Le Feu sous la Cendre

Henri Ardel · Chapitre 2 sur 11 · partie 3/3

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Le Feu sous la Cendre

Deuxième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Ne vous tourmentez pas pour moi. Je ne suis pas fragile du tout. Mais ramenez-nous le plus vite possible! Cela seul est intéressant!

Intéressant et pas commode! Christiane et moi, blotties l’une contre l’autre, nous contemplons nos deux marins improvisés qui luttent contre le grain, avec leur science très relative des choses de la mer; doublée, heureusement, d’un sang-froid et d’une résolution hardie qui, enfin! nous valent de regagner le rivage.

Nous sommes inondés, mais nous n’avons pas chaviré!

Père est là qui nous attend, si inquiet qu’il nous reçoit très mal, nous accable de reproches, même Guisane qu’il traite, comiquement, en petit garçon coupable d’une sottise.

—C’est idiot, des équipées pareilles! Comment des hommes comme toi, Bernard, comme vous, Guisane, pouvez-vous entraîner ces étourdies dans des promenades aussi dangereuses! Le Goannec était affolé, désolé de vous avoir loué une barque; et il m’épouvantait en s’exclamant toutes les cinq minutes que vous alliez vous noyer!

—Père, nous voilà!... Pas noyés! Permettez que, vite, nous rentrions en nos logis respectifs pour nous sécher!

Bernard et Guisane se défendent contrits et amusés de l’indignation de père qui m’apostrophe:

—Toi! une mère de famille! t’exposer sans rime, ni raison!

—Père, nous avons fait une si bonne promenade! Ne nous grondez pas!...

—Une bonne promenade!!! Eh bien, ma petite fille, tu n’es pas difficile!... Et vous aussi, n’est-ce pas, mademoiselle...

Il se tourne vers Christiane qui trotte alertement, bavardant avec Bernard, sans souci des foudres de père:

—... vous êtes enchantée? Imprudente créature!

—Oui, c’était très amusant, ce semblant d’aventure... Et puis, nous avions de si braves protecteurs que nous ne pouvions rien craindre!

—Des marins de rencontre!... Enfin, je prêche dans le désert, puisque vous êtes tous ravis! Mais ne recommencez plus! Bernard, va dire vite à ta mère que vous êtes revenus... Tu la connais, elle vous voyait tous déjà au fond de l’eau.

—Tout de suite! Mademoiselle Christiane, je vais prévenir chez vous en passant.

J’entends Guisane me demander un peu bas:

—C’est vrai?... Vous ne regrettez pas trop cette vilaine heure?

Et, spontanée, je réponds ce qui est, pour moi, l’absolue vérité:

—La regretter!... Elle m’a paru délicieuse.

—Pourquoi?

Pourquoi?... Soudain, je comprends qu’en dehors de l’enivrement du vent, de la houle berceuse, de la bonne odeur saline, il y a eu pour moi, dans cette promenade, la douceur retrouvée de me sentir protégée comme jadis, d’être l’objet d’une chaude sollicitude... Et c’était bon!...

Mais cette impression, je ne l’avoue pas et réplique en riant:

—Il y a des sentiments qui ne doivent pas être analysés, surtout quand ils sont très déraisonnables, comme dirait père. Merci d’avoir si bien veillé sur moi.

Il a ce sourire qui me fait tant de bien:

—C’est que je me sentais charge d’âme, ayant constaté que vous ne preniez aucun soin de vous-même! Voilà, madame, la vérité.

Et nous nous séparons devant mon logis.

 

26 août.

Je me suis réveillée, ce matin, avec le sentiment d’indéfinissable allégresse que j’ai rapporté de notre promenade mouvementée et qui me fait une âme que je ne reconnais pas...

J’ai joué, aussi gaie que Jean, avec Bébé que sa nourrice avait déposée sur le tapis de ma chambre où elle se roulait contre moi, comme un petit chat câlin.

Et puis, le courrier m’a apporté deux lettres qui m’ont rendue songeuse. L’une de ma pauvre belle-mère qui, discrètement, avec sa douceur triste et tendre, me rappelle que je lui ai promis ma visite et celle de mes poupons, pour le début de septembre, à la Commanderie. Et j’ai si peu la pensée de quitter Carantec!... On dirait que j’y perds la notion du temps. J’y aurai connu le pâle bonheur des limbes.

L’autre lettre était de Maud qui m’écrivait:

«Chérie, je quitte Dinard cette semaine pour retrouver, à Morgat, mes amis de Vaussay qui y sont en villégiature. Et, en passant, j’irai t’embrasser à Carantec, si tu veux bien de moi. Il me semble ne t’avoir pas vue depuis une éternité! Et il me serait terriblement utile de me retremper dans ton incroyable sagesse; car je ne suis pas, comme toi, une veuve exemplaire... Maintenant que la guerre m’a faite libre, je sens s’aviver mon appétit de recommencer ma vie de femme, manquée une première fois... Aussi ai-je grand besoin de la haute raison de ton père, de sa prudence clairvoyante, surtout en ce qui concerne la question «financière». Pour le reste, je me débrouillerai bien seule... Mais il me faut, à coup sûr, et ensemble si possible, l’argent et l’amour... Ni de l’un, ni de l’autre, je ne puis me passer!

«Donc, sauf contre-ordre de ta part, à bientôt, ma belle petite Minerve. Aime toujours, par pitié du moins,

 

«Ta vieille M .»

J’ai lu, puis relu encore, ces lignes tracées en hauts caractères capricieux; comme Maud elle-même... Et tout m’a soudain paru changé autour de moi et en moi. Le rayon de soleil avait disparu de mon âme qui devait ressembler à un ciel tourmenté, où montent des nuées sombres...

A ma honte, je me découvrais un égoïsme que je ne soupçonnais pas. Maud a évidemment besoin de nous. Car elle est tout à fait sans protection, —sa vieille grand’mère paralysée ne compte pas...—depuis que son mari a été tué dans l’armée russe, un peu après Max... Une délivrance pour elle! a-t-il semblé à tous. A moi, elle a dit un jour:

—Certes, je ne souhaitais pas sa mort... Mais comme je respire mieux, maintenant que je suis libre!

Elle a besoin de nous... Et pourtant je regrette qu’elle vienne!

Pour la première fois depuis mon malheur, je me mouvais dans une sorte de rêve apaisant; et sa venue m’est un réveil qui me rejette en pleine réalité...

Et puis, elle présente, c’en est fait, pour mes derniers jours à Carantec, de la liberté qui m’était précieuse... Pour de complexes raisons, je m’effraie de la voir arriver.

Elle est si étrange dans sa manière d’être avec moi, depuis quelques années... Quelquefois tendre avec une sorte d’emportement, et ensuite, sans raison, fuyante, brusque, presque agressive.

Nulle plus qu’elle, peut-être, n’a paru comprendre ma souffrance d’avoir perdu Max. Elle a versé avec moi des larmes jaillies de son cœur même... Je ne pouvais m’y tromper. Quelles affinités y avait-il donc entre eux, pour qu’elle sentît à ce point ce qu’il était?...

Pourtant, c’était bien moi, sa bien-aimée...

Ah! qu’elle est mystérieuse et inquiétante,—toujours cet adjectif me revient quand je parle d’elle...—l’amie de ma jeunesse, pour qui j’ai, si profonde, la pitié qu’elle me réclame. Pauvre flamme qui vacille à tous les vents...

Enfin, elle vient.

Maman en a eu l’air très ennuyée, et père a effilé sa barbe courte. Je l’ai annoncée à Guisane, telle un incomparable modèle. Et il m’a répondu légèrement, lançant dans l’espace la fumée de sa cigarette:

—Oui, elle est très intéressante de type et de nature... Je la connais... Je l’ai déjà étudiée avec délices chez Mᵐᵉ votre mère, dans le monde et chez elle aussi... Car j’y ai été reçu.

Incrédule, j’ai interrogé:

—Et elle ne vous a pas subjugué?

Il s’est mis à rire.

—Non!... Et je ne comprends pas pourquoi je me suis montré invulnérable. Sans doute, mon cerveau était trop occupé à observer son originale personnalité!

Avec délices, comme il dit, il va pouvoir reprendre l’étude de cette «originale personnalité...»

 

28 août.

Maud est arrivée en coup de vent. Elle a fait à table d’hôte une entrée sensationnelle. Tous les yeux, jeunes et vieux, se sont incontinent arrêtés sur elle, admiratifs. Maman a regardé, un peu sévère, sa bien «relative beauté», dit-elle; et Guisane l’a détaillée d’un coup d’œil ravi. Son sens artistique se délectait à observer ce visage laiteux, aux lèvres un peu lourdes, faites pour les longs baisers d’amour; les yeux dont le regard filtre, indéchiffrable, brûlant et câlin, à l’ombre des cils. Elle était en blanc;—ainsi, elle porte encore son deuil; sa blouse très échancrée sur sa nuque coiffée d’or roux, sous la capeline de tulle... Et j’ai pensé tout à coup à l’impression que j’aurais éprouvée, si Max l’avait aperçue ainsi...

Après le déjeuner, Guisane est venu nous rejoindre devant l’hôtel, où les groupes sympathiques se forment invariablement après chaque repas.

Maud et lui ont renouvelé connaissance; et elle s’est mise à causer de sa manière fantasque, d’un imprévu hardi et savoureux, livrant avec une indifférence désinvolte les idées plutôt disparates qui volettent en son cerveau.

Guisane, amusé, lui donnait la réplique. Père aussi. Moi, de les voir si gais, je me sentais tellement éloignée d’eux, que, prétextant des lettres urgentes à écrire, je suis allée retrouver les enfants. Près d’eux, je souffre moins de ma solitude; l’adorable tendresse de Jean et surtout le sentiment que lui et Bébé ont besoin de moi, cette idée-là est mon viatique.

Maud est montée bientôt dans ma chambre. Elle était dans ses jours d’affection caressante; et, après un bon moment où nous avions causé, devant le portrait de Max, qu’elle ne cessait de regarder, tout en parlant, elle m’a lancé cette conclusion:

—Tu m’as l’air mieux! ma chérie. Au moral, s’entend... Car au physique, tu es redevenue la Mireille d’autrefois, avec quelque chose de plus... Et cela te va...

Je l’ai arrêtée court; je ne puis plus supporter l’ombre d’un compliment sur mon physique que Max aimait... Et j’ai répondu, l’accent un peu bref:

—Oui, le calme de Carantec m’a fait beaucoup de bien.

—Ah! tant mieux!... Si tu savais combien je voudrais que l’avenir te devienne doux! Si, pour cela, il m’était possible de t’abandonner la part de bonheur qui peut encore m’échoir, avec quelle joie je le ferais!

Il y avait une telle conviction dans sa voix que je n’ai pu prendre ses paroles pour une banale protestation. Vraiment, elle les pensait. Mais pourquoi cette excessive générosité?... J’en ai été embarrassée ainsi que d’un cadeau trop somptueux dont le motif échappe...

Pourtant, ma main a serré la sienne pour la remercier; et, détournant la conversation, j’ai interrogé:

—Et toi, Maud, qu’es-tu devenue?

—Moi?... Oh! moi, j’ai vagabondé de droite et de gauche...

Elle m’a cité plusieurs milieux ultra-chics où elle a été reçue cet été; des milieux où la guerre est aisément supportée.

Elle aussi la supporte sans peine. Ne lui doit-elle pas d’avoir recouvré sa liberté? L’homme qui est tombé là-bas en Russie, dont elle porte encore le nom, n’était-elle pas résolue à le quitter à jamais? Détachée de lui, autant que du passant inconnu qui la frôle... Maintenant, elle va dans la vie, là où l’attirent son caprice, ses curiosités nonchalantes ou passionnées; en errante qui cherche sa voie et la flamme qui la réchauffera—peut-être la brûlera...

Ma pauvre chère Maud!... Que pourrais-je pour elle?

 

31 août.

Tout se passe comme je l’avais prévu. La présence de Maud a brisé l’étrange enchantement qui, quelques jours, m’avait enlevée à moi-même.

Je recommence—et c’est mieux ainsi...—à vivre pour les autres, isolée dans mes souvenirs qui se sont repris à me faire cortège. Maud est immédiatement devenue un centre attractif pour la colonie masculine que la guerre n’empêche pas d’être encore nombreuse autour de nous; dans le cercle élégant que mère a eu le don de grouper, Bernard seul ne lui fait pas la cour; mais il est pris par ailleurs.

Guisane, lui, est de nouveau très intéressé. Bien entendu, il a tracé d’elle, et continue à tracer, croquis sur croquis. En même temps, son cerveau de psychologue l’observe avec une attention que double l’attrait qu’elle exerce invinciblement sur tous les hommes. Il prend plaisir à causer avec elle; plus encore peut-être, à la faire causer.

Hier, il m’a dit:

—Votre amie est délicieuse et inquiétante.

Toujours ce même adjectif. Délicieuse, oui certes, elle l’est pour lui! Il est évident qu’il lui plaît fort,—je la connais si bien!—et qu’elle serait charmée de le conquérir; d’autant qu’il paraît toujours aussi insaisissable. Cette dernière appréciation n’est pas celle de maman, qui les voyant, ce matin, revenir d’une flânerie le long des petites plages de la côte, s’est écriée, impatiente:

—Voilà encore Maud qui s’affiche! Comment un garçon d’esprit tel que Guisane peut-il, lui aussi, se laisser prendre aux manœuvres d’une coquette!

J’ai protesté, sans réfléchir:

—Mère, croyez-vous vraiment qu’il se laisse prendre? Il l’observe, voilà tout.

—L’observateur est un homme jeune et l’observée ne voit aucun inconvénient...—au contraire!—à servir de sujet d’observation. Où iront-ils ainsi?... Dans sa situation, Maud devrait se tenir tranquille!... Et cette manière de venir pour deux jours, puis de s’éterniser ici!

Je n’ai pas répondu; et maman, mécontente, m’a quittée pour regagner sa chambre.

 

1ᵉʳ septembre.

Ce matin, nous étions sur la plage, Maud et moi, inactives toutes les deux à regarder la mer qui montait. Maud était allongée sur le sable où elle appuyait ses coudes, la tête sur ses mains jointes, les yeux songeurs sous les sourcils un peu froncés.

Après un silence, l’apercevant ainsi, j’ai questionné:

—A quoi penses-tu, Maud, l’air si absorbé?...

Elle a eu un haussement d’épaules et un sourire désillusionné:

—Je pense à ma destinée...

Je me suis un peu penchée vers elle.

—Maud, cette destinée, ne la gaspille pas, en l’abandonnant... à tous les vents... Confie-la enfin à quelqu’un qui la fera... telle que la souhaitent tous ceux qui t’aiment.

Je l’ai vue tressaillir; et entre les cils rapprochés, son indéchiffrable regard m’a effleurée tandis qu’un pli ironique soulignait ses belles lèvres lourdes.

—La confier en ces conditions?... Mais j’en serais la première ravie, sage Mireille. Seulement, voilà! Voudrait-il de moi celui à qui je serais tentée d’abandonner ma volonté qui n’est que caprice? Celui qui me dominerait et ainsi me sauverait de moi-même... peut-être pour toujours!

Elle parlait d’un ton léger, faisant ruisseler le sable entre ses doigts. Mais dans sa voix, il y avait des vibrations si frémissantes que, soudain pensive, j’ai interrogé:

—Et celui-là, tu ne l’as pas rencontré?

—Je me le demande! Je rencontre tant de monde... Peut-être, oui, sur mon chemin, j’ai frôlé le compagnon près de qui je pourrais enfin marcher, sûre de lui et de moi... Mais ce serait trop beau qu’il s’en aperçoive!... Il y a, au contraire, toutes sortes de chances pour que nous restions deux passants qui se croisent et s’en vont, chacun continuant la route où il est engagé.

Elle parle du même accent de badinage un peu amer et joue toujours avec le sable qui glisse entre ses mains nues dont les bagues étincellent.

Pense-t-elle à quelqu’un?... Dans mon cerveau, un nom jaillit, avec une vision: il y a deux jours, au crépuscule, dans le jardin, Guisane cause debout, avec Maud, allongée dans un rocking-chair; elle lui répond, la tête levée, ses yeux brûlants attachés sur lui. Comme jadis, un jour surtout!... je l’ai vue regarder Max... Comme elle en a regardé bien d’autres...

Et, avant que j’aie réfléchi, une question m’échappe des lèvres, pareille à l’affirmation d’un fait:

—C’est de Guisane, que tu veux parler?

Elle ne me dément pas. Sa pose reste nonchalante, le sable filtre toujours entre ses doigts. Mais un pli creuse son front.

—Pourquoi crois-tu cela, Mireille?

—Parce que je vous ai vus ensemble.

—Eh bien?

—Il t’admire.

Elle a un geste d’insouciance moqueuse.

—Mon corps plaît à ses yeux d’artiste et d’homme... Et son esprit tourne autour de mon cerveau, voire même de mon cœur... Peut-être, volontiers, il deviendrait mon amant... si je n’étais ton amie... la pupille de ton père... s’il était pareil aux autres...

—Maud, tu ne penses pas ce que tu dis!

—Oh! si, je le pense!... Sois sûre que Guisane n’aurait pas l’idée de faire de moi sa femme... A moins que je ne me mêle de le griser pour conquérir, par surprise, sa volonté... Seulement, cela, je ne le veux pas. J’estime trop l’homme qu’il est, en ce moment du moins, pour chercher à l’abaisser jusqu’à moi.

«L’abaisser!»... Cette orgueilleuse humilité de Maud me stupéfie. Mais j’ai l’intuition qu’elle est sincère; et je mets affectueusement ma main sur son bras.

—Maud, ma chérie, tu dis des sottises! Tu sais très bien que, sans doute, Guisane autant que «les autres», pour parler comme toi, serait royalement heureux de devenir l’élu... Que sais-tu de l’avenir?

Elle se relève d’un bond.

—Mireille! Mireille, ne souhaite pas que Guisane s’attache à moi, s’il est ton ami...

—Si j’étais sûre que c’est pour votre bonheur... pour le tien avant tout, je le souhaiterais...

Dans ses prunelles, luit l’indéfinissable expression que je déteste. Elle se courbe vers ma main qui a cherché la sienne, l’embrasse avec une sorte d’emportement, me jette une phrase bien singulière:

—Ne sois pas bonne ainsi pour moi... Cela me fait mal...

Puis elle se détourne et se rapproche de la mer où Jean s’amuse, jambes nues.

Mais je ne la suis pas, consciente qu’elle veut être seule.

 

3 septembre.

Ma pendule marque minuit passé. Je devrais être couchée. A quoi bon? Je ne pourrais dormir; et, dans l’ombre, je penserais peut-être...—pour parler plus justement, je rêverais trop...

Mieux vaut que j’écrive et essaie ainsi de découvrir pourquoi la soirée que je viens de passer me laisse obscurément troublée en tout mon être...

La nuit était lourde d’orage, striée d’éclairs lointains; presque violent, errait le parfum des fleurs, de l’herbe, de la terre que, tout le jour, le soleil avait brûlée.

Après avoir flâné sur la falaise, nous sommes tous rentrés dans le salon de mère, car elle se lasse vite de la promenade. Sauf quelques personnes de l’hôtel qu’elle a prises en sympathie, il n’y avait là que des intimes, Mᵐᵉ de Kermadec, Christiane, Maud, Guisane... J’ai tout de suite organisé la table de bridge, sachant que le jeu avait des fervents.

Maud s’était campée sur le tabouret de piano, tournant le dos à l’instrument; et elle bavardait avec Guisane qui était venu s’asseoir près d’elle. Il l’enveloppait d’un regard charmé bien compréhensible; elle était la séduction vivante. En lumière, la flamme des bougies dessinait la ligne parfaite de la tête, nimbait les cheveux, caressant le visage; les lèvres avaient ce sourire dont l’énigme affole les hommes, autant que son regard... Ce regard qui cherchait celui de Guisane.

Comme est-ce que, si nettement, je voyais tout cela, de l’angle du salon où j’étais assise, causant avec Mᵐᵉ de Kermadec?

Je ne sais si Guisane le lui avait demandé, mais d’un mouvement vif, tout à coup, elle a fait demi-tour sur son tabouret, a ouvert le piano et s’est mise à jouer quelques notes en sourdine.

Bernard, aussitôt, lui a crié:

—Ah! C’est cela! Maud. Chantez-nous quelque chose. Ce sera un régal de vous entendre, par cette admirable soirée!

J’avais tressailli à la demande; et une instinctive prière—par bonheur tue à temps!—m’était montée aux lèvres pour qu’elle ne consente pas.

Maintenant, la voix de Maud me fait mal. Elle l’a peu étendue, voilée parfois, mais si «prenante», douce et ardente, telle une voluptueuse caresse.

A quoi a-t-elle pensé de me dire:

—Mireille, veux-tu chanter avec moi le Poème du Volga?... le duo de la troisième mélodie?

—Tu sais bien, Maud, que je ne chante plus!

—Par exemple!... Il y a deux jours, quand j’entrais chez toi, je t’ai entendue!

—Oui, c’était pour Jean qui m’avait demandé «une chanson», comme il dit... que son père réclamait toujours...

Personne n’a insisté, et Christiane, d’un geste tendre, s’est penchée et m’a embrassée. J’ai deviné sur moi le regard de Guisane... Mais en cette minute-là, je me sentais si séparée d’eux tous!...

J’ai, comme le désirait Maud, éteint les bougies du piano; car elle préfère chanter dans l’ombre, par cœur. Et puis, comme tous étaient occupés de leurs distractions, cartes, causeries, musique, je me suis glissée hors du salon pour ne pas entendre Maud. J’ai descendu les quelques degrés du perron et je suis allée me réfugier dans le jardin que la nuit baignait... Alors soudain brisée, je me suis laissée tomber sur le banc où, chaque matin, je viens regarder la mer.

Oh! cette nuit!... Cette nuit ardemment belle... Cette nuit amoureuse... Pourquoi, soudain, m’a-t-elle, sans pitié, rappelé cette autre, juste au seuil de la guerre, où nous étions revenus de Saint-Germain, si follement épris l’un de l’autre... Pourquoi, comme des flots qui ont brisé leur digue, tous les souvenirs les plus tendres de notre heureuse vie me remontaient-ils tout à coup du cœur, réveillant ma soif torturante du bonheur fini?...

La brise chaude qui sentait la mer et les fleurs, car pour venir sur moi, elle frôlait le massif des œillets, des verveines, les branches de syringa qui fleurissent ma fenêtre, cette brise m’apportait le chant de Maud que j’avais voulu fuir et qui s’insinuait en mon âme, emportant mon courage; faisant de moi une misérable créature qui regrettait, qui souffrait, qui, éperdument, voulait ce que jamais plus elle ne possédera...

Que ce chant, par une telle nuit, était cruel à entendre, et que je me sentais—avec quelle intensité!—une pitoyable épave, perdue dans le vaste monde!...

Sans réflexion, pareille à un être qui se noie, entraîné à la dérive, j’ai tourné la tête vers le salon où étaient ceux à qui je pouvais...—un peu!...— me raccrocher... Par les baies ouvertes, j’ai aperçu les joueurs qui écoutaient, envoûtés, eux aussi, par la voix de Maud, à ce point qu’ils avaient cessé leur bridge... Christiane, debout, qui regardait la nuit, les mains croisées sur l’appui de fer du balcon; et, près d’elle, appuyée au mur, la haute silhouette de Bernard. Guisane, lui, devait être resté près du piano, à observer Maud, où je l’avais laissé...

Oui, j’étais loin d’eux qui ne songeaient guère à la pauvre créature que le malheur a faite de moi...

Une telle détresse m’a étreinte que, malgré moi, mes larmes, mes vaines larmes! ont jailli, tandis que, secouée de sanglots désespérés, j’appelais, comme un bébé, tordant mes mains, dans ma souffrance:

—Max! Oh! Max... Je t’en supplie, prends-moi! Je ne peux plus rester toute seule ainsi, loin de toi!...

Des secondes, des minutes ont-elles passé?... Mes yeux qui cherchaient l’invisible dans la nuit se sont brusquements rouverts à la réalité du présent. Une voix, dont je connais maintenant toutes les nuances, me disait, ainsi qu’une fois déjà je l’ai entendue:

—Pauvre, pauvre enfant!... J’étais bien sûr que vous vous étiez réfugiée ici, dans le jardin, pour nous fuir!

J’ai murmuré, encore incapable de reprendre mon masque:

—Ce chant, par cette merveilleuse nuit, réveille tant de souvenirs qui me font mal... Et c’est si horrible de devoir supporter seule ce mal!...

—Non pas seule, petite amie très chère... Pour vous aider dans votre peine, tous ceux qui vous aiment sont près de vous... Et vous le savez bien! Ne vous désespérez pas ainsi, Mireille...

Il était debout derrière moi, toujours abattue sur le banc; l’une de ses mains s’était posée sur mon épaule, l’autre effleurait mes cheveux d’un geste d’apaisement, tandis qu’il me répétait, presque suppliant:

—Ne pleurez pas ainsi, Mireille, je vous en prie!

Enfin! je trouvais un être pour me prendre en pitié, me soutenir! Je ne savais plus que cela! D’instinct, j’ai appuyé ma tête contre son bras, meurtrissant ma joue mouillée de larmes, contre le drap rude de son uniforme.

Maintenant, je me le rappelle, bien confuse.

Mais alors, ma détresse avait submergé ma conscience de la réalité et s’attachait impérieusement à sa sympathie... J’aurais voulu pouvoir me blottir sous sa protection, entendre sa voix me dire les mots que, désespérément, mon cœur appelait.

Ah! l’intensité de ma souffrance m’avait fait perdre la raison!

Par bonheur, tout de même, je demeurais lèvres closes!... Par bonheur, dans la nuit, il ne pouvait voir mon visage! Par bonheur, surtout, il était lui... Mais quelle étrange expression j’ai aperçue dans ses yeux quand, d’un mouvement irréfléchi, j’ai levé la tête pour chercher le viatique de son regard... Une expression qui m’a pénétrée toute, comme si enfin j’avais trouvé un refuge; si divinement bonne que, tout à coup, elle a eu ce pouvoir de me rendre à moi-même...

Je me suis redressée. Aussitôt, je n’ai plus senti sa main sur mon épaule. Il a fait quelques pas et est venu devant moi.

Comme il m’a paru pâle dans la nuit qui altérait ses traits. Simplement alors, il m’a demandé, avec une sorte de sollicitude tendre:

—Vous êtes mieux, mon amie? Que c’est dur de ne pouvoir rien pour vous!

Pourquoi mon accent a-t-il pris cette âpreté soudaine pour répondre:

—Personne ne peut me rendre Max! Personne ne peut rien pour moi, vous avez raison.

Il a eu un mouvement, que, je suis sûre, il aurait voulu maîtriser, et un pli a barré son front, durcissant son visage. Me trouvait-il ingrate de tenir pour si peu l’amitié, je peux dire l’affection, qu’il me donne?... Je lui en suis pourtant bien reconnaissante! et lui tendant la main, je lui ai dit:

—Vous êtes très bon pour moi... Merci!

Il s’est courbé, a baisé ma main, en y appuyant longuement ses lèvres... Un baiser si pareil aux baisers d’autrefois, qui m’enivraient...

Puis il s’est redressé, presque brusquement, et il m’a dit, sans relever mes paroles:

—Maintenant, petite amie, vous allez revenir près de nous... Mᵐᵉ Ypsilof ne chantera plus. Le thé est apporté.

Je me suis levée d’un bond.

—Alors, il faut vite que j’aille le servir! Vous rentrez? Je monte une seconde voir si les enfants dorment bien... pour...

J’ai une ombre de sourire:

—... pour pouvoir expliquer mon absence. Et je redescends.

—C’est cela, madame, allez vite!

Il s’est détourné et a remonté vers le perron.

Moi, en courant, j’ai été jeter un coup d’œil sur les enfants, lisser mes cheveux, mettre un peu de poudre sur mes joues brûlantes.

Quand je suis rentrée dans le salon, Maud et Christiane distribuaient déjà tasses de thé et sirops.

A ma vue, mère s’est exclamée:

—Enfin, Mireille, te voilà retrouvée. Où étais-tu donc?

J’ai expliqué évasivement:

—Je suis allée voir les enfants.

Elle n’a pas insisté; Bernard qui, lui, avait eu sur moi un coup d’œil attentif, l’a distraite par une question,—peut-être dans une charitable intention...

Mon Dieu, pourquoi mon nom, prononcé pour la première fois par Guisane, bourdonne-t-il sans trêve dans mon souvenir, avec cet accent que j’entends encore...

4 septembre.

Une nouvelle imprévue.

En arrivant à l’hôtel, pour le déjeuner, Guisane nous a annoncé qu’il était appelé par un camarade blessé, à Brest, ou dans les environs, je n’ai pas bien entendu, et qu’il nous quittait pour quelques jours.

En effet, à deux heures, il est parti par le courrier, après avoir pris congé de nous tous ensemble, groupés devant le Kelenn. Il m’a baisé la main, comme à mère, comme à Maud, avec un souriant:

—Adieu, madame. A bientôt, j’espère.

Que ce brillant officier, au masque si ferme qu’aisément on l’eût trouvé dur, était donc différent du Guisane qui, hier soir, me réconfortait avec tant de chaude compassion... De le voir ainsi, quel regret m’a saisie de m’être un instant trahie devant lui!... Heureusement, tantôt, j’ai été distante à souhait...

Donc, il est parti.

Est-ce la dispersion qui commence? Maud doit nous laisser dans deux jours pour Morgat où ses amis la réclament. Morgat, c’est tout près de Brest...

Le congé de Bernard marche à grands pas, hélas! vers sa fin, ce qui rend maman très nerveuse, assombrit père et semble mettre une gravité pensive dans les yeux de Christiane quand ils causent ensemble...

Bernard aussi est songeur et je le comprends. Car il hésite entre son ardent désir de demander Christiane, la crainte de la perdre par son silence et le scrupule de l’amener à s’engager pour un avenir tellement incertain.

Moi, j’ai ce matin, une nouvelle lettre de ma pauvre belle-mère, dans laquelle se trahit le besoin qu’elle a de ma présence; de celle des enfants, plus encore...

Je devrais partir, sans plus tarder, pour l’aller retrouver, comme il était entendu... Et je voudrais tant rester ici encore un peu...

 

5 septembre.

La bouleversante conversation que je viens d’avoir avec Maud!

Elle nous quitte demain et elle était venue, à la fin de l’après-midi, me faire une dernière visite. Nous étions toutes deux dans le jardin, assises sur ce banc où, l’autre soir, j’ai tant souffert...

Je lui redisais combien je voudrais qu’elle trouvât enfin celui qui la rendra heureuse et elle m’écoutait avec l’expression, qui me trouble toujours un peu, que prend son visage quand je lui témoigne mon affection.

Lentement, elle m’a répondu, la pointe de son ombrelle fouillant la terre:

—Moi aussi je souhaite ton bonheur, Mireille. Tu ne peux soupçonner à quel point! S’il vient à toi, le bonheur, sois sage!... Ne le repousse pas!

J’ai contemplé Maud, stupéfaite, et j’ai dit ce qui est le sentiment de toute mon âme:

—Le bonheur?... Mais il est parti pour moi. Jamais plus, du moins tel que tu l’entends, il ne peut me revenir... Jamais!

Elle a eu un haussement d’épaules.

—Mireille, tu parles comme une enfant qui ne connaîtrait rien de ce qui est! Et pourtant, tu sais bien que nous sommes trop jeunes pour que notre vie soit close. C’est une illusion de se le figurer, un mensonge de le prétendre; par devoir, par orgueil, par charité, par faiblesse... Il y a pour cela, en nos êtres de vingt ans, bien trop de forces vives qui fatalement nous ramèneront vers une existence perdue... qui doit être la nôtre... que nous le voulions ou non!

Je l’ai regardée, je crois, comme j’aurais regardé la tentation elle-même; et frémissante, j’ai repris:

—Mais tu ne comprends donc pas, Maud, qu’il me serait impossible de donner à un autre la place de Max près de moi, près de ses enfants, dans ce qui a été son foyer...

—Dans ton cœur aussi? Ah! tu es bien sûre de toi, Mireille, bien forte, si tu peux ainsi lui commander de rester à jamais fermé à l’amour. Moi, j’en serais incapable!

—Parce que tu n’as pas vraiment aimé!

Un éclair a couru dans ses yeux qui m’interrogeaient:

—Aimé qui?... Pierre Ypsilof... Je l’ai pourtant épousé envers et contre tous! Dieu! ai-je assez lutté avec ton père pour qu’il me laisse faire... Ce Pierre, il m’avait attirée, toute, corps et âme... Un moment, j’ai été sa chose!

—Oui, un moment!... Tu as eu pour lui un caprice... Ce n’était pas le vrai amour...

La voix railleuse, les yeux sur la mer, elle répète:

—Un caprice?... Dis, une passion folle!...

—Si folle, Maud, qu’elle n’a pu se soutenir... Si tu l’avais vraiment aimé, tu ne pourrais imaginer même ta vie près d’un autre? Je l’adorais! mon Max.

Encore sur moi, l’étrange regard que je redoute.

—Ah! Mireille, loyale Mireille, il n’y a pas d’homme, crois-en mon expérience,—si grande, hélas!—qui vaille d’être adoré, pas plus que regretté toute une vie!

J’ai eu un tressaillement tant il y avait de sombre conviction dans la voix de Maud; et j’ai pensé tout haut:

—Alors, Maud, pourquoi désires-tu encore te donner à l’un d’eux pour souffrir?

—Parce que je subis la destinée pour laquelle nous avons été créées! Le renoncement que tu veux pratiquer, Mireille, il est hors nature!... C’est aux vivants, non aux morts, que nous devons appartenir, et il est insensé de dédaigner cela seul qui donne du prix à la vie!

De toute mon âme, j’ai murmuré:

—Puisque cette richesse Max ne l’a plus, pour moi, non plus, elle n’existe plus.

—Sincèrement, tu crois cela? Ah! que tu es donc généreuse!... Si l’on me disait, à moi, que je devrai, à l’avenir, me passer d’amour, j’aimerais mieux mourir sur l’heure! L’amour, où je l’entrevois, où j’espère le trouver, je vais, comme un être glacé court vers le feu qu’il voit flamber. Si tous, autour de moi, vous autres disciples de la vieille morale, vous n’étiez à me surveiller, ainsi que des geôliers, je ne songerais guère à m’enchaîner de nouveau, comme je l’ai fait dans l’ignorance de mes dix-sept ans... Je garderais ma liberté pour aimer quand et comme je le voudrais... selon le caprice qui me tenterait!

Toutes ces choses, Maud les dit, le regard toujours sur la mer, sans autre mouvement que celui de tordre le ruban de sa ceinture. Sa voix s’est assourdie, mais de quelle passion elle vibre!...

J’ai l’impression d’avoir, près de moi, une créature en péril qu’il faut sauver, à tout prix; une impression si forte que je pense tout haut:

—Maud, épouse un homme que tu aimes, et tu ne désireras plus rien, ma pauvre chère.

Une imperceptible pause et j’achève, obéissant à je ne sais quelle impulsion:

—Épouse Guisane!... Tu sauras bien l’amener à toi...

Cette fois, elle a tourné la tête, et ses yeux, dont le regard est un abîme, se sont posés sur moi. Une ombre de sourire, ironiquement amer, crispait ses lèvres:

—Tout de même, il faudrait qu’il s’y prêtât un peu... Et il ne le fera pas... parce que...

—Parce que?...

Lentement, elle a fini:

—Parce qu’il a le cœur pris ailleurs.

—Comment le sais-tu? Il te l’a dit?...

La question était sortie de mes lèvres avant que ma volonté ait pu l’arrêter.

—Je n’avais pas besoin qu’il me dise rien! Je n’avais qu’à voir... Je sais comment est un homme auprès de la femme qu’il aime!

Que voulait-elle dire?... Je la regardais, envahie par une sorte d’épouvante. Elle aussi me contemplait, avec des prunelles où il y avait de la tendresse, de la colère, de l’incrédulité... Quoi encore, mon Dieu?... Et avec une sorte d’emportement, elle m’a jeté:

—Alors, vraiment, Mireille, tu ne t’es pas aperçue que Guisane t’aime?...

J’ai crié, comme si elle m’avait frappée en plein cœur:

—Maud, tu déraisonnes! Oui, il m’aime, ainsi qu’un très bon ami, oui...

Elle a martelé, presque bas:

—Comme l’homme aime la femme qu’il voudrait faire sienne pour toujours!...

Instinctivement, j’ai mis mes deux mains sur mes oreilles pour ne plus l’entendre, tandis que je suppliais:

—Maud, tais-toi!... Ne dis pas de pareilles folies qui sont coupables!... car... car elles me font mal!... Comment as-tu pu imaginer une telle chose!... Guisane, aussi bien que vous tous, sait bien que, maintenant, je suis une femme qui ne compte plus!

Elle a saisi mes deux mains d’un geste impérieux.

—Une femme qui ne compte plus!... Mais regarde-toi donc dans une glace, Mireille! Non pas avec tes yeux de veuve trop fidèle, mais avec tes yeux de femme... Regarde le portrait qu’il a fait de toi... Rappelle-toi la sollicitude constante, les soins dont il t’entoure...

—Une sollicitude d’ami, presque de frère! ai-je répété, désespérée. Oh! Maud, je t’en supplie encore, tais-toi! Pourquoi détruire ainsi ma bonne confiance en lui? En lui qui, jamais, tu entends, jamais, ne m’a dit un mot qui puisse me faire soupçonner ce que tu prétends...

Entre haut et bas, je l’ai entendue murmurer:

—Parce que ton heure n’est pas encore venue! Aussi, parce qu’il est très délicat, très clairvoyant... Il sait qu’il doit attendre...

Un frisson m’a secouée comme si Maud me souhaitait le malheur.

Et j’ai prié de nouveau:

—Maud, tais-toi!... Tu n’es pas méchante, pourtant... Alors pourquoi les vaines paroles que je ne dois pas... que je ne veux pas entendre! Ce que pense Guisane importe peu. Entre lui et moi, il y aura toujours Max qui, dans ma vie, ne sera remplacé par personne... Il me semble que, même dans sa tombe, il en souffrirait; et je veux lui rester fidèle dans la mort, autant que je l’ai été dans la vie, comme je le lui avais promis...

Elle me contemplait avec un mélange de colère et de pitié indulgente, ainsi qu’une enfant ignorante de la vérité.

—Ah! petite femme romanesque, c’est la destinée elle-même qui se chargera de te relever de ton serment imprudent!... Et si je ne me suis pas trompée, si je te le répète, un jour, le bonheur vient s’offrir à toi, ne le repousse pas, ô mystique Mireille! Ne complique pas ton existence par des scrupules insensés!

Cette fois, je n’ai pas répondu. A quoi bon? Maud et moi, nous parlons des langues étrangères l’une à l’autre. Nous sommes aussi différentes que l’étaient, ce jour-là, nos robes de veuvage; elle, tout en mauve, des roses à sa ceinture; moi, dans cet uniforme de deuil que, même pour plaire à maman, je ne peux me résigner à quitter.

En moi, c’était le chaos, sous un souffle de tempête. Oh! pourquoi Maud m’avait-elle ainsi parlé? Parce qu’elle voulait, par ses insinuations, m’éloigner de Guisane, afin d’être plus libre de l’envoûter? Certes, elle n’est pas méchante. Mais quand elle souhaite quelque chose, elle piétinerait n’importe quel cœur pour réaliser son désir.

Ou encore, était-ce parce que, habituée à éveiller toujours le désir de l’homme, elle n’avait pas compris, ou avait mal interprété, le sentiment de Guisane pour moi?

Car il ne lui avait rien dit... C’est elle qui imaginait...

Une seconde, le trouble qui me bouleversait s’est apaisé. Et puis soudain, j’ai revu l’expression des yeux, du visage de Guisane quand il se penchait vers moi, dans le jardin, alors que je sanglotais désespérément.

Et une nouvelle rafale a soufflé en moi... Instinctivement, j’ai serré mes deux bras autour de ma poitrine, comme si je m’enveloppais encore du long voile de crêpe qui, pendant des mois, a enfermé ma douleur...

Mon mouvement a fait regarder Maud de mon côté... Je ne sais quelle expression pouvait avoir mon visage, elle s’est écriée:

—Oh! Mireille, n’aie pas cet air douloureux! Je ne pensais pas te faire mal!... Tu m’en veux?

J’ai dit, le cœur lourd d’une détresse infinie:

—Je t’en veux, oui, d’avoir abîmé mon amitié pour Guisane...

Elle s’est penchée d’un de ces élans auxquels elle m’a accoutumée, et qu’en ce moment tout mon être voulait fuir... Son baiser, son parfum, son bras sur mon épaule, ses protestations même m’étaient intolérables.

—Mireille, je n’ai pas réfléchi que tu pouvais être blessée de paroles comme celles qui m’ont échappé, parce que je suis une impulsive... Tout ce que je t’ai dit, c’est moi seule qui le suppose... Moi seule!... Alors, que t’importe?... Guisane et toi, allez être séparés par la force des choses... Et, sans doute, tout demeurera comme tu le souhaites...

Ce qu’elle disait là, c’était vrai... Confusément, déjà, je l’avais pensé. Et un soupir d’allégement a écarté le poids qui m’étouffait. Il m’a semblé m’éloigner d’un gouffre qui m’avait donné le vertige.

—Mireille, tu me pardonnes?... Je m’imaginais aider à te faire heureuse. Et je me suis trompée! Dis que tu me crois!

Pour en finir de cette scène qui m’était affreusement pénible, j’ai prié, à mon tour:

—Ne parlons plus jamais de tout cela, Maud! Je ne pense pas avoir rien à te pardonner. Oublions cette malencontreuse conversation qui n’aurait jamais dû avoir lieu et suivons chacune notre voie... comme nous le pouvons.

Elle a murmuré:

—Oui, comme nous le pouvons.

Et puis, tout haut, elle a appelé Jean que Kate ramenait de la plage.

 

6 septembre.

Maud est partie. Moi aussi, je pars. Je ne veux pas revoir Guisane; en ce moment, du moins... Ce sentiment était si fort que, dès hier soir, j’ai annoncé à maman que j’allais retrouver ma belle-mère, ainsi qu’il était convenu. Comme je le redoutais, elle a très mal pris cette décision au sujet de laquelle je ne l’avais pas consultée. Le départ prochain de Bernard la rend très irritable. Et puis, pour elle, malgré ma qualité de femme, surtout depuis que la guerre m’a ramenée sous son toit, je suis toujours la «petite» qui a besoin d’être dirigée et doit obéir à ce qu’elle a jugé bon. Pauvre chère maman, elle pense ainsi faire pour le mieux, dans mon intérêt. Mais que de fois, mon Dieu, le joug de cette affection un peu autoritaire m’a paru lourd!

D’ordinaire, grâce à mon désintéressement de la vie, je me prêtais à tout ce qu’elle voulait de moi.

Cette fois, c’est impossible, après ce que Maud m’a dit. J’ai la terreur de le revoir. Heureusement, il a écrit à Bernard qu’il prolongeait un peu son séjour à Morgat. Quand il reviendra, je serai partie.

Ah! je voudrais être déjà dans la maison de Max, près de sa mère, pour me bien sentir toute à lui, autant que jadis...

8 septembre, 3 heures.

Pénible journée de bagages et d’adieux... Demain à cette heure, je serai déjà loin d’ici. Chaque fois que la conscience m’en revient, une angoisse me serre le cœur... Et combien douloureusement!

Ah! que je le sens donc, une fois de plus, «partir, c’est mourir un peu...»

Petit pays qui m’as été doux, quel «arrachement» ce m’est de te laisser!

 

6 heures.

Je pars; et maintenant, c’est avec l’espoir qui m’est une force, d’avoir fait deux heureux...

Le hasard...—autrefois mon âme confiante eût dit la Providence!—le hasard donc m’a largement aidée.

Christiane était venue, pour la dernière fois, prendre le thé dans notre cher jardin, devant la mer, et elle m’avait apporté, sur ma demande, une photo d’elle en infirmière, faite par une de ses compagnes, où elle est exquise. Si vraiment elle!

Je regardais l’image qui me plaît tant, je la comparais à l’original, quand la cloche de la grille a tinté et j’ai vu apparaître Bernard qui s’est écrié joyeusement, nous apercevant toutes deux, assises dans le jardin, devant la table à thé:

—Et moi qui venais, tout juste, te demander un dernier goûter! Mireille! J’arrive bien.

—Tout à fait à point, mon cher grand.

Il avait baisé la main de Christiane et lui demandait, s’avançant un fauteuil devant elle:

—Mademoiselle, vous avez la théière à côté de vous... Est-ce que je puis vous demander de m’octroyer un peu de son contenu?

—Vous pouvez... Voici le thé désiré. Il est encore bien chaud, n’est-ce pas, Mireille?

Elle le servait avec une grâce alerte, soigneuse de ses goûts qu’elle connaît bien maintenant. Lui, la regardait presque avidement... Mais prenant la tasse qu’elle lui offrait, après l’avoir remerciée, il a dit seulement:

—Oh! Mireille, qu’on était bien dans ton jardin! Et quel souvenir je vais garder de ce dernier thé que j’y prends!... Pourquoi faut-il que la destinée ait la cruauté de nous disperser?... Nous nous entendions si bien tous les trois, ne trouvez-vous pas?

Il parlait d’un ton de badinage. Mais moi, avec qui il a été très confiant, je savais à quel point il lui est dur de quitter Christiane, sans un aveu que, par délicatesse, il se refuse, étant données les circonstances... Tout à coup, il me semblait que moi, j’aurais dû parler à Christiane, lui demander ce qu’elle pense... Certes, nous sommes devenues de vraies amies. Nous avons beaucoup causé. Mais jamais, ni l’une, ni l’autre, nous n’avons eu une allusion même à l’avenir de Bernard.

Elle lui avait répondu, de son accent de sincérité:

—Oui, cela me semblera bien triste ici, quand vous allez être tous partis! Mais je n’y suis plus pour longtemps. J’espère pouvoir aller bientôt retrouver mes blessés.

—Et ils nous feront aisément oublier!

Elle a répliqué, très simple:

—C’est qu’alors, je serai bien changée... Jamais encore, je n’ai oublié de vrais amis...

—Et puis, peut-être, j’aurai la chance d’aller me faire soigner par vous, a lancé Bernard, mi-plaisant, mi-sérieux.

Elle a fait un geste vif pour l’arrêter, comme si de telles paroles pouvaient lui porter malheur:

—Ne dites pas de pareilles choses, c’est mal!

—D’ailleurs, Bernard, si tu veux voir comment elle est en infirmière, regarde...

Je lui ai tendu le portrait. Il a jeté une exclamation ravie:

—Oh! que c’est vous!... bien vous!...

Les yeux charmés, il contemplait la photo, puis l’original qui, ce jour-là, sans sa blouse, sans son voile, n’était qu’une délicieuse fille du monde, dans sa robe de linon, rayée de bleu tendre, dont le fichu dégageait la nuque, moirée d’or, où la brise faisait mousser des cheveux légers, comme autour du front, des tempes. Car elle était nu-tête, sa charlotte de crêpe jetée à terre, près d’elle.

Devant l’attention dont l’enveloppait Bernard, elle était devenue toute rose, et son pied, chaussé de blanc, battait le sable. Mais en riant, elle disait:

—Vous doutez-vous que vous êtes, tous deux, très intimidants à m’examiner ainsi?

—Et vous, mademoiselle Christiane, vous doutez-vous que, si je n’étais un homme très honnête et un monsieur non moins bien élevé, je confisquerais, à mon profit, ce portrait... en souvenir de notre bon temps à Carantec!

Elle a riposté:

—Mais vous êtes un homme très honnête et un monsieur très bien élevé!... Donc vous ne vous appropriez pas le bien d’autrui... Pour vous dédommager, je vous avouerai que si je n’étais, moi, une demoiselle non moins bien élevée, de très bon cœur je vous abandonnerais mon image d’infirmière, en souvenir de notre halte charmante à Carantec, puisque nous sommes... un brin... frères d’armes!

Entre haut et bas, il a marmotté, pour lui-même:

—Ce serait mieux que rien... Mais c’est bien plus encore que je voudrais recevoir!

L’avait-elle entendu?... En tout cas, elle n’a pas relevé l’exclamation discrète; et les yeux vers la mer, elle s’est prise à remuer, d’un geste distrait, sa cuiller dans son thé. Il y a eu, entre nous, un imperceptible silence, animé aussitôt par la voix de Jean qui appelait:

—Maman, maman! Kate demande que vous veniez une minute pour les malles. Voulez-vous, tout de suite, s’il vous plaît?

Il accourait, ravi de son rôle de messager. Depuis le matin, le désarroi de la maison l’enchante; et nous le trouvons partout, prêt à trottiner pour «faire les courses»...

Je m’étais levée, vaguement indécise sur ce que je devais faire. J’avais l’intuition qu’au cœur de Bernard la tentation de l’aveu grondait... Après tout, c’était peut-être la sagesse qu’il y succombât...

En hâte, j’ai demandé:

—Christiane, voulez-vous m’excuser quelques minutes? Kate a besoin d’un renseignement. Je reviens tout de suite.

Elle a incliné la tête sans cesser de contempler le bel horizon qu’elle aime autant que moi. Mais le voyait-elle, en ce moment?...

J’ai donné les indications réclamées. Puis, au lieu de redescendre dans le jardin, je me suis rapprochée de la fenêtre et j’ai regardé vers la table à thé.

Bernard parlait, les yeux fixés sur Christiane qui écoutait, la tête un peu penchée, les mains jointes dans les plis de sa robe, l’attitude ardemment attentive.

Était-ce enfin l’aveu qui échappait à Bernard parce qu’il lui avait paru insensé de continuer à se taire, par un vain scrupule, en cette heure si proche de celle qui va les séparer?

Alors j’ai compris que je devais attendre pour les aller retrouver... Et afin de les laisser vraiment seuls, je suis rentrée à l’intérieur de la chambre, j’ai passé dans celle des enfants, m’appliquant à m’occuper de mes bagages.

Les minutes fuyaient. Je suis revenue à la fenêtre. Cette fois, la main de Christiane était dans celle de Bernard, debout devant elle... Je pouvais redescendre près d’eux.

Il a fallu, pour qu’ils s’aperçoivent de mon retour, que ma voix prononce:

—Je vous ai abandonnés bien longtemps...

—Si longtemps?...

Tous deux avaient eu la même exclamation, tellement expressive, qu’ils se sont mis à rire, en me regardant, mi-confus, mi-radieux.

Ah! cette expression rayonnante des yeux de Bernard... Subitement, elle a fait jaillir, dans mon souvenir, l’image de Max qui me contemplait ainsi, les prunelles éblouies, quand, enfin! père et maman venaient de me promettre à lui... Et l’angoisse trop connue maintenant m’a déchiré le cœur, malgré ma joie d’entendre Bernard s’exclamer, avec allégresse, tout en m’embrassant:

—Quelle admirable idée, chérie, tu as eue de nous laisser!... Et quel beau jouet, je dois à Jean pour être venu te chercher!... Mireille, toi qui m’as toujours donné espoir, c’est toi qui sauras la première... Ce n’est pas seulement le portrait... mais l’original que je recevrai... Ce don sans prix m’est accordé!...

Et il s’est courbé sur la main qui tremblait un peu; cette main qui a tant soulagé de souffrances...

Les grands yeux se sont attachés aux miens, voilés d’une buée de larmes, tandis qu’elle m’attirait:

—Mireille, comme, malgré toute notre tendresse, nous sommes en ce moment cruels pour vous!

J’ai pu murmurer—et j’étais sincère—dans mon infini détachement:

—Non, ne croyez pas cela!... Je suis si heureuse que tout soit ainsi que je le désirais... J’aime la joie des autres, surtout de ceux qui me sont chers... Elle me console un peu...

Et puis j’ai caché ma figure sur l’épaule de Christiane, car je sentais des larmes brûler mes paupières. Mais, en même temps, avec un soudain réveil de ma ferveur d’autrefois, je pensais, de toute mon âme:

—O Dieu, donnez-leur toute la part de bonheur que vous m’avez prise!