Le Grand Paris
Le Triangle d’or
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
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Le portrait du Prince, immense, dominait le double escalier en marbre du hall, et l’ensemble évoquait plus, entre matériaux précieux et culte de la personnalité — il ne manquait au Prince qu’un fusil ou qu’une double rangée de médailles pour que l’illusion soit parfaite —, l’entrée monumentale d’un palais de Saddam Hussein qu’un QG de campagne. La composition ethnique du quartier renforçait d’ailleurs cette impression qu’on avait ici a aire à une sorte de potentat oriental travaillant à sa réélection plutôt qu’au candidat normal d’une élection libre. Comme le révélaient les a ches du PKK, les noms des restaurants et les devantures des librairies, on était ici, rue d’Enghien, dans le X e arrondissement de Paris, au cœur de la petite Turquie, le quartier de la diaspora kurde.
Je me suis dit qu’il était impossible de ne pas penser à cela et que l’idée n’avait pas tant dû être d’installer le QG de campagne dans un quartier populaire que d’évoquer, de façon subliminale, ce qu’on appelait la rue arabe, entité devenue, depuis les attentats du 11 Septembre et les manifestations de soutien spontanées à Ben Laden qui les avaient suivis, le cauchemar de l’Occident et la banlieue insurrectionnelle du monde civilisé.
La convocation de cet imaginaire jusqu’aux portes du QG du candidat de la droite relevait en tout cas d’un machiavélisme — d’un machelinisme, m’étais-je aussitôt repris — incontestable. Et cela devait fonctionner d’autant plus que ceux qui venaient ici n’avaient, dans leur écrasante majorité, pas l’habitude de ce genre de quartiers, populaires et exotiques, réservés au nord et à l’est de la capitale plutôt qu’au centre et à l’ouest qu’ils fréquentaient d’habitude.
J’avoue m’être laissé prendre aussi au jeu, en passant, avec di culté et légèrement de pro l, entre les deux barrières métalliques tenues par des CRS, pour venir me présenter devant l’immense et apaisant visage de notre condottiere. J’en ai conçu aussitôt un immense soulagement, loin des bruits de la rue et de la violence sécessionniste de la cause kurde, souvenir qui m’a fait un instant entrevoir, derrière le visage du Prince, celui du bourreau souriant d’Halabja, bourreau occidentalisé dont la brillante carrière de génie du mal venait d’ailleurs de trouver une n dé nitive, et un peu pathétique, sur une base militaire américaine de la banlieue de Bagdad.
J’étais déjà excité par l’odeur du sang.
Un groupe descendait l’escalier en glissant presque sur les semelles en cuir de leurs chaussures vernies. Ils étaient beaux et maigres, glabres et blancs, leurs cheveux sculptés et leurs costumes ajustés les rendaient aussi lisses, aussi rapides que s’ils avaient porté des combinaisons de commando marine, seules leurs épaules, qui tombaient parfaitement, cassaient leurs silhouettes lascives pour projeter devant eux leurs organes de commandement, mains nes et douces aux ongles nacrés, BlackBerry aux diodes rouges clignotantes, stylos en or, briquets Dupont, cigarettes blanches.
Ils sentaient bon, aussi, et j’ai monté les marches à travers leur présence translucide, heureux d’être ainsi décontaminé des odeurs de la rue.
Le bureau du directeur de campagne, l’ami préfet de Lossac, se trouvait, par un singulier tropisme policier qui rappelait les anciennes fonctions de l’homme comme les mœurs rigoureuses d’un palais oriental, juste en haut de l’escalier, derrière une colonne qui tenait lieu de porte et lui permettait de tout entendre sans jamais être vu. L’ancien chef de la police s’en est amusé un instant, de façon plus menaçante que comique, me priant d’avancer et de lui remettre la valise que je tenais à la main. Il l’a ouverte, sans m’en laisser voir le contenu, mais il a paru satisfait.
Tout semblait provisoire, avec des cartons empilés, des rouleaux d’a ches, des câbles entrecroisés qui convergeaient vers un bureau en verre à pieds de métal, structure sans doute plus pratique que les bureaux dorés et marquetés que le haut fonctionnaire avait dû utiliser jusque-là, pendant la douce vie de cabinet à laquelle il avait renoncé pour les installations précaires d’une campagne présidentielle. Tout signi ait ici qu’on était en guerre, et presque dans la tente d’un aide de camp.
J’ai remarqué pourtant un élément de décor, une photo soigneusement encadrée et accrochée au mur, qui semblait appartenir, comme un souvenir qu’il transporterait toujours avec lui, à une autre actualité que celle de la prochaine présidentielle. Je connaissais cette photo. Elle avait été publiée, je crois, dans Paris Match. C’était à l’été 1995, j’avais quinze ans. Il faisait très beau ce jour-là, c’est ce qu’on voyait immédiatement. La vue était vertigineuse, les toits en zinc des immeubles haussmanniens atteignant, à cet endroit de Paris, leur forme la plus parfaite, un galbe de coquillage retourné dont les côtes s’ouvraient en éventail, à l’aplomb des façades qui tombaient vers la Seine. La place Saint-Michel était entièrement vidée de ses occupants normaux, et semblait par cela même gée, malgré les nombreux véhicules qui l’occupaient en désordre. L’ensemble paraissait pourtant organisé et l’on distinguait rapidement di érents corps de métier au travail autour d’un événement invisible, mais qu’on supposait de grande ampleur — la terrasse d’un café avait ainsi été transformée en poste médical avancé. Également gée par la photographie, on distinguait en n l’eau de la fontaine que crachaient deux chimères ainsi qu’un
n nuage de fumée qui sortait d’une bouche de métro. C’était la n
de journée, les ombres étaient très marquées et les couvertures de survie crépitaient au soleil. Paris venait d’être frappé par un attentat.
Mon interlocuteur a vu mon intérêt pour cette photographie. Il était à l’époque directeur de la police nationale et était présent, place Saint-Michel, au moment où elle avait été prise. Il avait ensuite supervisé, jusqu’aux contreforts du Massif central où Khaled Kelkal avait été abattu par le GIGN devant les caméras d’une télévision locale, la traque des poseurs de bombes. Puis l’enquête se perdait pour toujours dans le labyrinthe rocailleux de l’islamisme radical et de l’antiterrorisme de l’Algérie des années noires. L’ami complotiste de Lossac, celui dont on disait qu’il appartenait aux services de renseignement, m’avait même expliqué que l’Arabie saoudite était le vrai commanditaire de l’attentat, en réaction à l’annonce de la reprise, en ce même été 1995, des essais nucléaires français dans le Paci que : Mururoa était en e et situé, de l’autre côté de la Terre, exactement à l’aplomb de La Mecque, faisant redouter aux autorités saoudiennes un possible syndrome chinois, hypothèse selon laquelle le magma radioactif généré par la bombe se serait enfoncé sous son propre poids jusqu’au noyau de la Terre pour ressortir aux antipodes.
J’ai été en tout cas déçu quand, au lieu de me raconter les dessous de cet attentat et de con rmer ou d’in rmer cette hypothèse délirante, le haut fonctionnaire a déplacé une a che de campagne pour me montrer une autre image, qui faisait pendant à la première. Il s’agissait cette fois d’une aquarelle, œuvre didactique d’un pompier retraité, qui représentait toujours la place Saint-Michel, mais cette fois vue en coupe, jusqu’à une profondeur telle qu’on atteignait, sous le lit de la Seine, la gare souterraine où était installé le premier poste de secours.
« Voilà où nous devons aller, m’a-t-il dit, voilà où je suis descendu ce jour-là. Ni la photographie ni l’aquarelle ne montrent pourtant le détail de ce que j’ai vu là-bas. Certaines choses ne devraient jamais être vues. Ce que la politique fait aux corps. Je veux pourtant m’en souvenir. Notre mission et notre devoir sacré nous obligent à connaître certaines choses. Ne croyez pas que le pouvoir soit autre chose que cette connaissance. Elle ne vous sera peut-être pas épargnée mais vous aurez toujours le devoir d’en protéger le grand nombre. Il existe des mensonges d’État qui sont des vérités premières. La caverne où vous allez descendre ne projettera sans doute pas autour de vous des images aussi violentes, mais vous serez amené à voir des choses, à en connaître d’autres qui devront rester à jamais secrètes. »
Cela n’était pas, étrangement, une leçon de cynisme. C’était la confession sincère d’un homme, qui croyait en la raison d’État et qui lui avait consacré sa vie. J’ai repensé à la phrase de Machelin sur les enchantements inégalables de la politique en me disant que j’avais en face de moi l’un de ses grands prêtres.
« Bien, avait-il conclu, j’ai lu vos états de service, j’ai pris connaissance de votre rapport sur Paris, je ne mésestime pas celui qui vous recommande. Considérez-vous comme l’un des nôtres. Nous manquions un peu d’intellectuels et de représentants des professions libérales, et nous ne devons pas laisser la politique de la ville à nos adversaires. Vous serez son conseiller architecture. Inutile de le déranger : il est d’accord. »
C’est ainsi que je suis entré, sans l’avoir jamais vu et sur la foi d’une réécriture rapide de ma thèse abandonnée, dans l’équipe de campagne du Prince.
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J’avais intégré facilement — un peu trop facilement peut-être, comme si Machelin était toujours vivant et encore à la manœuvre — le noyau dur de l’équipe de campagne, l’avant-garde de la France moderne. J’arrivais du désert et je me retrouvais soudain, en plein cœur de Paris, au milieu de ses plus belles intelligences et de ses cerveaux les plus rapides. J’étais étourdi mais heureux, avide d’apprendre, aussi, à manipuler les codes éblouissants de cette campagne qui devenait, chaque jour un peu plus, la campagne classique de la Cinquième République, le modèle inimitable, la politique redevenue un art.
La campagne allait ainsi être métaphysique. C’est comme cela, en mettant les enjeux à ce niveau, que nous avions remporté la bataille sur l’intelligentsia de gauche, qui ne nous avait pas vus venir, sur l’intelligentsia de gauche habituée à poser seule les termes du débat pour formuler ensuite les réponses les plus justes, et qui ne nous attendait pas à ce niveau d’intensité idéologique. La politique, après une longue éclipse de plus d’un demi-siècle, était de retour en France. Il existait une droite, en n, comme vision du monde et non plus comme simple façon de rassurer les bourgeois, terrorisés par l’existence d’une gauche qu’ils sentaient, instinctivement, supérieure à eux sur le plan intellectuel. La gauche n’avait plus le monopole du cerveau.
Tout avait tourné autour de l’idée que le Prince incarnait le triomphe de l’Europe des valeurs — on comprenait implicitement que celles-ci étaient chrétiennes. Le Prince avait réouvert l’accès, particulièrement stratégique pour la France, petit nistère épuisé de l’Eurasie, aux richesses historiques presque illimitées d’un arrière-pays depuis trop longtemps oublié : la chrétienté était encore intacte et nous étions debout sur les épaules de la plus orgueilleuse des civilisations du monde. On devait à Nivelle, l’amie de Machelin, la générale en chef, l’idée de cette fresque magistrale, ainsi que la responsabilité de son exécution dèle par tous les partisans du Prince. C’était elle qui avait orchestré les éléments de langage qui nous avaient permis de triompher. C’était à elle aussi qu’on devait le retournement des derniers réfractaires, ceux qui voyaient Bonaparte percer sous le Prince, ceux qui craignaient pour les libertés publiques, qui jugeaient l’homme dangereux, incontrôlable, et qui avaient été jusqu’à évoquer un risque de guerre civile ou de dictature.
C’était le jeu, leur avait-elle patiemment expliqué, le Prince faisait de la politique comme on faisait la guerre, et c’était d’ailleurs pour cela qu’il était aimé et respecté. Bien sûr, il franchissait toutes les lignes jaunes ; peut-être même, oui, ne faisait-il que dresser les Français les uns contre les autres, mais il fallait voir cela de façon tactique, prendre plaisir au jeu, en comprendre la nature jouissive et transgressive : le Prince, grande surprise, nouveauté radicale, était de droite, il avait les défauts de ses qualités, il aimait la politique d’un amour passionnel, plus encore que le pouvoir ; il était aussi incroyablement chanceux et le spectacle méritait qu’on y prenne part, c’était un moment rare et unique dans la vie d’un pays qu’une campagne réussie à ce point et que la victoire possible d’un homme à ce point exceptionnel. Oui, le Prince était de droite. La droite sûre d’elle-même, décomplexée, intelligente et un peu vicieuse — reconnaissant l’homme pour ce qu’il était : un simple pécheur.
La presse avait plusieurs fois rapporté des mots d’une extrême violence que le Prince aurait prononcés vis-à-vis de tel ou tel de ses adversaires : il avait ainsi parlé de pendre un Premier ministre à un croc de boucher, il avait dit, après qu’un centriste honni avait refusé d’entrer dans une coalition électorale, qu’il y aurait bientôt du sang sur les murs. J’avais entendu bien pire et j’avais adoré cela. C’était une joie intense, libératrice, de servir un homme qui pouvait se permettre ce genre de choses, un homme qui avait atteint un statut tel dans l’opinion qu’on tolérait depuis longtemps qu’il puisse s’a ranchir des normes habituelles de la courtoisie — qu’il s’a ranchisse en fait de toutes les normes du droit naturel. Je me souvenais d’un cours d’histoire, au lycée, sur l’absolutisme, que notre professeur avait commencé en nous expliquant que le roi demeurait soumis aux normes de la bienséance et aux lois chrétiennes : il ne pouvait pas tuer par caprice ni se tenir jamais mal. Le Prince, lui, le pouvait. Il y aurait dans son règne futur quelque chose d’absolument transgressif.
Nous aimions pour cela la façon dont il s’exprimait, sans respecter ni la grammaire ni la pénible majesté de la langue française — dans un pays où le souverain était le protecteur d’une institution chargée de légiférer sur la langue, la chose était particulièrement délicieuse. Ancien avocat, il avait gardé l’habitude de faire un usage presque exclusivement polémique de la langue française, qu’il utilisait, le doigt pointé sur son interlocuteur, presque comme une arme de guerre, une arme dont le violent recul se propageait à ses épaules, beaucoup trop mobiles.
Nous avions assisté à des dizaines de meetings juste pour cela, pour le frisson de la scène, pour leur énergie physique et leurs outrances verbales dignes des meilleurs concerts de hip-hop — et ceux que j’avais ratés, je les avais souvent rattrapés en vidéo. Nous avions religieusement suivi chacune de ses interventions télévisées dans un bureau de la rue d’Enghien, et j’y avais pris plus de plaisir qu’avec n’importe quel livre, n’importe quelle chanson, j’avais été sans cesse ébloui par le plaisir de la langue, par l’inventivité verbale hasardeuse et brutale du candidat déchaîné.
La candidate socialiste s’était, elle aussi, aventurée sur le terrain de la langue. Elle était ainsi venue jusqu’à la Grande Muraille en tunique blanche pour vanter la bravitude du peuple chinois. On s’en était amusé. Mais cela n’avait pas la splendeur sombre des approximations du Prince, cela ne concernait que la surface de la langue, que son vocabulaire — la candidate avait péché par excès et non par défaut, et la polémique de pure forme qui avait suivi ses justi cations — l’évocation ironique du décalage horaire et de la grandiose plasticité de la langue — avait surtout témoigné d’un goût français un peu pénible pour les perles du bac, pour les approximations syntaxiques de ses comiques préférés, pour les bons mots des jeunes enfants.
L’inventivité verbale du Prince était à l’opposé. Elle concernait la grammaire elle-même plutôt que le vocabulaire : la clé de voûte du vivre-ensemble, les profondeurs secrètes du pacte républicain, le lieu célinien du grand dérèglement, le chaos des heures sombres. Le Prince ne parlait pas un français de convention, ni un français de fantaisie, mais un français de combat. Il parlait aux instincts du peuple, mis en perpétuelle situation de juré populaire d’un procès d’assises devenu grand comme un pays entier. Il répétait à voix douce les noms de ses intervieweurs, il abusait des pronoms personnels qui le mettaient en scène, avec ambivalence, en tant que victime et en tant qu’accusateur. C’était la seule structure qu’il respectait au fond, l’essence judiciarisée de la langue. Tout le reste, fautes d’accords, conjugaisons hasardeuses, oublis du sujet ou du temps, était subordonné à cette fonction unique : mettre le monde en accusation, s’excuser de sa bonne volonté, feindre une naïveté la plus absolue — c’était un e ondrement de la langue sur elle-même. L’intervieweur, confronté là à un dé insurmontable, renonçait à chaque fois, et le téléspectateur, comme hypnotisé, oubliait la question désobligeante :
« Parce que vous croyez que parce que — excusez-moi du peu madame Chazal, ou bien alors c’est pas qu’on s’est pas compris, c’est que j’ai dû me tromper alors — que parce qu’un journaliste, ou supposé tel, a raconté à untel ou untel une histoire proprement stupé ante, et qui, soit dit au passage on sait plus trop si elle me concerne vraiment, ou bien ma cousine, son voisin de palier et quand on y est pourquoi pas vous madame Chazal, puisque apparemment il faudrait qu’on soit tous coupables de quelque chose dans ce pays, à commencer par réussir, et vous avez bien réussi madame Chazal, alors je me demande… Non bien sûr je plaisante, mais c’est quand même un monde, que dans ce pays, plus on essaie d’être irréprochable, plus on a de reproches, et c’est tous les jours, et c’est sans l’ombre d’un soupçon. Et vous pensez que cette fois je vais laisser passer ? Vous croyez vraiment que je peux me permettre de laisser dire ça ? Eh bien je vais peut-être vous surprendre mais oui, parce que moi, je peux pas à chaque fois saisir tous les tribunaux de France, qui sont bien occupés croyez-moi, un peu trop occupés à mon goût, même, quand ils libèrent des délinquants, pour que je porte plainte. De toute façon moi mon seul tribunal c’est l’action, c’est là où je serai demain, et je crois que ça vaut mieux, d’ailleurs, vous verrez demain ça sera oublié, les Français ils ne sont pas dupes, ils oublient pas ce qu’on me fait subir, des fois, je vous dis, c’est pas toujours drôle. Mais laissons ça là, si vous voulez bien. Parce qu’à force d’expliquer l’inexplicable, car au fond je ne sais même pas de quoi on parle et j’aimerais si ça vous ennuie pas qu’on soit sérieux cinq minutes, on va nir par ennuyer tout le monde avec nos petites histoires, et croyez-moi, les Français méritent mieux que cela. »
Nous sentions, oui, en écoutant ces fabuleux monologues, de nature à terroriser toutes les salles des profs, tous les énarques et tous les secrétaires de rédaction de France, que le Prince avait en lui la capacité de modi er les structures du pays, qu’il était en cela plus moderne que Rimbaud. Il nous semblait que le Prince, incorrect, instable, mais divinement doué, était capable de se saisir à nouveau des dés d’une histoire épuisée, de s’en saisir et de les jeter une nouvelle fois, loin en avant — et peut-être jusqu’aux bords du monde.
Car il était possible que la France, telle que nous la connaissions, paci que et décente, ne survive pas à l’activisme du Prince, à ses expérimentations permanentes, à son machelinisme. La mise en scène avait été superbe. Notre candidat avait ainsi déclaré qu’il croyait au mal et à la prédestination. Il avait évoqué le fait qu’on puisse être maudit, pédophile ou violent dès l’école maternelle. Le choc avait été monstrueux. Personne n’avait jamais osé dire ça, à ce niveau de responsabilité, au moins depuis l’Ancien Régime.
Le Prince avait aussi réduit la question de l’immigration à une scène primitive, à un cauchemar éveillé qu’il avait réellement vécu. La scène nous avait été rapportée en détail par Villandry, un jour pluvieux de mars dans le café où nous nous étions réfugiés et qui faisait l’angle avec la rue d’Hauteville et la rue d’Enghien. Villandry gérait les relations du Prince avec la presse depuis plusieurs années. C’était, de nous tous, celui qui le connaissait le mieux. Il avait contribué à la fabrication de sa légende, quand il fallait que le ministre soit chaque soir au 20 Heures avec des nouvelles annonces, des résultats spectaculaires ou des faits divers inédits à commenter — la politique du chi re appliquée à lui-même. Il avait tapé fort, de son propre aveu ; ces années passées à l’Intérieur ressemblaient dans son souvenir à une longue bavure policière, à un interminable snu movie. Son cynisme élégant et mélancolique nous ravissait, comme il parvenait toujours, au bout d’un moment, à nous mettre mal à l’aise — et c’était bien ce qui s’était produit ce jour-là, dans des proportions cependant inédites. Et comme à chaque fois aucun de nous ne saurait pour nir à quel point ce qu’il avait dit s’écartait de la vérité.
Nous étions là tous les cinq, la brillante avant-garde, les meilleurs soldats du Prince, l’équipe de campagne resserrée que j’avais miraculeusement réussi à intégrer, moi, l’idéaliste, l’intellectuel, le retardataire, mais que mon aventure algérienne dotait d’un singulier prestige, d’un prestige impérial — Machelin m’avait dit avant mon départ que l’unique fonction de l’Algérie, conquise juste avant les Trois Glorieuses, avait été de fournir aux adolescents de la Restauration, à la génération de 1830, un substitut oriental au rêve napoléonien. J’avais gardé de mon séjour algérien un teint hâlé et certains gestes précieux, comme celui de saisir les choses avec seulement trois doigts, ou une certaine façon de nouer mon chèche. J’aurais aussi un jour, mais l’anecdote était apocryphe, ramené la main contre ma poitrine après avoir serré la main du Prince — Villandry avait quoi qu’il en soit pris l’habitude de me surnommer L’Arabe.
Il y avait là, outre Villandry et moi, Berthier, le conseiller diplomatique du Prince, Berthier plus musclé que jamais sous sa chemise trempée, Berthier, le corps rêvé du Prince comme Nivelle était son cerveau idéal, et qui ressemblait ce jour-là, encore plus que d’habitude, à un agent secret.
Il y avait aussi le plus frêle et plus timide Garnier-Rivoire, qui ressemblait un peu au Prince, mais en plus grand, en plus délié, avec une histoire familiale apaisée et un parcours scolaire irréprochable — le Prince sans l’ambition enfantine de conquérir le monde. Énarque, il habitait à Neuilly depuis toujours et on supposait qu’il hériterait de la ville aux prochaines municipales.
Graslin était là également. Beaucoup moins policé que lui, beaucoup plus provincial — il avait d’ailleurs gardé un léger accent marseillais. Conseiller numérique du Prince, il avait monté, dès son école de commerce, une start-up qu’il avait revendue presque un million d’euros. C’était le plus riche d’entre nous et le mieux habillé. Le seul qui se permette, aussi, de le tutoyer. Il incarnait à la perfection ce que nous prétendions être, les conquérants de la République, les mercenaires du Prince, le prototype d’un homme que les intellectuels de gauche aimaient mépriser, car il était au fond trop accompli pour leurs catégories ontologiques dépassées — ils pressentaient seulement le caractère dévastateur de ce qu’ils appelaient l’individu libéral, sans en reconnaître la scandaleuse nouveauté, sans apercevoir, derrière sa gure blême, l’apparition, rare et précieuse, d’un type anthropologique inédit, d’un homme d’un nouveau genre, dont la volonté de puissance, l’orgueil et le narcissisme illimité, tous les trois hérités de l’ère moderne, se mêlaient à des qualités plus classiques et jusque-là presque entièrement oubliées : la soumission à la force, l’acceptation presque masochiste des lois les plus dures, comme celles du marché, le goût confus, mais au fond très sûr, pour tout ce qui le contraignait et le soumettait sans rémission possible — sur un spectre assez large qui comprenait la plupart des addictions connues, du sexe à la drogue, du jeu au travail, et qu’il avait appris, dès l’école de commerce, à accepter comme inéluctables. Graslin incarnait à la perfection cette hybridation réussie entre les pouvoirs dionysiaques de la fête et l’ivresse mécanisée des feuilles de calcul, et je l’admirais naturellement beaucoup — nous l’admirions tous, et il était unanimement considéré comme le plus élégant et le plus fanatique des conseillers du Prince.
Villandry était son exact opposé. Issu d’une vieille famille aristocratique, il était, face à cet alcool blanc, un vin ancien et presque madérisé qui cherchait, dans ses échanges humains, moins le pouvoir ou la suprématie qu’un équilibre subtil, théâtral et onctueux. Certain, sans doute, de sa supériorité absolue, dernier héritage vivant des privilèges de sa classe, il semblait prendre plaisir à nier absolument qu’il existe des di érences entre les hommes, et il leur accordait à tous autant d’attention. Il avait ainsi sympathisé avec tous les restaurateurs de la rue d’Enghien, et il prenait un évident plaisir à nous conseiller un plat ou à nous informer de la situation di cile d’un cuisinier dont on n’apercevait, à travers la fenêtre du passe-plat, que les bras infatigables — sa femme était kurde et son beau-père tentait en vain de quitter l’Irak. Même Berthier, qui se vantait de parler arabe, comme si la chose était en soi une provocation, était dépassé — mais Villandry lui avait fait promettre de trouver une solution.
L’agitation permanente de Villandry nous réjouissait tous, comme elle réjouissait les journalistes à qui il distribuait petites phrases et potins sexuels insortables. Elle dissimulait aussi une profonde lassitude, un étrange ennui : le monde qui s’ouvrait devant nous ne serait pas le sien. Il était trop désintéressé pour être libéral et semblait être là seulement car ses qualités l’y avaient conduit, et peut-être aussi parce que cela serait un joli tour à une histoire de France qui s’était montrée jadis cruelle avec ses ancêtres.
Le café où nous étions tous les cinq, en ce jour de mars, s’appelait Le Duc d’Enghien et Villandry avait commencé par citer, in extenso, un passage de Chateaubriand qui déplorait le meurtre de celui-ci par Bonaparte : « Cette mort, dans le premier moment, glaça d’e roi tous les cœurs ; on appréhenda le revenir du règne de Robespierre. Paris crut revoir un de ces jours qu’on ne voit qu’une fois, le jour de l’exécution de Louis XVI. »
Il avait alors commencé son récit. Le Prince avait été prévenu une nuit qu’un incendie exceptionnel venait de se produire dans un squat du XIIIe arrondissement. Poussé par un pressentiment étrange, il s’était habillé et s’était fait conduire sur place, où Villandry l’avait retrouvé. Le feu était éteint. Les pompiers se reposaient sur le trottoir et il était allé comme à son habitude féliciter les hommes en uniforme. Le premier ne l’avait même pas vu, le deuxième lui avait tendu sans ré échir une main noircie qu’il avait serrée avec réticence. Il avait essayé de lui parler mais le pompier avait semblé ne rien entendre. Il avait mis ses yeux rouges sur le compte de la fumée. Le troisième l’avait pris dans ses bras et avait fondu en larmes. Par-dessus son épaule, le Prince avait vu quatre corps d’enfants calcinés. Un pompier était venu en déposer un cinquième, un bébé, léger comme une carcasse de poulet. L’unique réaction du Prince avait alors été la peur, la peur immédiate face à la vie enlevée, à la mort inévitable et à la violence absurde du néant. La mère du nourrisson avait survécu. Elle avait voulu serrer une dernière fois son enfant dans ses bras. Le pompier, pour l’en empêcher, lui avait expliqué qu’elle risquait de le casser. Le Prince avait enregistré cette information, ce degré supplémentaire dans l’horreur. Il était pour une fois resté silencieux.
Il s’était repris dans la voiture et avait déclaré à Villandry qu’il s’agissait d’un drame de l’immigration illégale, et exclusivement de cela. C’était l’élément de langage qu’il faudrait imposer. Ces enfants n’étaient pas morts par hasard, mais parce que la France, en laissant croire aux migrants qu’elle pouvait les accueillir, avait fait preuve de négligence coupable. La France, en réalité, ne pouvait garantir leur droit fondamental à la sécurité. Ils ne trouvaient là que l’avarice hideuse des marchands de sommeil — souvent leurs propres compatriotes — qui avaient comme ici, cyniquement, condamné les issues de secours avec des planches in ammables pour mettre plus de lits. Lutter contre l’immigration illégale par humanité : ce serait l’un des coups de génie du Prince, qui raconterait inlassablement et en détail cette nuit d’horreur initiatique, n’omettant qu’un seul détail : il avait ce soir-là craint pour sa vie et avait conclu un étrange pacte avec la mort — ou directement avec le diable, avait
nalement a rmé Villandry, faisant de la mère de l’enfant une
sorcière africaine qui lui aurait volé son âme.
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Le Prince était ainsi un personnage de ction, avec ce que cela comportait de clichés littéraires et de scènes obligées. Les Français allaient bientôt assister à l’une d’elles, quand ils comprendraient que le Prince, au moment où il accédait à la magistrature suprême, avait simultanément échoué à retenir la femme qu’il aimait, déconvenue presque racinienne qui avait prêté à son élection le déroulé implacable d’un argument tragique exceptionnel. Nous avions participé ce soir-là, avec le Prince ou à travers lui, à la révélation de quelque chose d’immense, de glacial et d’inhumain. Il était agréable que le Prince sou re, non que cela le rende plus humain, mais plus princier encore. Il traversait une épreuve solitaire, un dilemme grandiose : tout avoir et tout perdre en même temps, la chose nous émouvait, je crois, non par compassion mais par amour des paradoxes, comme on avait aimé découvrir, grâce aux confessions de son médecin, que Mitterrand avait appris son cancer non à la n de son second mandat, comme on l’avait cru jusque-là, mais au début du premier : cruauté sublime et merveilleux argument de théâtre.
Le Prince, comme tous les présidents avant lui, était un personnage de ction né de l’interprétation passionnée que faisait le peuple de la Constitution que, selon le mythe républicain, il s’était donnée à lui-même pour déchi rer ses intentions profondes à des dates régulières.
Le Prince était depuis longtemps déjà le meilleur acteur politique de sa génération, le plus inattendu, le plus divertissant — le plus facile à caricaturer aussi. On s’était habitués à lui et même ceux qui gardaient le vague souvenir de s’être moqués jadis de la créature blême apparue sur la scène politique nationale en 1993 avec la deuxième cohabitation avaient nalement commencé à lui trouver le charme irrésistible d’un homme providentiel, et il paraissait évident, au soir du 6 mai 2007, pour ses proches comme pour les 11 millions d’électeurs du premier tour, pour ces 19 millions d’électeurs du second comme pour tous les Français fascinés, que le Prince serait à la hauteur du rôle.
Nous avions gagné une élection présidentielle. Une élection présidentielle — nous aimions la splendeur de cette expression. Nous étions au moment où un peu de magie était réinjectée dans les institutions, au seuil d’un nouveau règne — nouveaux règnes qui sont comme des éclats de révolution et des moments de guerre civile. La prise de pouvoir, même en démocratie, était quelque chose de violent, et il y avait ce soir-là comme un soupçon de coup d’État quand on avait vu de vieux amis du Prince se voir refuser l’accès au Fouquet’s. Ce serait cinq ans de pouvoir sans partage, sauf pour nous, ceux qui allaient l’exercer — et nous nous le partagions déjà.
Après avoir tourné dans tous les sens et salué les amis, les futurs ministres, les futurs secrétaires d’État et les équipes de leurs futurs cabinets — tous ceux qui seraient pendant les mois à venir nos subordonnés directs —, nous nous sommes retrouvés tous les cinq à la même table, Villandry, Graslin, Berthier, Garnier-Rivoire et moi, les cinq héros de la campagne, comme nous avait appelés Nivelle, tous les cinq épuisés et heureux, des verres d’alcool fort à la main et des cigares que nous laissions ostensiblement se consumer dans des cendriers en cristal.
Nous avions trente ans à peine et on ne voyait que nous, l’entourage immédiat du Prince, plus forts, plus exposés et plus puissants que des ministres. On ne verrait que nous ces prochains mois, dans les médias, les dîners, les cabinets et les salons. Nos cerveaux étaient les plus rapides et quelques phrases à peine su raient à convaincre les derniers réfractaires de notre éclatant triomphe — victoire intellectuelle totale, conversion quasi instantanée au modèle anglo-saxon et libéral ainsi qu’à la révolution conservatrice. La grâce à l’état pur, un pays entier sous le charme, le ralliement par dizaines des intellectuels, le grand frisson chez les artistes, l’union sacrée tout près d’être atteinte. Nous avions fait plier l’histoire et elle nous appartenait pour cinq années entières.
Recruté en janvier — le dernier venu de sa garde rapprochée —, je n’avais connu que cela, l’envolée euphorique qui avait suivi les premiers sondages qui l’avaient placé, un peu avant Noël, devant la candidate socialiste, l’excitation presque sexuelle des derniers jours, la fécondation imminente de la France par le seul homme capable de la faire survivre un millénaire de plus. Nous étions, dans la serre du Fouquet’s, les témoins privilégiés du processus de mutation terminale. L’animal politique était le parasite absolu, le super-prédateur, le sommet de l’arbre évolutionniste, une créature prête à tout, adaptée à tout, pur mouvement, charme naturel et sélection instantanée de la meilleure trajectoire, du seul chemin possible.
La scène se passait sur les Champs-Élysées, au Fouquet’s, à la pointe occidentale du triangle d’or, l’enclave luxueuse que formaient les trois rues les plus chères de Paris. Le Prince venait d’être élu et nous avait invités à fêter sa victoire, qui serait celle de l’argent, du travail et des entrepreneurs, qui serait celle de la rupture avec la France ancienne. La scène est connue, archétypale et caricaturée mille fois : monde de l’argent, showbiz et politique spectacle, la nouvelle France était venue au complet, jamais on n’avait vu de victoire si triomphale, si obscène et si franche. On fêtait ce soir-là la
n dé nitive des idéologies et la mort cérébrale de la gauche, le
grand mélange des genres, la droite telle qu’en elle-même, en n décomplexée, celle de l’argent roi, des médias étourdis, du patronat heureux : un berlusconisme à la française, un Versailles du mauvais goût — ne manquaient que les putes, le caviar et les yachts pour le cliché entier de l’arrivisme triomphant.
Et le yacht est venu, justement, dès le lendemain, celui d’un ami milliardaire qui l’avait mis à sa disposition pour les quelques jours séparant la victoire de l’investiture. On avait évoqué jusque-là, n logique d’une campagne fondée sur les valeurs, une retraite spirituelle dans un monastère. J’avais même été consulté, et j’avais suggéré, en vain, l’abbaye du Thoronet ou le couvent de La Tourette, le chef-d’œuvre tardif du Corbusier. La publication des photos du Prince en Ray-Ban sur le pont du yacht produirait alors sur l’opinion un e et désastreux et on parlerait bientôt de la malédiction du Fouquet’s.
Les conditions de sa défaite, cinq ans plus tard, étaient déjà solidement posées au soir du 6 mai. Mais pas un instant cette nuit-là nous n’avons pensé à sa réélection. Nous étions trop pressés pour regarder si loin. Nous n’avions jamais été aussi libres et rien ne pouvait nous atteindre. Le président, aussitôt après son arrivée, s’est assis un instant avec nous. Lui, nous cinq et personne d’autre. Le premier cercle. Même les plus proches amis n’ont pas osé s’approcher. Chacun de nous aussi infranchissable qu’un garde du corps, nous tous ensemble plus forts qu’une armée. Le cœur de la campagne. Le moteur de la victoire. Le dernier rempart, le noyau dur. Il nous a remerciés, chacun d’entre nous, puis il a eu ces mots surprenants :
« Vous êtes les meilleurs, la meilleure équipe, les meilleurs cerveaux. Si je vous enlevais ce soir à Paris pour aller n’importe où et que nous montions ensemble notre boîte, nous serions tous milliardaires avant deux ou trois ans. Mais je ne peux pas leur faire ça, à eux, qui sont venus ici, et qui comptent sur moi pour redresser la France. On va devoir attendre un peu. Mais ne m’oubliez pas, hein, quand vous partirez faire fortune. »
En route pour le Fouquet’s, je m’étais attardé un peu plus tôt dans la foule des anonymes de la Concorde, où j’avais assisté à une scène étrange. Au moment où la place lui appartenait entière, alors que ses troupes étaient venues de tout Paris pour célébrer publiquement la victoire de la modernité, de l’espérance, de la jeunesse retrouvée de la France, le Prince avait fait monter sur scène une vedette oubliée de la chanson, une vedette dont on ne savait plus si elle était vivante ou morte — ou si la carrière internationale qu’on lui prêtait pour expliquer sa disparition complète n’était pas pire que la mort. Elle avait alors entonné d’une voix glaciale une chanson inconnue, et ses cheveux noirs étincelants — elle était plus associée, au fond, chez ceux qui se souvenaient d’elle, au nom d’une coupe de cheveux qu’à une chanson particulière — avaient presque autant brillé que le pyramidion doré de l’obélisque. J’avais vu la foule tenter de reprendre en vain les paroles de cette chanson angoissante qui voyait son interprète réclamer des milliers et des milliers de colombes — la chose évoquait plus un rituel de sorcellerie qu’un chant d’espoir, et la foule avait été rassurée qu’aucun lancer de colombes n’ait été prévu. La cérémonie présentait quelque chose d’immensément funeste et il n’y avait peut-être plus que le Prince qui puisse alors en comprendre la signi cation profonde. Il était là dans son élément, dans l’élément initiatique et cruel du showbiz, du showbiz comme horizon métaphysique de la droite, du showbiz comme vision tragique d’un univers pascalien où les gloires du monde se détachaient, atrocement, du néant primitif, où l’or éblouissant du succès, à l’instant de son triomphe, semblait n’exister que pour appeler sur lui la revanche d’un univers mortellement blessé par son apparition.
Son buste avait été dévoilé, un peu plus tôt, par l’envol d’un drapeau en images de synthèse dans la cour virtuelle du palais de l’Élysée et son portrait o ciel serait bientôt accroché dans toutes les mairies de France — un portrait qu’il commanderait au photographe attitré des stars de la télé, celles qui guraient en couverture des magazines qu’on trouvait aux caisses de tous les supermarchés, et qui le verrait sourire pour l’éternité derrière la vitre de cette enclave du temps qu’on confondrait un jour avec sa présidence et dont il deviendrait peu à peu le seul résident et l’unique béné ciaire des propriétés résurrectrices.
Le Prince, au soir de son élection, savait tout cela — il avait rejoint le monde imputrescible et glacé du spectacle, il avait embrassé la mort et lui avait laissé son image.
Le bling-bling, expression censée résumer la nature ostentatoire et indécente du nouveau régime, régime ami des riches et ennemi des pauvres, m’apparaît rétrospectivement, de façon peut-être plus cruelle encore que chez ses détracteurs les plus fanatiques, comme l’expression ultime du projet politique de la droite, comme la mise en scène la plus aboutie de cette vision pessimiste de l’Univers qui caractérise les métaphysiques de droite. Le bling-bling du nouveau règne portait en lui le souvenir d’une vision dé nitive de Baudelaire, qui invalidait par avance toute la dialectique de Marx, vision qu’il avait paradoxalement réservée à sa critique du chef-d’œuvre des romans de gauche, à sa critique, étonnamment positive, en tout cas mesurée et lucide, des Misérables d’Hugo : « Il y a quelque chose de si absolument étrange dans cette tache noire que fait la pauvreté sur le soleil de la richesse, ou, si l’on veut, dans cette tache splendide de la richesse sur les immenses ténèbres de la misère, qu’il faudrait qu’un poète, qu’un philosophe, qu’un littérateur fût bien parfaitement monstrueux pour ne pas s’en trouver parfois ému et intrigué jusqu’à l’angoisse. »
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J’avais entendu Nivelle déplorer plusieurs fois, pendant la campagne, que le Prince n’ait aucune colonne vertébrale idéologique, voire, un jour où elle était particulièrement en colère contre lui, qu’il n’avait pas d’âme — condamnation absolue pour la catholique qu’elle était, mais qu’en femme de bonne volonté et en technicienne de la politique elle avait entrepris de lever en mettant à sa disposition un cabinet qui suppléait aux fonctions normales de celle-ci.
Le cabinet était toute la psychologie du Prince et Nivelle, qui avait été désignée pour le diriger, l’avait composé avec soin. Ce n’était pas un cabinet de technocrates, mais quelque chose de vivant, d’organique, d’instinctif également — si le Prince devait être structuré, il ne fallait pas que cela soit au détriment de son génie, audacieux et brutal.
Les fonctions supérieures étaient distribuées dans les bureaux qui encadraient celui du Prince : la raison était demeurée le domaine de Nivelle ; la déraison passionnelle celui de Rouvert, un ancien pupille de la nation, irascible et inspiré, qui avait écrit les meilleurs discours de la campagne et qui continuerait, avec le titre mystérieux de conseiller spécial, à manifester, de façon plus ou moins utile, sa dépendance a ective à l’État républicain ; la paranoïa, la mé ance et le goût des intrigues allant en n au secrétaire général de l’Élysée, le préfet glacial qui m’avait recruté. Garnier-Rivoire, toujours impeccable, avait été nommé porte-parole de la présidence, d’une présidence rassurante, bien élevée et issue de l’Ouest parisien.
Les autres fonctions, moins nobles, mobilisaient une cinquantaine de conseillers. Une hiérarchie subtile plaçait les conseillers à la présidence, titre qu’avait obtenu Berthier mais que Graslin avait échoué à conquérir, au-dessus des conseillers du cabinet, titre qu’il partageait avec Villandry et une vingtaine d’ambitieux qui n’avaient pourtant jamais eu l’audace de tutoyer le Prince. Il surclassait cependant les conseillers techniques, plus nombreux, et en général éloignés dans une annexe du palais.
Nommé conseiller technique aux grands projets d’aménagement, j’étais l’un de ceux-là — ce titre étrange avait été préféré à celui, plus habituel mais trop restrictif, de conseiller technique à l’architecture, à l’urbanisme et à l’aménagement du territoire. J’étais relativement bas dans la hiérarchie du cabinet, mais il était entendu que c’était un leurre, car le Prince, à qui on avait résumé mon rapport sur l’agrandissement de Paris, me réservait une place privilégiée — j’avais ainsi été gardé au palais, à sa disposition immédiate. Le président voulait à ses côtés un philosophe, pas un technicien, quelqu’un d’audacieux et de libre, pas un juriste ni un technocrate. Il voulait que je l’aide à dessiner quelque chose qui porterait son empreinte et qui marquerait sa place dans l’histoire de France. Je devais être, m’avait répété Nivelle, l’architecte de l’une des réformes clés du quinquennat. Laquelle, personne ne me l’avait dit, mais je me considérais déjà en concurrence directe avec Berthier, qui portait l’autre grand chantier du quinquennat, la constitution, sur le modèle de l’Union européenne, d’une Union de la Méditerranée.
Sympathisants ou adversaires, la France avait trouvé dans la
gure du Prince un point de repère et un sujet de discussion in ni.
Toutes les personnes que je rencontrais, absolument toutes, me demandaient comment le Prince était et quelle était son âme — le pouvoir était l’expérience anthropologique ultime, le moment rare où une conscience isolée se trouvait à les intéresser toutes et presque à les réunir. La psychologie du Prince était quelque chose de public et de presque partagé — la démocratie d’opinion avait fait des pensées du peuple sur le Prince des éléments distribués de sa conscience de soi. On me prêtait, cependant, un feed-back supérieur, des capacités d’analyse inégalées et une in uence profonde. Plusieurs fois, j’ai même entendu prononcer cette expression désuète : j’aurais l’oreille du Prince.
Je devais moins parler à l’oreille du Prince, m’avait cependant expliqué Nivelle, qu’être directement cet organe mystérieux de son oreille interne qui lui permettait de s’orienter et de trouver son équilibre — équilibre qui tenait à l’invention d’une réforme inédite, d’un projet exaltant capable de le faire tenir dans la même direction pendant toute la durée de son mandat. Je devais être son ministre occulte de l’espace.
Venu en tant qu’urbaniste, et sans savoir encore ce que le Prince avait compris de ce métier, sinon, je crois, quelque chose de grandiose qui avait trait à l’éternité, à la grandeur et à la dignité de l’homme, mais aussi à son orgueil, à la dévoration de l’espace, à son destin d’espèce industrielle, je devais jouer, dans le cerveau recomposé qui gouvernait la France, l’équivalent du sens spatial, la zone chargée d’intégrer les stimuli pour leur donner la forme d’un objet tridimensionnel et habitable — a priori, la forme d’une ville. Ma lettre de mission n’était pas plus explicite. Nivelle, en me la remettant, m’avait dit sensiblement la même chose que Lossac : vous, les urbanistes, vous parlez directement à Dieu. Elle avait ajouté : à vous de trouver quelque chose à lui dire.
Rien n’était plus beau sur terre qu’un ministère parisien. La République s’était toujours montrée prodigue avec les hôtels particuliers que lui avait légués l’Ancien Régime, ces petits palais qui avaient été les derniers chefs-d’œuvre de l’architecture classique, et la principale contribution de Paris à l’histoire de l’architecture. Leur ameublement était d’ailleurs encore fourni par une survivance du régime disparu, le Mobilier national, qui o rait à leurs conquérants une vie de palace par procuration, un luxe gratuit, illimité et disponible, la simulation parfaite d’une vie princière et aristocratique — le goût français, après le triomphe dé nitif de Versailles, s’était imposé comme la norme internationale du luxe et les palais de la République en étaient demeurés les conservatoires rigoureux. Les palais de la République formaient, vus de l’étranger ou à travers les yeux de ceux qui les visitaient pendant les Journées du patrimoine — version apaisée de la nuit du 4 août — un style cohérent, un style République, style qui tenait aussi à la fausse gêne qu’a ectaient de montrer ses béné ciaires, du plus petit des secrétaires d’État au président lui-même, quand on s’émerveillait d’un tel luxe.
La vie politique du Prince, qui avait toujours vécu à crédit sur la grandeur nationale, s’était ainsi située dans les standards les plus élevés du luxe international. Il avait fait de la politique comme il avait feuilleté plus jeune les dernières pages des hebdomadaires, traditionnellement consacrées à des annonces immobilières de prestige, et il venait de signer un bail de cinq ans renouvelable pour un très bel hôtel particulier situé au cœur du VIIIe arrondissement, tout près du triangle d’or, un bel hôtel Régence aux lignes claires et aux fenêtres hautes qui avait grossi avec l’Empire comme un récif de corail, jusqu’à occuper, avec l’avènement de la Cinquième République, qui l’avait rendu incontournable, toute la parcelle sur laquelle il avait été bâti, à l’exception de son prestigieux parc et de sa télégénique cour d’honneur. Il possédait des commodités vertigineuses : une salle de cinéma, un vestiaire mécanisé permettant d’organiser des réceptions de plusieurs milliers de personnes, un abri antiatomique. Il disposait également de deux entrées, l’une qui donnait sur la luxueuse rue du Faubourg-Saint-Honoré, l’autre, plus bucolique et plus discrète, qui débouchait au milieu des jardins des Champs-Élysées. L’Élysée était, en n, la meilleure table de France et sa cave, miraculeuse, recelait les plus vieux millésimes d’un millier de grands crus.
Mais le Prince ne buvait pas d’alcool et s’était senti, à peine élu, étranger aux séductions du lieu : certain d’accéder là, avec l’exercice de la fonction présidentielle, à un vertige unique, à l’accomplissement existentiel ultime, le Prince succombait déjà, je crois, à une claustrophobie imprévue — le sommet de l’État se présentait à lui, de l’intérieur, non comme un pic à conquérir mais comme un piège pyramidal à l’intérieur duquel il s’était retrouvé coincé. L’espace, simplement, lui manquait et je devais l’aider à retrouver de l’air.
Le Prince m’avait consulté à ce sujet avant même sa prise de fonction, alors qu’il constituait son cabinet dans le petit hôtel particulier de la rue Saint-Dominique que la République avait mis à sa disposition. C’était la première fois qu’il m’avait adressé directement la parole et j’avais été un peu déçu par sa demande. Mes compétences urbanistiques n’avaient pas été spécialement sollicitées et cela avait été comme un premier contact avec son nouveau notaire, comme une visite à l’agence immobilière devant laquelle il passait tous les jours et où il se serait en n décidé à entrer — scène qui avait fait l’objet de centaines de reportages de télé-réalités, et je voyais à peu près comment on devait la jouer : discrétion et professionnalisme, beaucoup d’écoute et pas trop d’initiative. Il m’avait précisé ses goûts, ce qu’il cherchait, ce qu’il ne daignerait même pas visiter. Son budget était illimité mais les contraintes de sécurité étaient assez lourdes. Il rêvait d’autre chose, d’une autre dimension, d’une forme nouvelle. Il n’en pouvait plus de ce type de bâtiments tout juste bons à accueillir des secrétariats d’État ou des ambassades exotiques. Je devais lui remettre une liste de lieux compatibles avec ses nouvelles fonctions, et si je n’en trouvais pas, lui fournir une liste d’architectes susceptibles de lui en bâtir un nouveau. Cette requête particulière, qui avait valeur de recrutement, avait marqué mon entrée o cielle dans le cabinet du Prince.
La prééminence de l’Élysée, moins bien situé que le palais Bourbon, moins imposant que le palais du Luxembourg, au parc moins profond et moins romantique que celui de l’hôtel Matignon, manquait, il est vrai, un peu d’évidence, c’était une prééminence construite plutôt que naturelle, et qui devait faire l’objet d’une sorte de calcul esthétique, un peu à la manière dont, pour établir le primat de Notre-Dame sur les autres cathédrales de France — celle-ci n’étant ni la plus haute, ni la plus grande, ni la plus ancienne d’entre elles —, on devait calculer la moyenne de leurs qualités respectives pour la voir nalement triompher. Le pouvoir, en France, était demeuré trop absolutiste pour se satisfaire de cette solution architecturale harmonieuse mais vexatoire.
J’ai découvert, en e ectuant mes premières recherches, que le général de Gaulle avait envisagé de déménager la présidence de la République dans l’École militaire, face au Champ-de-Mars et à la tour Ei el, là même où il avait théorisé, jeune o cier instructeur, la notion stratégique de prestige, tandis que Mitterrand s’était projeté un temps aux Invalides, avant de renoncer à son tour, sans doute pour ne pas mettre la presse sur la piste d’un problème médical.
La politique, avant que ma rencontre avec Machelin ne l’ait fait basculer dans le champ des choses familières, était restée pour moi quelque chose d’abstrait et d’inutile, quelque chose d’essentiellement décoratif. J’avais répété, peu après avoir appris qu’il était le plus long de la langue française, le mot anticonstitutionnellement plus de mille fois, en notant chacune de ses occurrences sur mon cahier d’école ; j’y avais gagné un certain prestige, mais le mot n’y avait pas survécu. Il a ressuscité quand un conseiller juridique que j’avais consulté m’a fait savoir que le Prince ne pouvait, à moins d’agir anticonstitutionnellement, s’échapper de sa capitale.
Ma requête allait faire l’objet d’une fuite qui avait failli prendre les proportions d’un scandale quand elle avait été relayée par la presse : le Prince était prêt à s’enfuir de Paris.
J’avais lancé un ballon d’essai qui m’avait explosé au visage — l’expression était de Villandry. Je n’ai cependant pas été renvoyé. Mais le conseiller que j’avais consulté — le responsable de la fuite et qu’un éventuel déménagement de la présidence avait, je crois, sincèrement o usqué — a été prié de partir dans l’heure. La nouvelle nous avait terri és.
J’ai pour ma part été reçu par le secrétaire général de l’Élysée, l’ancien préfet qui m’avait recruté rue d’Enghien, et qui me terri ait paradoxalement, par son calme, beaucoup plus que le Prince, dont l’agitation perpétuelle donnait à ses interlocuteurs l’agréable impression qu’il les ignorait complètement, et qu’il n’était pas sur cette terre pour juger de leur âme — cela me semblait au fond une manière plus civilisée de faire de la politique que de présenter, comme ici, une onctuosité inquisitrice permanente.
Il m’a fait personnellement savoir, ce matin-là, dans son bureau doré qui donnait sur la belle pelouse du parc, que le Prince renonçait au signe le plus théâtral d’un changement d’ère politique et que, comme tous ses prédécesseurs, il resterait à l’Élysée. Je devais rédiger un communiqué de démenti dans ce sens : le Prince n’avait nulle intention de fuir sa capitale. C’était la première fois que j’entendais dire que le candidat de la rupture préférait faire preuve de conservatisme ; j’étais un peu déçu, mais trop heureux, dans l’instant, d’être maintenu à mon poste pour le déplorer vraiment.