Le Grand Paris

Aurélien Bellanger · Chapitre 3 sur 5 · partie 3/4

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Le Grand Paris

Chapitre 93

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Autour de nous, toutes les maisons étaient abandonnées et grises, de ce gris si frappant sur les vieilles photos en couleur des années 1960. La plupart des maisons, au bord de l’e ondrement, semblaient ne tenir que grâce aux branches des arbres qui avaient crevé leurs toitures, au lierre qui grimpait à leurs murs ou aux parpaings qui, en murant leurs ouvertures, leur avaient accordé un éphémère surcroît de stabilité.

« C’est ici, dans l’une de ces maisons, j’ai eu l’information la semaine dernière par la veuve d’un maçon, que repose le corps de votre grand-père. Cause de la mort : suicide par pendaison. Volontaire ou non, la chose est invéri able. Il n’est même pas sûr qu’on l’ait assassiné, il se peut qu’il se soit suicidé : il avait dessiné les pistes de Roissy, il était responsable de la disparition du vieux village, il se peut qu’il ait manifesté un scrupule soudain. Sa disparition, quoi qu’il en soit, risquait de sembler encore plus suspecte que celle de Boulin, noyé dans 20 centimètres d’eau, et on a préféré faire disparaître son corps plutôt que de risquer une seconde a aire de suicide suspect. On l’a donc emmuré — post mortem, soyez rassuré — dans l’une de ces petites maisons mitoyennes. Je vais vous montrer laquelle. Il est cocasse, n’est-ce pas, que la présence de cet encombrant cadavre ait paradoxalement contribué à sauver le vieux Goussainville de sa destruction programmée : personne n’avait trop intérêt à ce qu’on découvre le corps. J’ai ainsi hérité, grâce à lui, de deux terrains avantageusement placés, l’un, parfaitement vide et appétissant, le merveilleux triangle de Gonesse, l’autre, ici même, qui devrait accueillir bientôt l’un de nos nouveaux quartiers résidentiels, le lieu idéal où loger les employés de notre futur centre commercial, presque l’équivalent moderne d’une cité ouvrière. Et tout ça — les choses sont bien faites — rendu possible par l’arrêt du Concorde, le plus bruyant des avions de ligne. »

Nous avions avancé jusqu’à une petite maison grise, devant laquelle deux hommes nous attendaient. Locacelli m’a présenté l’un d’eux comme le maire adjoint de Goussainville. L’autre portait une masse. Sur un signe du maire adjoint, celui-ci a commencé à défoncer les parpaings mal ajustés qui muraient la porte d’entrée.

Je commençais à comprendre : la présence d’un membre de la famille était obligatoire pour procéder à une exhumation. J’ai calculé rapidement, sans savoir exactement si la loi s’appliquait à un cas comme celui-ci, que le délai de prescription de trente ans venait d’être dépassé.

Après quelques coups, nous avons pu pénétrer à l’intérieur de la maison. J’ai remarqué au mur, à des variations de couleur du papier peint, la trace allongée d’une horloge comtoise, comme celle de plusieurs tableaux ou miroirs. J’ai aussi levé les yeux à la recherche d’un anneau : il y avait bien, au milieu du plafond, le crochet d’un lustre.

Locacelli a disparu dans la pièce voisine avec l’homme à la masse ; ils ont échangé quelques mots, puis j’ai commencé à entendre les premiers coups.

Mon cœur battait trop vite, j’ai voulu ressortir, mais le prétendu adjoint me barrait le passage. Alors, plutôt que d’attendre immobile, j’ai préféré aller voir ce qui se passait dans l’autre pièce.

Le mur qui fermait l’espace situé sous l’escalier venait de basculer d’un coup.

Le corps était assis sur une chaise. Un corps desséché mais complet. La forme des os était visible bien que le squelette soit entièrement caché sous le lm jaune de la peau. Ce n’était plus un homme mais une momie légère, souriante, à la posture gracieuse. La mort avait été généreuse avec lui. Il n’y avait aucune odeur, aucun

uide, seulement le doré de la peau à peine assombri par quelques

moisissures et rendu même plus intense par la noirceur des ombres dans les parties creusées par la dessiccation.

Je me suis approché du visage inconnu. Le nez et les pommettes étaient exagérés, mais il y avait une ressemblance possible avec mon père, avec moi aussi sans doute.

La momie était habillée d’un costume noir remarquablement conservé. Un mouchoir, soigneusement plié, dépassait de la poche, un mouchoir rose et bleu que j’ai fait sortir d’un coup sec et qui sentait à peine le renfermé. Les initiales correspondaient et son odeur de renfermé, beaucoup trop douce, me rappelait celle de la maison de Colombes, celle que j’avais retrouvée le jour où j’étais allé véri er que les déménageurs l’avaient bien vidée, l’odeur d’électricité statique de la laine de verre et des vieux écrans cathodiques, l’odeur des cassettes vidéo entrouvertes — l’odeur inexplicable du temps, celle de la mort enivrante et vertigineuse.

J’avais plusieurs fois déchiré, à Adrar, des morceaux de linceul dans les mausolées des saints que j’avais visités. Ils dégageaient à peu près la même odeur. Le rituel voulait qu’on fasse un vœu en s’emparant de ces reliques poussiéreuses. J’avais ainsi prié, pendant les émeutes, pour que Paris soit épargné. J’avais aussi formulé une fois, sous l’in uence, déjà, de Locacelli — « Nous autres, urbanistes, nous parlons aux dieux plutôt qu’aux hommes » —, le souhait de devenir urbaniste. J’aurais dû me douter de quelque chose la fois où il m’avait convié à la profanation d’un mausolée.

Il s’était retiré, me laissant alors seul dans la pièce aveugle, avec mon ancêtre — ou supposé tel.

J’ai reconnu, agacé, l’un des rituels les plus célèbres de la franc-maçonnerie : la nuit passée, dans une pièce nue, en compagnie d’un crâne, pour une pénible et patiente méditation sur la mort. Mon grand-père ne méritait clairement pas de servir de décorum à une cérémonie d’un kitsch si détestable. Il n’était pas déplaisant, cependant, à regarder : j’avais vu les cadavres de mon père et de ma mère avant et après maquillage et il s’en sortait plutôt bien, avec plus de dignité et plus de grandeur ; la sensation métaphysique était plus complète et comme mieux répartie, en tout cas plus facilement accessible. Le cadre valait largement celui du funérarium du mont Valérien et le passage régulier d’un avion produisait même son petit e et — le sou e mécanisé de la mort, le déchirement du ciel, l’idée d’un pacte luciférien rapidement signé dans un aéroport. Mais je ne ressentais rien, sinon de la lassitude devant une telle débauche de moyens. J’ai regardé au sol : on avait évidemment laissé, bien en évidence, les outils nécessaires à l’exhumation et au transfèrement du corps, la masse, bien sûr, mais aussi les deux mâchoires en forme de compas qui devaient servir à desceller les pierres tombales. C’était grotesque.

Mon grand-père a semblé acquiescer : déséquilibrée sans doute au moment où j’avais pris le mouchoir, la tête du cadavre s’est soudain inclinée. J’avais trop peur pour faire quoi que ce soit. Je m’attendais à entendre la chose parler ou se lever vers moi. Il ne s’est d’abord rien produit, et le cadavre a retrouvé son immobilité logique quand, subitement, la tête s’est détachée du corps et est venue rouler à mes pieds.

J’ai voulu la reposer, par décence, sur les genoux du cadavre, mais j’ai eu à peine le temps d’éprouver sa légèreté inattendue qu’elle a éclaté entre mes mains, la peau tombant en poussière et les os soudés du crâne se séparant pour former sur le sol des motifs asymétriques aux contours sinueux. C’était irréparable.

Plus en colère qu’e rayé, je suis ressorti de la maison en demandant qu’on accélère les opérations. L’homme à la masse a déposé sans di culté le cadavre léger sur une housse, mais il a fallu ensuite lui briser les genoux et les coudes pour parvenir à la refermer. Puis il a fait entrer le corps dans le co re de la Rolls et nous nous sommes mis à marcher au pas derrière elle jusqu’au petit cimetière qui entourait l’église. L’adjoint au maire a désigné un emplacement, l’homme à la masse a descellé une pierre tombale, anonyme mais ancienne, et a déposé le corps dans le trou.

Il n’y avait pas grand-chose à dire ensuite. Pendant le trajet de retour, Locacelli m’avait regardé en souriant, comme un maître bienveillant aurait regardé son élève.

Sa passion immobilière a cependant ni par l’emporter, alors que nous traversions Aubervilliers. Il m’a montré un grand bâtiment neuf, le long du canal, et me l’a présenté comme le nouveau Sentier, le Rungis des métiers de la mode : la réinvention d’un quartier de Paris, l’excroissance mondialisée de la ville, le nouveau cœur de l’une de ses industries les plus emblématiques, une plate-forme d’import-export de textile hyper compétitive.

C’était là, aussi, j’en avais un peu honte, que j’avais obtenu, dans le cadre du Grand Paris, qu’on délocalise le Quartier latin — façon d’accomplir la vengeance posthume de Machelin contre ses anciens collègues. Les travaux de dépollution et d’assainissement avaient commencé ; des silos à ciment et des gigantesques foreuses avaient pris possession du terrain sur lequel les sciences humaines, chassées de leur paradis de la rive gauche, allaient continuer leur œuvre de déchi rement du monde.

Toute la zone était d’ailleurs en travaux : on préparait, en déviant les conduites d’eau, de gaz et d’électricité souterraines, le prolongement d’une ligne de métro et son rattachement futur au Grand Paris Express.

J’ai demandé au chau eur de me déposer à la Villette où j’avais rendez-vous avec Céline et j’ai quitté la voiture sans même saluer Locacelli.

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Céline avait fait de moi le découvreur du Grand Paris et l’inventeur du Grand Paris Express. J’avoue ne plus savoir, aujourd’hui, maintenant que mes années élyséennes, engourdies par l’alcool, se sont à jamais détachées de moi, si cela est vrai ou si cela procède d’une mise en scène, d’une exagération volontaire. Elle avait voulu en tout cas monter une exposition sur le Grand Paris qui devait achever de valoriser ma position de visionnaire.

Celle-ci aurait été aussi une manière, ainsi que me l’avait expliqué Celine, de dépolitiser le sujet, de le rendre plus universel, à présent qu’il devenait à peu près certain que le Prince ne serait pas réélu. La Cité des sciences avait bien voulu s’associer à une petite exposition dans l’un des pavillons de son parc, au nom prédestiné : le pavillon Delouvrier, en hommage à celui qui avait terminé sa carrière en dirigeant l’établissement public chargé de la reconversion des anciens abattoirs de la Villette.

À cause de notre rupture qui allait intervenir, cet après-midi-là, sur le lieu même de la proclamation de mon triomphe, elle a été annulée et ma place dans le dispositif du Grand Paris en est restée confuse. Nous nous sommes disputés, pour la dernière fois, dans ces espaces vides ; Céline me reprochait mon manque d’implication et j’avais ni par lui avouer que j’abandonnais la promotion immobilière — je ne pouvais plus travailler pour Locacelli.

Tout l’investissement que je représentais pour elle s’e ondrait soudain. Elle avait alors tenté de m’expliquer que j’avais un problème avec l’ambition et, de mémoire, je crois qu’elle m’avait souhaité de mourir en banlieue et d’être enterré avec les chiens du cimetière d’Asnières.

Je m’étais ainsi retrouvé seul et sans emploi dans le parc de la Villette, monde absurde et vain peuplé d’objets stériles, à l’image de cette Géode au brillant chirurgical déposée au milieu du monde des hommes comme un gigantesque miroir sphérique. L’architecture n’exprimait plus aucune transcendance, elle était réduite à re éter, pour une éternité claustrophobe, le monde enclos des hommes, tel qu’il m’était apparu sur le papier peint du planétarium où j’avais découvert la jalousie — le sentiment du miroir lui-même — et aperçu la n programmée de l’Univers dans une apocalypse humaine.

À l’hébétude de la Géode, à l’idée d’achèvement mécanique de la révolution industrielle, succédait tout autour, un ensemble de scories liées à cet impact terminal — comme si le temps s’était arrêté et était reparti à l’envers —, la duplication parodique de plusieurs folies rouges, sorties de l’aube brumeuse d’un jardin anglais et jetées là pour éclairer le crépuscule de notre civilisation industrielle. On avait en tout cas laissé les machines s’égailler sur les pelouses de la Villette en autant d’édicules qu’il existait de systèmes mécaniques, l’un se voulant éolien, l’autre solaire ou aquatique, mais aucun ne servant plus à rien, sinon de toilettes publiques ou de centre de documentation pédagogique.

J’ai alors eu la vision e rayée de la n d’un cycle en regardant les tribus d’enfants que des animateurs conduisaient vers le grand abattoir déguisé en musée des Sciences. J’ai eu la vision d’une catastrophe imminente et terrible.

J’ai marché jusqu’à la con uence des deux canaux qui faisaient de ce parc une sorte d’île un peu hors du temps. J’ai vu alors, tout au fond du paysage encombré, dans l’axe du canal, derrière une ligne de train, derrière les véhicules qui passaient sur le périphérique, la masse verte du toit de la basilique de Saint-Denis. Cette apparition, cette intrusion inattendue d’un bâtiment étranger dans le corps de la ville, m’a semblé d’abord improbable, et j’ai dû rétablir mentalement les parallaxes et les perspectives pour accepter la chose, en identi ant dans le fond brumeux verdâtre sur lequel la chose se détachait comme un entrepôt neuf la forêt de Montmorency, peinte comme un décor sur sa butte témoin de plâtre compacté.

J’avais jadis suggéré au Prince d’établir là-bas le musée de l’Histoire de France qu’il avait un temps rêvé de bâtir ; j’avais voulu faire de la basilique le point de départ de notre reconquête des territoires perdus de la République, de la recolonisation du 93.

Le tapis roulant d’une barge déversait dans une benne, avec un bruit de percussion sourd, les objets qu’une journée animée avait déposés à la surface de l’eau. Le canal de l’Ourcq s’enfonçait dans la nuit, vers le nord-est inconnu du Grand Paris dont il constituait l’unique voie d’eau ; le canal traversait tout le 93 et il y avait là quelque chose qui ressemblait à une vallée uviale avec ses entrepôts consacrés au recyclage, ses gares de triage, et la longue sente rectiligne de la nationale 3, le prolongement naturel de la rue La Fayette — une rue conçue, juste avant les travaux d’Haussmann, comme une première contestation du primat de l’ouest, comme un long clinamen échappant pour la première fois au parcellaire parisien et fonctionnant à rebours du soleil.

C’était là le grand euve fantôme de l’Île-de-France, un euve qui reliait entre elles les villes oubliées du 93. C’était le lieu où Paris s’ouvrait sur le monde, à travers la plaine de France, vers le Valois paisible et les Flandres lointaines, le lieu par où la métropole pouvait encore glisser vers la mégalopole européenne. C’était la pièce qui avait manqué à toutes mes visions de Paris pour qu’elles soient complètes.

J’ai commencé à trembler en comprenant que le Grand Paris, par-delà tout ce que je lui avais prêté comme fonctions, serait en dernier lieu ce par quoi je serais jugé, et la chose qui déciderait de mon sort, non pas au sens trop humain d’une quelconque gloire ou d’un nom destiné à alléger le métal orgueilleux d’une tour, mais au sens religieux — au sens de l’idée qu’on se faisait autrefois du salut de son âme. Il m’est alors apparu que le Grand Paris était en lui-même presque blasphématoire, qu’il était un objet trop grand pour une seule âme, un objet dangereux et nocif, une réitération personnelle du mythe de Babel. Je m’apprêtais à concevoir de tout cela un accablement profond et une immense fatigue, mais je me suis senti au contraire soudain libéré de quelque chose, comme si j’étais en n débarrassé d’avoir à supporter seul sa trop lourde existence.

J’ai fait le soir même un long rêve sur une cité-État aristocratique qui ressemblait moitié à Venise, moitié à Disneyland. On vivait là depuis des générations sur la ligne de crête, un peu vertigineuse, d’une civilisation au sommet de sa gloire et à l’instant de son triomphe — cela se matérialisait dans mon rêve par des constructions si nes et si cristallines qu’aucun humain ne pouvait plus y monter, comme dans les tourelles graciles du château de la Belle au bois dormant. Située au milieu d’une plaine, la ville avait dû construire autour d’elle des ouvrages défensifs profonds et étoilés. Au pied de ses remparts, on avait aménagé un glacis très large, une zone interdite dans laquelle on avait seulement laissé paître des chèvres, retenues par un n grillage qui marquait les dernières limites du royaume. On constatait cependant, depuis quelque temps, un inquiétant déclin de leur population. À cause de cela, les herbes montaient de plus en plus haut et on pouvait craindre des incursions hostiles jusqu’aux remparts de la citadelle. Les envahisseurs progressaient de plus en plus vite, vers le lieu le plus stratégique de la ville, un château minuscule, presque une compression de château à l’intérieur duquel était gardé un tube de verre — tube sur lequel reposaient toutes les mesures de la ville et les secrets de son architecture, tube qui aurait été dérobé, jadis, dans l’ancienne capitale des sauvages, maintenant recouverte par une jungle tropicale, à dix millions de pas d’ici. J’étais alors parti en expédition jusqu’aux con ns du glacis continental, perdu dans une végétation si dense que, pour voir quelque chose, je devais détacher ma tête de mon cou pour la tenir, mobile, entre mes mains. J’ai avancé ainsi jusqu’au grillage pour découvrir le trou, fatal, qu’on y avait percé, celui par lequel les chèvres s’étaient enfuies. Mais il était possible, en fait — j’en avais la vague réminiscence —, que ce soit moi qui aie autrefois découpé le grillage. Le ciel devenait rouge et je savais, sans oser me retourner, la signi cation de cela : la ville venait de tomber. Je déposais alors, mais bien trop tard pour que cela puisse avoir le moindre e et, ma tête à l’intérieur du trou pour le reboucher, mon visage soigneusement tourné vers l’extérieur de l’enceinte.

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En mai 2012, après une campagne sans grande passion et au terme d’un mandat que tous s’accordaient à juger décevant, au regard des promesses presque révolutionnaires de la campagne de 2007, le Prince avait été chassé de l’Élysée par celui que nous avions toujours considéré comme le plus faible des prétendants au trône, l’ancien secrétaire général du Parti socialiste, un homme politique

n, mais un peu lisse, au regard des aspérités vertigineuses du

Prince — le Prince comme une comète à la gravité trop faible pour que rien n’y adhère tout à fait et au sol trop tourmenté pour qu’il existe un seul site d’atterrissage possible, ni un seul instant de repos pour lui ou pour ses collaborateurs, le Prince comme une comète légère qui s’éloignait de nous.

La magie de 2007 était morte et l’accord presque mystique entre une âme inquiète et un pays qui rêvait d’aventure n’était pas revenu. On disait d’ailleurs que le Prince avait renoncé bien avant sa défaite, et qu’il avait pro té du rachat du PSG par le Qatar — la naissance tant attendue d’un Grand Paris du foot et le seul projet, celui d’une victoire en Ligue des champions, qui pouvait apparaître à la hauteur du Grand Paris — pour obtenir de l’émirat qu’il lui avance, en cas d’échec, l’argent nécessaire à la création d’un fonds d’investissement dont il aurait été l’ambassadeur spécial, comme Blair était devenu celui de la banque JP Morgan et Schröder celui de Gazprom.

J’avais été contacté par Nivelle au mois de décembre. Elle était retournée auprès du Prince, après avoir démissionné, deux ans plus tôt, déçue par son étonnant keynésianisme post-crise, crise que ses conseillers les moins libéraux, des gaullistes sociaux aux protectionnistes anti-Maastricht et Schengen, avaient jugée providentielle. Les réformes attendues n’avaient pas été menées, les milieux économiques, comme les milieux populaires, se sentaient trahis par les milliards prêtés aux banques, sans que le modèle social français n’ait fait l’objet d’aucune réforme majeure, à l’exception d’un léger assouplissement du droit du travail et d’un allongement dérisoire de l’âge légal du départ à la retraite. Le désastre était cependant tel qu’elle avait accepté de revenir.

Elle était prête à me réintégrer dans le dispositif : même inachevé, même avec son budget incertain, le Grand Paris était, comme, hélas, dans nos prévisions les plus pessimistes, le plus grand succès de politique intérieure du Prince.

J’avais refusé son o re. La dream team de 2007 aurait de toute façon été impossible à réunir. Nous étions tous partis faire des a aires ailleurs, comme avant nous les jeunes giscardiens déçus étaient venus former l’avant-garde des jeunes gens modernes des années 1980.

Le Prince était apparu terriblement seul sur son a che de campagne qui le montrait, contre les postulats terriens de toutes les a ches victorieuses de la Cinquième République, de trois quarts face au-dessus d’une mer étale, le regard perdu en direction d’une droite introuvable — il était déjà en villégiature dans la belle villa du cap Nègre de son épouse.

J’avais en revanche accepté l’o re de Pornier et j’avais rejoint son bastion bleu de la ceinture rouge, comme directeur de cabinet, pour travailler avec lui sur les prochaines échéances électorales : les municipales de 2014, puis les élections régionales et en n son élection au poste de président de la métropole du Grand Paris.

Nous nous étions revus à un dîner qu’il avait organisé dans un restaurant étoilé, le seul du 93, installé dans une ancienne écurie du château de Vaubron.

Nous étions seulement quatre, moi, Pornier, une jeune femme — je me suis demandé si elle était sa maîtresse — et un jeune homme, celui-là même que j’avais vu en compagnie de Nivelle, au dîner Unitaid de Saint-Denis, et que j’avais cru reconnaître. Pornier me l’a présenté comme un communicant d’exception, qui les conseillait, lui et quelques autres élus du 93, un homme qui avait été reçu à la Maison-Blanche par un conseiller d’Obama et qui avait ses entrées à l’ambassade américaine. Sans doute était-ce dans le cadre d’un programme dont j’avais entendu parler et qui visait à dépasser la thèse, fragile et dangereuse, du choc des civilisations, par un soutien remarqué et public de l’Amérique — de l’Amérique qui lisait le New Yorker plutôt que celle qui avait pu croire, sur Fox News, que les émeutes de 2005 marquaient le basculement de la France dans l’axe du Mal et la transformation inéluctable de Paris en un nouveau Bagdad — aux personnalités émergentes, et souvent musulmanes, du 93. En réalité, le programme supportait bien les deux lectures possibles : si l’on était en paix, cet intérêt que manifestait l’Amérique envers les musulmans de France était la preuve éclatante que l’on était sortis des années Bush, paranoïaques et bellicistes ; si l’on était en guerre, la Seine-Saint-Denis, fervente et cosmopolite, constituait l’un des meilleurs réservoirs d’agents doubles potentiels, voire un excellent camp d’entraînement.

Il était en tout cas un peu étrange que l’Amérique se préoccupe ainsi de politique intérieure française. Rappeler à ses jeunes que s’ils voulaient réussir, l’Amérique leur était ouverte : il y avait une sorte d’ingérence désagréable, qui évoquait les déclarations d’Ariel Sharon, appelant, pendant les émeutes de 2005, les juifs de France à rejoindre Israël. La chose avait fait l’objet de débats dont quelques-uns étaient descendus jusque dans les profondeurs du Triangle d’or. Je me souviens m’être alors dit, protégé par l’alcool et le béton armé de notre bunker, que la guerre de civilisation avait peut-être déjà éclaté, en surface, et que Paris était clairement sur la ligne de front, aussi exposé qu’avait pu l’être Verdun jadis.

Avec son sourire doux et sa voix délicate, Majd était plutôt de nature à désactiver ces fantasmes un peu complotistes. Son front arborait cependant une étrange excroissance ovoïde qui ressemblait au symbole d’Apophis sur le front d’un acteur de la série Stargate. J’ai mis un certain temps à comprendre qu’il s’agissait d’un symbole indirect de ferveur religieuse, dû aux contacts répétés de son front avec le sol. Je me suis demandé combien de fois par jour il devait prier pour en être arrivé là, et si la chose n’était pas un peu trop démonstrative.

J’ai décidé plutôt de regarder la jeune femme. Elle s’appelait Nadia. Pornier me l’avait présentée comme exemplaire, exemplaire et hélas atypique. Elle avait grandi, de parents algériens, à Clichy-sous-Bois. Elle avait passé son bac en 2005 et, excellente élève, boursière, elle avait en quelque sorte pu s’enfuir juste avant les émeutes.

Son parcours était assez proche de celui de Majd — ils appartenaient tous les deux à une association de jeunes entrepreneurs musulmans avec laquelle Pornier était en contact. Lui était de La Courneuve et il avait fait partie des premiers lycéens de ZEP à intégrer Sciences Po, où il avait créé une association d’étudiants musulmans. Il avait ensuite monté sa société de conseil : il faisait de l’ingénierie sociale, en défendant, auprès des grandes entreprises hésitantes, des dossiers d’étudiants issus des quartiers sensibles.

Nadia avait, elle, intégré Centrale où elle s’était spécialisée en intelligence arti cielle. Elle avait là-bas, à Châtenay-Malabry, monté elle aussi la première association d’étudiantes musulmanes de l’école. Elle portait alors le voile mais ne le portait plus — c’était trop di cile, dans sa situation, presque suicidaire, économiquement parlant : elle venait de monter une start-up et était en phase de levée de fonds. Elle avait résumé la chose de façon assez nette : « On n’entre pas dans une banque ou dans un ministère avec une tête de kamikaze. »

Pornier, Majd et Nadia m’ont ensuite longuement décrit, pendant ce dîner décisif, le 93 comme une terre de mission économique. Majd m’a résumé la chose en quelques mots, comme il avait dû le faire des milliers de fois. Le 93 était le département le plus jeune de France métropolitaine, le plus cosmopolite aussi, et celui dont les habitants maîtrisaient le plus de langues étrangères. Situé entre l’une des villes les plus in uentes du monde et le deuxième aéroport d’Europe, le 93 était un département-monde. Ce n’était plus seulement un sas, un lieu où s’entassaient les pauvres et où les immigrés de la première génération vivaient en quarantaine avant d’emménager dans les départements voisins, c’était dorénavant une terre de migration intérieure, qui voyait mêmes des Parisiens s’y installer, comme à Montreuil, aux Lilas ou à Pantin, et demain à Aubervilliers ou à Saint-Denis. C’était depuis toujours un département de petits entrepreneurs, des coi eurs ethniques aux grossistes communautaires, des pionniers du bio halal aux petites entreprises d’import-export spécialisées. Les opportunités économiques, sans même parler des grandes entreprises qui s’installaient dans la Plaine Saint-Denis ou des investissements de plus en plus nombreux venus des pays du Golfe, étaient innombrables. Le vieux souk du nord-est était en passe de réussir son pari de l’intégration économique, des start-up, comme celle de Nadia, étaient créées tous les jours, les fondamentaux mêmes de la nouvelle économie, communautaire, sociale et tournée vers le partage, résonnaient particulièrement ici, dans ces vieilles terres de mission communistes marquées par des décennies de bénévolat et d’engagement au service des autres — idéaux assez proches, au fond, de ceux de l’islam, de la zakat, l’aumône légale, et de l’oumma, cette vision presque socialiste de la communauté des croyants.

Majd m’a aussi cité Rifkin, ses thèses sur la troisième révolution industrielle et sa toute récente mission pour la métropole lilloise, premier laboratoire français de la ville postindustrielle. L’horizon naturel de l’économie en réseau, de l’économie cellulaire, c’était la correction des injustices et des inégalités par la main prodigieusement rapide et habile du marché, par la main prestidigitatrice de cette nouvelle économie qui agissait sur le monde aussi rapidement que nos doigts sur les écrans tactiles de nos smartphones. Jamais la main invisible n’avait été si visible ni si e cace.

Majd a encore évoqué le Kenya, où il venait de passer une semaine et où l’économie avait sauté directement du monde agricole aux écrans des terminaux mobiles, de l’araire à FarmVille, le Kenya où un secteur bancaire hier inexistant s’était développé, presque spontanément, dans l’écosystème léger des réseaux cellulaires — l’homme africain, contrairement à ce qu’avait a rmé le Prince dans un discours polémique prononcé à Dakar, était bien entré dans l’histoire, et même assez vite.

L’économie nouvelle redistribuait toutes les cartes du monde et, de façon plus locale, celle du territoire métropolitain. On assistait à l’émergence, par la magie du calcul distribué de l’o re et de la demande, permise par la quasi-gratuité de l’information, à la naissance inespérée d’un marché idéal, sans monopoles ni oligarchies, un marché qui balayait d’un coup toutes les vieilles oppositions stériles entre économie de l’o re et économie de la demande, entre un système théorique et centralisé de calcul des prix — le communisme — et un système empirique et décentralisé d’évaluation de la valeur des choses — le libéralisme. L’horizon naturel de la nouvelle économie, c’était le communisme intégral, et le communisme intégral, c’était la réconciliation du marché et de l’homme. Le but de l’économie — je me demandais si Majd n’avait pas au fond théorisé tout cela pour rendre son sens des a aires compatible avec sa foi, qui devait, d’une manière ou d’une autre, lui interdire de trop s’enrichir —, c’était de faire prospérer le bien sur le mal et de relier toujours plus intimement les hommes. L’économie n’était que le nom de la meilleure façon que les hommes avaient trouvée de s’organiser pour réussir à vivre, paci quement, leur vie spirituelle. Le but de l’économie, avait-il conclu, était d’adorer Dieu.

Je me suis alors souvenu de l’endroit où je l’avais vu : il faisait partie du groupe d’adolescents qui m’avait racketté à la patinoire de Saint-Ouen, du groupe d’adolescents qui m’avait forcé, un jour, à pratiquer sur l’un d’eux une fellation — ou qui m’en avait menacé si fortement qu’il m’était impossible, avec le temps, de dire si la chose avait réellement eu lieu.

Comme s’il avait deviné, Majd avait alors raconté sa jeunesse d’une voix humble, sa jeunesse d’avant sa rencontre avec l’islam. Cela avait été des années marquées par la violence. Il était, à quinze ans, l’un des caïds de sa cité, située entre l’autoroute du Nord et l’A86. Il avait désossé des scooters et des voitures volées, manipulé des pains de cannabis de plusieurs kilos et recruté des enfants comme guetteurs. Il reconnaissait qu’il aimait faire peur, intimider et opérer des descentes dans des quartiers calmes juste pour tester son aura malé que et se sentir exister. Il rêvait aussi de faire de la prison et reconnaissait, à demi-mot, quelques actions particulièrement mauvaises, des mœurs honteuses et haïssables.

Il m’a regardé dans les yeux et je me suis demandé s’il m’avait reconnu.

Il semblait ne lui être resté, de ces années d’apprentissage, qu’un sourire un peu désolé, un air de s’excuser du mal qu’il avait pu commettre, mais sans renoncer entièrement à cette force qu’il avait alors éprouvée, à ce charisme un peu surnaturel qui devait représenter, dans le quartier où il avait grandi, une forme d’élection. Il venait de torturer un concurrent dans une cave et commençait à toucher au tra c d’héroïne quand il avait eu la révélation, la foi instantanée. Il avait rencontré un prédicateur itinérant et avait tout arrêté, en quelques jours. Il avait changé de quartier et de nom. Il avait brièvement rejoint les Frères musulmans, avant de s’en éloigner, jugeant leur approche trop politique et pas assez spirituelle — ce qui voulait dire pour lui pas assez libérale. Ils rêvaient d’une société fermée qui n’était pas la sienne, lui voulait o rir à la communauté l’image réconciliée d’un entrepreneur moderne et fervent, pas d’un dévot réactionnaire.

Il avait voté pour le Prince en 2007, mais pas cette fois-ci.

Il m’a appris, en n, qu’il n’était pas arabe, mais portugais par son père et français par sa mère.

Il m’était impossible, dé nitivement, de me souvenir de ce qui s’était passé ce jour-là à Saint-Ouen, et si c’était bien lui. Je me rappelais un garçon arabe ; mais Majd, jusqu’à cet instant, m’avait paru tel.

Il m’était désagréable de le regarder en face, nalement moins à cause de la corne sur son front ou de ce soupçon inexprimable que de son charisme doux et presque surnaturel. Il avait réussi, en quelques minutes, à me vendre le 93 comme un nouvel eldorado et à faire d’une religion que je craignais, pour sa violence et son archaïsme supposés, le lieu d’un nouveau pacte entre modernité et tradition. Il m’avait démontré, en quelques secondes, que la posture que le Prince avait recherchée en vain — l’alliance intenable de la modernité économique et du meilleur conservatisme moral — était possible, et que c’était cela, la vraie rupture de l’islam, la vraie brèche temporelle, l’explication dernière du succès de cette religion dans le pays le plus sécularisé d’Europe.

Le catholicisme était mort une seconde fois avec la chute du communisme, son hérésie ultime. L’islam était une religion bien plus réaliste que cela, une religion qui, du peu que j’en savais, n’était pas eschatologique — excepté dans ses branches les plus extrêmes, comme le sala sme, qui prônait d’ailleurs plus un retour au Moyen Âge que l’avènement du paradis sur terre, et qui était en cela plus proche des mouvements décroissants que des messianismes révolutionnaires.

L’islam était une religion de la Terre et du Ciel bien plus que du début et de la n des temps. La composante historique, l’historicité fondamentale du christianisme, jouait maintenant contre elle, dans un monde où l’histoire était devenue secondaire, dans un monde où les problématiques de la rénovation urbaine avaient largement succédé aux inquiétudes classiques sur la n des empires, dans un monde où l’urbanisme tendait à remplacer la géographie et où le romantisme de la nation était presque éteint sous les questions de bonne gestion propres aux mégalopoles.

Un monde sans héros, un monde démocratique s’ouvrait devant nous et tout le drame de l’individualité chrétienne, dont l’existentialisme parisien aura constitué le dernier rebondissement, était devenu quelque chose d’un peu désuet, comme Saint-Germain-des-Prés. Dans le domaine spirituel aussi, la banlieue, avec ses désirs simples d’accession à un monde matériel meilleur, avait vaincu la ville-centre, vague foyer, entre le deuxième et le troisième millénaire, d’une crise spirituelle modeste qui avait conduit ses habitants les plus favorisés au yoga et à la méditation.

Les habitants de la ville-centre voulaient des expériences rares, individuelles et intransmissibles quand les habitants de la banlieue voulaient des infrastructures fonctionnelles : Paris n’avait aucune chance.

Les banlieues, et cela était visible jusque dans le feu des émeutes, où les pillages succédaient rapidement aux déprédations gratuites, n’avaient jamais mené la guerre à la société — cette guerre étrange était d’ailleurs une spécialité bourgeoise, un genre littéraire et cinématographique prisé par la rive gauche, et clairement en déclin.

La banlieue voulait un accès libre et entier au monde, à la ville et à l’univers, à l’emploi et à la société de consommation. Le Grand Paris était, sur le plan matériel, son horizon indépassable, son édit de Caracalla, son accès garanti à la citoyenneté entière — et cette citoyenneté n’était pas vécue comme quelque chose de sacré, cette citoyenneté était simplement vécue, authentiquement, comme un droit fondamental, comme quelque chose de nécessaire et de précieux, mais jamais comme quelque chose qui devait engager l’âme.

J’ai commencé à me demander, en écoutant Majd, si l’islam n’était nalement pas proche de ce libéralisme presque sacré dont nous avions été les prophètes en 2007, de ce libéralisme qui faisait de l’économie le jeu à somme in nie de toute l’agitation terrestre, la forme dernière des villes, la vérité du monde et l’image, rapide et entraperçue, de son créateur.

OceanofPDF.com

L’arrivée des plats m’a laissé sur le seuil d’une révélation plus complète.

Nadia a pris la parole à son tour et m’a dévoilé le projet sur lequel elle travaillait et pour lequel elle avait reçu d’importants

nancements publics. Il s’agissait d’un logiciel de reconnaissance

s’appuyant exclusivement sur les yeux, et pouvant ainsi déterminer l’identité, d’après des images de vidéosurveillance, d’une femme en niqab. Paradoxalement, la loi sur le voile votée l’année précédente, loi interdisant la dissimulation de son visage dans l’espace public, lui avait fait perdre ses nancements. Mais tenant pour acquise l’amélioration exponentielle de la résolution des capteurs photographiques des smartphones, Nadia travaillait à présent sur une technologie qui permettrait de récupérer de l’information directement dans les pupilles des sujets photographiés, pupilles qui se comportaient comme des petits miroirs convexes remplis d’informations spatiales jusque-là inexploitées, sur l’identité du photographe ou sur le lieu où la photogra phie avait été prise, voire sur l’identité de la personne photographiée, identi ée par le réseau veineux du fond de l’œil.

Nadia m’a alors appris que les yeux rouges, si caractéristiques des photos prises au ash avant l’âge de l’iPhone, étaient dus à l’illumination subite du fond de la cornée, particulièrement bien vascularisé : on voyait en réalité directement le fond de l’œil et le rouge était simplement celui du sang humain — inversion de la profondeur et de la surface qui m’a rappelé la théorie de Machelin sur la transformation de la main droite en main gauche par les miroirs.

J’ai repensé aussi aux Ray-Ban à verres miroirs du Prince, me demandant si Nadia, en attendant que la technologie permette d’extraire des images directement dans les pupilles des hommes, s’était exercée sur ces yeux agrandis.

L’aspect commercial, l’exploitation de ces données, était évidemment au cœur de son projet. Elle y ajoutait, cependant, une composante religieuse. S’il n’y avait aucune occurrence du mot miroir dans le Coran, l’islam était cependant une religion très attachée à la surface des choses, à la brillance spontanée du réel — de là sans doute ce culte de l’or dans les pays du Golfe. L’existence de Dieu était visible instantanément partout où l’on portait son regard, et partout démontrée par l’existence des choses elles-mêmes, mais un reste de superstition ancienne, venue de l’Arabie préislamique, la rendait d’une certaine façon plus visible et plus nette dans les choses brillantes que dans les choses mates — choses mates que le catholicisme avait eu, lui, tendance à privilégier, sans doute quand il avait trouvé sa terre d’élection dans l’Europe brumeuse et humide, in uence environnementale qui était d’ailleurs aussi à l’origine de sa dialectique un peu vaine — Nadia s’était aussitôt excusée d’une o ense possible à mes convictions religieuses — de la présence/absence de Dieu, du primat du charnel sur le sensible et de la fausseté constitutive des apparences. L’objet brillant à l’état pur, le miroir, avait nalement été utilisé comme un symbole de vanité par les peintres et avait fait l’objet, dans la métaphysique, d’un discrédit léger mais constant. Sous prétexte de se passionner pour la représentation des choses, le monde chrétien les avait en réalité toujours sévèrement jugées, et faisait encore aujourd’hui de la distinction entre la copie et l’original un principe absolu du gouvernement des choses. La peinture occidentale, quand on y ré échissait, était d’une grande perversité métaphysique.

Fabriquer des miroirs, démultiplier les choses, a continué Nadia, était au contraire pour l’islam l’une des formes possibles de la prière. Il n’y avait même pas, à proprement parler, de tabou de la représentation, pourvu que celle-ci soit immédiate et mécanisée. Le tabou venait de ce que, dans la peinture gurative par exemple, la représentation empruntait le chemin étroit, sombre et labyrinthique de l’âme, de l’âme étendue jusqu’aux terminaisons nerveuses de l’œil et de la main. Il y avait là, dans l’intention du peintre, quelque chose de potentiellement orgueilleux et d’impur, l’idée que l’espace mental de la représentation pouvait être exclusif et que le monde pouvait être incréé : c’était une manière subtile de nier Dieu.

Nadia comprenait mal, au fond, le trop fameux mystère du christianisme : cette façon de se faire peur et de jouer sans cesse avec l’existence de Dieu et de redouter toujours le retrait du divin. C’était pour elle aussi absurde que de s’attendre à ce que le monde disparaisse.

Nadia n’avait jamais tenu aucune découverte scienti que, aucune révolution copernicienne, comme un obstacle à sa croyance. Elle n’avait jamais éprouvé d’angoisse métaphysique particulière — l’angoisse métaphysique avait pour elle quelque chose d’un peu a ecté, de plutôt insincère. Même Sartre avait ni par avouer qu’il n’avait pas éprouvé, au Havre, sa fameuse nausée. Nadia s’amusait d’ailleurs de ce que ses grandes intuitions existentialistes, sa découverte de l’absurde et sa promulgation d’un arbitraire universel soient plutôt contemporaines de ses mois de mobilisation passés à lancer de grands ballons-sondes à travers le ciel de l’Europe, et d’une confusion ultérieure entre la défaite de 40 et celle du système hypothético-déductif en général.

Cette façon de présenter les choses m’a immédiatement plu chez elle. Mais il m’a fallu du temps pour comprendre qu’elle n’y mettait aucun humour — aucune indignation non plus, d’ailleurs. Elle était, loin des jeux théoriques de Machelin et des systèmes à double fond de ses conceptions métaphysiques, d’une franchise presque surnaturelle — franchise qui frôlait souvent la brusquerie, et qui détonnait par rapport aux normes parisiennes de la conversation, toujours teintées de politesse, d’ironie et de malveillance. Elle croyait en Dieu et elle aimait les faits — les faits, plutôt que la métaphysique, ce qui l’avait toujours préservée des contradictions trop faciles que se plaisaient à exhumer les ennemis des religions, quand ils dénonçaient leurs contradictions nombreuses ou leurs dualismes intenables.

Il y avait, sans doute, quelque chose d’un peu terri ant dans les propos de Nadia.

Je me souvenais des théories lointaines de Machelin sur le panoptique, et les iPhone inquisiteurs, distribués à travers le monde comme les yeux de mouche d’une divinité électronique, en étaient restés pour moi quelque chose de dangereux pour le monde humain, qu’ils étaient susceptibles de réduire à des données quanti ables, à découper en tranches comme une préparation de laboratoire sur les lamelles d’un microscope. Je me souvenais aussi des théories de Graslin sur la gouvernance algorithmique, sur ses dangers potentiels, sur la ville devenue une colonie animale robotisée, voire un individu unique soumis à un Dieu logiciel.

Nadia connaissait tout cela et s’amusait même de voir un prétendument Moderne, comme je l’étais incontestablement, recourir à de tels arguments et manifester ce type de mé ance vis-à-vis des algorithmes. Elle a évoqué Al-Khwarizmi, l’inventeur de l’algèbre et de l’algorithmique, qui avait été, après la révélation du message du Prophète, comme le second don de Dieu aux hommes : après la révélation universelle, mais historiquement datée, du Coran, l’algorithmique était porteuse d’une révélation peut-être plus facile, mieux adaptée en tout cas aux modes de vie et aux croyances modernes, une révélation qui ciblait spéci quement les derniers incroyants, les hommes orgueilleux incapables de lire le Coran et d’accueillir Dieu dans leurs cœurs. Car les algorithmes étaient la preuve perpétuée et immanente de Son existence, la preuve que le monde n’était pas chaotique, mais ordonné, ordonné non seulement aux yeux des simples, qui savaient voir le Créateur dans les symétries merveilleuses de chacune des créatures rencontrées, mais ordonné aussi aux yeux des savants qui, derrière le voile d’incroyance des lois du monde naturel, voile dont les motifs répétitifs avaient fait croire aux Modernes que le monde pouvait supporter seul les calculs nécessaires à sa subsistance — la faute logique était pourtant ici évidente —, avaient ni par comprendre que cette trame régulière était comme le sou e et la parole de Dieu : un algorithme, probablement très simple, quoique au-dessus de la compréhension de la plupart des hommes, algorithme dont le Coran était la traduction en langue vernaculaire et comme la couche logicielle destinée à rendre visible sa structure mathématique invisible.

Si Pornier écoutait Nadia avec attention, Majd semblait plutôt mal à l’aise avec ces conceptions un peu hérétiques. Je me disais pour ma part qu’il y avait dans l’islam quelque chose que l’Occident comprenait dé nitivement assez mal, et qui l’insécurisait même complètement. Quelque chose qui remettait en cause, en France, moins la laïcité que la structure même du pacte républicain, en tant qu’il était généralement compris par l’un des peuples les moins religieux du monde : l’idée d’un pacte entre la République et l’athéisme, pacte qui était sans doute l’essence même de notre modernité péninsulaire. Un siècle de laïcité avait ni par déboucher sur ce faux syllogisme : la République se passant très bien de Dieu et les Français étant républicains, ils devaient logiquement se passer de Dieu.

Mais l’islam posait à l’Occident en général une question plus troublante, quand il s’en prenait, comme Nadia, à l’alliance sacrée entre domination technique du monde et retrait dé nitif de Dieu. Nous avions presque fait la liste de toutes les contradictions intenables qui minaient l’islam, entre archaïsme et modernité, et nous attendions, de plus en plus impatiemment, que la rupture se produise en n : nous étions certains qu’une de nos technologies — si ce n’était pas la pilule ce serait Internet, si ce n’était pas Internet ce serait les téléphones portables — nirait par ssurer l’orgueilleux édi ce de la dernière religion révélée à attirer encore des convertis. Rien ne marchait, bien sûr, tout ce qui, en nous, e rayait le croyant potentiel — nous avions sans doute un rapport un peu névrosé à la foi — était aussitôt dédramatisé par les adeptes de cette religion supposément fanatique qui s’avérait, dans les faits, d’un pragmatisme redoutable.

Il en était également ainsi de cette contradiction que nous nous plaisions à remarquer entre l’austérité supposée d’un lieu de pèlerinage et le caractère de plus en plus exubérant de La Mecque, devenue presque le Las Vegas du Moyen-Orient. Il en était ainsi, plus profondément, et cela nous rendait presque interdits devant autant d’inconsistance, nous qui avions héroïquement vaincu le spectre du théologico-politique, de cette contradiction que nous relevions dans la volonté des islamistes, un peu partout dans le monde arabe, d’incarner une force religieuse autant que politique. Il en était encore ainsi, de façon plus anecdotique — quoique le terrorisme, en ce qui concernait nos rapports à l’islam, soit tout sauf anecdotique —, de cette contradiction irritante qui voyait les plus radicaux de ces islamistes, d’habitude si féroces quand il s’agissait d’expurger leur société de tous les signes de modernité occidentale, utiliser sans scrupule nos technologies les plus avancées. On pouvait minimiser cela, comme le faisaient les stratèges qui n’y voyaient qu’un retournement tactique de nos armes contre nous, experts pour lesquels les pigeons voyageurs de Ben Laden et les armes blanches des commandos du 11 Septembre incarnaient bien mieux la vérité de l’islam que les missiles Stinger jadis distribués aux moudjahidin afghans.

Mais cette rhétorique un peu grossière cachait une vérité beaucoup plus simple : l’islam n’avait pas un problème avec la modernité, c’était la modernité qui avait un problème avec l’islam.

Il devenait même de plus en plus certain — et il était un peu regrettable que les Français laïcs soient sans doute ceux qui mettraient le plus de temps à s’en apercevoir, malgré des signes de plus en plus évidents, comme le prouvait n’importe quelle photo de Dubai ou de La Mecque, qui rivalisaient maintenant entre elles pour construire les plus hautes tours du monde — que l’islam était, à sa manière, devenu plus moderne que le christianisme.

Le christianisme vouait ainsi un culte anachronique à la pauvreté, quand l’islam, de façon beaucoup plus pragmatique, plus progressiste aussi, avait institué, comme l’un de ses cinq piliers fondamentaux, un système de répartition des richesses par un impôt sacré, système beaucoup plus robuste, et beaucoup plus réaliste que ces embrasements réguliers d’un christianisme qui, tous les deux ou trois siècles, se mettait à haïr les riches, à fonder des ordres mendiants, à écouter Savonarole, Marx ou les prophètes hallucinés de la n du pétrole.

Nadia débattait justement avec Majd pour savoir si le monde arabe n’avait pas été précisément, avec les grands chocs pétroliers de la n des Trente Glorieuses, l’instigateur involontaire — comment ne pas y voir la main de Dieu ? — d’un dépassement de ces oppositions stériles entre droite et gauche, d’une sortie possible des vieux paradigmes du monde industriel. C’était aussi d’une certaine façon grâce à l’islam, en Afghanistan, que la guerre froide avait pris n.

Ils en sont ainsi venus à s’interroger, au cœur d’un département sinistré par la désindustrialisation, sur le rôle de l’islam dans une société postindustrielle, avec notamment la question de la n du travail par la robotisation de celui-ci — y compris par la robotisation des tâches intellectuelles. Étonnamment, l’exemple qu’ils en donnaient était celui de la traduction de l’arabe vers le français, par des intelligences arti cielles, des prêches de tel ou tel imam in uent aux doctrines très pures et très belles. Nadia craignait qu’on ne fabrique une oumma arti cielle, un islam déraciné. Elle insistait, et Majd avec elle, sur l’incroyable fertilité spirituelle de ce territoire, le 93. L’un et l’autre semblaient a rmer, sans oser trop y croire, que l’islam de France aurait un rôle à jouer dans l’économie générale de l’islam du monde.

Pornier a évoqué alors la permanence d’un génie spirituel français — après tout, les excellents résultats de la France avec le christianisme tendaient à prouver qu’une religion étrangère pouvait atteindre ici des rendements exceptionnels.

Je lui ai demandé s’il était musulman, comme me l’avait a rmé Locacelli. Il a con rmé l’information en riant et en faisant un jeu de mots sur son nom.

Il avait failli mourir d’alcool et de graisse recuite, d’un infarctus, d’un cancer et d’un AVC tout ensemble, en quelques mois. Sa femme l’avait quitté, le Prince ne l’avait pas nommé ministre, il avait été trahi par son premier adjoint et la justice, sur dénonciation de ce dernier, s’était intéressée à la réalisation phare de son précédent mandat, un parking souterrain robotisé en silo — la justice l’accusait d’abus de pouvoir, là où lui ne voyait qu’un petit passage en force pour un projet, certes un peu pharaonique, mais nécessaire, au regard de tous les centres commerciaux qui menaçaient d’ouvrir dans les villes alentour, pour que les commerces du centre-ville conservent leur attractivité.

Il avait eu la révélation, ou plutôt, pour reprendre ses mots, le message lui avait été délivré par une aide-soignante malienne, une nuit où, terrorisé par la mort, il n’arrivait pas à trouver le sommeil, dans le service de réanimation de l’hôpital Avicenne de Bobigny — un vestige de la France coloniale, comme la Mosquée de Paris, dont il était contemporain, et qui était comme elle destiné au départ à l’administration métropolitaine des populations indigènes. L’aide-soignante lui avait parlé très simplement de la miséricorde de Dieu et Pornier, dans une vision qu’il se refusait à attribuer entièrement à la morphine, avait senti Dieu autour de lui, puissant et sourd comme l’aimant d’une machine IRM.

Il avait adopté l’islam cette nuit-là, en répétant les quelques phrases rituelles que lui avait dites l’aide-soignante. Pragmatique, il reconnaissait que c’était une religion qui convenait aux hommes comme lui, des hommes blancs un peu en n de course, à moitié alcooliques et assez cyniques pour prendre le pari de Pascal au sérieux — leur appétit de vivre, intact malgré les privations à venir, trouverait bien dans l’islam de nouvelles façons de s’exercer.

C’était une bonne religion pour les Français, ce peuple de bons vivants bien trop léger au fond pour les splendeurs sépulcrales du christianisme, ce peuple amateur de vin, de plats en sauce et de charcuteries spectaculaires, ce peuple qui n’avait jamais sérieusement envisagé de vieillir, et dont les mâles ne s’étaient jamais trop souciés de dépasser les soixante ans, du moins jusqu’à ce qu’une révolution médicale inattendue prolonge leur vie de vingt ans, au prix de plusieurs interdits alimentaires traumatisants qui les laissaient un peu démunis face à l’étendue de temps et au vide spirituel qui s’ouvraient devant eux — l’islam était au fond une façon de vivre avec intensité les prescriptions médicales auxquelles ils devaient d’exister encore. L’islam était chez lui parmi ce peuple gastronome — en tout cas bien autant que parmi les populations diabétiques du Moyen-Orient.

J’ai entrevu, pour la première fois, une vie sans alcool et sans ce sentiment indistinct de fadeur qui m’accompagnait depuis que j’avais renoncé à boire. Pornier, qui était maintenant le seul à parler, se réjouissait de sa conversion comme d’une excellente blague faite à ses amis de droite. J’ai compris qu’il y avait eu aussi, derrière les motifs spirituels et médicaux, quelque chose de l’ordre d’une vengeance contre le Prince. Il était lassé des discours hystériques sur la laïcité et sur le voile. Il les tenait pour exclusivement xénophobes — non pas qu’il condamne cette xénophobie, qu’il jugeait toute naturelle et trop humaine, ce qu’il condamnait, c’était cette manière grandiloquente de l’exprimer et d’hypostasier pour elle toute la mythologie républicaine. La République n’existait pas, ou plutôt son unique raison d’être, comme celle de l’existence d’une doctrine politique appelée républicanisme, était qu’il existait des con its, des désaccords. La République n’était jamais neutre, elle témoignait toujours d’une tension, d’une tension qu’on avait choisi pour un temps de rendre publique, au lieu de la dissimuler. Et l’interdiction du voile obéissait à cela. C’était de l’ingénierie républicaine, une façon assez grossière de fabriquer de l’espace public — de fabriquer de l’espace public comme des urbanistes posaient des bancs et des lampadaires au pied des tours et appelaient ça une place. Mais il y avait au fond plus d’espace public dans le choix de modi er le tracé d’une ligne de bus pour atténuer une rivalité entre deux quartiers ennemis que dans tous les débats qu’il y avait eu sur la laïcité à l’Assemblée nationale, et qu’il y aurait encore, jusqu’à épuisement du sujet — soit par lassitude, soit en raison d’une épidémie de conversions massive.

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