Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

Léo Larguier · Chapitre 2 sur 15

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Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

II 23, rue Boulegon.

II

 

23, rue Boulegon.

 

J’aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman, les experts infaillibles de la littérature au seuil de la salle à manger de Paul Cézanne.

Ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement où le propriétaire n’est pas encore, et qui se livrent, en l’attendant, à des inventaires minutieux, n’auraient pas tiré de cette pièce dix lignes de description.

Les psychologues qui se plaisent à créer une atmosphère, selon des procédés de tapissiers, n’y auraient rien compris.

Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux: les lustres de Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur, les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de duchesse aux visiteurs éblouis.

Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la description, on eut montré la salle à manger de Cézanne à M. de Balzac lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pièce, il se fut passablement trompé.

Sans doute, eut-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une assiette de fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou célibataire, car rien ne permettait de supposer qu’une femme vivait là.

Ah! le père Cézanne n’était guère bibeloteur; il n’avait jamais songé à prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du XIVᵉ siècle et une loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles admiratrices et des verres taillés pour le porto.

Il possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul, qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.

Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée; on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire de Mᵐᵉ Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible de la Comédie Humaine, lui-même, se serait cru en province, chez une dame veuve de condition modeste...

C’est la mère Brémond, comme disait Paul Cézanne, qui m’ouvrit la porte le dimanche où le maître m’avait prié à déjeuner.

Les cuisinières qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul n’aiment pas énormément les invités, mais Mᵐᵉ Brémond me témoigna tout de suite de la sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En France, le militaire inspire confiance.

C’était à cette époque, car j’espère qu’elle vit encore, une brave femme robuste et ronde qui prenait soin de Cézanne avec la plus respectueuse sollicitude.

Le peintre, qui n’avait cependant pas coutume de mâcher ses mots et qui ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes académiques, ratissées à souhait, lui parlait avec bonté et mesure. Il l’appelait Madame Brémond quand il s’adressait à elle, et cette ménagère d’Aix eut, jusqu’à la fin, sa confiance.

Cézanne m’accueillit en levant les bras, et il me récita des vers badins faits en 1880, sans doute, par quelque rimeur oublié dont la muse fréquentait surtout le café-concert. Je n’arrive pas, malheureusement, à me souvenir de ce couplet.

Il me serra la main dans un grand geste, comme un paysan qui se décide et conclut un pacte, sur la place du Marché, puis nous nous mîmes immédiatement à table, et Mᵐᵉ Brémond apporta des petits pâtés chauds qui venaient de chez le pâtissier en renom, un gros homme qui ressemblait à Balzac, malgré ses cheveux frisés. Il ressemblait aussi à un vieux jurisprudent romain affublé d’une monumentale toque blanche de marmiton.

Cézanne me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait fini, il laissait retomber ses bras, d’un air accablé, en disant:

«C’est effrayant, la vie!...»

Tout de suite, il m’avoua qu’il était un faible, qu’il ne réalisait pas, que je lui paraissais très équilibré et que je devais venir souvent, car je lui apporterais un appui moral.

A cause du diabète qui lui interdisait le pain que je mangeais, il émiettait dans un bol de bouillon placé devant son assiette, une sorte de gâteau de régime, qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui avait l’air d’une fragile poterie vernie.

Il prenait ensuite ce pain détrempé avec une cuillère.

Mᵐᵉ Brémond servit une fricassée de poulet aux olives et aux petits champignons.

Cézanne me versait à boire et il citait en clignant de l’œil des passages entiers d’Horace et quelques sentences de l’école de Salerne, que les hommes de sa génération savaient par cœur.

Sa mémoire m’étonna, et le latin lui était familier.

M. Elie Faure en a parlé dans son livre: Les Constructeurs, dont un pieux chapitre est consacré à Paul Cézanne:

«...Sauf un long séjour à Paris, où il prit contact avec son siècle, il n’a jamais quitté Aix-en-Provence que pour y rentrer presque tout de suite. Son apathie rencontrait ailleurs trop d’obstacles inutiles et sa timidité trop d’occasions d’étrangler sa gorge et d’indisposer contre lui ceux auxquels il ne livra jamais une parcelle de son intelligence et de sa faculté d’aimer. Il y était né en 1839. Il y avait fait, au collège, de bonnes humanités. Non qu’il fût très ardent au travail. Mais, à cette époque, les maîtres faisaient plus souvent appel à la sensibilité qu’à la raison de leurs élèves. Ils négligeaient un peu les études scientifiques. Ils donnaient leurs soins aux langues mortes, et ni le grec ni le latin n’étaient tout à fait morts dans ce coin de terre antique où le roc est à fleur de sol, où les lignes des coteaux se détachent sur le ciel, où les villes sont pleines de ruines de temples, d’aqueducs, de théâtres, où les éléments méditerranéens de la race n’ont subi que peu de mélanges, où l’idiome populaire participe encore intimement du génie et de la structure du vieux langage maternel, comme les logements des pauvres qui avaient envahi jusqu’au début du dernier siècle les gradins, les couloirs, les vomitoires des arènes de Nîmes et d’Arles sans en altérer la courbe, la masse et l’accent. Cézanne garda de ses études une amitié particulière pour les vieux artistes latins qui lui révélèrent la poésie d’un monde dont il reconnaissait les horizons et les profils. Il les lisait dans le texte. Au cours des promenades qu’il faisait à travers la campagne aixoise avec ses rares visiteurs et les amis beaucoup plus rares, qui avaient, à Aix même, bravé le préjugé bourgeois et les railleries des sots pour venir lui demander la protection et l’encouragement de son esprit, tout était prétexte pour lui, les rencontres sur la route, la vue d’un attelage de labour, d’un vieux mur, la traversée d’un ruisseau, le passage d’un vol de pigeons ou simplement le bruit intime de son cœur, à demander à Virgile ou à Lucrèce l’appui de leur complicité...»

*

* *

On se demande souvent, pendant les longues rêveries devant le feu qui sont peut-être ce qu’il y a de meilleur sur cette terre, en compagnie de quels artistes on aurait voulu vivre.

Le père Corot devait mettre quelque chose de virgilien dans ses relations. Je le vois comme un bon célibataire sans égoïsme. Il aimait la sieste, le bonnet de nuit, les pipettes qu’il culottait doucement.

Il avait de l’ordre, et notait dans ses Carnets tous les menus événements et toutes ses pensées:

—Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels. Tout dépend de cette étude.

—Il ne faut pas chercher, il faut attendre. J’ai toujours attendu sans me tourmenter et je ne suis pas malheureux.

—J’ai vendu Le Moine au Havre: 500 francs.

—Frison, coiffeur à Troyes.

—Commune de Troisgoz:

 

Habitants 633 Fumeurs 25

 

—Comptes:

 

Chemin de fer Fr. 0.75 Dîner à Caen 3.10

Café à Caen 0.45 Tabac et pauvre 0.75

 

Son amitié devait être sûre et solide. Ce vieux garçon était délicat comme une jeune fille, et il avait une bonté naturelle.

Je l’ai souvent imaginé à Valmondois, faisant visite à Daumier que son propriétaire voulait expulser parce qu’il devait plusieurs termes. Corot avait simplement racheté la bicoque et en avait envoyé l’acte de vente à son ami en lui écrivant: «Maintenant, je défie bien ton propriétaire de te mettre à la porte...»

Le soir descendait sur la vallée de l’Oise et les deux amis étaient assis sur un banc du jardin apaisé. Une dernière abeille obsédait le cœur grenu des tournesols.

Le père Corot était vêtu comme un paysan à son aise, il avait apporté le bonnet qu’il mettait pour peindre et il fumait une pipe qui embaumait.

Il ne songeait même pas au geste admirable et fraternel qu’il venait de faire.

N’était-ce pas naturel, puisqu’il vendait assez bien ses petites branches, comme il appelait ses paysages, et puisque le vieux compagnon se débattait dans la misère, malgré son génie?

Le père Daumier avait un chapeau à larges bords et son rude visage était encadré par un collier de barbe auvergnate.

Leurs yeux, qui avaient surpris tous les secrets de la couleur et tous les jeux de la lumière, regardaient le soir tombant.

Au bord de la route, un bouleau sensible tremblait dans un argent vaporeux, dans des ondes gris-*perle, en l’honneur de Corot, et du côté des bois la nuit était presque venue, et au bas de ce ciel et sur ces immenses pans d’ombre crépusculaire, Daumier eût pu poser sa signature prestigieuse...

On pouvait s’entendre aussi avec Daumier; il était sans doute plus difficile de vivre avec Manet, et Courbet était assurément compromettant. Ce grand peintre, le mieux doué peut-être de son temps, devait avoir du rapin et du maçon, avec sa barbe, sa bedaine de Gambrinus et son accent franc-comtois qu’il se plaisait à exagérer.

J’admire énormément Courbet, mais je n’aurais pas voulu le connaître.

Pendant deux années, j’ai vu assidûment Paul Cézanne, presque chaque jour, et il n’y a pas eu une ombre entre nous.

On l’a montré sauvage, hargneux et persécuté, il devait être seulement très timide et il fallait avoir sa confiance...

*

* *

Je me suis souvent assis à sa table, le dos au poêle, et lui était assis devant moi, près du petit buffet.

Je crois que pendant plus d’un an j’y ai déjeuné chaque dimanche.

Un matin, le maître m’annonça qu’il avait invité un peintre, et je vis arriver un militaire du 55ᵉ de ligne qui tenait garnison à Aix.

Il avait une barbe noire et des yeux graves.

C’était Charles Camoin.

Il était gentiment ému, comme un jeune homme qui a l’honneur d’être reçu par un vieil artiste qu’il admire, et le repas fut charmant, cordial et gai.

Louis Aurenche, qui faisait alors un stage dans un bureau de l’enregistrement, partageait avec nous ce déjeuner et Cézanne avait pour lui une vive affection.

On n’en était pas encore au rôti, que le vieillard se leva et disparut.

Camoin avait apporté quelques études. Il allait les voir.

Nous entendîmes, tout de suite, les éclats de sa voix:

«Monsieur Aurenche! Monsieur Larguier!... Venez vite... mais c’est qu’il est très fort, le bougre! Il faudra qu’il me protège quand il retournera à Paris...»

Mᵐᵉ Brémond put enfin servir le rôti qui attendait dans sa cuisine.

Cézanne était franchement ravi, ce jour-là, d’avoir vu les études de son jeune confrère.

—On devrait exécuter dix mille peintres par an, affirma-t-il.

—Mais qui donc serait chargé de choisir? dit Camoin.

—Et nous, parbleu! cria le vieux peintre en martelant du poing la table.

Puis, brusquement taciturne, repris par le démon tyrannique qui se plaisait à le troubler en lui montrant des reflets mystérieux, il toucha de ses gros doigts qui paraissaient gourds, d’abord la panse d’une bouteille, ensuite le bord d’un compotier placé à côté, il nous regarda, inquiet, et murmura:

«Voilà!»

Lorsque Mᵐᵉ Brémond vint desservir et qu’elle enleva ce flacon et cette faïence, le maître la suivit des yeux, et je crus, pendant quelques secondes, qu’il allait lui ordonner de laisser tout cela tranquille, parce qu’elle emportait, sans s’en douter, la fiole et le plat sur lesquels lui étaient apparus les rapports secrets et fugitifs des choses entre elles...