer les lèvres:
—«Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne.
—Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces petits bourgeois matinaux qui sont couchés le soir à neuf heures, j’aurais sans doute un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M. Mirbeau viendrait y manger quelquefois la poule au pot, et il me prêterait son appui.
—Il me semble que je suis un homme de bonne volonté, et, malgré ma lassitude, je lutte chaque jour avec l’ange, comme Jacob.
—J’affectionne le chapitre de la Genèse où est relaté ce combat: «Or, Jacob, étant demeuré seul, un homme lutta avec lui jusqu’à ce que l’aube du jour fut levée...
—Et cet homme lui dit: Laisse-moi, car l’aube du jour est levée. Mais il dit: Je ne te laisserai point que tu ne m’aies béni...»
—L’ange que vous m’avez envoyé est plus terrible que cet agresseur
nocturne, c’est cette sacrée nom de Dieu de peinture[A] qui me tourmente dès le petit jour. Il est difficile de comprendre et de s’exprimer, mais je me bats dans l’ombre et l’ange finira bien par me bénir, car je crois que je suis peintre et que j’ai le sens de la composition et des volumes.
—Vous savez avec quelle ferveur je regarde les choses que vous avez faites: les pommes, les branches pleines d’air bleu, une puissante roche qui semble à genoux dans l’herbe du soir, une colline à travers les aiguilles des pins, tout ce que j’essaye de ne pas déshonorer.
—Aucun homme n’aura regardé la nature avec tant de patience, et j’aurais tout réalisé depuis longtemps, si s’exprimer lucidement en peinture n’était une tâche surhumaine.
—Vous avez eu moins de mal, mon Dieu, pour créer le pommier avec ses pommes, le serpent du Paradis et cette Ève redoutable et nue dans ses cheveux.
—Peindre les ciels, cela doit compter pour le salut d’une âme, et vous avez sauvé tous les bons peintres. Le père Corot avait coutume de dire: «Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels, tout dépend de cette étude.»
—Cela a la force péremptoire d’un argument théologique.
—Travailler sur le motif est une occupation de saint, car c’est vous qu’on cherche derrière les choses.
—Seigneur, pour tous mes compatriotes, je ne suis qu’un rentier maniaque, de caractère difficile, et les mieux renseignés croient que je poursuis un rêve fantasque.
—Vous n’avez pas voulu que je demeure dans l’impressionnisme, vous m’avez fermé le salon de M. Bouguereau, et je ne connaîtrai jamais, comme tel ou tel que je ne nommerai pas, des admirations radicales-socialistes, car c’est là que sont allés mes vieux compagnons de départ.
—Mon Dieu, bénissez mes plans et mes volumes, gardez-moi de tous ceux que vous savez, et faites que je réalise ce pour quoi vous m’avez sans doute mis au monde: Vivifier Poussin d’après nature... Ainsi soit-il!...»
*
* *
Je l’ai accompagné à l’église deux ou trois fois.
En été, le réveil sonnait dès l’aube, dans les casernes, et si l’on avait une permission de la journée, on pouvait sortir après le café du matin.
Astiqués, fourbis, tondus, les boutons passés au tripoli et les guêtres au blanc d’Espagne, les épaulettes ajustées et le pompon au képi, ceux qui étaient maîtres de leur dimanche passaient devant le sergent de garde dont le commandement exigeait, ce jour-là, des qualités de grand couturier.
Je dois dire que nous n’étions pas nombreux. L’Ardèche et la Corse assuraient presque en ce temps-là le recrutement du 61ᵉ de ligne, et les braves garçons dépaysés ne sortaient pas souvent et n’auraient su que faire de toute une longue journée.
Ce n’est pas seulement:
«Dans le service de l’Autriche»
que:
«Le militaire n’est pas riche.»
Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner, autant pour le dîner; six sous pour un apéritif, dix sous pour la bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe, et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.
Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à passer son dimanche à la caserne.
C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de pitance.
*
* *
Quinze ou seize ans après cette époque où je jouais au soldat à Aix-en-Provence, dans un village picard ravagé par les obus de gros calibre, il m’est arrivé de penser au matin où j’avais accompagné Paul Cézanne à la messe.
Nous allions au repos dans cette bourgade incendiée et ruinée, à deux kilomètres des lignes et toujours canonnée aux mêmes heures.
On y demeurait huit jours, en descendant des tranchées, et, tout de suite, je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas, dans une niche, au-dessous de l’escalier d’une fabrique de bonnets et de tricots.
J’avais tendu les murs de papier d’emballage et j’y avais accroché quelques vieilles gravures coloriées à la mode de 1830.
Une surtout me ravissait.
Elle représentait un ancien jeune homme élégant et on lisait, près du cadre:
«Hippolyte ou le Lion à la mode.»
J’avais trouvé dans le grenier quelques volumes, parmi des lettres, des faire-part, des factures et de vieilles photographies.
J’avais aussi découvert quelques exemplaires de la Revue Bleue, où je collaborais avant la guerre, et cela m’avait ému.
En les feuilletant, un soir pluvieux d’été, paisible et vert malgré l’épouvantable voisinage, je tombai sur une étude qui m’avait échappée en 1910 ou en 1912, je ne me souviens plus de la date exacte.
Les pages que je lus, assis sur mon sommier, étaient consacrées à Humilis.
Le poète Germain Nouveau, qui avait vécu à Paris, de la même vie que beaucoup d’écrivains, ayant dit adieu au boulevard, aux cafés littéraires et au siècle, était devenu une sorte de vagabond.
Mendiant en Provence, homme de peine à bord des bateaux qui se livrent au trafic le long des côtes méditerranéennes, il avait publié sous le nom d’Humilis un volume de vers dont on citait d’admirables fragments.
En voici quelques-uns, qui sont parmi les plus beaux que je connaisse:
«Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles, Il n’est pas de parfums trop précieux pour elles.
Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux,
Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.
«C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles;
Elles ont pris leur neige aux lys des Séraphins,
Au jardin de la chair, ce sont deux fleurs pareilles,
Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.
«Il circule un printemps mystique dans les veines
Où court la violette, où le bluet sourit:
Aux lignes de la paume ont dormi les verveines:
Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.
«Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles,
Et les peintres des mains sont des peintres modèles...
«Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas
Croyez qu’elles sont sœurs et des lys et des ailes;
Ne les méprisez pas, ne les négligez pas
Et laissez-les fleurir comme des asphodèles...
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«Vieillard, dont les cheveux vont tout blancs vers le jour, Jeune homme, aux yeux divins où se lève l’amour,
Douce femme mêlant ta rêverie aux anges,
Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges,
Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté,
Tous vous dites: «Où donc est-il, en vérité,
Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes!»
—Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Ayant admiré ces touffes de vers cités au hasard, ces fragments de poèmes mutilés, je me pris à rêver devant la pelouse redevenue vierge que les obus déchiraient et creusaient d’entonnoirs.
En 1915, les hommes qui vivaient devant la ligne de feu, sous l’équateur de la guerre, dans la zone ardente interdite aux malades, aux faibles et aux personnes trop âgées, ont eu, je crois, un esprit prompt à s’embarquer avec tous les songes. Du pays inhumain où ils étaient, ils ont aperçu le vrai visage de la France, ils l’ont vu du haut de la cime dangereuse où ils devaient rester.
Cézanne m’apparut brusquement ce soir-là.
Une ancienne église dans un matin de cloches, un matin d’été, bleu d’outre-mer, sur la place de la sous-préfecture la plus endormie, calme de toute la paix qui était sur la vieille Europe modérée et que nous ne retrouverons sans doute plus...
Sous le porche, un homme à barbiche blanche, maladroit et inquiet, à côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait Pitou dans les bouis-bouis et les alcazars où le chansonnait un comique en képi pompon et en pantalon garance, car à présent, on n’oserait plus, le Train de 8 h. 47 ayant été transformé en train sanitaire tragique et lugubre, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes...
C’était Paul Cézanne et c’était moi!...
Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée qu’on retrouve dans un tiroir.
Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cézanne y glissa une pièce de cinq francs.
Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda derrière lui, et il me dit:
«C’est Germain Nouveau!»
J’ai beau chercher aujourd’hui. Je revois exactement cette scène, mais je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit l’aumône.
Je compris qu’il devait le redouter sourdement, et que c’était peut-être une façon de se concilier le vieux vagabond qu’il estimait probablement dangereux.
Le nom de Germain Nouveau ne me dit pas grand’chose ce matin-là. Je savais vaguement qu’un écrivain que Verlaine avait connu s’appelait ainsi, et je pensais que ce vieux bohème, après avoir fréquenté les estaminets littéraires de la rive gauche, avait sombré corps et biens, mais cela ne m’impressionna pas beaucoup.
Seulement, quinze ans plus tard, en lisant ses vers dans une revue, sous l’escalier d’une maison à peu près ruinée par l’artillerie, une grande émotion m’étreignit.
Je reparlerai de Germain Nouveau, mais n’était-ce pas ce matin de dimanche où je vis Paul Cézanne lui faire l’aumône, que le vagabond composa les vers uniques que je citais et qui semblent dictés par une muse qui aurait écouté Platon devant la mer de Sunium, et chanté des cantiques, dans une chartreuse d’Assise, un lys à ses doigts fuselés, parmi les cierges catholiques?...