Le Grand Paris
Chapitre 93
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
« Il y a deux fonctions électives où on a vraiment la sensation physique d’avoir du pouvoir : c’est maire et président. Entre les deux c’est vraiment l’endroit des professionnels de la politique. J’en suis aussi, bien sûr, je suis sénateur, faut pas déconner. Mais ce que je veux dire c’est que c’est des endroits de jouissance politique, strictement, au mieux on baise ses assistantes ou ses assistants, on baise l’opposition, on baise les marchés publics, mais c’est des jouissances politiques tout ça, pas des jouissances humaines. Là, je parle de la matière humaine, du plaisir qu’on peut avoir à la manipuler, celle qu’on peut écraser si on est pervers ou qu’on peut relever si on est quelqu’un de juste. Mais pour avoir fait les deux je dirais assez cyniquement que les deux comportements procèdent du même fond, du même orgueil, et procurent à peu près les mêmes sentiments. Il n’y a pas de chrétiens en politique, il n’y en a jamais eu. Mais cette jouissance humaine, cette perversité abyssale du bien et du mal, elle est réservée aux présidents et aux maires. Car ce sont les seuls élus dont le pouvoir s’exerce sur des territoires, plutôt que sur des institutions ou des circonscriptions abstraites — demandez aux Français le nom de leurs députés, il n’y en a pas un sur dix qui les connaît. Et comme ces territoires ne disparaîtront jamais, ces élus seront toujours là, comme des dieux de la terre.
« C’est pour ça que je veux le Grand Paris. C’est pas un conseil général, c’est pas un conseil régional. C’est un truc solide, un truc qui a une existence forte, ce que vous nous avez inventé là. En n, inventé, c’est le Paris administratif réajusté à la taille du Paris réel. Pas con du tout votre truc, pas con du tout. Oh, me suis-je dit en voyant la présentation du projet à la Cité de l’architecture devant le pauvre président de la région Île-de-France qui tirait un peu la tronche : oh, le beau ef que voilà ! C’est à peu près la seule chose qui restera du quinquennat, ça, c’est à peu près acquis : c’est un coup de maître pour un jeune conseiller. Pas étonnant qu’il vous ait viré : il ne veut pas partager la gloire. »
Nous venions de franchir la Seine par le pont de L’Île-Saint-Denis ; j’étais revenu vivant dans les Hauts-de-Seine. Le chau eur, sur mes indications, a pris les quais et nous étions maintenant bloqués par la circulation matinale. Mais il ne me déplaisait pas de rester encore en compagnie de Pornier.
« Je pensais justement à vous dernièrement, me demandant où vous en étiez et à quoi vous pourriez bien servir. Savez-vous que nous avons un ami commun, le délicat Lossac ? Il est revenu il y a quelques jours avec de grands projets. Mais avant toute chose, connaissez-vous son petit secret ? Je ne crois pas qu’il vous en ait parlé. Apparemment, à ce qu’on m’a dit, il se la jouait là-bas, en Algérie,vieux hippie pédéraste ou archéo-routard, moitié André Gide, moitié Le Corbusier. Vous con rmez ? Un drôle de type, n’est-ce pas ? Presque un guide spirituel, sans doute. L’adepte d’une vie simple, un vieil homosexuel ra né qui serait remonté aux sources de la vie et qui vivrait Adrar comme un nouveau Marrakech, un Orient authentique. Un comédien de génie, en réalité. L’individu frugal et solitaire que vous avez connu est un rôle de composition. C’est un vieux brigand, ce Lossac, et loin, très loin de l’ascète que vous avez dû voir — on lui a même prêté une aventure avec Le Luron, vous savez, l’humoriste qui imitait Giscard. Lossac — Pornier avait pris cette fois un accent corse —, Lossac, de son vrai nom Ange Locacelli. Je suis sûr que vous avez déjà entendu ce nom. C’est lui, le mystérieux fugitif, l’homme sans visage, le banquier occulte de toutes les droites, l’homme poursuivi par la justice française et sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour abus de biens sociaux, l’homme dont la grâce présidentielle a été l’une des dernières décisions du président Chirac en mai 2007 — cadeau d’adieu empoisonné au Prince. Un peu comme vous, d’ailleurs : ne croyez pas ce qu’on dit, vous n’avez pas été sacri é à son ls, votre disgrâce était plutôt un message qui lui était adressé, une manière de lui dire, en sacri ant son protégé, que son règne était ni. C’est ce qui l’a sans doute décidé à revenir. Vous connaissez forcément quelques-unes des a aires dans lesquelles son nom a été cité. Tous les élus du 92 lui doivent quelque chose, mais il a prudemment préféré partir avant d’être condamné par contumace. C’est lui, l’homme d’a aires invisible et l’actionnaire majoritaire de la plupart des sociétés immobilières de la Défense, le parrain occulte du 92, l’ancien grand maître du Grand Occident de France — du nom amusant dont s’est dotée la loge maçonnique altoséquanaise, loge qui a permis de recycler toute une génération partie comme moi un peu trop à droite, mais loge maçonnique authentique, puisque contrôlée pendant plus de vingt ans par un maçon, un vrai de vrai : l’infatigable Locacelli lui-même, l’homme dont on dit qu’il aurait construit plus d’un million de mètres carrés de bureaux — un arrondissement parisien de bureaux. C’est d’ailleurs plutôt cocasse, l’a aire qui l’a fait condamner devait être son dernier coup, une sorte d’opération de blanchiment dé nitive sous la forme d’une fondation d’art contemporain. Car c’est un grand collectionneur, un très grand collectionneur. Il a même des Oiron, vous voyez le niveau. Il a commencé sa collection de façon amusante, en rachetant les œuvres d’art que la Régie Renault avait commandées à des artistes, avant de s’en débarrasser au moment de la fermeture de son usine de Billancourt — des nouveaux réalistes, des œuvres industrielles, comme des R14 compressées par César ou des moteurs découpés en deux par Arman. Ça valait rien, à l’époque, c’était instockable, intransportable. En tout cas Locacelli, lui, avait la place d’entreposer tout ça, dans son château des Yvelines, un endroit charmant, vous verrez, tout au fond de la vallée de Chevreuse, dans une clairière de la forêt de Rambouillet — un château dont le conseil général a largement payé la réfection. C’est en tout cas l’a aire qui l’a fait condamner : à la fois pas grand-chose et en même temps un dossier explosif, tout le monde étant plus ou moins mouillé, comme pour Boulin, comme pour votre grand-père. »
Il avait lâché l’information comme ça. Je pense qu’il croyait sincèrement que j’étais au courant ; ou bien c’était un génie de la manipulation. L’accident d’escalade en Algérie de mon grand-père était resté jusque-là une donnée irréfutable de ma biographie : une tragédie dotée d’un certain prestige, une mort héroïque, moderne et un peu corbuséenne, de celles dont on disait d’un air viril en apprenant la nouvelle : « Le con, il s’est tué en montagne. »
Pornier ne savait rien, ou prétendait ne rien savoir ; il ne pouvait que me renvoyer à l’a aire du triangle de Gonesse, un scandale vieilli dont j’avais du mal à me représenter quoi que ce soit. J’avais en tout cas maintenant une excellente raison de revoir Lossac — de rencontrer Locacelli. Le piège, s’il y en avait un, avait fonctionné.
« Locacelli doit savoir tout cela, même si sa fortune remonte plutôt à la décennie suivante, à la Défense des années Mitterrand. Ne cherchez pas un coupable, vous valez mieux que ça, ne devenez pas comme cet héritier de je ne sais plus quel meurtrier bas-breton qui vient sans cesse à la télé pour réclamer la révision du procès de son grand-père. Votre grand-père est l’un des derniers morts de cette époque, pardonnez-moi, un peu bénie de l’urbanisme parisien. Voyez ça comme quelque chose de positif : on ne meurt plus pour cela en France depuis longtemps. Nous ne sommes plus un pays vraiment corrompu. Cela vaut mieux, à tous égards, et même les Hauts-de-Seine n’ont plus qu’un ou deux élus vraiment problématiques. Les choses s’arrangent. Le Grand Paris Express : objectif zéro mort. Paris appartient maintenant aux sociologues, aux spécialistes de la mobilité urbaine et aux start-upers, ce n’est plus une ville pour les auteurs de romans policiers. Mais revenons à Locacelli. Il a continué, bien sûr, à manœuvrer dans l’ombre. À ce qu’on m’a raconté, il aurait fait remonter beaucoup d’argent du pétrole dans la campagne, un projet assez complexe, visant à un peu desserrer les liens historiques entre la droite et la monarchie marocaine, en remettant l’Algérie et la Libye dans le circuit. En n, cela concerne mes amis de la droite altoséquanaise et je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Ce ne sont plus mes réseaux depuis longtemps. J’ai d’autres amis, mais je vous en reparlerai en temps venu. Revenons à nos a aires, et encore désolé pour votre grand-père. »
J’étais un peu sonné, mais je n’avais manifesté aucune colère comme je n’avais presque posé aucune question. Je voulais, étrangement, donner à Pornier le spectacle d’un homme d’État — d’un homme qui sait que ce genre de choses arrive quand la raison d’État l’exige. J’aimais aussi l’idée, je crois, de pouvoir me rattacher à un destin sacri ciel et j’étais encore trop ambitieux pour ne pas voir tout l’intérêt de ma situation.
Nous étions en n arrivés au pied de ma tour.
« C’est évidemment une tour gérée par Locacelli. C’est l’un de ses échecs, d’ailleurs, il n’a pas réussi à faire de la Défense un vrai quartier d’habitation. Vous êtes le précurseur d’une avant-garde citadine défaite. Je vous laisse, changez-vous, reposez-vous, et revenez vers moi quand vous voulez. Nous allons travailler ensemble. Mais rien ne presse, rien ne presse. Le Grand Paris n’est pas encore sur ses rails. Pro tez un peu de l’avoir inventé, Locacelli vous trouvera un travail amusant et très, très bien rémunéré. Et quand vous voudrez refaire de la politique, vous reviendrez naturellement vers moi. Pas trop vite, vous venez de passer de la lumière à l’ombre, vous ne valez plus rien. Mais vous allez voir que dans un an ou deux, quand les élus commenceront à s’inquiéter vraiment du Grand Paris, vous reprendrez mécaniquement de la valeur. Lenoir ne durera pas : je le connais, il est trop prudent. Vous, vous êtes un passionné, j’aime ça chez vous, un vrai aventurier. Ne venez-vous pas de faire la plus rocambolesque des balades autour de Paris ? Quand vous serez revenu en grâce et qu’on commencera en haut lieu à s’inquiéter de vous, on vous trouvera, comme par enchantement, à mes côtés. Et vous tiendrez alors, je vous le jure, votre vengeance. »
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J’allais obéir à Pornier et passer les deux années suivantes à pro ter du Grand Paris. Locacelli/Lossac m’avait reçu dès le lendemain dans son domaine des Yvelines.
C’était un petit château qui ressemblait, avec ses tours rondes, son pigeonnier et sa chapelle, à un village complet et rassurant, comme il en gurait dans les fonds des tableaux primitifs. Il aurait été presque impossible, si l’on était arrivé ici après un voyage dans le temps, de déterminer l’époque — l’époque et même la région : avec son toit en tuiles et ses pierres claires, le château aurait pu être aussi bien dans le Morvan ou en Alsace que dans cette enclave intemporelle du Hurepoix ; on aurait même pu être dans l’Allemagne de Dürer ou dans le Haut-Adige, n’importe où en Europe à la n de l’ère médiévale. Le brouillage spatio-temporel s’atténuait cependant à mesure que je m’approchais : les sculptures exposées dans le parc venaient incontestablement de l’ère industrielle.
Locacelli m’a accueilli au milieu d’elles :
« Je les déteste toutes. Elles m’ont coûté trop cher. Je connais peu de collectionneurs aussi mal avisés que moi. De l’argent plus immobilisé que si c’était des biens immobiliers. Je suis en train de négocier avec le sc — j’en ai ni avec la justice des hommes mais on n’en nit jamais avec la justice scale — pour payer en nature. Mais ma tour de voitures en béton armé a l’air de les importuner plutôt et j’en suis réduit, passivement, à attendre une rétrospective Niki de Saint Phalle ou César au Grand Palais pour être tout à fait en règle. Les nouveaux réalistes me retiennent en otage. Je suis un collectionneur à peu près ruiné. »
Locacelli avait très peu changé depuis trois ans, il avait simplement transporté son visage d’aventurier du désert sur les pelouses moelleuses du Vieux Continent, baissé son chèche autour de son cou et échangé sa saharienne contre une veste de lin claire : le vieux beau dans toute sa splendeur, le baby-boomer dans tout l’éclat de sa soixantaine radieuse. Il a semblé d’ailleurs remarquer l’impression qu’il me faisait.
« Je me plains du sc alors que j’ai tout, je suis un incorrigible enfant gâté, un ignoble baby-boomer, presque l’ennemi de classe de votre génération. C’est vrai que j’ai tout eu et presque sans e ort. J’ai même été révolutionnaire, à Nanterre, avec les pauvres Machelin et Cordier, et nous sommes à peu près sûrs, Pornier et moi, que nous nous sommes battus l’un contre l’autre, mais sans réussir à nous accorder ni sur les lieux ni sur les coups reçus. Mais, après avoir fait un peu d’archi, j’ai bifurqué assez vite vers les a aires et quand, après 83, après le tournant de la rigueur, il s’est avéré que la gauche ne changerait plus le monde et que tous mes condisciples ont retourné leur veste, j’étais déjà dans la partie depuis presque dix ans. Je suis le chaînon manquant entre la génération Giscard et la génération Mitterrand. J’ai été le premier à comprendre que l’argent ne devait plus être traité comme une valeur bourgeoise, quelque chose qu’on accumulait à droite et qu’on détestait à gauche, mais que c’était simplement un feu de brousse, quelque chose de volatil, qui avait le pouvoir de changer la société plus vite et mieux que n’importe quelle révolution. Et j’ai même eu la chance, disons-le comme ça, de me voir o rir une seconde vie. Vous m’avez vu là-bas : j’étais pas mal, non, et presque heureux. Je dois vous avouer cependant que quand j’avais trop chaud, je prenais quelques jours de vacances aux Antilles. J’ai bien vécu, je ne me suis pas trop ennuyé. J’ai construit une ville ! J’étais un peu usé, comme promoteur, j’ai fait des erreurs. Ça m’a fait le plus grand bien de jouer ainsi à l’urbaniste. Vous vous souvenez de cette phrase liminaire avec laquelle je vous ai accueilli : “Nous autres, urbanistes, nous parlons aux dieux plutôt qu’aux hommes” ? Et la scène nale, la destruction du mausolée ? Grandiose, non ? »
Je ne pouvais que lui donner raison : je faisais incontestablement partie de ceux qu’il avait abusés et qui n’avaient vu en lui qu’un colon anachronique, qu’un expatrié un peu loser, qu’un résidu saharien de la génération Katmandou-Woodstock.
« Et je n’ai pas été trahi, moi, par mon propre ls », a-t-il conclu.
J’ai compris l’allusion à une des a aires politico- nancières un peu oubliées de la décennie passée, la fuite rocambolesque d’un des barons des Hauts-de-Seine rattrapé par la justice après que son ls eut dévoilé son lieu d’exil dans l’émission d’Ardisson.
J’ai repensé à mon grand-père. Je n’étais pas venu pour la justice familiale, j’étais venu, Pornier avait raison, pour me venger du Prince, ou plus modestement pour tenter de revenir en grâce, pour retrouver un chemin vers lui à travers le maquis des vieux réseaux du 92. L’histoire de la droite française s’était jouée là, dans les jeux d’ombre qui avaient œuvré, pendant presque un demi-siècle, pour que se réalise la prophétie occulte, la fonction providentielle du jeune département : l’élection du Prince.
Comme s’il avait suivi les étapes de ma ré exion, Locacelli s’est chargé de conclure :
« Le Prince aura tenu, en 2007, toutes les cartes du grand jeu départemental. Tout avait été préparé depuis plus de vingt ans, depuis quarante ans même, depuis la création des départements de la petite couronne, la cession provisoire de ceux de l’est à Moscou, avec leurs rues Lénine et leurs rues Gagarine. Tout le monde a oublié ça, la troisième voie, la synthèse gaulliste, le non-alignement, mais je m’en souviens très bien, moi, de la tournée de Gagarine en France, en 63, en pleine guerre froide et seulement un an après la crise des fusées. Il s’est posé au Bourget, comme Lindberg, mais il a fait, lui, le tour dans l’autre sens, le tour des mairies de la ceinture rouge. Tout l’Est parisien, avec ses bâtiments gris et ses drapeaux rouges, s’est alors pris pour Berlin-Est. Si l’on ressort les cartes électorales, à peu près jusqu’à la victoire de Mitterrand, Paris est en état de siège, il reste deux petites brèches, vers Vincennes et Versailles, mais on est, à l’apogée du communisme francilien, à deux ou trois communes de l’encerclement total. »
J’avais connu cette époque inquiétante. Ma boucle natale était encore, dans mon enfance, une ville communiste. Les échancrures industrielles d’un grand port uvial abîmaient son sommet et des friches industrielles descendaient jusqu’à Colombes. Un monolithe noir et solitaire, le seul qui ait échappé au faisceau de la Défense, venait rappeler, là-bas, comme on avait imité à Moscou les gratte-ciel new-yorkais, l’existence d’un projet politique concurrent : c’était la mairie de Gennevilliers, ville ouvrière qui votait communiste. La ceinture rouge venait presque mourir au pied de la maison familiale, dans le glacis pavillonnaire de Colombes, et bien que nous ayons été
nalement épargnés, la menace avait tenu jusqu’en 1989.
« Mais tout ça, avait repris Locacelli, c’était du blu . Personne n’était inquiet, à droite, absolument personne, ou alors juste ce qu’il fallait pour ne pas désespérer France-Soir. Car le vieux Delouvrier, au moment de faire éclater le département de la Seine en quatre entités, avait pensé à fabriquer, avec la Défense, une citadelle imprenable, une vraie citadelle, d’ailleurs, dans le méandre aval, surveillant tout Paris et commandant toutes les hauteurs occidentales et la vallée de la Seine, là même où le mont Valérien avait assuré jadis la victoire des Versaillais sur les communards. Voilà, en résumé, toute la pensée ésotérique de la maçonnerie altoséquanaise, dont j’ai eu l’honneur de présider aux destinées. Mais il y a aujourd’hui un transfert stratégique vers le nord, vers la Plaine Saint-Denis. Bien sûr il faut faire un peu de pédagogie avant de déplacer là les sièges sociaux, promettre des vigiles, voire des taxis de nuit, et dépolluer un peu les sols — mais l’opération reste
nancièrement très rentable. J’y suis d’ailleurs associé via des
montages complexes. Mais je regrette quand même la belle ouverture, un peu venteuse, presque océanique, du quartier de la Défense. La plaine de France, en comparaison, a quelque chose d’un peu froid, de presque germanique : c’est le pays des Francs. En n, des Sarrasins maintenant — mais vous savez comme moi à quel point les nuits sont froides dans le désert. En tout cas, là-bas, on ne fait pas de l’urbanisme, pas encore, on établit des colonies sécurisées. C’est un peu ce que fait notre cher Pornier à Vaubron depuis trente ans. Il tient un avant-poste. En n, il tenait : il se dit qu’il se serait converti à l’islam. Lui, l’ancien frère du Grand Occident, mon ancien numéro deux. C’est amusant, n’est-ce pas ? Voilà un réseau qui compte, et qui avance masqué : une nouvelle confrérie à droite, au fond, exactement comme la franc-maçonnerie a longtemps été un instrument au service de la gauche. Savez-vous que Tartu e a été monté pour la première fois à Vaubron, dans l’ancien château ? »
Locacelli m’a alors expliqué ce qu’il attendait de moi. Je n’étais pas une prise de guerre, il ne faisait pas de politique, il refusait d’en faire. Je serais plutôt la caution intellectuelle de son grand dessein de contre-colonisation de la banlieue rouge, celui qui apporterait à ses projets un supplément d’âme, un peu de pensée urbanistique.
Paris était entouré d’une sorte de champ pétrolifère largement inexploité. Il y avait là une population jeune, cosmopolite, arriviste — il avait beaucoup écouté, en Algérie, les mixtapes que lui fournissait le ls aîné du Prince, son lleul, qui o ciait étrangement comme producteur de hip-hop, et il aimait l’énergie qui s’en dégageait. Plus encore, il aimait analyser leurs paroles : les banlieusards ne rêvaient plus depuis longtemps d’une révolution quelconque, mais seulement d’ascension sociale. Mieux, il y avait derrière toute la mythologie de la drogue, de la prison et des armes un réel conservatisme social, qui tranchait avec le libéralisme de mœurs de sa génération — la chanson Laisse pas traîner ton ls de NTM représentait à cet égard un tournant. La presse parisienne avait d’ailleurs manifesté, contre cette chanson, une intéressante réprobation, y voyant un retour, au mieux, à la loi des grands frères, au pire, au patriarcat. Il appartenait cependant au promoteur immobilier de reconnaître là un authentique désir d’ordre et de saluer la naissance d’une nouvelle classe moyenne.
Le Prince ne s’y était pas trompé : les trois derniers sous-préfets qu’il avait nommés en Seine-Saint-Denis étaient des personnalités dont il avait été très proche, à Beauvau, des dèles de la grande époque, des sécuritaires, comme celui qui serait son candidat aux prochaines législatives dans la treizième circonscription du 93 — tout un symbole —, qui était issu du syndicalisme policier et qui tenterait, aux municipales, de reprendre Aulnay à la gauche. L’ordre régnerait bientôt dans le 93, et contre toutes les mythologies de l’émeute, il s’agissait là d’un authentique désir populaire. L’accession à la propriété était la prochaine étape.
Il ne restait plus qu’à adapter l’o re à la demande et à identi er le type de programme qui correspondrait le mieux aux modes de vie et aux idéaux de cette nouvelle clientèle.
Cependant, où loger cette nouvelle classe moyenne, née métropolitaine, manifestant un authentique désir de ville et une très grande sensibilité urbanistique ? Le Grand Paris Express avait précisément apporté la résolution de cette énigme. Il allait ouvrir des nouveaux lieux à la spéculation, des lieux jusque-là enclavés, des lieux relativement proches de Paris mais restés inexploitables. Les robots tunneliers du Grand Paris Express, indi érents à tous les obstacles naturels et arti ciels, les atteindraient tous, comme les trépans directionnels d’un forage pétrolier, et les feraient fonctionner en réseau comme une seule ville nouvelle, une ville dans la ville, un accélérateur de ville.
Locacelli avait déjà identi é les lieux où construire les premiers tronçons de sa ville en anneau.
Tout devrait être fait, dans ces nouveaux quartiers — terme évidemment préférable à celui de cité et qui en appelait à l’apparition prochaine d’une ville unique qui les intégrerait tous —, pour qu’on se sente habiter en ville plutôt qu’en banlieue. Locacelli voulait imposer partout la vie confortable des centres-villes — centres-villes que la bourgeoisie elle-même, revenue de ses idéaux pavillonnaires, avait réinvestis.
Locacelli tenait le Paris historique pour une réussite urbanistique totale, et il concevait le Grand Paris comme le déploiement de l’ammonite fossile des arrondissements centraux. Son projet était ambigu, dans la mesure où les lieux qu’il avait en tête, lieux d’une réconciliation possible, n’étaient que des centres-villes de substitution, et, d’une certaine manière, des ghettos d’un type nouveau. Il faudrait par ailleurs user de beaucoup de diplomatie pour le vendre aux villes de la ceinture rouge, encore assez souvent communistes.
C’est là que l’exil saharien de Locacelli avait joué son rôle. Il avait été initié par des Touaregs à des pratiques authentiquement écologiques ; il avait découvert, moitié par curiosité, moitié par désœuvrement, les problématiques de l’économie circulaire et de la ville de l’après-Kyoto et il y avait vu l’avenir de la promotion immobilière. Ses villes citadelles, ses ghettos pour la nouvelle classe moyenne pouvaient parfaitement être décrits comme des éco-quartiers : des zones autonomes, autarciques, exemplaires. Et si l’on construisait là des tours plutôt que des maisons, ce serait selon des préceptes inspirés de l’architecture méditerranéenne — de l’architecture méditerranéenne authentique, non pas de celle, monstrueuse, de la charte d’Athènes —, qui avait depuis longtemps démontré les e ets béné ques de l’habitat groupé sur la thermodynamique du bâti, le contrôle des ressources et le respect du sol.
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Je suis ainsi devenu le directeur de la stratégie du groupe Locacelli, terme prestigieux qui correspondait plus ou moins à un métier de conférencier : j’assistais à des réunions d’élus, d’investisseurs, de banquiers et d’urbanistes, je m’exprimais dans des chambres de commerce, devant des représentants de Réseau ferré de France ou d’Aéroports de Paris, j’allais à Londres, à Shanghai ou à Doha pour parler du Grand Paris et pour lever des fonds, réunions dont j’étais le produit d’appel et qui me voyaient prendre soudain la parole pour livrer un récit enthousiaste de mes deux années princières.
Tout avait été préparé, minuté et répété avec l’aide d’une jeune communicante dépêchée par Havas, qui m’avait appris à mettre mes atouts en avant — essentiellement à revendiquer, de façon implicite mais soutenue, la paternité du Grand Paris : j’avais imaginé la chose, j’avais écrit les deux discours historiques qui avaient marqué sa création. Elle m’avait promis que dans cinq ans je serais plus connu que Delouvrier, et que dans dix ans mon niveau de notoriété égalerait celui d’Haussmann. C’est en travaillant sur ma garde-robe, qui devait être un peu froissée, mais d’une coupe irréprochable — qui devait sentir la poussière du terrain et la proximité du pouvoir —, que nous avons commencé à irter.
Elle allait être, au moins au début, une source d’inspiration permanente et comme une révolution intime. J’aurais plusieurs fois l’impression qu’elle lisait dans mes pensées et que tant que j’étais avec elle je n’avais besoin d’aucune protection, ni de celle du Prince ni de celle de l’alcool. Jamais je n’avais eu autant con ance en moi qu’avec elle : elle m’aidait à prendre conscience de mes forces, à les structurer et à les transformer en outils performants.
Nous nous sommes très vite installés ensemble, dans mon appartement panoramique ; nous étions socialement prédestinés : Céline était passée, deux ans après moi, par la prépa HEC de Rueil, et nous avions ainsi, sans nous être jamais vus, des anecdotes communes sur nos anciens professeurs — il avait été cependant impossible de nous mettre d’accord sur l’ordre religieux auquel rattacher notre professeur de philosophie.
La première fois qu’elle était venue chez moi, elle avait dit, en avançant vers le balcon, que le parc de mon château était très beau, que j’avais bien fait de détourner la Seine pour la faire passer sous mes fenêtres comme de planter un bois entre ici et le hameau de la Reine, là-bas, dont elle appréciait tout particulièrement la jolie folie métallique — qui s’était soudain illuminée.
Comme j’avais ri, elle s’était retournée et m’avait dit qu’elle allait me guérir de mon humilité, qu’elle allait m’apprendre à régner sur Paris. Elle avait alors commencé à se déshabiller, faisant glisser sa robe noire sur ses chaussures hautes, mais elle avait gardé son collant, qu’elle portait sans culotte. Elle s’était avancée jusqu’à la baie vitrée, contre laquelle elle était venue rafraîchir ses seins, et s’était laissé prendre ainsi, cambrée et frissonnante, au-dessus de la ville lumineuse.
Elle m’avait donné rendez-vous, un peu plus tôt, au planétarium du Palais de la découverte, initiative charmante de nature à me rendre immédiatement amoureux d’elle — mais je crois qu’elle le savait, qu’elle l’avait peut-être lu dans le guide Où s’embrasser à Paris, ou simplement vu dans un épisode de Friends. Après un premier lm qui montrait comment serait le ciel parisien dans quatorze mille ans — lm de nature à nous faire éprouver le frisson de la mort, frisson propice à la naissance de l’amour —, le planétarium avait di usé un documentaire sur le fond di us cosmologique, à partir des images du satellite Wilkinson qu’on voyait tourner au-dessus de nous en spirale tout autour de la voûte du planétarium en dessinant l’Univers tel qu’il était quelques milliers d’années après le big bang. Le renversement de la perspective était inédit et spectaculaire : nous n’étions plus dans l’espace in ni et froid de Pascal, nous n’étions même plus sur la ligne de crête d’un Univers en expansion, nous étions à l’intérieur du big bang, qui grossissait autour de nous sans que nous puissions jamais lui échapper. J’avais ressenti un sentiment de claustrophobie désagréable. L’image qui s’était formée, bleu, vert et rouge, et qui s’était refermée sur nous, m’avait alors évoqué une chambre où j’avais dormi autrefois, la chambre entièrement mansardée et recouverte du sol au plafond d’un vieux papier peint à motifs
oraux, une chambre où il faisait trop chaud et où j’avais fait toute
la nuit des cauchemars apocalyptiques. J’ai mis quelques secondes à me souvenir de la localisation de cette pièce, mais c’est Céline, hélas, qui me l’avait dit, me chuchotant à l’oreille tout en glissant sa main dans mon pantalon que cela lui rappelait le papier peint de la chambre où elle avait perdu sa virginité à Rueil — c’était la chambre d’un de mes meilleurs amis de prépa. J’ai joui dans sa main avec une rage que je ne me connaissais pas et je suis devenu soudain d’une jalousie maladive.
Céline avait fait, plus jeune, un peu de mannequinat quand elle était à Sciences Po. J’avais voulu voir toutes les photos et connaître toutes les anecdotes à connotation sexuelle de ces années de débauche. La certitude que j’avais alors ni par acquérir, qu’elle me plaisait mieux maintenant que sous son incarnation passée, m’avait
nalement apaisé et était parvenue à lever la malédiction de la
chambre eurie — la malédiction de ne pas l’avoir vue nue à dix-huit ans et d’avoir connu celui qui avait eu cette chance.
Elle avait par ailleurs très peu croisé Carla Bruni. Mais je ne pouvais m’empêcher, à chaque fois que je la voyais nue, transparente de beauté, de revoir le grand poster du top italien que j’avais accroché dans ma chambre, quinze ans plus tôt, un grand nu en noir et blanc sur lequel elle gardait son sexe caché entre ses mains mais où tout le reste était visible, ses hanches, sa taille et sa poitrine dont j’étais er alors de connaître, comme si j’avais possédé son numéro privé, les mensurations exactes, mensurations qui la désignaient objectivement comme l’une des dix plus belles femmes du monde, avec le charme supplémentaire, comme il y avait le grain de beauté de Cindy Crawford ou l’accent allemand de Claudia Schi er, d’une poitrine légèrement inférieure aux standards, mais en cela peut-être plus facilement libérable : 86-61-89. J’avais suivi, avec un peu de fétichisme, les aventures de mon poster, dont l’un des originaux avait presque atteint les 100 000 dollars peu après son mariage avec le Prince, pour retrouver assez vite, un an plus tard, une cote normale, et un peu cruelle, mais qui m’aurait cette fois permis de me l’o rir.
Céline était presque aussi belle que le super-top l’avait été et elle était plus jeune de quinze ans. Je menais avec elle la vie rêvée du Prince, quand il aurait perdu, comme cela devenait de plus en plus probable, la présidentielle de 2012 : celle de conférencier premium, qui avait permis, disait-on, aux Clinton d’amasser une fortune de presque 100 millions de dollars. J’étais en tout cas invité, grâce aux réseaux de Locacelli et aux conseils de Céline, dans tous les grands rendez-vous de la planète, des forums de Davos et Yalta au World Urban Forum de Rio, en passant par le dîner Unitaid donné par le président américain à Saint-Denis, dans une ancienne usine électrique presque aussi impressionnante que celle de la Tate Modern et que Luc Besson venait de reconvertir en Cité du cinéma.
C’est là que j’ai revu Nivelle, presque un an après ma démission. Elle avait quitté le cabinet pour devenir l’un des cadres dirigeants d’EuropaCorp, la société de production de Luc Besson. J’aimais assez ce réalisateur, pour la simplicité et la robustesse de son imaginaire : il avait toujours voulu faire des entrées et n’avait jamais eu peur de la caricature. Il avait compris bien avant le Prince, dès Nikita ou Léon, que la violence était a aire de mise en scène et qu’elle pouvait rapporter beaucoup. Il était aussi l’un des découvreurs du Grand Paris, dont la variété architecturale et ethnique o rait un lieu de tournage idéal. J’avais lu une interview dans laquelle il déclarait que la banlieue était un trésor. Il avait visé juste en manquant délibérément le centre — le cinéma honni de Saint-Germain-des-Prés : son public était là, comme était là la France qui pouvait encore rayonner sur le monde, une fois les vieux charmes de Paris, de plus en plus réservés aux élites vieillissantes du monde occidental, dé nitivement épuisés. Il était justement question, à ma table, du fait que Woody Allen vienne bientôt tourner son prochain
lm pour universitaires décadents entre la montagne Sainte-
Geneviève et Montmartre ; Besson venait, lui, de faire monter John Travolta sur le plateau de Clichy-sous-Bois pour le tournage d’un
lm d’action.
On pouvait reprocher beaucoup de choses à Besson, la cohérence de son projet esthétique et industriel forçait l’admiration. Il avait fait un cinéma pour les banlieues du monde et venait de s’installer au cœur de l’une des plus célèbres, dans le 9-3 de tous les fantasmes.
Nivelle avait dû faciliter son arrivée, risquée et providentielle, dans cette ancienne usine de Saint-Denis. Peut-être même en avait-elle été à l’origine, comme elle avait été à l’origine, à travers moi, du Grand Paris.
Elle était assise avec le président Clinton et le Premier ministre, à la table d’honneur, et elle était beaucoup moins belle que dans mon souvenir. Je m’apprêtais à aller la saluer et à lui présenter Céline, in niment plus belle, quand elle a disparu avec un diplomate américain et un jeune homme, visiblement arabe. Ils m’étaient tous deux familiers : le premier, j’ai mis quelque temps à l’identi er, était l’ambassadeur de Washington à Paris ; le second m’évoquait lui quelque chose d’indistinct, mais de l’ordre du mauvais souvenir.
Céline a vu ma déception et j’ai dû lui avouer ma passion platonique pour mon ancienne supérieure ; nous nous sommes disputés pour la première fois dans le taxi du retour.
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Même si celles-ci avaient constitué la base du travail que nous avions e ectué ensemble, l’origine de mon storytelling, Céline n’aimait pas m’entendre parler de mes années de cabinet. C’était moins à cause de Nivelle que pour des raisons professionnelles : elle avait tenté d’intégrer la branche politique d’Havas, la plus prestigieuse, mais elle y avait jusqu’à présent échoué.
J’étais, pour le moment, l’une des meilleures a aires de l’agence. Le plan presse était prêt, j’avais commencé à ré échir à un livre manifeste, entre mémoire, traité d’architecture et livre politique. J’aurais, à sa parution, des portraits dans tous les journaux, je serais invité à débattre un peu partout et je deviendrais le premier urbaniste de France à accéder à la lumière, un peu à la manière dont Starck avait imposé jadis la profession de designer à ses compatriotes éblouis.
Nous voyagions beaucoup et je répétais mécaniquement les mêmes choses sans intérêt sur le Grand Paris, ville palimpseste, organique et fractale, et ma conclusion était toujours la même : le nouvel urbanisme, lié aux nouvelles mobilités urbaines, était porteur d’une révolution égale à celle de la perspective. La composition classique — la Cité idéale d’Urbino s’a chait derrière moi — avait laissé place à un monde dont le centre était nulle part et la circonférence partout — une circonférence qui prenait dans mes schémas la forme des lignes entremêlées du Grand Paris Express. Je projetais alors la vue panoramique de ma tour dans laquelle je zoomais et dézoomais sur mon iPad de façon volontairement chaotique : le centre était à quelques minutes de marche de n’importe quel lieu de la métropole, la métropole était aussi rapide et disponible que cette image pincée entre mes doigts.
J’étais devenu, entre les mains expertes de Céline, un urbaniste visionnaire. Elle m’avait fait regarder Le Rebelle, le lm de King Vidor, et m’avait acheté des lunettes, aux verres neutres, d’aspect corbuséen. Elle m’avait aussi fait transformer mon appartement en musée du design danois — nous chinions le dimanche aux puces de Saint-Ouen.
Elle était devenue plus exigeante depuis qu’elle s’occupait de moi bénévolement.
J’avais aimé, les premiers mois, qu’elle se soucie à ce point de mon équilibre, qu’elle soit prévenante avec toutes les choses de ma vie, mais cela avait peu à peu commencé à m’agacer. Il lui arrivait de me questionner jusque tard dans la nuit sur mes préférences intimes, mes goûts secrets et mon opinion à son sujet. Son inquiétude et son perfectionnisme, au début charmants, me la rendaient vaguement hostile. Elle me jugeait inconséquent, fantasque, in uençable ; elle aimait beaucoup les adjectifs psychologiques.
Je lui ai dit un soir, alors qu’elle faisait la liste des invités de notre possible mariage, que je la trouvais un peu provinciale. Elle venait de Compiègne et elle avait très mal pris ma remarque. J’avais bêtement brisé quelque chose en elle.
Compiègne était à moins de 100 kilomètres de Paris, au nord, mais de l’autre côté de la frontière, en Picardie plutôt qu’en Île-de-France. Ville impériale, comme Fontainebleau, Compiègne possédait un cachet indéniable et une bourgeoisie encore assez ère pour prétendre, face au trop picard Beauvais, incarner l’âme véritable, et déjà un peu parisienne, de l’Oise — département que Céline laissait généreusement ses interlocuteurs confondre avec le francilien Val-d’Oise. Mais les snobismes de sous-préfecture que Céline avait contractés à l’adolescence, comme un apprentissage su sant du monde — connaître les bonnes boulangeries, les meilleurs restaurants, pouvoir nommer les bons médecins, se tenir au courant du classement des lycées et savoir quel château des environs on pouvait louer pour son mariage —, toutes ces compétences, qui formaient autour d’elle un monde stable et qui avaient fait, pour elle, de Compiègne la mesure rassurante de toutes les villes, tout cela jouait cruellement contre elle.
En réalité, Compiègne avait été démembrée par l’attraction de Paris longtemps avant sa naissance et avait dû laisser Céline lui échapper dès qu’elle avait eu son bac. Mais ce mirage de ville, capturé par Paris, échouait désormais à y faire entrer, comme autrefois, le meilleur de sa progéniture. Céline évoquait ainsi un mystérieux plafond de verre, une force de répulsion invisible, un champ de force bourdieusien qui la tenait à l’écart de la ville authentique, des vrais lieux de pouvoir, du déchaînement des forces de la ville.
Céline allait bientôt avoir trente ans et elle tenait parfois des propos un peu paranoïaques ; seuls les ls de, les juifs et les homosexuels — elle avait vu Richard Descoings, le directeur de Sciences Po, son école, danser un jour à moitié nu pendant une fête étudiante et embrasser l’un de ses meilleurs amis — parvenaient à franchir la barrière invisible, disait-elle en riant. Céline avait voté pour le Prince et je reconnaissais là quelque chose qui pouvait ressembler à la rhétorique machelinienne, à quelque chose de très archaïque, d’un peu dangereux aussi, en tout cas de risqué, d’aventureux, quelque chose que nous avions manipulé pendant la campagne, une rhétorique venue de la droite dure, mais atténuée par l’authenticité de notre libéralisme et par notre penchant, sincère, pour les sociétés ouvertes.
Je lui reprochais d’avoir un peu trop hypostasié Paris et ses réseaux hostiles. Céline voulait être parisienne. Elle avait fait Sciences Po, la plus parisienne des écoles. Elle avait travaillé dans la mode, la plus parisienne des activités. Elle voulait être parisienne comme les héroïnes de Sex and the City étaient new-yorkaises : jusqu’à la caricature. Et naturellement, elle y échouait ; elle manquait de naturel, elle se crispait, elle nissait même, dans les instants les plus décisifs de sa vie professionnelle, par laisser paraître un accent presque chti. Elle aurait été plus heureuse, au fond, dans une grande ville de province, voire à l’étranger, où elle aurait pu jouer incognito la Parisienne archétypale, belle, cultivée et intelligente. Elle manquait certainement d’un peu d’humour et de distance.
Je me demande avec le recul si ce n’était pas toute la bourgeoisie française, jadis si sûre d’elle-même, qui était entrée discrètement en crise et dans un processus d’insécurité culturelle irréversible qui allait progressivement — elle d’habitude si bien élevée et si polie — la rendre un peu méchante.
À jamais vexée par cette remarque, faussement anodine, sur son provincialisme, elle avait mis quelques jours à réagir. Cela avait d’abord pris la forme de remarques sur mes goûts musicaux et vestimentaires — à vrai dire plutôt inexistants —, sur mon incapacité, alors que je ne voyais plus personne du cabinet et que les dernières personnes que je fréquentais, de loin en loin, étaient d’anciens camarades de Cergy, à maintenir un réseau e cace. Elle avait nalement trouvé l’angle et avait lâché, après quelques jours, le mot qui contenait toute sa vengeance : banlieusard. J’avais le mode de vie d’un banlieusard. Cet appartement, mon scooter, mon réseau, très loin d’être à la hauteur de ce qu’il aurait pu être : je me complaisais dans un mode de vie médiocre.
Cela avait été une véritable illumination : j’ai accueilli la chose comme une évidence. J’avais perçu, bien sûr, le caractère volontairement insultant du mot, mais le terme, soudain, m’apprenait plus de choses sur moi, sur ma nature profonde, que toutes les pénibles discussions psychologiques que nous avions eues jusque-là. Mieux, il était comme une sorte d’élection : j’incarnais, aux yeux de Céline, le prototype du métropolitain, l’habitant idéal du Grand Paris de demain.
Nous nous disputions en réalité de plus en plus souvent. Je me souviens de fastidieux débats intimes sur la question du voile ou du CV anonyme, sans photographie ni mention du nom ou de l’adresse. Ils pouvaient ainsi être considérés comme une alternative possible aux quotas ethniques, et ce thème avait été abordé par le Prince, à un moment de la campagne, mais rapidement abandonné, sans que l’on sache s’il l’avait fait pour rassurer la gauche, plutôt intransigeante sur la question de l’universalisme républicain, ou parce que la droite trouvait la mesure absurde et économiquement dangereuse. Céline était violemment contre les deux procédures, comme elle avait pris position, à Sciences Po, contre l’ouverture de l’école à des lycéens de ZEP spécialement dispensés de concours — pour des raisons, précisément, d’universalisme républicain et de contre-productivité économique. J’avais alors ni par comprendre que ses ennemis principaux n’étaient plus depuis longtemps, s’ils l’avaient jamais été, « les ls de, les juifs et les homosexuels » — ces bourgeois parisiens qui la ramenaient sans cesse à son statut de bourgeoise de province —, mais la jungle confuse de l’immigration, l’océan de la recolonisation de la France par ses anciens indigènes, les légions dormantes du futur jihad.
Elle avait suivi, je crois, deux ou trois cours d’ethnologie, sans doute la vulgarisation des travaux algériens de Bourdieu, et elle prétendait connaître les sociétés maghrébines, des mariages entre cousins à l’enfermement rituel des femmes, des codes d’honneur implacables aux obsessions médiévales pour les hymens intacts, voire pour les clitoris excisés. Elle avait également lu le Coran, du moins ses pages qui prêtaient le plus à polémique, elle l’avait lu aussi littéralement que pouvait le lire quelqu’un de malveillant et d’instruit en tout, sauf en matière religieuse — aussi littéralement en tout cas que pouvait le lire un fondamentaliste. Elle l’avait lu et elle y avait trouvé des choses e rayantes sur les femmes et sur les in dèles. Elle avait même entrepris un soir de m’expliquer le concept de « dhimmitude » — ni plus ni moins la réduction des chrétiens en esclavage, esclavage qui prendrait évidemment pour la femme la forme d’un esclavage sexuel.
À l’écouter, sans trop pouvoir la contredire, j’en arrivais parfois à me demander par quel miracle un tel catalogue d’horreurs avait pu servir de fondement à une religion. Ma connaissance de l’islam se limitait à peu de chose près à ma visite de la Mosquée de Paris avec ma classe de cinquième, où Dalil Boubakeur, déjà lui, plus de vingt ans avant que le Prince ne lui o re la présidence du CFCM, nous avait enseigné, dans une bibliothèque aux livres dorés, quelques éléments de la vie du Prophète et de l’histoire des grandes dynasties — il n’y avait évidemment pas grand-chose à redire, sinon que le décor était plutôt chargé.
Céline était évidemment contre le voile, moins en raison d’un fervent laïcisme que parce qu’elle en avait déconstruit les signi cations dernières. Elle avait lu, et annoté, le livre de Samira Bellil, Dans l’enfer des tournantes, comme elle avait lu Brûlée vive, de Souad. Elle en avait tiré une vision à peu près complète des banlieues françaises, une théorie en accord avec la réalité — même si cette réalité avait tendance à se confondre exclusivement avec des faits divers, médiatiques et archétypaux, dont d’ailleurs quelques-uns ne s’étaient pas déroulés en France, comme l’histoire de Jamais sans ma lle, un lm qu’elle avait absolument tenu à me montrer.
Sa vision de l’islam était en réalité tellement cosmopolite qu’on aurait dit que c’était elle, l’autochtone, qui avait été acculturée par l’islamophobie mondiale post-11 Septembre. Les musulmans de France guraient implicitement pour elle un peuple de Barbares et d’envahisseurs.
Je m’étais rappelé, en débattant avec elle, un épisode de la série pédagogique en dessin animé Il était une fois… l’Homme. C’était une courte vie du prophète Mahomet, intercalée sans doute entre un épisode sur la chute de l’Empire romain et un autre sur le règne de Charlemagne. Je me souvenais en réalité de deux seules choses, une phrase, peut-être une sourate, était prononcée par le Prophète (mais de mémoire celui-ci était respectueusement représenté de dos, et elle devait plutôt l’avoir été par la voix un peu nasillarde du narrateur de la série) : « Le monde est un fruit savoureux et frais, Dieu vous l’a prêté pour voir comment vous en jouirez. » On passait presque immédiatement, après quelques éléments de théologie simpli ée, à l’invention polémique d’un sixième commandement : la guerre sainte. Alors la voix s’accélérait, des sabres étaient dressés, des ombres grandissaient sur la carte de l’Arabie, puis du monde, et un empire apparaissait, presque aussi grand que celui de Rome, menaçant les frontières à peine dessinées du royaume de France.
Pour employer le terme de l’époque, celui qui resterait, peut-être, comme le meilleur résumé des années princières, Céline était décomplexée.
Les émeutes de 2005 — j’avais interrogé plusieurs personnes à ce sujet, dont Céline — n’avaient eu aucun impact sur les habitants de l’intra-muros. Il n’y avait eu ni couvre-feu, ni dégradations, ni incursions des émeutiers dans la ville, comme en marge des manifestations étudiantes de l’année suivante. Céline avait pourtant eu peur pour sa vie. J’avais eu aussi la surprise de l’entendre évoquer avec émotion la mort de Machelin, Machelin dont je ne lui avais jamais parlé et dont la mort en apparence gratuite l’avait au moins autant choquée que les émeutes — en tout cas beaucoup plus que celle de Zyed et Bouna.
Elle m’a également avoué qu’elle n’avait pas repris le RER depuis, et qu’elle n’était pas allée une seule fois en Seine-Saint-Denis — c’était la raison pour laquelle elle ne m’avait jamais accompagné dans mes incursions à travers la ceinture rouge. Ceinture rouge que je commençais à bien connaître — y compris les villes fantasmatiques du 93, que je parcourais sans n, à la recherche d’un site susceptible d’accueillir la cité idéale de l’après-Kyoto, la ville de l’après-automne 2005, la ville qui pré gurait le Grand Paris de demain et qui vaudrait à ses habitants, mieux qu’un CV anonyme, le statut dé nitif de citoyens de la ville-monde.
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Locacelli allait nalement me dévoiler ses plans exacts pour le Grand Paris.
Nous roulions ce jour-là vers le triangle de Gonesse, un vide inexplicable situé entre les aéroports du Bourget et de Roissy-Charles-de-Gaulle : 300 hectares inutilisés à moins de 15 kilomètres de Paris au milieu du meilleur réseau d’infrastructure de France, et bientôt desservis par l’une des gares du Grand Paris Express.
L’immobilier de bureau connaissait une crise durable dont les projets de tours abandonnés de la Défense et le dépaysement d’urgence des sièges sociaux vers la Plaine Saint-Denis étaient les signes les plus agrants. L’immobilier résidentiel était instable, sujet aux variations du marché du crédit, dont la crise actuelle venait de démontrer l’instabilité constitutive. L’immobilier commercial était, lui, juste après le tag, forme de contrat primitif et appropriation minimale de l’espace public, le mode de domination territoriale le plus facile à mettre en œuvre : il su sait d’une chape de béton pour les parties couvertes et d’une nappe de bitume pour l’aire de stationnement, de quelques poutres en acier, d’un revêtement de tôle, d’un peu de mousse isolante et d’un n placage de marbre pour dessiner sur le sol une allée centrale ; tout le reste était à la charge des boutiques franchisées, avides d’espace et se livrant à une concurrence acharnée — les conditions d’une bulle nancière étaient parfaitement réunies.
L’espace serait ainsi immobilisé le temps que les tunneliers du Grand Paris retrouvent la lumière du jour et que la bulle atteigne son point critique. Alors ces emprises légères seraient sou ées en quelques mois et les parcelles libérées seraient relancées sur le marché assaini de l’immobilier résidentiel — le Grand Paris serait alors tout près d’atteindre les 15 millions d’habitants de la prophétie de Delouvrier, le Grand Londres serait dépassé, le Grand Berlin, après avoir été pendant plus de quinze ans le plus grand chantier du monde et la capitale insolente de la nouvelle Europe, aurait été rattrapé par la crise démographique de son hinterland.
Chaque mètre carré de terrain constructible vaudrait alors autant qu’un kilomètre carré de désert. Le triangle de Gonesse, sur lequel nous allions construire un centre commercial gigantesque, permettrait d’acheter toute la wilaya d’Adrar. Le visage de Locacelli, comme possédé, allait rester pour moi celui du Grand Paris, le vrai visage de la future métropole. Ce serait ce visage, souriant derrière les vitres teintées d’une Rolls silencieuse, qui s’imposerait désormais à moi à chaque fois que je penserais au Grand Paris, au Grand Paris dont j’avais dé nitivement perdu la forme, telle qu’elle m’était parfois apparue dans mes intuitions alcoolisées du Triangle d’or — ce serait ce visage aux yeux injectés de sang et aux joues marquées par un réseau incohérent de veines éclatées et de rides accusatrices, ce visage souriant à l’idée de son futur crime contre l’urbanisme de la métropole.
Le paysage urbain s’était dégagé. Après avoir laissé à notre gauche les aérogares du Bourget et à notre droite une zone logistique interminable — nous étions dans un monde où les chariots élévateurs avaient besoin de presque autant d’espace que les avions —, nous longions à présent l’un des trois côtés du triangle vide de Gonesse.
Locacelli m’a alors raconté l’origine de cette anomalie. Il avait fallu, au moment de la construction de Roissy, évacuer le vieux village de Goussainville, situé dans l’alignement de la piste nord ; deux clans s’étaient alors a rontés, ceux qui voulaient remonter la ville, située dans une petite vallée, sur le plateau attenant, pour créer une ville nouvelle, un peu sur le modèle de Sarcelles — une ville au milieu des vents desservie par la future Francilienne —, et ceux qui avaient voulu investir, un peu plus loin, à Gonesse, ce triangle apposé à l’autoroute du Nord. Mon grand-père était partisan de cette solution.
Pour des raisons que Locacelli ignorait — peut-être fallait-il simplement que la èvre immobilière des Trente Glorieuses nisse ainsi —, l’a aire avait donné lieu à des spéculations hors normes et absolument irrationnelles. La première solution avait été nalement retenue et le triangle était resté agricole. Plus étrange, le vieux Goussainville avait été abandonné presque du jour au lendemain, et était resté, jusqu’à ce jour, un village fantôme, avec son église, son château, son école et sa rue principale désertée en quelques heures et aux maisons hâtivement murées. On avait évoqué le passage, une nuit, d’un camion-citerne, tous feux éteints et laissant derrière lui une odeur chlorée, ou ammoniaquée, selon les sources — plus probablement l’odeur du oul lourd destiné à l’enrobage des pistes de Roissy.
Le crash, quelques mois plus tôt, d’un Tupolev TU-144, le clone soviétique du Concorde, sur une école de la ville haute de Goussainville, avait dû ajouter au climat un peu paranoïaque de l’époque. Avec le crash du Concorde, en 2000, sur la commune voisine de Gonesse, des théories étaient même apparues sur un possible triangle maudit, une sorte de version supersonique et terrestre du triangle des Bermudes. Locacelli m’a désigné, au bord de la quatre-voies, le bosquet qui marquait désormais l’emplacement de l’hôtel sur lequel le Concorde s’était écrasé.
La route continuait tout droit à travers la plaine de France. Nous sommes passés sous une ligne à haute tension dont les ls, qui portaient des sphères métalliques, signalaient la présence invisible d’un couloir aérien. Nous commencions à voir les installations aéroportuaires quand nous avons tourné à gauche sur une route déserte : nous étions sur la ligne de crête, sur la dernière frontière de Paris avant le plateau céréalier qui l’isolait du monde. Puis nous sommes descendus dans le fond d’une vallée, aux pentes exagérées par la platitude du paysage que nous avions traversé jusque-là. Arrivé à un rond-point, le chau eur a pris la direction de Goussainville Vieux-Pays pour s’arrêter soudain sur une place déserte.