Le Feu sous la Cendre
Deuxième Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Lorsque Jean sera un peu plus grand, il faudra lui raconter tout ce que vous savez de son père?... Et même maintenant, apprenez-lui déjà ce qu’il peut comprendre... Ensuite, je ne vous importunerai plus...
—M’importuner!... Madame, ne sentez-vous quelle douceur ce m’est de parler d’un ami, tel que votre mari l’était devenu pour moi pendant ces quelques jours où nous éprouvions les mêmes affres pour l’avenir de notre Verdun?
Toujours silencieuse,—je sais qu’un sanglot étoufferait ma voix si j’essayais de parler...—je lui tends ma main, et je me lève, entendant approcher Jean. Il est tout près. Il accourt, car Kate lui répète, impatiente:
—Quick, quick, darling. It rains!
Alors, sans réfléchir, j’appelle:
—Jean, viens ici! Dans le salon!...
Il bondit de plus belle; toujours, il voudrait être près de moi, le pauvret. La porte s’ouvre. Sa figure menue, bronzée déjà par la mer, apparaît toute rieuse.
—Maman, vous voulez bien que j’entre, dites?
Il n’en croit pas ses oreilles: un visiteur est là, et je l’invite à paraître!...
Il se précipite en tourbillon vers moi. Je l’attire dans mes bras et il s’y blottit ainsi qu’un oiselet dans son nid. Alors, ma main dans ses boucles, souples comme l’étaient les cheveux de Max, je commence, lui montrant Guisane:
—Vois-tu ce monsieur-là, c’était un ami de ton papa. Il te racontera comme papa était un brave soldat!
—Oui... Et moi aussi, je serai un brave soldat quand je serai grand!
J’ai un geste irraisonné pour retenir dans mes bras ce petit qui pense déjà à se battre. Comme si la destinée voulait me le prendre, lui aussi! Et puis, je me raidis contre ce vain élan et j’écarte Jean qui proteste:
—Donne la main à M. Guisane, et va retrouver Kate.
Avant de me laisser, il a vers moi un de ces mouvements tendres dont il est coutumier, et il jette un ardent baiser sur mes doigts qu’il attrape au passage. Alors seulement, il s’approche de Guisane qui le prend devant lui, debout entre ses jambes, et lui demande, gardant les deux menottes dans sa main d’homme:
—Je suis sûr que tu le connais très bien, ton papa?
Et Jean de répondre avec un éclat de rire, comme à une question tout à fait oiseuse:
—Bien sûr, je le connais!... Il est là...
Et sa tête bouclée se tourne vers le portrait que je l’ai habitué à regarder chaque jour.
Guisane continue:
—Tu sais ce qu’il a fait de beau?
—Oh! oui, maman a dit. Il a voulu faire partir les méchants Boches; et ils l’ont toué! Alors le bon Dieu l’a pris avec lui pour qu’il soye très heureux!
—Et pour le récompenser de n’avoir jamais eu peur... Tu as bien raison de vouloir être comme lui!
—Moi non plus, je n’ai jamais peur! affirme Jean, vivement. Je vais très bien dans le noir... et je ne crie jamais, quand la vague passe sur ma tête!
Ici, je veux interrompre le dialogue, ayant peur d’abuser de la bonne grâce de Guisane dont l’accent et l’attitude me rassurent cependant.
Il parle à Jean, de Verdun, de son père, se mettant à la portée de l’enfant d’une façon qui me stupéfie.
Quelle merveilleuse souplesse d’esprit il a reçue en partage! Comment ce célibataire sait-il ainsi la manière dont il faut s’adresser aux tout jeunes?...
J’écoute, d’ailleurs, aussi ardemment que Jean qui est tout à fait subjugué. Ses prunelles ne quittent pas Guisane; et il recueille, avec passion, ses «histoires», comme il dit, sur la guerre, sur Verdun, sur les Boches, sur son père! Il resterait ainsi des heures... Moi aussi!...
Pourtant, j’interviens:
—C’est assez faire parler M. Guisane pour aujourd’hui, Jean. Un autre jour, si tu es sage, il te racontera encore beaucoup de choses!... Maintenant, il ne pleut plus. Retourne dans le jardin.
Il est bien déçu par cet ordre, mon pauvre gosse; mais, avec moi, il est la docilité même; et si grand que soit son désir d’entendre encore Guisane, il lui tend la main, avec un correct geste d’adieu, et s’en va.
Guisane le suit des yeux. Quand la porte se referme, il me dit—et je suis certaine que c’est sa pensée même:
—Ce petit être est délicieux! Quelle consolation vous devez déjà trouver en lui, madame!
—Oui, de mon mieux, je me réchauffe à sa tendresse d’enfant... Mais pourvu que je sache bien l’élever, de telle façon qu’il donne tout ce qu’il peut donner... Car j’ai beaucoup d’ambition pour lui... Et hélas! si peu d’expérience... Le fils a tant besoin du père!... Pour France, je ne suis pas inquiète ainsi!
—Le fils a tout autant besoin de la mère, croyez-en mon expérience masculine. Je l’ai senti plus d’une fois, moi qui, tout jeune, ai été un gamin orphelin. Voyant des camarades moins dénués, je les enviais bien fort!... A ce point que, dans ma prime jeunesse, quand j’étais frôlé par la bonne intimité de certains, avec leur mère... leur maman... je m’enfuyais... Ainsi qu’un pauvre qui ne peut supporter la vue de la richesse... Avec les années seulement, je me suis bronzé contre cette impression...
—Oui, je comprends...
Et je comprends aussi le pourquoi de son apparence froide, un peu hautaine et distante. La solitude morale l’a habitué à se replier sur lui-même. Maintenant, je devine un beau foyer, derrière la sévère muraille d’impassibilité et d’ironie.
Ce n’est ni un insensible, ni un égoïste qui achève avec un sourire fortifiant, parce qu’il a pitié de ma faiblesse:
—Madame, ne vous inquiétez pas pour l’éducation de votre fils. Ce sera beaucoup plus simple que vous ne le croyez. Vous respecterez l’individualité de votre enfant... Vous lui indiquerez ce qui doit toujours être fait, selon la droiture, la vérité... Vous lui apprendrez l’oubli de lui-même... Et tout ira très bien... Le résultat sera excellent.
Il parle avec tant de conviction que je me mets à rire:
—Le résultat sera excellent! Espérons-le. Vous êtes très encourageant!... Je vous en remercie et vous rends enfin votre liberté. Je suis confuse de vous avoir ainsi retenu! Vous n’avez pu peindre, je vous ai fait perdre toute votre matinée!
—Madame, comment osez-vous dire cela, puisque nous sommes des amis! Que vous le vouliez ou non, je me considère comme le vôtre, je vous l’ai avoué... Tant pis si vous le regrettez... Le mal est irréparable.
Certes oui, il est maintenant un ami pour moi!
6 août.
Quand j’arrive à l’hôtel, je trouve, arpentant la place de long en large, père qui fume auprès de Guisane et je suis accueillie par un double bon sourire de bienvenue. Je me mets aussi à arpenter; et père, tout à la conversation qui l’intéresse, me dit tout de suite:
—Savais-tu que Guisane allait avoir, à l’automne, une exposition de ses croquis de guerre?
Guisane explique de cet accent de badinage mordant qui lui est familier:
—Madame, j’ai pensé qu’il était prudent, avant de repartir au front, de montrer encore une fois au public ce dont j’étais capable; au cas où l’avenir me serait enlevé. Que sait-on?...
Je tressaille, et père a une exclamation de reproche:
—N’imaginez pas ainsi d’inutiles hypothèses, surtout quand elles sont aussi fâcheuses! Elles m’étonnent de vous, si brave!
Et les yeux de père se posent sur le filet de soie rouge qui barre, sur la poitrine, l’uniforme bleu clair.
Le visage de Guisane a soudain une étrange expression, et sa voix s’élève dure, railleuse aussi:
—Oui, je suis brave pour ce qui est de risquer ma peau! Mais il me faut bien reconnaître que je ne suis pas encore tout à fait maître de la seule crainte qui me tenaille,—si vivace, que je pourrais la tenir pour un pressentiment, pour peu que je sois superstitieux.
Incrédule, je répète:
—Vous, une crainte?...
—Oui, madame... C’est qu’un obus, une grenade, les gaz m’atteignent dans ma vue qui est mon bien le plus précieux! Vous allez me trouver lâche, madame, mais si pareil malheur m’atteignait, je crois bien que je n’aurais pas le courage d’accepter le supplice d’une nuit éternelle...
Père intervient:
—Guisane!... Guisane! Ne dites pas d’insanités! Voyez, vous bouleversez cette petite madame.
C’est vrai. Son accent était si convaincu que j’ai senti en moi la sourde angoisse qui hante son intrépidité. Je suis devenue tellement nerveuse...
Il me sourit, la mine contrite:
—Madame, vous me rendez tout à fait confus de vous avoir fait l’aveu de ma faiblesse à laquelle, je vous prie de croire, ma volonté met bon ordre. Mais vous l’excuseriez, si vous saviez quelle ivresse me donnent la forme, les lignes, les couleurs surtout!... J’adore la couleur! Écrire, certes, m’intéresse... Mais parce que c’est peindre aussi, ce que je vois... ce que je sens... Même au front, je suis harcelé par ce besoin de crayonner, tout au moins, ce qui attire mes yeux: types, paysages, scènes...
—Et vous avez pu le faire?
—Oh! madame, est-ce que l’on n’arrive pas toujours à réaliser ce que l’on souhaite impérieusement?...
Il s’arrête. Son regard m’enveloppe toute, l’expression changée. Un éclair de gaieté malicieuse y flambe et il finit:
—Aussi, je succombe à la tentation de vous confesser un désir très hardi que je nourris, en mon for intérieur, depuis que nous vivons en bonne intelligence...
Son accent m’amuse et j’interroge, intriguée:
—Et ce désir, c’est...?
—Ce serait, madame... je me risque car j’ai l’idée que je trouverai un allié dans M. Dabrovine, ce serait que vous me permettiez de faire de vous un rapide croquis... sur la falaise que vous aimez tant... Est-ce que vous consentiriez à m’accorder cette grâce?...
Comment refuser après le bien qu’il m’a fait pour Max? J’acquitte une dette.
—Je veux bien, puisque je puis vous être agréable ainsi... Ce ne sera pas une pose trop longue?
—Une heure, de deux ou trois de vos matinées. Et devant la mer que vous avez tant de plaisir à contempler... Et pendant cette heure, à votre gré, vous causerez ou vous vous tairez...
Père nous écoute avec une expression que je ne m’explique pas. Mais comme la cloche sonne bruyamment le repas, que maman approche, fraîche autant qu’une toute jeune femme, père conclut, mettant sa main sur l’épaule de Guisane:
—Eh bien! c’est chose convenue, mon ami. On vous confie le soin de représenter l’image de cette jeune dame. J’espère qu’elle posera bien. J’irai vous faire des visites pour m’en assurer. Et là-dessus, à table!
10 août.
Donc, j’ai posé avant-hier, hier et puis ce matin, pour finir; dans un adorable coin, un peu écarté, au milieu des roches, sur ce promontoire avancé de la falaise, d’où la vue m’est un enchantement.
J’ai posé sous l’égide de Jean, de Kate, voire même de Nounou qui berçait Bébé près de moi; mère ayant émis quelques réflexions qui m’avaient été un brin désagréables, sur le tête-à-tête auquel je me prêtais avec Guisane, dont le Tout Carantec pouvait s’étonner. Misère et futilité!
Et ces quelques heures, durant lesquelles nous avons capricieusement causé et goûté aussi le charme des silences, riches de pensée, ces heures-là ont eu, pour moi, la douceur d’un baume.
L’imprévu d’une réflexion m’a amenée, ce matin, tandis que je posais pour la dernière fois, à trahir cette impression qu’il me donne de n’être plus le même homme...
Il avait interrompu son travail pour me permettre de me délasser de mon immobilité; et, adossé à une roche, il allumait sa cigarette, les yeux sur la mer, d’un bleu intense, où le soleil hérissait d’aigrettes d’argent les vagues nonchalantes.
Et pensif, il m’a répondu:
—Oui, vous avez raison, madame, j’ai changé... Mais comment pourrait-il en être autrement? La vie que j’ai menée depuis la guerre m’a fait voir les choses sous un angle tellement nouveau!... Je ne pourrai plus être, il me semble, le joueur de flûte que j’étais avec délices. La guerre a été pour moi...—et nous sommes légion ainsi!...—une éducatrice à qui je ne serai jamais assez reconnaissant pour tout ce qu’elle m’a appris. Si cette science n’était acquise à un prix qui est la souffrance, la mutilation, la mort de tant de pauvres êtres, je bénirais les années cruelles qui m’ont été, moralement, si bienfaisantes!
—Bienfaisantes?
—Oui... C’est très fortifiant de se mouvoir dans la fatigue, la boue, le froid, le danger, surtout l’incessante menace de la mort... Ceux qui n’ont pas passé par là ne peuvent savoir la saveur que donne à la vie la sensation, à tant d’instants éprouvée, qu’elle va nous échapper... Oui, je sortirai de la tempête... si j’en sors!... marqué d’une empreinte qui ne pourra s’effacer... Du moins, je l’espère!
S’il en sort!... Encore ce terrible inconnu qu’il évoque. C’est vrai, à l’automne, il repart. Et, sera-t-il plus heureux que Max!...
Maintenant, il m’apparaît tellement un ami, que je vais craindre pour lui, quand il sera retourné là-bas, dans la fournaise.
Que cette horrible vision de la guerre me paraît donc invraisemblable, telle un cauchemar, évoquée tout à coup, par cette éblouissante matinée. Autour de nous, tout est si paisible! La terre chaude sent bon les petites plantes qui ont poussé dru, sous le soleil, au souffle de la mer...
Près de nous, des promeneurs passent. Sur la plage, des enfants jouent. Des femmes en robe claire travaillent. La brise apporte les rires des baigneurs. A quelques pas de moi, résonne la voix joyeuse de Jean qui s’amuse avec Bébé.
Et cependant, les autres se battent, sont mutilés, meurent—comme Max est mort... Que ce contraste est atroce!
Guisane devine-t-il et partage-t-il mon impression?... Il est pensif. Devant moi, il est toujours debout, appuyé au contrefort rocheux. Il fume. Son œil de peintre erre autour de lui avec une avidité caressante. Songe-t-il à la crainte qui le hante, ne plus voir?...
Je ne le crois pas. Il est hors du feu pour un moment. Comme Max jadis, il vit dans le présent et jouit du bienfait de la halte. Il en a, combien! le droit. Il s’est largement donné et il est prêt à se donner de nouveau, autant qu’il lui sera demandé.
—Madame, à quoi réfléchissez-vous?... Il passe bien des choses dans vos yeux... Ne voulez-vous pas m’en confier quelques-unes?
J’ai presque un sursaut à ces paroles. Je croyais bien que Guisane avait tout à fait oublié ma présence... Et je pense tout haut:
—Je songeais qu’il est stupéfiant que vous ayez pu vous accommoder ainsi d’une existence à laquelle rien ne vous avait préparé!
Il jette sa cigarette, s’approche et, alerte, réplique:
—Madame, ne m’imaginez pas meilleur que je ne suis. Honnêtement, je dois vous avouer que la transposition qui s’est opérée dans ma vie matérielle m’a été très... pénible!... Ah! certes, si avec la vision précise de ce qui m’attendait j’avais eu le choix d’accepter ou non, je ne jurerais pas que j’aurais eu la vertu d’«accepter»... Oui, j’ai commencé par trouver abominablement désagréables, la pluie, la boue, la poussière, les marches... interminables, surtout la promiscuité des tranchées, le contact d’une foule d’êtres, de certains individus avec lesquels, en d’autres temps, jamais je n’aurais frayé... Et puis...
—Et puis?...
—Et puis, cette mesquine révolte de mandarin, ma crise de sybaritisme se sont évaporées, j’imagine, dans le grand souffle qui nous soulevait tous au-dessus de nous-mêmes... Bon gré mal gré... Et puis encore, vous le devinez, je suis d’esprit bien trop curieux pour n’avoir pas été vite intéressé par tout ce que j’étais amené à découvrir dans les âmes frustes...—celles-là surtout m’étaient moins familières—que me faisait frôler mon nouveau mode d’existence. Jamais, dans ma mentalité d’intellectuel et de peintre, doublé d’un clubman, je n’aurais imaginé qu’elles pussent, à ce point, enfermer des trésors de courage, d’endurance, de dévouement... Un sens imprévu et prodigieux du devoir tout simplement accompli...
Il s’arrête; et je devine qu’il se rappelle...
Il a parlé avec une conviction chaude que je sens née de tout ce qu’a vu son regard aigu d’observateur, de tout ce qu’a pénétré sa délicate compréhension des âmes. Je suis sûre qu’il était très bon pour ces humbles, devenus ses frères d’armes...
Brusquement, il finit, conscient de mon attention frémissante:
—Bien entendu, j’ai vu aussi de tristes sires! Mais vraiment, ils étaient l’exception. S’il y a eu l’ivraie, il y a eu surtout les bons épis qui font la riche moisson. Et je vous assure, madame, que si je me suis décidé à l’exposition dont vous a parlé votre père, c’est beaucoup pour faire connaître tous ces braves, leurs physionomies, des épisodes de leur vie de lutte, dignes de l’histoire, pour les faire connaître aux gens qui, depuis 1914, n’ont su de la guerre que ce qu’ils en lisaient dans leur journal.
J’incline la tête; mais avant que j’aie répondu, une voix s’exclame gaiement près de nous, celle de père:
—Eh bien?... eh bien? ce portrait?... Il me semble qu’on ne travaille guère!
Et il serre la main de Guisane, qui réplique:
—Cher monsieur, vous arrivez pendant le repos du modèle.
—J’imagine que vous n’avez pas l’intention de reprendre la séance? Mon ami, il est onze heures un quart et vous oubliez l’approche du déjeuner...
Si tard déjà?... Comme nous avons causé! Voici Kate qui vient chercher Jean, et Nounou qui emporte ma pouponne, après me l’avoir amenée toute fraîche, ses petits bras tendus vers moi. Tandis que je l’embrassais, père a poursuivi:
—Je t’apporte une bonne nouvelle, Mireille. Ta mère vient de recevoir une dépêche de ton frère. Il arrive demain matin.
Nous avons, Guisane et moi, la même exclamation de plaisir. Père achève:
—Je n’ai pas besoin de te dire que ta mère est exultante!
—Et vous aussi, père.
—Bien entendu, fillette. Voyons ce portrait, Guisane.
Tous, nous nous rapprochons du chevalet abandonné. Et père aussitôt a une exclamation enchantée:
—Mon ami, c’est une façon de chef-d’œuvre que vous avez fait là! Ne pensez pas, en votre for intérieur, que c’est un jugement d’amateur... Je suis bien certain que les critiques compétents seront de mon avis. C’est notre Mireille elle-même qui vit là!... Et quel incomparable cadre vous lui avez donné, de lumière, de ciel... de mer... Et cette lande qui fuit dans le soleil... Ah! mon cher garçon, quel artiste vous êtes!
Père est si sincèrement ravi que Guisane ne pourrait, je crois, recevoir meilleur remerciement. Moi, je regarde cette jeune femme, toute mince dans sa robe noire, qui, les mains croisées sur ses genoux—d’un geste découragé...—contemple la mer, avec des prunelles tristement songeuses.
Et c’est moi, la rayonnante Mireille de jadis.
10 août, soir.
Le couchant était dans toute sa splendeur quand nous sommes sortis de l’hôtel; si beau que, mère voulant se reposer un peu dans sa chambre, j’ai entraîné père sur la falaise pour voir la merveilleuse fête flamboyer derrière Roscoff.
Nous avons retrouvé, parmi beaucoup de promeneurs, Guisane, qui, lui aussi, s’absorbait dans l’éblouissante vision de ce paysage de rêve, or et pourpre. La mer était une ondulante nappe de lumière et, sur le ciel incandescent, se découpaient, sombres, les silhouettes de Saint-Pol et de Roscoff.
Père, sans respect pour la contemplation de Guisane, est allé vers lui et lui a frappé sur l’épaule:
—C’est un spectacle digne de vous, monsieur l’artiste... Même un profane comme moi comprend qu’il vous paraisse admirable.
Ici, il est interrompu par le passage de son collègue et ami, le baron de Survières, qui le hèle; et tous deux se mettent à causer, en regardant la fantasmagorie de l’horizon.
Moi, silencieuse, comme Guisane, j’admire, et c’est inconsciemment que je murmure:
—Que c’est beau!... Mon Dieu, que c’est beau!
Avec une conviction enthousiaste, j’entends Guisane répéter:
—Oh! oui, c’est beau!... Beau à donner l’oubli de tout ce qui n’est pas cette beauté!
L’oubli!... Le mot m’est allé droit au cœur. Je ne veux pas que rien me fasse oublier. Ce serait si mal!... Je n’ai pas le droit d’oublier.
Et pourtant, Guisane a raison. Il y a un instant, en moi aussi, le souvenir s’est tu, tandis que je regardais... Et avec une humilité, trempée de combien de mélancolie! je songe tout haut:
—Que facilement nous nous évadons de ce qui nous fait souffrir!... De quoi donc sont-ils pétris nos cœurs, pour se laisser si aisément distraire!
Je sens aussitôt sur moi le regard de Guisane qui s’est détaché du ciel devenu de nacre rose, et je l’entends me répondre:
—Ne soyez pas aussi sévère pour nos cœurs; et acceptez que la nature bienfaisante nous permette de reprendre des forces, en s’emparant parfois de notre peine. Nous n’oublions pas. Nous subissons seulement la détente nécessaire pour que notre pauvre machine humaine puisse continuer sa tâche...
Je murmure, les yeux perdus vers l’horizon assombri:
—C’est vrai... Il faut la remplir tant qu’on en a la force et le courage!
Dans la nuit qui tombe, je l’entends me répondre avec une sorte d’autorité vivifiante:
—Cette force, vous l’aurez toujours, parce que vous savez que vous avez charge d’âmes. Mais, pour la garder, acceptez sans scrupule ce qui peut encore venir de bon, à vous...
J’ai un involontaire geste d’épaules, car je sens le découragement s’abattre sur moi. De la vie, je n’attends plus rien et je dis,—dans ma voix je reconnais bien une ironie amère:
—Ce que vous m’offrez, c’est la «théorie des petits bonheurs». Croyez bien que, peu à peu, je m’apprends à la pratiquer,—bon gré, mal gré! L’épreuve aussi est une éducatrice, habile autant qu’impérieuse. Dans ma misère, je m’accroche, ainsi que vous me le conseillez, à ce qui est un pâle rayon de soleil pour mon faible cœur, toujours transi, maintenant...
—C’est-à-dire?... insiste-t-il, avec un accent où je perçois tant de chaude et vraie sympathie que je ne me rebelle plus, comme autrefois, sentant sur moi sa pensée observatrice; et avec une âpre tristesse, j’explique légèrement:
—C’est-à-dire la jouissance de contempler un beau ciel comme celui de ce soir... une fleur, un visage séduisant, d’entendre une sincère parole d’ami, toute pleine d’affection, de recevoir une bonne lettre, de lire des pages qui me prennent le cerveau et le cœur, etc., etc... Que sais-je encore?... Ah! oui, je puis en parler, des petits bonheurs!
La nuit maintenant nous enveloppe, une nuit transparente où semble errer encore un reflet du radieux couchant. La brise est chaude et de la terre monte un indéfinissable parfum de fleur, d’ajonc, de bruyère, de menthe... Derrière nous, père et M. de Survières vont et viennent en causant; la lueur de leurs cigares pique la nuit de minuscules étoiles rouges.
—Vous avez raison de recueillir les menues joies dont l’existence quotidienne veut bien nous faire l’aumône...
Alors, j’avoue, bien sincère:
—Hélas! ma sagesse, sur ce point, est encore terriblement rudimentaire! Que c’est donc horrible et lâche, ce besoin d’être heureux, qui demeure vivace dans nos cœurs, même brisés!
—Vous ne pouvez empêcher les fleurs de pousser! J’en ai vu surgir jusque dans les terres déchiquetées par les obus, dit-il avec une sorte de douceur grave.
—Ah! je crois bien que, maintenant, mon cœur ressemble à ces terres ravagées, et mes frêles bonheurs, à vos fleurs de guerre! Les jours qui passent m’enseignent à m’en contenter... Il le faut bien! Seulement, comme j’étais très gâtée, très riche, et... très gourmande, ils m’apparaissent des miettes, de ces bonbons qu’on croque pour tromper la faim... J’apprends le jeûne!
Du même ton, qui est un cordial pour ma faiblesse, il achève:
—Je pense, moi, qu’étant donnée votre force morale, vous trouverez le secret de recommencer à vivre avec l’intensité qui vous était familière...
De mon cœur désespéré, une plainte jaillit:
—Ce ne sera plus jamais ce que c’était!
—Non, ce sera autre chose... Mais vous n’êtes plus la même... Ce qui, autrefois, vous satisfaisait, vous paraîtrait peut-être insuffisant aujourd’hui...
Il a raison. La Mireille de jadis est bien partie pour ne plus revenir. Celle du présent vaut-elle mieux?... Que ce serait douloureux d’avoir changé en bien, parce que le bonheur m’a été arraché!
Père m’appelle. Sans avoir répondu à Guisane, je le rejoins. Et tous trois causant de choses quelconques, lui et Guisane me ramènent à mon home solitaire.
11 août.
Bernard, mon cher grand frère, est arrivé. Nous sommes allés le cueillir tous—autrement dit, maman, père, moi, plus Jean...—à la station de Henvic. Et nous l’avons vu émerger de son wagon, un peu maigri, la figure altérée un brin sous le hâle du grand air, mais toujours le beau garçon qui nous a quittés en 1914.
Jean le contemple extasié; comme maman, à qui la joie donne tant d’éclat que Bernard s’est exclamé dès que nous avons été installés dans le primitif équipage qui nous ramène à Carantec:
—Mère, vous êtes, plus que jamais, ma jolie maman! Comme la Bretagne vous réussit... Personne ne voudra croire que je suis votre fils!... Maman, je suis fière de vous.
Maman tentait bien de le faire taire, mais elle avait un sourire heureux qui ne lui imposait guère silence. Certainement, ses paroles la frôlaient comme une caresse. D’ailleurs, Bernard disait vrai. Elle était bien la femme charmante dont père, dont nous, ses enfants, avons toujours été fiers. Ses yeux étincelaient dans son visage reposé. Ah! oui, elle avait l’air de notre sœur aînée, à Bernard et à moi...
Père, lui, parlait très peu, mais son regard ne quittait pas Bernard. En ces premiers moments, il lui suffisait de l’écouter causer, questionner, raconter, avec l’enthousiaste gaieté d’un gamin qui entre en vacances; et il savourait la douceur de se dire: «Mon Bernard est là, vivant, tout près de moi. Jouissons de cette grâce sans prix!»
Moi, tout bas, je me souvenais, au plus profond de mon cœur, des quelques retours de Max, joyeux comme celui-ci. Bernard en avait-il l’intuition? Par instants, ses yeux se posaient sur moi avec une sorte d’affection anxieuse... Et puis, peu à peu, après le heurt douloureux de l’arrivée, je me suis volontairement laissé gagner par son entrain; et je me suis amusée de ses réflexions ravies sur notre petit Carantec qui lui souhaitait la bienvenue sous un éblouissant soleil.
—Dieu, que c’est gentil ici! J’espère qu’il s’y trouve beaucoup de jolies femmes. Si vous saviez, mère, comme je suis affamé d’en voir, après avoir tant contemplé de braves poilus!... Sûrement, vous avez déjà ici beaucoup de belles connaissances. Vous donnerez des thés, n’est-ce pas, pour que je me retrempe un peu dans les plaisirs de ce monde?
—Pourquoi pas des garden-parties, mon grand enfant chéri? fait maman ravie.
Elle retrouve son Bernard, pas très raisonnable, coupable de bien des folies, mais de cœur si bon, d’esprit si spirituellement drôle, dont la gaieté est aussi inaltérable que communicative...
Et elle s’empresse de lui donner les plus agréables assurances:
—Sois tranquille, mon Bernard, nous ferons en sorte que ta permission soit telle que tu peux la souhaiter!
—Un paradis terrestre, si vous voulez bien, mère. Je ne vous demande que cela!
Ici, il a sauté de la voiture qui s’arrêtait devant le Kelenn; et incontinent, avec sa bonne humeur courtoise, il a conquis la grosse femme de chambre qui s’approchait pour lui prendre sa valise.
—Merci! la belle fille... Ne vous emparez pas de mon bagage. Je l’emporte.
En effet, l’hôtel étant comble, Bernard a sa chambre dans la villa dont j’occupe le premier étage. Aussi, laissant père et maman au Kelenn, nous filons pédestrement, lui et moi, plus Jean qui ne veut pas quitter son oncle, afin que je lui montre son logis.
Et, tout de suite, alors, il me demande, l’accent changé, passant son bras sous le mien:
—Comment vas-tu, ma pauvre chérie?
—Aussi bien qu’il est possible, Bernard.
—Oui, tu es très courageuse, je le sais...
—Tu sais? ai-je répété, surprise.
—Guisane me l’a dit. Ton énergie le remplit d’admiration. Il m’a écrit sur vous, madame, de bien jolies choses!
J’ai senti qu’une légère flamme montait à mes joues. En cette minute, j’aurais été bien en peine de préciser si je trouvais désagréable ou non cette appréciation inattendue de mon nouvel ami. Mais bien franche, j’ai murmuré:
—Pourquoi t’avoir parlé de moi?... Je suis désireuse que personne ne me sorte de mon ombre!
—Ne lui en veux pas... C’est à ton vieux frère qu’il s’adressait, et il le faisait très affectueusement! me disant combien il était heureux que vous fussiez devenus amis.
—Tu sais pourquoi, Bernard?
—Oui, il m’a raconté cela aussi.
Je n’ai pas répondu, d’autant que nous arrivions devant la villa, aussitôt présentée par Jean avec des cris répétés, pour appeler l’attention de Bernard:
—Oncle! Oncle! voici notre maison! Voyez, votre chambre est au deuxième, au-dessus de celle de maman, et la fenêtre est grande ouverte pour que le soleil y entre. Ce matin, maman est allée y porter des fleurs avec moi!
Bernard m’a remerciée par un baiser:
—Maman est une femme délicieuse! Allons vite voir ma chambre.
—Et retournons non moins vite au Kelenn pour déjeuner. Père, qui est l’exactitude même, va s’agiter en voyant passer l’heure.
Bernard s’est à peu près dépêché, sans trop s’absorber dans l’examen du paysage qu’il me célèbre de sa chambre, tandis que je l’attends dans le jardin.
—Tu viens, Bernard? La brise m’apporte le son de la cloche.
Nous sommes repartis en hâte, moi presque gaie, tant l’humeur joyeuse de Bernard était entraînante. Comme la grille retombait derrière nous, du sentier qui lui fait face, une promeneuse émergeait, qui lui a jeté aux lèvres une enthousiaste exclamation:
—Oh! la ravissante créature! Mais... mais... Oh! Mireille, quelle ressemblance...
—Avec?...
—Avec Mˡˡᵉ de Vologne...
La promeneuse, qui approchait toujours plus, s’est arrêtée, souriante, à notre vue et m’a lancé un affectueux:
—Bonjour! madame. Voici votre voyageur arrivé?
Et j’ai répondu, avec un imperceptible coup d’œil de malice vers mon compagnon:
—Bonjour, mademoiselle Christiane. Mon voyageur ne peut croire que ce soit bien vous qu’il aperçoit!
—Pourtant, c’est bien moi!... Pas mon ombre! s’est-elle exclamée gaiement, la main tendue. Monsieur Dalbrovine, cela me fait plaisir de vous voir!
—Sûrement pas autant qu’à moi! a-t-il répondu avec une spontanéité qui avive l’éclat rosé des joues de Christiane. Comment, Mireille, m’avais-tu caché la bonne nouvelle, que je retrouverais à Carantec... si j’osais, je dirais une amie, des jours heureux d’autrefois!
—Osez, osez... Je me souviens très bien que dans ce temps, devenu si lointain, entre deux bostons, nous échangions, assez volontiers, quelques idées.
—Ici, j’espère bien que nous allons reprendre cette bonne habitude!...
J’interviens, un peu effrayée du flot de sympathie que je sens bondir entre ces deux êtres jeunes, attirés comme jadis, l’un vers l’autre, avec des esprits plus mûrs, des cœurs creusés par la terrible épreuve. Vraiment, ils sont aujourd’hui, moralement, un homme et une femme qui, les yeux large ouverts, pourront juger de la façon dont ils doivent disposer d’eux-mêmes.
J’ai expliqué en deux mots pourquoi Christiane est ici; et si Bernard a eu vers elle un regard expressif d’approbation, il n’a rien dit qui ressemblât à un éloge, devinant bien que cette fille simple et fière n’accepterait pas l’ombre même d’un jugement flatteur...
Tous les trois nous trottons dans le sentier qui nous amène sur la place de l’église, devant le Kelenn. Je tiens la main de Jean, et devant moi cheminent mes deux compagnons qui causent, lui, radieux, elle, avec cette aisance voilée de réserve qui la caractérise...
Mon Dieu! que va dire maman de les voir ainsi réunis,—si vite!
Heureusement, comme nous débouchons sur la place, un nouveau venu apparaît, Guisane qui revient de la falaise avec sa boîte et ses pinceaux. Il a une exclamation de plaisir à la vue de Bernard:
—Alors, vieux, te voilà! Quelle bonne chance de nous retrouver ici! Nous allons en jouir de notre mieux!
Christiane et moi, nous les laissons en arrière. Et ainsi, mère n’éprouvera nulle impression désagréable qui trouble son allégresse d’avoir retrouvé Bernard.
Mais ce soir... Mais demain....
20 août.
Déjà une grande semaine que Bernard est ici. Comme elle a passé vite!
Est-ce donc qu’il est impossible d’échapper au tourbillon joyeux que son animation crée autour de lui?... Je ne me reconnais plus. Quelle soudaine influence a le pouvoir d’engourdir mon mal?...
Certes, il est toujours latent, prêt à se réveiller au moindre choc... Mais il est plus sourd; et cet apaisement fugitif est si bon que, tout en me reprochant ma lâcheté, je n’ai pas le courage de raviver volontairement ma peine.
Je me laisse vivre dans l’heure présente, sans regarder ni en avant ni en arrière.
Il me revient l’appétit de mouvement qui m’enivrait aux jours lumineux de ma jeunesse... Voici..—je m’en aperçois, saisie!—que je peux jouir de ce qui amuse les autres: excursions, promenades flâneuses, causeries, rendues charmantes par l’humour de Bernard, la gaieté de Christiane, la verve de père qui, devenu touriste faute de distractions citadines, se fait souvent notre «chaperon», comme il dit... Et puis, pour assaisonner nos propos capricieux, l’esprit mordant ou profond de Guisane, que Bernard a le pouvoir d’arracher, de-ci, de-là, à ses pinceaux.
Il me semble que, soudain, c’est en rêve que je vis... Je n’ai plus le loisir ni même le goût d’écrire. A peine je trouve un moment pour lire quelques pages, chaque jour, moi, d’ordinaire insatiable.
Bernard, résolument, m’entraîne dans son sillage par une affectueuse volonté de «me distraire», prétend-il. Mais il m’attire aussi, mon cher grand, afin que Christiane puisse être des nôtres dans les promenades qu’organise son inlassable activité.
Il s’est fait présenter partout où il a l’occasion de la retrouver; dans les milieux où elle fréquente; au tennis; après avoir, bien entendu, commencé par se faire admettre chez sa tante de Kermadec, avec laquelle, maintenant, nous sommes fort liés.
Mère elle-même a subi son charme de femme intelligente, très bonne, et ne s’étonne pas que, pour elle, je sorte de ma retraite.
Bernard, de plus, s’est découvert un goût prononcé, le goût de Christiane, pour les promenades en mer. Et là-dessus, la nature m’ayant gratifiée—au physique—d’un cœur à toute épreuve, il me réquisitionne sans merci, pour les escorter; car père se récuse en la matière. Il réquisitionne aussi Guisane qui adore la mer, et se laisse aisément séduire. D’ailleurs, quand les eaux sont très calmes, que Bernard n’a pas besoin de son aide pour ramer ou pour la manœuvre, il ébauche bien vite quelque aquarelle, réfugié dans un coin de la barque.
Tranquillement, Bernard, tout à fait retombé sous le charme de Christiane, m’a déclaré:
—Les parties carrées sont beaucoup plus agréables! Et puis, Patrice étant un causeur exquis, tu ne peux regretter que je te confie à lui, pendant que...
—Tu flirtes avec Christiane! ai-je glissé, taquine.
Il a spontanément répliqué avec une gravité soudaine, très rare chez lui:
—Ce n’est pas flirter que je veux... Elle mérite tellement plus!
Et il a raison.
Que cela m’est doux et poignant de voir ce joli roman se préciser près de moi... Avec Max, nous avons été ainsi... Moins sérieux que ces deux-là! Mais Bernard et Christiane ont subi le rude souffle qui vivifie ou qui tue, depuis trois ans; et ce que j’aime en eux, c’est que, même en ces jours de halte,—pour elle comme pour lui,—ils conservent, toute vibrante, la pensée de la guerre que, l’un et l’autre, ils suivent passionnément. Elle, c’est une vraie fille de soldat; et lui, a une âme bien française, allégrement intrépide et généreuse...
De lui, que pense-t-elle?
Rien ne trahit son intime jugement. Car elle est très «fermée», malgré son indépendance de pensée, de parole, d’action. Indépendance naturelle, mais aussi, avivée par le fait des circonstances qui l’ont habituée à compter sur sa propre protection, sur son initiative personnelle et exercée aux décisions nettes et rapides.
La ligne bien droite de son nez fin, l’expression résolue de sa bouche dont le sourire très féminin est délicieux, m’apparaissent toujours comme le symbole de sa personnalité morale, qui semble faite de loyauté, de charme et de tendresse.
Avec Bernard, elle se montre ce qu’elle est pour tous, une jeune créature qui se prête avec une grâce prime-sautière, mais ne se donnera sûrement qu’à bon escient; d’une originalité d’esprit, derrière laquelle se devinent la pensée qui a beaucoup réfléchi, l’âme profonde.
Comme je les observe avec la clairvoyance de mon détachement, je discerne le plaisir qu’elle trouve à causer avec Bernard, à recevoir les menus soins dont il l’entoure dans nos promenades. Mais dans sa manière d’être avec lui, il n’y a pas un atome de coquetterie; seulement un brin, volontaire ou non, de fraîche camaraderie, parce que tous deux «servent le pays»: elle, une infirmière, lui, un «poilu galonné», comme elle dit drôlement.
Ah! ces petits, s’ils pouvaient être heureux! Mais les laisser ainsi se rapprocher l’un de l’autre, n’est-ce pas insensé, en ce moment où l’avenir est encore effrayant!
Ici, ils peuvent oublier, pendant quelques jours bénis, que l’horrible tuerie continue... Que Bernard va repartir et pour combien de temps!... Et qu’il sera exposé... qu’il s’exposera comme faisait Max... Et alors?...
23 août.
Maman pense-t-elle tout bas que, dans les circonstances actuelles, aucune décision définitive n’est à craindre de la part de Bernard?... Ou est-elle séduite par la beauté de Christiane? car elle a cela de charmant, que les jolis visages l’enchantent... Subit-elle l’ascendant de sa valeur morale? Ou, tout simplement, se sent-elle impuissante devant la force grandissante du sentiment de Bernard?...
Toujours est-il qu’elle n’essaie plus d’endiguer le flux qui le porte vers Christiane. D’ailleurs, elle est si heureuse de l’avoir près d’elle, qu’elle n’a, pour l’instant du moins, d’autre volonté que la sienne.
Tout ce qu’il lui demande, elle le fait,—c’est son habitude, il est vrai...— Elle donne les thés qu’il désire où Christiane vient comme mon amie. Elle va à ceux qu’on lui offre, en l’honneur de Bernard. Car il est très «couru» et l’accepte si volontiers que mère en oublie un peu sa contrariété de ce que je ne peux encore me résoudre à les suivre... Ma peine demeure plus forte que mon désir de lui être agréable, en redevenant mondaine. C’est si inutile!
Auprès de mes petits seulement, ou avec moi-même, en m’occupant beaucoup, je suis moins malheureuse...
Mais, en revanche, je suis toujours prête pour une promenade, en intime société, c’est-à-dire avec Bernard, Christiane, père, Guisane. Maman déteste la marche.
Mon amour de la nature a survécu au désastre de mon existence. J’ai gardé ce que Max appelait «mon adoration pour l’herbe»... Je le vois encore me dire avec malice: «Quelle jeune ruminante tu es! ma Mireille.»
Christiane mériterait bien pareil compliment. Avec la même spontanéité, il nous échappe, en cours de route, des exclamations laudatives qui nous valent les taquineries de Bernard.
Non pas de Guisane, que je surprends souvent à contempler ce qui le charme, avec une attention intense dont je devine le pourquoi, me souvenant de la crainte instinctive pour sa vue qu’il nous a avouée un jour.
Hier encore, il avait cette expression, alors que, tous, nous étions arrêtés, dans un petit bois exquis, clair, grâce à l’éparpillement des sapins parmi les bruyères de la lande; qui dominait de haut l’embouchure de la rivière couleur d’argent, devant le fort du Taureau.
Il s’est aperçu que j’avais remarqué son regard; et alors, presque bas, peut-être autant pour lui-même que pour moi, je l’ai entendu murmurer, l’accent railleur:
—En prévision de l’avenir—possible!...—il est sage d’emmagasiner les visions pour avoir, du moins, de quoi se souvenir...
Il parlait avec une conviction froide qui m’a bouleversée. On aurait dit que sa préoccupation entrait en moi, impérieuse.
Pourtant, j’ai pu trouver un sourire, pour prier:
—Ne soyez pas un homme de peu de foi en la destinée!... A quoi bon s’inquiéter de l’avenir qui, presque jamais, n’est tel que nous l’imaginions...
Lui aussi a souri, et son sourire était franchement gai. Peut-être, il trouvait amusant qu’une chétive créature comme moi s’essaye à le réconforter.
—Madame, je vous assure que, de toute ma volonté, je vis dans le présent. C’est une règle inflexible que je me suis imposée. Et, de mon mieux, je m’y conforme. Mais je ne parviens pas toujours à écarter la hantise qui m’obsède, absurdement, je le reconnais... Rien ne la justifie!...
Il s’est arrêté un peu, comme s’il hésitait. Mais, sans doute, il a vu dans mon regard avec quel intérêt je l’écoutais, et il a fini d’un ton de badinage voulu:
—Soyez très charitable, madame!... Faites des vœux... pour que je puisse toujours peindre! Priez pour mes yeux, madame.
Une angoisse m’a crispé le cœur. Prier! A quoi bon?... J’ai tant supplié pour que Max soit sauvé! Maintenant je ne demande plus rien. Ma confiance est morte, dans la puissance de la prière...
Mes supplications, probablement, étaient de trop mince valeur pour mériter d’être entendues... Mais j’offrais ce que je pouvais... Du meilleur de mon âme...
Et j’ai répondu avec toute ma désespérance:
—Hélas! ce ne sont pas mes vœux qui peuvent protéger... J’aurais peur, au contraire, qu’ils ne portent malheur...
Je me suis remise lentement à marcher pour rejoindre les autres qui me faisaient signe d’avancer; Guisane me suivait en silence, dans le sentier odorant de la senteur des pins dont le soleil moirait les fûts violets. Puis, tout à coup, il a repris pensivement:
—Madame, ce n’est pas à un vieux sceptique de mon espèce de juger votre sentiment. Mais... est-ce parce que là-bas, au front, il m’est arrivé de rencontrer quelques âmes admirablement religieuses que j’ai observées et interrogées avec une curiosité... passionnée, je suis, je crois, un peu moins mécréant; et il me semble que...
—Que?... ai-je répété, toute ma pensée attentive.
—Que, si nous admettons l’hypothèse d’une puissance paternelle qui veille sur nous, par suite, nous devons admettre aussi que nos demandes ressemblent à celles des enfants confiants qui savent que le père décidera toujours pour leur bien si leurs prières doivent, ou non, être exaucées...
J’étais tellement stupéfaite, d’entendre Guisane parler ainsi, cette fois sans une ombre d’ironie dans l’accent, que je me suis arrêtée; et mon regard cherchant ardemment le sien, j’ai interrogé:
—Vous pensez cela vraiment?... Vous ne parlez pas seulement par bonté?... Pour me rendre courage?...
Il a secoué la tête.
—Très sincèrement, madame, je pense ce que je viens de vous dire... ce qui me paraît la logique même... Mais hélas! je sais par expérience qu’il y a loin de l’idée à la pratique... Et je vous comprends!
Je n’ai plus répondu, car père, Bernard et Christiane nous rejoignaient.
25 août.
Quelle équipée Bernard nous a value, hier!
Vers trois heures, comme j’écrivais en gardant Bébé, il a surgi dans ma chambre pour me proposer, du ton le plus engageant:
—Mireille, un tour en mer, veux-tu? Patrice et Mˡˡᵉ Christiane sont tout disposés. Mais, une fois de plus, il me faut ton chaperonnage. Tu consens, n’est-ce pas?
J’ai un coup d’œil vers le ciel où, malgré le soleil, courent d’épais nuages, amenés par des rafales incessantes; et, peu enthousiasmée, j’insinue:
—Mais, Bernard, le vent ne sera-t-il pas bien fort?
—Qu’est-ce que cela fait, puisque tous, nous avons des cœurs invincibles. Nous danserons peut-être un brin. Et ce sera exquis! Alors, c’est convenu?
Il me regarde avec ces yeux suppliants auxquels je ne sais rien refuser. Et je cède.
—Allons! puisque tu en as tant envie et si tu crois que ce n’est pas imprudent!
—Mais non!... Mais non!... Pour te tranquilliser, nous pourrons emmener le père Le Goannec. Prépare-toi vite, chérie, et viens.
Il est radieux, et repart en bombe comme il est venu.
Je ferme mon buvard; je remets ma pouponne à sa nourrice; et bien enfermée dans mon chandail, mon béret de laine enfoncé jusqu’aux sourcils, je cours au lieu de l’embarquement.
Ils sont déjà là et m’attendent aussi impatients que des bébés. Pas de père Le Goannec. Il n’était pas libre. Donc, nous embarquons sans lui.
Et l’exquise flânerie commence. Nous sommes plutôt rudement ballottés; ce dont nous n’avons cure. Bernard dit des folies drolatiques; Christiane et Guisane ripostent, chacun à sa manière. Moi je les écoute distraitement et reste silencieuse, me laissant griser par la brise violente, par le soleil qui nous brûle entre les nuées d’orage; par la senteur et l’éclat de l’eau miroitante... Et aussi par la sollicitude dont m’enveloppe Guisane qui, à tout instant, m’interroge:
—Vous êtes bien?... Vous n’avez pas trop chaud?... Nos bavardages ne vous fatiguent pas?...
Ah! je n’aurais jamais soupçonné à quel point il me semble doux de retrouver une protection masculine—celle d’un ami.
Guisane, entre temps, s’extasie sur la lumière qui flamboie autour de nous.
—Bernard, regarde ce reflet sur les cheveux de Mˡˡᵉ de Vologne!
Elle réplique:
—Ce que c’est qu’une imagination de peintre! Car vous ne voyez pas mes cheveux. Ils sont enfouis sous mon polo.
—Illusion! mademoiselle. Le vent a victorieusement fait sortir, dudit polo, de petites mèches indépendantes qui me sont un délice à contempler!... Ah! si j’avais mes pinceaux!... Et je prendrais aussi un croquis de Mᵐᵉ Noris...
—Encore?...
—Mais naturellement, je n’en ai fait qu’un!... C’est très peu, quand il s’agit d’une personne si riche en physionomies diverses. En ce moment, vous n’êtes plus du tout une grave petite madame.
—Que suis-je donc?
—Sauf votre respect, une gamine toute rose! me lance-t-il gaiement.
—Oh! jamais je ne suis rose!
—D’ordinaire, c’est vrai, vous feriez plutôt penser à un pétale de camélia blanc. Mais en ce moment, où le vent vous a très joliment fardée, vous êtes une autre Mᵐᵉ Noris dont mon insatiable avidité de peintre voudrait bien fixer la vision!...
Je le laisse dire, sourdement impatiente contre moi-même de discerner, au tréfonds de ma pensée, je ne sais quel plaisir puéril dans l’idée que mon visage a une certaine valeur, pour un artiste... Quel inepte réveil de ma coquetterie d’antan que je tenais pour morte!...
Je n’ai aucune envie de discuter ses appréciations sur ma modeste personne; je suis en appétit de farniente et le laisse, à sa fantaisie, nous crayonner, Christiane et moi...
Mais tout à coup, changement de spectacle. Tandis que nous étions occupés de nous-mêmes, à deviser, voici que le vent plus fort a amené vers nous de grosses nuées menaçantes derrière lesquelles disparaît le soleil. L’air est presque froid; et les vagues commencent à moutonner furieusement, à se creuser en courbes profondes qui se redressent, nous soulevant, comme aux montagnes russes... C’est, à mon gré, une impression charmante qui n’est pas troublée par l’exclamation de Guisane:
—Eh! Bernard, nous allons avoir un fort grain!... Il faut filer vite vers la côte!
Évidemment, c’est ce que nous devons faire. Mais il s’agit de le pouvoir. Et tout de suite, je vois que notre retour sera difficultueux. Christiane et moi, par bonheur, nous sommes à l’épreuve de toutes les émotions. Les péripéties aventureuses amusent ses vingt ans. Et à moi, tout est si égal, maintenant! N’étaient mes petits qui ont besoin de moi, comme je souhaiterais qu’une de ces lourdes montagnes d’eau m’emporte!... Quelques secondes d’angoisse... Le froid me glacerait... Je serais roulée, étourdie... Puis la vie m’échapperait... Et ce serait le repos... l’oubli... peut-être le retour vers Max... Ah! si je pouvais espérer cela!
Mes yeux ont-ils trahi quelque chose de l’âpre tentation qui a mordu mon cerveau?... Me suis-je inconsciemment penchée vers la mer, hypnotisée par la course haletante des vagues qui accourent vers nous, sans relâche?
Impérieuse, j’entends la voix de Guisane:
—Ne pensez pas ainsi des folies! C’est indigne de vous!
Je le regarde effarée. Aurait-il le don de divination?
Et une rougeur monte à mes joues glacées par le vent.
—Vous oubliez donc vos enfants qui n’ont plus que vous?
Je dis, me raidissant pour ne pas me trahir:
—Mais je compte bien que Bernard et vous allez pouvoir nous ramener...
—Naturellement. Toutefois, il ne faut pas que nous ayons encore à lutter contre votre imprudence, afin d’être bien libres d’esprit et de mouvements. Vous vous penchiez... Vous m’avez épouvanté. Vous ne recommencerez pas?... Vous me promettez?...
Il dit cela d’un ton rapide et autoritaire, mais d’un ton qui me donne un désir d’enfant de me confier; et telle une petite fille docile, je réponds:
—Je vous promets. Je n’avais aucune idée que j’étais imprudente... Je...
Mais ma phrase ne s’achève pas; car la vague que j’avais eu la témérité d’appeler s’abat sur moi, si rude, qu’elle me fait chanceler... Mes mains, d’instinct, s’accrochent au bras de Guisane qui les saisit.
Au risque de nous faire chavirer, Bernard et Christiane ont eu le même élan vers moi qui, tout de suite, me redresse et dégage mes mains.
—Ce n’est rien!... Ne vous agitez pas...
J’entends leurs exclamations s’entre-choquer:
—Ma pauvre Mireille, te voilà trempée!... Madame, enveloppez-vous dans cette pèlerine... Mireille, serrez-vous contre moi, pour avoir moins froid!...
Et Christiane m’attire avec une affection qui me donne chaud au cœur— faute de mieux!—tandis que Guisane essaie de me couvrir d’une cape qui n’est pas mon bien.
Il me regarde avec des yeux tellement inquiets que je me mets à rire, envahie par un étrange bien-être, en dépit de ma blouse mouillée qui colle à mes épaules et à mes bras, me gelant.