Le Grand Paris

Aurélien Bellanger · Chapitre 3 sur 5 · partie 1/4

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Le Grand Paris

Chapitre 93

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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Dans son article fondateur de 1985, « Indigenous Management of Tropical Forest Ecosystems : The Case of the Kayapó Indians of the Brazilian Amazon », l’anthropologue Darrell Posey tente de démontrer que les Indiens Kayapó cultivent la forêt amazonienne comme un grand jardin, a n que celle-ci s’adapte au mieux à leurs besoins. On sait que la notion de jardin possède, en Amazonie, des limites oues, passé un premier cercle de cultures manifestes : le fait que les plantes aux vertus curatives soient surreprésentées autour des villages et que les essences produisant le curare soient toujours abondantes le long des pistes de chasse plaide aussi pour des plantations raisonnées et permet d’attribuer aux Indiens une forte conscience des interactions écologiques. Mais Darrell Posey va plus loin et suggère que la forêt vierge, en totalité, pourrait être une création volontaire de ses habitants humains. Il examine, pour cela, di érents aspects de l’activité écologique des Kayapó qui tendent à prouver que non seulement la forêt qui entoure leurs villages témoigne d’actions écologiques volontaires, répétées et conscientes, mais aussi que les Kayapó, anticipant sur leurs déplacements futurs et se souvenant de leurs déplacements passés sur des échelles très largement supérieures à la durée d’une vie humaine, ont probablement plani é l’évolution biologique de la forêt tout entière. La thèse de Posey sera après lui très disputée et largement remise en cause, sans que sa puissance en soit diminuée. Elle demeure encore aujourd’hui le seul équivalent possible, dans le champ ethnologique, d’une révolution copernicienne, révolution inversée, dans un premier temps, qui verrait d’abord l’homme rétabli dans ses droits cartésiens de maître et possesseur de la nature, d’aménageur de la forêt et d’urbaniste du monde végétal, mais révolution truquée, à double fond, qui viserait en réalité — on sait que Darrell Posey était un activiste, attaché à la défense des droits des Indiens, comme, au-delà, à la défense des droits de la forêt elle-même — à la réintégration de l’homme à un biotope dont il ne serait jamais réellement sorti.

En tombant au milieu de la journée sur le documentaire strident et moite qui reprenait les grands thèmes de cette controverse — documentaire dont les cris d’oiseaux m’avaient évoqué, plus que des bruits animaux, les sons d’un jeu d’initiation à l’électronique que j’avais possédé enfant et grâce auquel, en couplant un potentiomètre à un buzzer, j’étais parvenu à reproduire dans ma chambre une ambiance tropicale —, il m’est apparu soudain que la ville moderne était un objet du même ordre que la forêt primaire : un univers hostile et dangereux, en même temps que — mais cette fois nous le savions et la chose n’était ni une hypothèse contestée ni une sorte de fable écologique — quelque chose que nous avions fabriqué, qui répondait à des besoins précis et que nous avions plani é, génération après génération, comme une niche écologique, une niche à la fois incroyablement bien adaptée, mais qui présentait aussi d’inquiétants signes de décadence, voire d’ensauvagement relatif.

S’il fallait un certain e ort conceptuel pour ramener la forêt vierge à une construction humaine, il était paradoxalement beaucoup plus facile, et c’était même devenu un cliché, de considérer la ville comme une jungle. J’avais visualisé cela dès mon plus jeune âge : l’absorption de la blanche Colombes dans le ghetto universel. C’était ma grande frayeur d’enfant et l’explication dernière, par-delà tous les opportunismes, de ce pour quoi j’avais rejoint le Prince : j’avais eu trop peur de ce monde pour qu’il ait pu en être autrement. J’avais vu, par-dessus les murs antibruit de l’autoroute du Nord, le chaos urbain du 93. J’avais vu ces signes monstrueux dans les tunnels du métro, ces lettres déformées tentant d’articuler des phrases sur les rames argentées des RER qui traversaient la métropole en ruine. J’avais vu le monde fonctionnel et gris de l’urbanisme des années 1970 être presque entièrement recouvert par les e orescences de cette langue inconnue, de ce lierre humain multicolore qui était comme l’adaptation monstrueuse du langage écrit aux murs-rideaux des tours — comme les vrilles des plantes procédaient d’une dégénérescence de leurs feuilles, forcées de s’adapter au milieu urbain. Le terme technique inventé par Darwin pour décrire le processus était circumnutation ; la culture urbaine témoignait d’une évolution similaire de la ville, d’un stade nouveau de son évolution où, après avoir lancé ses tentacules dans l’espace, ceux-ci revenaient vers elle pour l’étou er.

Paris était désormais une ville conquise. J’étais tombé quelques mois plus tôt sur une photo qui montrait la profanation de la villa Savoye par des tags multicolores et des animaux issus du bestiaire du street art. J’avais mis quelques secondes à comprendre qu’il s’agissait d’une image retouchée, tant la chose semblait correspondre à mon expérience de la ville.

Tout était perdu pour la ville-centre et Paris ne pourrait retrouver un peu de vitalité, un peu de la vitalité inquiétante de la forêt primitive, qu’à condition, pourtant, de se laisser envahir par les intrants venus de ses quartiers périphériques, comme la forêt amazonienne qui, poussant sur un sol appauvri, ne devait sa survie qu’aux particules de poussière arrachées par le vent à une dépression saharienne où s’étaient accumulés, pendant des millions d’années, les squelettes des algues microscopiques d’une mer asséchée — c’était le thème de la seconde moitié du documentaire sur les mystères de l’Amazonie.

Les nouvelles cultures urbaines, la culture hybride des villes était la seule à pouvoir triompher là où la vie serait devenue impossible, sur les essarts infertiles de la révolution industrielle, dans les villes retombant à l’état de nature — un état de nature modi é, violent, hors de contrôle. L’homme allait devoir se battre à nouveau dans des écosystèmes hostiles dont il aurait été ironiquement le seul architecte — son destin était dorénavant lié à celui de ces jungles urbaines étou antes.

On avait craint, devant la cité des 4000, l’un des grands ensembles les plus emblématiques de la France d’après-guerre, que la vie concentrée dans des cages d’habitation superposées et identiques ne donne naissance à une civilisation trop standardisée et trop rationnelle ; on découvrirait bientôt dans cet Aveyron vertical, dans cette jungle cellulaire, l’existence de trois enfants sauvages privés de tout soin comme de toute existence légale dans un appartement du septième étage.

Les banlieues étaient à la fois les frontières de la ville et le centre renouvelé de l’expérience humaine — le lieu de toutes les mutations. La violence de la ville devait être le dernier paysage, le lieu de révélation, par lui-même et pour lui-même, de la nature de l’homme, son environnement exclusif, à la fois le seul où il puisse vivre et le seul qui puisse encore l’informer de ce qu’il était vraiment, en le retenant loin des fausses extases romantiques du paysage naturel.

L’homme était devenu ici son dernier paysage, un paysage de plots en béton destinés à protéger les édi ces publics des voitures-béliers, de grillages tendus au-dessus des cours d’écoles pour éviter que les enfants ne reçoivent des projectiles mortels, de lumières bleues pour empêcher les toxicomanes de discerner leurs veines dans la nuit.

On avait atteint ici les bords du monde humain et la ville se relevait légèrement comme la planche rugueuse d’un skateboard, comme les rampes d’un skatepark — unique et inquiétante contribution des cultures urbaines à l’architecture. Les villes étaient devenues des obstacles à franchir, des falaises horizontales, des terres d’exploration. Une discipline sportive, un nouvel art martial était apparu ici, dans la banlieue parisienne, le parkour, ou l’art du déplacement urbain, popularisé par le lm Yamakasi — pratique qui consistait à sauter de bloc en bloc et de balcon en balcon, comme si l’homme s’était transformé en une espèce parasite de la ville de béton, qu’il était devenu ses herbes folles, son lierre envahissant.

Les cultures urbaines étaient devenues des arts premiers authentiques et l’humanité venait de découvrir qu’elle serait, pour l’éternité, son seul tribut.

Je devais nalement donner raison à la caricature célèbre que j’avais aperçue adolescent dans mon manuel de lettres, caricature qui montrait Foucault, Lacan, Lévi-Strauss et Barthes en plein dîner anthropophage : l’état de nature était proche, les ra nements terminaux de nos civilisations urbaines tendaient tous vers ce point e rayant où nature et culture, après la parenthèse moderne, se seraient à nouveau rejointes et où la ville, lieu manifeste de la liberté, n’exprimerait plus qu’un obscur et vénérable fatalisme — où la ville serait le théâtre mélancolique d’un monde sans dieux, sans hommes et sans réparation possible.

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J’étais pour l’heure retranché dans une tour d’habitation étanche, incapable de sortir, de descendre dans la ville alentour, certain que tout était ici-bas dangereux et mortel.

J’avais perdu la protection de mon bureau silencieux, la protection du cabinet, des salons du palais dorés comme des croissants et de ses cours fermées comme des coquillages. Je serais allé trois fois dans les jardins, deux fois dans le bureau du Prince, pas plus de dix fois dans celui de Nivelle, mais j’avais, même relégué à une aile secondaire, habité le palais pendant deux ans et pu, chaque matin, franchir sa porte interdite. Cela avait été comme si toutes les portes de Paris s’étaient refermées quand j’en avais été

nalement expulsé.

J’avais été publiquement désigné comme bouc émissaire. Mon nom était sorti dans plusieurs articles accusateurs sur l’a aire de l’EPAD. J’osais à peine me montrer à la fenêtre de ma cuisine qui donnait sur la Défense, et j’avais de l’autre côté l’impression que tout Paris me voyait et attendait ma chute — j’aurais d’ailleurs eu trop peur de sauter si j’étais sorti sur le balcon. Les fenêtres fermées, les rideaux tirés, la télé allumée, j’étais en sécurité relative.

J’ai passé presque un mois dans cet état suspendu.

J’avais progressivement ralenti ma consommation d’alcool, en augmentant simplement la quantité de Red Bull que je mettais dans ma vodka glacée. Cela avait eu pour e et d’accélérer mon cœur et de m’obliger à sortir pour dissiper l’énergie accumulée.

Je pouvais demeurer anonyme tant que j’étais sur mon scooter et que je gardais mon casque. Je suis ainsi repassé devant l’Élysée, très tôt et après une nuit presque blanche. On travaillait déjà, les lumières de certains bureaux étaient allumées. Quelque chose d’important devait être en préparation. J’ai repoussé l’idée de forcer l’entrée pour me faire abattre par l’un des gardes — qui risquait de toute façon de reconnaître mon scooter et de m’épargner.

J’ai continué ma balade matinale. Paris était gris et détestable. L’eau de la Seine était froide et les églises, sorties d’un siècle d’incroyance dévote et d’éclectisme sans substance — Sainte-Clotilde, Saint-François-Xavier et Notre-Dame-des-Champs —, étaient laides et grotesques. Même la tour Montparnasse, dont les bureaux éclairés formaient d’habitude des cellules orangées et pulpeuses, avait ce matin quelque chose de désagréable : on avait installé sur ses arêtes des leds bleutées qui soulignaient ses angles de leur couleur glacée.

Paris m’inspirait désormais les mêmes sentiments que l’inutile Adrar. La ville avait bien été décrite, avec une cruelle exactitude, par Baudelaire : un grand désert d’hommes. Je suis arrivé place d’Italie pour déplorer, une nouvelle fois, le bannissement absurde des tours par le président Giscard, qui avait abouti ici au remplacement d’un projet d’une tour de 200 mètres par une sculpture ratée. Le Prince aurait bien été, comme l’avaient craint les commentateurs les plus âgés de son ascension, un nouveau Giscard — un rêve de modernité qui aurait à peine tenu plus longtemps qu’une campagne. Le quinquennat était manqué.

J’avais devant moi, au-dessus de la montagne Sainte-Geneviève initiatique et du désordre machelinien des toits du quartier Mou etard, le dôme du Panthéon. J’ai repensé à cet autre président, ce président bâtisseur obsédé par sa place dans l’histoire, qui avait lié son destin à cette église républicaine aux fenêtres murées et qui serait parvenu à faire croire à Paris qu’il était encore une capitale architecturale — une capitale un peu pompière, sans doute, toute plaquée de marbre et faite à l’image du Grand Louvre, lui-même imité d’un centre commercial de prestige ou d’une station de métro de luxe, mais une capitale encore, et peut-être pour la dernière fois.

J’ai pris une petite rue pavée qui descendait à gauche jusqu’à l’ancien lit de la Bièvre et qui donnait sur le Mobilier national, l’un des premiers bâtiments en béton armé qu’on ait construits à Paris, mais dont l’auteur avait habilement dissimulé les audaces architectoniques en lui donnant la forme d’un hôtel particulier. On avait aussi construit là, autour du parc aménagé dans la dépression alluviale, plusieurs tours de grande hauteur, dont le premier gratte-ciel de Paris, un bel immeuble d’un peu plus de vingt étages, dont la structure originale, faite de tubes d’acier remplis de béton, continuait, après cinquante ans, à lui donner un élancement et une

nesse exceptionnels. Deux autres tours, plus tardives, complétaient

le dispositif, beaucoup moins rationnel que les autres grands programmes de tours du XIII e, beaucoup moins dense aussi avec, entre ces tours, des immeubles anciens, des maisons particulières et même, contre les dogmes ségrégatifs de la charte d’Athènes, quelques vestiges industriels, comme un atelier de maintenance du métro ou la manufacture de tapisserie des Gobelins.

La ville moderne s’était avancée ici à tâtons et en respectant, étrangement, les servitudes imposées par une rivière disparue. Il y avait eu quelque chose comme la possibilité d’un Paris idéal, respectant son site mais ouvert à toutes les aventures architecturales, mobilisant toutes les tailles et toutes les formes, mélangeant gracieusement les époques, les styles et les fonctions. Le quartier, dissimulé à l’intérieur même de l’ennuyeuse trame haussmannienne et situé comme en dessous de la carte du Paris des avenues rectilignes et des boulevards monotones, possédait une grâce urbanistique inattendue et presque pastorale, une fraîcheur qui m’a évoqué le paradoxal jardin alpin du Muséum, où pour reproduire le gradient de température de la haute montagne, on avait simplement excavé une partie du sol.

Un des projets du Grand Paris avait proposé de réaliser, beaucoup plus au nord et dans des proportions incomparables, une opération urbanistique de ce type, en faisant du parc de La Courneuve le Central Park qui manquait à Paris. Le lieu avait jusque-là été sous-exploité, à cause de la trop faible densité urbaine de ses alentours et de son excentrement relatif — notions que les jeux topologiques permis par le Grand Paris allaient bientôt rendre obsolètes. L’idée était d’implanter, tout autour du parc, traité comme un canyon végétalisé, les immeubles de grande hauteur dont la Seine-Saint-Denis était étrangement restée dépourvue. Les dessins préparatoires, automnaux et mordorés, évoquaient la projection de Manhattan, la ville vertigineuse du XXe siècle, dans le paysage moins stressé de l’après-Kyoto. Je craignais qu’il ne reste, du Grand Paris comme de ces visions féeriques, que quelques murs végétaux, un métro invisible et une canopée inerte, celle des nouvelles Halles.

Un journal, quelques jours après ma démission, avait titré « Paris perdu ? ». La réponse serait certainement positive. La parenthèse architecturale glorieuse du Grand Paris était déjà refermée, avant même la construction d’un seul bâtiment ; le Grand Paris serait l’œuvre aveugle d’un tunnelier et laisserait sur son passage, tout au plus, quelques gares vitrées et écologiques à la modestie prétentieuse — le Grand Paris ne serait jamais plus visible ni plus spectaculaire que dans l’entrepôt anonyme où on accumulait les carottes géologiques argileuses qui devaient permettre aux experts géologues de déterminer sa future trajectoire.

Je venais de traverser la Seine et je me trouvais maintenant tout près des Halles. J’ai pris le souterrain qui plongeait sous la rue Saint-Honoré. Je savais que la rénovation des Halles allait entraîner la fermeture de la plupart de ces tunnels, symboles d’une époque révolue. Celui-ci tournait sur lui-même, provoquant une désorientation instantanée. Il n’y avait plus que du carrelage coloré sur les murs et des noms abstraits d’embranchements possibles. Paris avait atteint, ici, son niveau d’abstraction maximal. La ville avait disparu, elle était devenue cet ensemble de fonctions auquel les modernes avaient voulu la réduire : une forêt de signes.

Le monde ici avait changé de nature, il pouvait disparaître et réapparaître, comme la ville disparaissait et réapparaissait à chaque entrée et à chaque sortie du tunnel en spirale ; il était docile et souple, il possédait des règles de fonctionnement simples et le charme étrange de ce qui n’était plus ni tout à fait réel ni tout à fait imaginaire. Le monde était perdu, mais ce n’était plus, depuis longtemps — si cela l’avait d’ailleurs déjà été —, quelque chose de tragique. Le monde était perdu et nous devions le retrouver : c’était un jeu de piste, un jeu d’aventure, c’était comme les tunnels de la mine dans Indiana Jones, quelque chose auquel nous choisissions de croire, dont nous nous amusions à avoir peur, sans que cela n’entraîne aucun engagement plus fort — les tunnels étaient faux comme des montagnes russes, Hitler était un personnage de comédie, la Bible un scénario de lm et nous suivions les aventures d’un faux archéologue dans un monde dont l’histoire était évaporée.

La mort de Dieu elle-même, l’élément fondateur, la catastrophe initiale, le drame indépassable de la modernité, avait maintenant quelque chose de factice : les civilisations qui développaient des parkings souterrains n’avaient plus besoin de Dieu, mais seulement d’issues de secours praticables et d’extracteurs d’air puissants.

Le tunnel que j’avais emprunté ressortait juste en dessous de celui des Halles, dissimulé dans un faux îlot haussmannien. Toute la ville moderne était rassemblée là, orgueilleuse et tremblante, autour de la trémie en béton du tunnel : la ségrégation des ux de circulation, l’immeuble-machine, un jardin suspendu, le béton brut et la subtile citation des bow-windows en verre d’un immeuble d’habitation — ensemble qui dissimulait aussi le campement presque invisible d’un SDF, fait de cartons accumulés, comme une ville dans la ville, une proclamation baroque de son in nité.

J’ai réalisé alors que c’était précisément cette idée de la ville qui avait été prise pour cible le 11 septembre 2001, le rêve d’une seconde Babel, d’une seconde Babylone, celui d’une incarnation terminale des idéaux modernes dans une structure unique autonome, celui d’un lieu où les promesses théoriques de la ville étaient en n matérialisées — et le postmodernisme, moins qu’un retour des âges anciens, avait été ce moment étrange où ces idéaux seraient rendus dé nitivement habitables, le point de non-retour de l’histoire humaine, l’instant où l’humanité avait commencé à trouver, en elle-même, plutôt que dans le monde trop lentement dévoilé des sciences naturelles ou trop brutalement révélé des religions du Livre, l’unique lieu où elle désirait vraiment vivre.

La ville était l’émanation directe de ce projet fou et émancipateur, de cette anthropophagie spirituelle, de ce désir moite de vivre tous ensemble dans le let sans n des déterminations humaines, dans le paysage sans point de fuite d’une humanité repliée sur l’adoration perpétuelle de ses réalisations passées, présentes et futures.

Les attentats du 11 Septembre avaient voulu détruire cela, la ville terminale et contradictoire, la ville dorée et pleine de l’Occident heureux, la ville transparente et vide des échanges symboliques, la ville comme world trade center. Les terroristes avaient visé le point d’incandescence de la ville, le lament glorieux de notre civilisation amoureuse d’elle-même et tout ce qu’elle était capable d’imaginer pour satisfaire ses besoins illimités de gloire et d’amour, pour satisfaire cette hérésie chrétienne somptueuse qu’elle était devenue. Le 11 Septembre avait frappé étonnamment juste, en visant ce complexe qui symbolisait l’essence même, sacrée et profane, de la ville moderne, de la ville comme surface d’échange et comme lieu d’émergence de la seule religion en n universelle, de la seule religion à laquelle rien ne serait étranger.

Le mode de représentation privilégié de cette ville devenue véritablement monde — monde, planète et cosmos — avait été la vue aérienne en grand angle, en très grand angle, de façon à ce qu’elle apparaisse déformée et convexe, qu’elle se déplie entièrement jusqu’à ressembler à la surface d’une sphère hérissée de tours.

Il n’y avait alors plus rien que la ville, ses réseaux, ses secrets et ses miracles économiques, plus aucune Terre en dessous d’elle, plus aucun ciel au-dessus d’elle. Vivre en ville procurait des expériences mystiques de qualité supérieure à toutes celles que l’homme avait connues jusque-là. Dieu et le monde étaient des objets dispensables et désuets pour les habitants des villes.

Nous n’étions pas athées, nous étions citadins, et aucun monothéisme ne pouvait résister longtemps à cette industrialisation de la pensée religieuse : tout marchait trop bien pour que nous ayons besoin d’autre chose. Maintenant les hommes n’étaient plus dans la main d’un dieu unique mais rejetés sans n entre les mains in nies de tous les dieux possibles. Maintenant la réalité avait succombé au rêve. La ville était le lieu de toutes les créations du monde.

Bien sûr les attentats avaient échoué et le World Trade Center serait reconstruit. Mais l’attaque elle-même survenait après un premier attentat manqué et nous savions qu’il y en aurait d’autres et que ses ruines faisaient désormais partie intégrante de la ville moderne. C’était là le véritable message des attaques : la ville comme totalité autonome et close, comme système de signes toujours neufs et toujours rafraîchis, comme horizon biologique, politique, esthétique, comme horizon religieux de la vie sur terre, était désormais sous la menace d’autres attaques. Les villes ne s’appartenaient plus vraiment. Les urbanistes n’étaient plus les seuls maîtres de la ville.

L’e ondrement des tours, l’après-Kyoto, la crise, mon éviction et la fermeture programmée des tunnels des Halles formaient ce matin-là un événement unique, la n d’un cycle, la clôture d’un paradis terrestre dont nous avions compris trop tard qu’il avait existé et que nous en avions été les contemporains.

Tout Paris ce matin ressemblait à la ruine gée d’une civilisation morte — la nôtre. J’étais peut-être le seul à avoir compris ce que nous venions de perdre, et il était trop tard pour en faire la révélation aux autres. Prophète, il me manquait un prince et une ville à convertir pour être pris au sérieux.

J’ai ressenti une tristesse profonde et sans objet.

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J’allais bientôt avoir trente ans et j’avais passé un tiers de ma vie à boire quotidiennement un mélange, jugé explosif par les autorités sanitaires, de caféine et d’alcool. Je n’étais pas sûr de voir le Grand Paris Express, qui ne serait opérationnel qu’entre 2020 et 2030 — 2040 sans doute, pour son ventricule occidental, que Lenoir avait laissé en pointillé sur la carte communiquée aux médias.

Le projet m’avait été enlevé et sa temporalité m’excluait désormais, comme celle des grands programmes scienti ques, des accélérateurs de particules aux télescopes spatiaux, programmes prétendument optimistes mais dont la mise en œuvre, qui excédait la durée d’une génération et presque celle d’une vie humaine, ne pouvait qu’inspirer un sentiment d’abandon devant l’ordre glacial du temps : on pouvait prédire le type de découvertes que l’humanité ferait dans un demi-siècle, et même prévoir la date de ses futures épiphanies rationnelles, liées au démarrage lointain d’un programme initié quelques décennies plus tôt.

J’étais alors tombé sur les résultats d’une étude médicale qui suggérait que l’ingestion régulière de caféine pouvait jouer un rôle protecteur pour le foie. Le soulagement euphorique qui m’avait saisi m’avait surpris. Il y avait là presque comme un signe : puisque j’avais échappé miraculeusement à ma condamnation à mort, puisque le destin avait voulu qu’une sorte de grâce chimique censure l’unique façon que j’avais trouvée de me détruire, je devais peut-être vivre encore un peu, presque par gratitude — envers qui, je ne le savais pas encore.

J’avais décidé d’arrêter de boire et de me mettre au sport — décision moins motivée, peut-être, par l’instinct de survie que par la rage vengeresse de voir le Grand Paris Express tourner autour de moi, de sentir toute la métropole vibrer avec lui pour envoyer à travers les étages de ma tour cristalline un unique signal de reconnaissance et de soumission à son souverain légitime, ignoré et déchu. Je n’avais alors aucun plan de carrière, aucun désir de fonder une famille, rien d’autre que cette envie irrationnelle de contempler mon orgueil passé.

Je me suis d’abord attaqué au point culminant de ma boucle natale, à l’ascension cycliste du mont Valérien, ancien lieu de pèlerinage maintenant dédié au culte gaulliste de la Résistance — aux cultes païens de la politique, qui me sont apparus, ce jour-là, plus froids et plus vides que ceux des anciens Romains. Ces eaux glacées et acides s’étaient abattues partout sur les calcaires tendres et dorés du Bassin parisien et avaient commencé à creuser un vaste système karstique, une République occulte dont on entendait les derniers échos dans les scandales immobiliers qui mettaient en scène des résistants illustres et des milieux politico- nanciers immenses et souterrains. La Cinquième République avait quelque chose d’une société secrète, d’un complot caverneux dont la résurgence la plus connue était l’église déconsacrée du Panthéon, mais qui impliquait aussi l’existence, sous chacun des palais de la République, d’un abri antinucléaire, comme à l’autre bout du monde celle d’une cavité inaccessible aux parois vitri ées dans la cheminée refroidie d’un volcan du Paci que, ou plus près de nous, dans le désert algérien, celle d’une montagne creuse — celle où mon grand-père, dans un rêve que je faisais souvent, avait été enterré vivant.

Mais c’était bien en Île-de-France que ces résurgences étaient les plus nombreuses et que ce culte s’était développé avec le plus d’intensité : il y avait dans les rues de Paris ces petites plaques de marbre blanc qui rendaient hommage aux combattants tombés pour sa libération, plaques souvent dotées d’un anneau de cuivre a n qu’un clergé mystérieux vienne y déposer à dates régulières une gerbe de eurs, vite fanées sous leur plastique transparent ; il y avait ces petits monuments qui se dressaient soudain sur le bord de la route, quand on traversait une forêt francilienne, et qui signalaient le lâche assassinat d’un groupe de partisans, ou bien ces stèles, un peu partout, qui marquaient l’avancée de la 2e DB à travers le maquis de la petite couronne.

Le culte gaulliste de la Résistance avait ainsi repris presque tous les signes visibles du catholicisme, sans que le catholicisme français ne s’en trouve renforcé ni que la République renaissante n’en soit consolidée. La République, un peu coupable de s’être ainsi placée dans la queue de comète d’une religion sur le déclin, apparaissait en tout cas plutôt fatiguée et désuète, et même inutilement sépulcrale, au pied de la grande croix de Lorraine du mont Valérien, dont j’allais monter et descendre les pentes jusqu’à l’épuisement, passant et repassant devant le crématorium où avaient disparu mes parents et où je serais à mon tour rendu au néant si mon cœur me lâchait.

Je suis parti un matin, sans ré échir, après m’être endormi très tôt la veille pour la première fois depuis des années, pour une longue balade à vélo. Il faisait beau ; ce serait l’un des derniers soleils de l’année. J’ai laissé cette fois le mont Valérien invaincu pour préserver mes forces et j’ai roulé vers le sud, vers la forêt de Meudon. Je suis ainsi arrivé à l’extrémité sud du croissant des Hauts-de-Seine, puis j’ai traversé les communes indiscernables du Val-de-Marne jusqu’à la Seine, que j’ai franchie à Vitry, avant de me perdre sur l’autre rive, dans le chaos routier, ferroviaire et uvial de Créteil et des villes alentour. J’ai en n atteint une grande forêt silencieuse, puis après elle la Francilienne, que j’ai dépassée après avoir traversé un petit village qui n’avait plus rien de banlieusard — sinon une surcapacité discrète en équipements de loisirs et en infrastructures.

Je devais être arrivé en Seine-et-Marne, le seul département d’Île-de-France qui faisait la taille d’un département normal, et qui couvrait la moitié de la région. On était loin du Grand Paris et au cœur, déjà, du désert français. Les villages, de plus en plus resserrés, avaient perdu depuis longtemps leurs zones pavillonnaires ; les églises, les mairies et les vieilles maisons alignées de leurs rues principales évoquaient tout au plus les dépendances abandonnées d’une ferme, depuis que les engins agricoles, devenus gigantesques, ne pouvaient plus y être entreposés.

Ces monstres mécaniques étaient rangés un peu à l’écart dans des abris en tôle beige. Ils servaient à extraire la farine et le sucre, les deux bases de l’alimentation des modernes, les deux substances poudreuses qui permettaient à l’humanité de continuer à dévaler le temps, les deux matières blanches dans lesquelles était stockée la seule énergie directement consommable par les hommes. L’un des mystères de l’existence de Paris m’était en n révélé : Paris était né, comme une pierre à moulin taillée un peu en biais et évidée au centre, de la légère concavité de l’un des plus riches plateaux céréaliers du monde.

J’avais devant moi, depuis quelques kilomètres, une ra nerie presque aussi isolée que celle d’Adrar et qui devait dater du temps où l’Île-de-France, avec la découverte de quelques gisements de pétrole, s’était crue en autarcie énergétique. Elle me semblait fumer beaucoup trop. J’ai compris, après l’avoir dépassée et en voyant le nuage de fumée se repositionner au-dessus de Provins, qu’il s’agissait de la vapeur émise par les tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine — l’une des bornes frontières d’une région jugée jadis trop peuplée et trop stratégique pour accueillir une telle installation sur son sol.

Il était inutile de continuer jusque-là. J’allais rejoindre Provins, la ville-forteresse aux con ns du désert, le verrou du sud-est à l’époque où les ducs de Bourgogne étaient plus puissants que les rois de France et l’une des villes les plus riches de leur royaume au temps ancien des foires et de la chevalerie, le lieu, aussi, où Delouvrier était venu mourir pour contempler Paris depuis cet aphélie lointain — Paris basculé de l’autre côté de l’horizon et devenu l’aurore boréale du siècle à venir.

N’ayant pu pénétrer dans l’enceinte médiévale faute d’avoir voulu m’acquitter de l’octroi exigé, je me suis assis à la terrasse d’un café de ses faubourgs d’où j’ai regardé passer, moi-même en costume Giant uo anachronique, les hallebardiers, les jongleurs et les ménestrels qui montaient vers la ville haute.

J’ai remarqué alors que tous les gurants qui dé laient devant moi, garçons comme lles, étaient blancs. C’était étrange dans la mesure où le ux touristique qui rejoignait la ville haute avec eux, et qui devait représenter un échantillon normal de la population française, d’une population intéressée par l’histoire et venue en famille à Provins plutôt qu’à Disneyland, ne l’était pas.

La chose était à la rigueur admissible dans la mesure où il n’avait jamais dû y avoir de Maures à Provins, mais je ne pense pas que le souci d’authenticité des organisateurs de la reconstitution médiévale ait été jusque-là, pas plus qu’on ne pouvait envisager une discrimination à l’embauche aussi massive, discrimination qui aurait poussé les minorités visibles à postuler uniquement à Disneyland, où on pouvait facilement les dissimuler sous des masques géants. J’avais cependant lu une tribune qui dénonçait le recours un peu trop systématique à des comédiens blancs pour jouer Othello, la pièce du répertoire classique la plus naturellement propice à l’expression d’un peu de diversité — les Turcs du Bourgeois gentilhomme restant de pure convention, quand le Mahomet de Voltaire posait des énigmes insurmontables.

Cette sous-représentation des minorités visibles tenait sans doute plus à la sociologie des pratiques culturelles, au rêve petit-bourgeois de vivre de son art, qu’à un quelconque racisme institutionnel. Mais cette ségrégation di use m’apparaissait pourtant choquante — et j’étais plus surpris encore de la trouver choquante.

Le Prince avait d’ailleurs bien su l’exploiter, de façon très pragmatique, en jouant le désir d’ascension sociale à peu près pur des populations issues de l’immigration contre le sentiment di us de

n de l’histoire des enfants de la moyenne bourgeoisie, qui votaient

à gauche et qui n’avaient jamais vraiment aimé l’argent. Le Prince avait ainsi su trouver dans la France multiculturelle, au fond un peu plus sérieuse que l’autre et plus en accord avec son destin de ls d’immigré volontariste, des défenseurs ardents de ses doctrines économiques. Mais il avait hélas tout gâché avec la création d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. On avait frôlé là — quoi que j’aie pu dire moi-même, et de façon parfaitement sincère, à des dizaines et des dizaines de contradicteurs — le racisme d’État. Et j’ai réalisé soudain, assis à la terrasse d’un mauvais bistrot de l’absurde Provins où on m’avait servi une quiche surgelée accompagnée d’une salade étrie, que j’étais devenu sensible à cette question, qui m’était jusque-là restée absolument étrangère, du racisme.

J’ai alors remarqué les deux jeunes d’origine maghrébine qui admiraient, avec trop d’insistance à mon goût, mon vélo hors de prix. J’ai croisé, très gêné par la situation, par le caractère secrètement inédit de la situation, le regard de l’un d’eux.

Il a heureusement joué son rôle à la perfection, m’insultant, insultant ma mère, me traitant de sale Français et nissant par menacer d’enculer toute la France. J’ai accueilli la chose avec une telle sérénité que j’ai réellement pu craindre, pendant quelques secondes, une conversion à je ne sais quelle version doucereuse et sacri cielle du christianisme : j’étais dans la situation d’un missionnaire sur le point d’être tué par un sauvage, et de façon complètement irrationnelle, j’aimais mon bourreau, je lui rendais grâce d’exister, je comprenais sa colère. Encore plus étrange, la France qu’il menaçait de violer avait acquis soudain, dans sa bouche, une réalité que je ne lui avais jamais connue. La France existait pour lui, quelle que soit la façon brutale dont il l’avait évoquée. La France existait et lui comme moi en faisions partie, à égalité. Il avait heureusement disparu dans la foule, sans quoi je me serais peut-être levé pour aller à sa rencontre comme le père de Foucauld était jadis allé à la rencontre de son meurtrier.

J’étais clairement épuisé par tout le chemin parcouru ; même arrêté, c’était comme si ma tête continuait, par inertie, à avancer toute seule.

L’après-midi était bien entamé et je devais partir si je voulais arriver à Paris avant la nuit. Mon état euphorique a tenu encore quelques kilomètres, qui m’ont vu remonter, sans que je m’en aperçoive, beaucoup trop vers le nord. Mon iPhone venait de s’éteindre et j’ignorais à quelle distance j’étais maintenant de Paris, mais j’avais accueilli ce challenge supplémentaire avec une certaine ivresse — l’endorphine avait pris avec facilité la place laissée vide par l’alcool.

La fatigue ainsi qu’une inquiétude grandissante devant des panneaux routiers signalant des villes inconnues, comme Coulommiers, que j’aurais située en Normandie plutôt qu’en Seine-et-Marne, ont commencé peu à peu à modi er mon humeur, et à peine 40 kilomètres après mon épiphanie, je me suis mis à vomir, littéralement, sur la République — en tout cas juste à côté —, la République symbolisée par une stèle qui commémorait, au bord d’une route anonyme, la mort d’un héros de la bataille de la Marne — peut-être était-ce d’ailleurs, je ne m’en souviens plus et après véri cation l’endroit correspond mal —, celle du lieutenant Péguy lui-même, le dernier des méritocrates, le républicain absolu, le Francilien sacri ciel. J’ai vomi là toute la France et tous ses paysages, j’ai vomi la brume qui montait au couchant par-dessus un Paris invisible, j’ai vomi la République, son Prince et son su rage universel, j’ai vomi le faux sacré des stèles et l’enfer froid des hommes. Tout me dégoûtait soudain, j’étais pris d’un accès de mélancolie sans limite. J’étais perdu, sur des routes vides, sans argent ni téléphone, sans amis ni famille, et j’aurais pu me tuer si l’occasion s’était présentée. À défaut de camion j’avais envisagé de me pendre à ma chambre à air, si je trouvais un arbre dans la plaine déserte.

Il me restait à peine une heure de soleil ; plus que la mort, je craignais maintenant le froid.

J’ai traversé encore un village, résolu à demander de l’aide, quand j’ai été soudain récupéré, à travers le temps, par la main de mon ancêtre.

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J’avais reconnu, juste après la dernière maison du village, un des petits regards hémisphériques de l’aqueduc de la Dhuis, l’aqueduc qu’il avait construit pour alimenter Paris.

J’avais lu, adolescent, la monographie que mon grand-père avait consacrée à son aïeul illustre et je connaissais les principales caractéristiques de l’ouvrage, ses siphons invisibles, ses jeux habiles avec les courbes de niveau et les lits capricieux des rivières traversées.

J’étais maintenant en terrain connu. J’étais sur une propriété de la Ville de Paris, qui possédait encore toute l’infrastructure nécessaire à son alimentation en eau : il me faudrait sans doute marcher toute la nuit, mais je jouirais, quels que soient les lieux que je traverserais, de ce privilège d’extraterritorialité. J’étais dans l’un des plus longs et des plus anciens tentacules du Grand Paris. J’étais, à tous égards, dans un univers familier.

J’ai laissé mon vélo, le posant simplement contre la porte verte du regard, et je me suis engagé sur la petite levée de terre qui signalait la présence souterraine du bienveillant aqueduc.

La nuit était presque tombée mais la pleine lune et la pente herbeuse me garantissaient un cheminement facile. J’avais dû cependant retirer mes chaussures, qui s’étaient révélées très vite inconfortables.

J’ignorais à quelle distance je me trouvais de Paris — autour de 40 kilomètres sans doute, peut-être un peu plus.

Après avoir longtemps marché au milieu des champs, je suis arrivé à un golf, puis à un lotissement : j’ai cru que j’étais en n entré dans la ville, mais de nouveaux champs, des bois sombres et humides et des routes de campagne désertes sont apparus. J’ai franchi une autoroute en courant, espérant qu’il s’agisse déjà de la Francilienne, puis encore un bois et une nouvelle zone pavillonnaire. Toutes les fenêtres étaient hermétiquement fermées avec des volets roulants électriques anti-intrusion, les traditionnelles persiennes ne remplissant plus depuis longtemps qu’un rôle décoratif. Les seules lumières venaient des rares lampadaires ou des Velux des étages qui di usaient, dans la nuit noire, leur bleu TF1.

On était là dans la France du Prince, celle des petits propriétaires, des jardins grillagés et des chiens agressifs, la France du plastique et des hypermarchés, qui pendait en décembre des mannequins du père Noël à ses gouttières, qui achetait l’été des piscines autoportantes et qui laissait blanchir des jeux d’enfants sur ses petites terrasses ; c’était la France moche des émissions de télé-réalité, non pas celle de la Star Academy ou du Loft, qui passaient en prime time et promettaient la gloire, mais celle de la seconde partie de soirée, celle de Confessions intimes, de Super Nanny ou du Grand Frère, celle des émissions de déco sans espoir et des relookings compassionnels — la France de ceux qui n’allaient pas très bien et qui comptaient sur la télé pour aller un peu mieux.

La seule personne que j’ai croisée, énorme, promenait un tout petit caniche et a paru terri ée par mon apparition — elle n’a exprimé en tout cas, devant ma tenue uo qui brillait dans le clair de lune, aucun geste de sollicitude : habillé à la façon bariolée et hasardeuse d’un Rom ou portant une version à peine exagérée du survêtement à bandes ré échissantes qui signalait d’habitude qu’on était en présence d’une racaille, j’étais réduit à la catégorie hostile du rôdeur, et l’homme a rembobiné la laisse extensible qui retenait son chien — chien que j’ai vu dans un ash se tenir immobile dans les airs.

Je me suis en n retrouvé sur une route incurvée bordée d’arbres monotones. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre que j’étais sur la voie circulaire qui entourait Disneyland. Il était trop tard pour prendre un RER, et j’ai décidé, soudain rassuré par mon entrée sur le territoire de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, et un peu excité aussi par la beauté de mon aventure nocturne, de continuer jusqu’à Paris.

Je suis ainsi arrivé, après une forte descente, sur le bord de la Marne. L’aqueduc devait la franchir par un siphon souterrain car il n’y avait pas de pont. J’ai pris à droite, sans parvenir à décider dans quel sens les eaux stagnantes de la rivière s’écoulaient. Il y avait heureusement un pont de chemin de fer à moins de un kilomètre. Une indication « Paris », sur un panneau rouillé, m’a convaincu de continuer par là.

J’ai retrouvé l’aqueduc, avec soulagement, pour longer avec lui un village qui devait être encore sur le territoire de Marne-la-Vallée. Je me rapprochais.

Mais l’aqueduc a obliqué soudain vers le nord, en entrant dans une forêt interminable, beaucoup plus noire et plus profonde que tous les bois que j’avais traversés jusque-là ; j’avais pris, aussi, de l’altitude et devais avoir retrouvé le niveau de Disneyland. J’ai ni par comprendre que j’étais sur les coteaux d’un ancien méandre de la Marne, sur une ligne de crête qui nissait, à l’ouest, par former le plateau de Clichy-sous-Bois.

J’allais entrer, de nuit et presque nu, dans le département le plus dangereux de France — après celui de la Guyane.

Trois grandes tours identiques sont apparues devant moi. J’étais arrivé à Clichy-sous-Bois, à Clichy-sous-Bois où tout avait commencé et où tout aurait pu nir.

J’ai abandonné assez vite l’aqueduc et son parcours, aménagé en une sorte de jardin public, beaucoup trop exposé.

Le quartier était en assez bon état. Nous avions en tout cas dépensé beaucoup d’argent pour cela. Il n’y avait évidemment plus de carcasses de voitures calcinées, mais pas non plus de ces voitures sans roues, à moitié désossées et déposées sur des parpaings, de cabines téléphoniques cassées ou de halls d’immeuble squattés par des mineurs désœuvrés — stéréotypes habituels des reportages sur la banlieue. Il n’y avait rien d’ailleurs, rien du tout, à peine une ou deux fenêtres éclairées dans une tour et au loin le bruit étou é d’une moto. Le quartier avait l’air plus désolé que dangereux.

Un bâtiment bas, en tôle blanche, qui reliait entre elles plusieurs tours, m’a rappelé, par son dénuement, sa pauvreté involontaire, des choses que j’avais vues à Adrar : l’architecture sèche de la Méditerranée profonde, le caractère un peu apocalyptique de celle du désert et des pays insu samment pauvres pour avoir gardé des traditions vernaculaires, mais insu samment riches pour avoir fait émerger une caste d’architectes. Cela avait dû être un Franprix ou un Leader Price. Probablement pillé pendant les émeutes, aucune enseigne n’aurait voulu le reprendre et il avait dû passer aux mains d’un entrepreneur local, plus sensible aux besoins de la cité, qui avait installé à la place une boucherie halal et un hammam.

Il devait encore rester de l’espace dans le complexe, car un panneau annonçait l’ouverture prochaine d’une mosquée.

Nous nous étions trompés sur les banlieues et sur l’islam. Nous avions confondu deux menaces, une réelle et une imaginaire, celle de la violence et celle de l’islam. Le 11 Septembre nous avait aveuglés en nous faisant croire que les deux phénomènes étaient liés — mais c’était après tout son unique objectif : transformer une religion en arme politique.

J’ai alors compris, devant les lettres vertes de la boucherie halal, qu’il y avait dans l’islam une promesse d’ordre que nous n’avions pas voulu voir — d’ordre au milieu des ruines de la ville moderne —, qu’il y avait dans l’islam une promesse de sécurité et presque de douceur, d’une douceur un peu tragique et froide, venue du monde méditerranéen plutôt que de celui, ensorcelé, des forêts de la vieille Europe chrétienne que j’avais traversée pour arriver jusque-là. Quelque chose qui était en tout cas à sa place ici, dans cette architecture moderne qui — il était étonnant que je ne m’en aperçoive qu’à cet instant tardif — n’avait été au fond, avec ses formes simples et blanches, ses toits-terrasses et sa sobriété architectonique, qu’une colonisation de l’Europe du Nord par des formes venues de la Méditerranée. Le paquebot de la charte d’Athènes, le vaisseau fantôme de la modernité, avait tourné sans

n, comme celui d’Ulysse, entre tous les rivages de la mer

intérieure.

Il y avait dans l’islam une promesse de résolution dé nitive du problème des banlieues tel qu’il empoisonnait la France depuis des décennies — moins la pauvreté que le désœuvrement, moins la violence que l’incivilité, moins la drogue que l’ennui, moins la déréliction de l’État que celle des âmes, moins la promesse d’une révolution que l’attente sordide et vaine d’un espoir quelconque dans un monde sans dieu. Clichy-sous-Bois était toujours aussi pauvre, mais quelque chose avait changé : elle était pauvre à la manière d’un ermitage, pauvre mais de moins en moins malheureuse.

Il devait être plus tard que je ne le croyais car le jour commençait à se lever.

J’ai pris une ruelle à droite pour ne pas être vu des premières voitures. Il y avait là, derrière un rideau d’arbres, une minuscule chapelle, probablement abandonnée, puis à nouveau un grand ensemble aux rues orthogonales et aux tours plutôt réussies — si réussies d’ailleurs que j’ai ressenti, en les quittant pour rejoindre une zone pavillonnaire, une certaine déception et comme un sentiment de déchéance architecturale.

J’avais devant moi un petit bâtiment rose et rectangulaire — il ressemblait un peu aux premiers HLM des années 1930 — vers lequel j’ai décidé d’avancer, en pensant que cela me conduirait à un nouveau quartier de tours.

J’ai réalisé au tout dernier moment qu’il s’agissait du transformateur électrique où deux adolescents avaient perdu la vie un après-midi d’octobre 2005, alors qu’ils tentaient d’échapper à la police.

Des autocollants Devoir de mémoire, justice pour Zyed et Bouna étaient collés sur le portail à côté des têtes de mort d’Électricité de France.

Épuisé, je me suis e ondré en larmes.

Je suis resté longtemps, je crois, assis sur le trottoir, répétant des morceaux de phrases sans signi cation mais qui ressemblaient à des supplications ou à des prières.

Je pleurais toujours, sans pouvoir m’arrêter, quand j’ai soudain entendu mon nom.

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Une grosse voiture noire était arrêtée en travers de l’impasse et un homme venait d’en sortir du côté passager. Je le reconnaissais sans pouvoir dire qui il était. Cela ne pouvait évidemment pas être Machelin, mais je l’ai cru quelques secondes.

« Alexandre Belgrand ! Alexandre Belgrand pieds nus et en larmes ! Le saint François du Chêne Pointu, le Charles de Foucauld du plateau de Clichy-sous-Bois, le naufragé de l’EPAD ! Mais il faut absolument que je raconte cela au Canard enchaîné ! »

J’ai reconnu la voix. C’était Pornier, le maire de Vaubron, l’ancien ami du Prince — mais Pornier devenu méconnaissable. Il avait perdu presque 30 kilos, ses cheveux avaient repoussé, des cheveux blonds d’enfant. Le mort-vivant du Bourget était bronzé et ressuscité, et le peu de rides qui lui restaient, caressées par la lumière rasante du matin, ne servaient plus qu’à souligner son sourire. La métamorphose était en fait presque terri ante.

« Cela me atte que vous me reconnaissiez si di cilement. Je sors précisément d’une spectaculaire session de remise en forme : pilules, régimes, massages, lifting, la totale. Presque trois mois de travail, pour un prix indécent, presque un an de mon traitement de sénateur. Mais le résultat est là ! Le médecin, un véritable sorcier, m’a même garanti vingt ans de vie en plus, ou bien il rembourse mes héritiers. Et tant qu’à faire, j’en ai même pro té pour me faire gre er des cheveux, de beaux cheveux blonds. Bref, avec tout ça, j’ai manqué le mois dernier l’émouvante cérémonie d’hommage à nos deux petits martyrs. J’ai promis aux familles, des gens charmants, les pères sont éboueurs à Paris, d’une dignité exemplaire, de venir dès ma sortie d’hôpital — hôpital, ça faisait plus sérieux que clinique — déposer une gerbe de eurs. »

Il riait en parlant, il riait de lui-même, de moi, de notre rencontre improbable, il riait sans aucun cynisme, m’obligeant à rire à mon tour du grotesque de la situation, de l’incroyable coïncidence, du caractère un peu factice de la vie et de la mort dans cette impasse naguère fatale à deux adolescents et où j’allais, je le pressentais, entraîné par l’irrésistible et contagieuse vitalité de Pornier, commencer un nouveau cycle de ma vie.

Un chau eur est sorti de la voiture et est allé prendre dans le co re une énorme couronne de eurs qu’il a posée devant le portail du transformateur en suivant les instructions de Pornier : plus à gauche, à droite, moins penchée, ici même.

« Allez, montez : je vous ramène. Vous êtes venu à vélo ? Vous voulez qu’on aille le récupérer ? Non ? Oui ? J’ai plein de place maintenant dans mon co re. »

J’ai décliné la proposition : je crois que j’en avais ni pour longtemps avec le sport. Pornier est monté avec moi à l’arrière, et m’a paru soudain beaucoup plus grave qu’à l’extérieur.

« Ça a été quelque chose, la mort de Zyed et Bouna. Le soir même, avec le maire de Clichy-sous-Bois, qui est un ami, on s’est rendus chez les deux familles. On voulait présenter l’image d’un front républicain uni, la droite et la gauche rassemblées dans un même chagrin. On pressentait quelque chose. Le quartier était calme, mais deux morts, deux adolescents gentils et populaires, tout sauf des caïds, un Noir et un Arabe, un Malien et un Tunisien, merde, non ! Et avec des ics impliqués, en plein ramadan : ça ne sentait vraiment pas bon. Je vous le dis, il y a quatre ans, on a eu très très chaud. Les médias n’ont pas tout montré. Ce n’est pas une, pas deux, ce sont toutes les cités de France, toutes, dans tous les départements, qui se sont mises à brûler des bagnoles, à caillasser des bus, à détruire des vitrines. Même au pire du pire des guerres révolutionnaires, avec un front extérieur et un front intérieur, on n’a jamais connu ça. Un front aussi grand, des guérillas aussi nombreuses. Villepin et Chirac en vomissaient de peur tous les matins. Ils se voyaient déjà décapités à la Concorde — surtout Villepin : Bourreau tu montreras ma tête au peuple, j’étais vraiment beau gosse. Quel imbécile. Le ministre de l’Intérieur a été le moins mauvais des membres du gouvernement : ic à l’ancienne, maintien de l’ordre, son petit Fouché à la manœuvre. Pas subtil, e cace : les réseaux corses sollicités pour calmer toutes les tentatives d’agitation opportunistes du milieu, pour qu’ils ne pro tent pas de la situation — et surtout, surtout, pas de livraisons d’armes ni de mutineries en prison, les réseaux marocains, algériens, et même qataris, mis à contribution pour que les imams fassent leur boulot, et se surpassent même, tout ça contre des promesses de mosquées et de soutien à trois bandes à tel ou tel point de leur agenda géostratégique occulte, les vieux réseaux de la Françafrique, en n, réactivés pour que les ressortissants de telle ou telle diaspora s’apaisent. Clairement, il a été très bon, il a bien mérité sa place. Mais moi, pendant ce temps-là, sur le terrain, j’avais l’étincelle à éteindre. La famille et les amis à consoler. Les appels au calme à lancer. Les commerçants à rassurer, les chau eurs de bus en larmes, les bibliothécaires en plein syndrome de stress pré- ou post-traumatique, les policiers municipaux qui faisaient valoir leur droit de retrait, les principaux des collèges qui réclamaient des portiques électroniques et les directeurs d’école des sacs de sable, les chefs d’entreprise qui dormaient dans leur bureau avec un fusil de chasse de peur qu’on ne brûle ou qu’on ne vandalise leur outil de travail. Sans parler de ma base électorale — Vaubron est très résidentielle, c’est un peu le Neuilly du 93 —, qui parlait déjà de monter des milices citoyennes armées, et pourquoi pas, s’il n’y avait plus que ça à faire, de recruter des skinheads pour les entraîner. J’ai pris 30 kilos de graisse en trois semaines juste à cause du stress et j’en perdais autant en eau tellement je transpirais, j’en étais, quand le calme est revenu, à cinq chemises par jour. Mais on a tenu bon. On a été des bons maires.

« Vous savez, on juge les élus sur à peu près tout, on les accuse de tous les maux du monde et on en attend tout : emploi, logement, sécurité, loisirs. Mais il y a quelque chose dont on ne les crédite jamais, c’est là peut-être notre unique job, notre putain d’unique job : tenir à bout de bras les structures de la société et empêcher la guerre civile. On est tout ce qui reste, avec un chômage à vingt-cinq, trente ou cinquante pour cent, le tout dernier espoir, ceux grâce à qui la France c’est pas le Rwanda, c’est pas Sarajevo, c’est pas Beyrouth. C’est grâce à nous. C’est ça le job, c’est ça l’unique boulot des politiques — en n jusqu’à un certain niveau. Moi je suis de droite, je suis un libéral. Ça veut dire que je pense que c’est aux entreprises de faire qu’il y ait du boulot, que la société innove, que tout marche à peu près. Mais empêcher la guerre civile, ça, c’est la part irréductible de la politique. Quand ça merde vraiment c’est nous qui allons chez les gens, moi ou le maire d’à côté avec son collier de barbe et sa gueule de survivant du goulag. C’est pas le Samu, c’est pas les pompiers. Eux, ils gèrent l’urgence. Mais après, aussitôt après, c’est nous. En première ligne et au quotidien. On est la dernière porte qui reste — toujours ouverte, jamais fermée. C’est la magie de la politique, son unique lieu, le dernier lieu peut-être : ce tout petit espace qui sépare le possible et l’impossible, cet écart qui retient les hommes de se foutre sur la gueule comme des atomes qu’on aurait trop secoués. Appelez ça comme vous voulez, appelez ça la Cité si ça vous chante, la polis si vous êtes snob ou l’Ici-bas si vous êtes un peu mystique. Et pourtant je viens de l’autre bord. Je fais partie de ceux qui ont vraiment cru à la guerre civile. La guerre civile, à droite, c’était comme le culte de la Révolution pour la gauche : tout notre imaginaire. J’ai pas honte de le dire, et je suis bien l’un des seuls, à droite, à pas m’en cacher. J’ai vraiment été fasciste. Pas anticommuniste, non non, trop facile, ça. Sincèrement facho, sincèrement raciste. J’aurais pu écrire plus jeune des abominations sur la mort de Zyed et Bouna. Croyez-moi. Des abominations. Mais la politique m’a changé en bien. Pas la grosse politique, pas celle des appareils. Là non seulement j’ai été plutôt mauvais, mais en plus j’ai été con. Con comme un balladurien. J’ai bien mérité ma traversée du désert. Non, la politique qui m’a rendu meilleur c’est ici, dans le 93, c’est à Vaubron. Maire, c’est le plus beau métier du monde. Ça m’a changé. Ça m’a rendu, j’en ai pas honte, presque gentil.

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