Le Grand Paris
Chapitre 93
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Car il fallait voir, a continué Pornier, le laïcisme contemporain comme un jeu éphémère plus dû au caractère versatile des Français — des Parisiens plutôt — qu’à un ensemble de convictions bien formées. Pornier voyait même dans celui-ci un stade préreligieux, et il prophétisait, en l’espace de moins d’une génération, une vague de conversions massive.
L’élite intellectuelle, nous a-t-il expliqué, était en tout cas assez légère et sérieuse à la fois pour se mettre au Coran comme elle s’était mise hier à la psychanalyse : fanatiquement, et un peu seule au monde. Elle y viendrait sans doute par l’islamophobie, en bonne élève, pour véri er à quel point le texte était vraiment obscurantiste et radicalement peu laïc. Elle s’y mettrait en fait comme elle s’était mise à la laïcité elle-même, une fois qu’elle se serait fatiguée d’elle et des croyances un peu pauvres qu’elle impliquait envers un idéal républicain trop tiède pour son fanatisme — un fanatisme d’opinion, un fanatisme de tête plutôt que de cœur, qui faisait des Parisiens des débatteurs passionnés et stériles, et comme une armée de réservistes pour n’importe quelle idéologie émergente. Ils s’en ammeraient alors, comme ils avaient été jadis jansénistes, libertins, communistes — aujourd’hui laïcistes : demain tous pieux, rigoristes et dévots.
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Pornier avait résumé ma mission principale, comme directeur de cabinet, en la comparant à celle de Mosca dans La Chartreuse de Parme : je devais lui faire miroiter la future direction du Grand Paris, comme celui-ci œuvrait dans l’ombre pour o rir l’Italie uni ée à son prince. J’aurais pour cela à remplir des missions diplomatiques secrètes auprès des quarante municipalités du département. J’ai ainsi passé plusieurs mois à chevaucher mon scooter à travers le département en apportant la dévastation sur mon passage : le département serait bientôt dissous et toutes les communes avec lui, qui deviendraient à terme des quartiers du Grand Paris. Mais tout était encore négociable et j’ai envisagé tous les scénarios possibles, dans les bureaux tristes des vieilles mairies communistes, face à des maires blêmes et exténués. L’idée était d’être exemplaires dans notre redécoupage et d’anticiper la naissance du Grand Paris en lui présentant le visage apaisé d’un département prêt à disparaître dans la dignité et susceptible d’o rir au Grand Paris des synergies incontournables.
J’ai rapidement pris goût à ces puzzles territoriaux et à la politique de terrain. J’ai appris à connaître en détail la carte secrète de la Seine-Saint-Denis, à en comprendre le fonctionnement caché et les susceptibilités invisibles — je ne pouvais pas négocier de la même façon avec Les Pavillons-sous-Bois ou Neuilly-Plaisance, qui aspiraient à ressembler à Vaubron, et avec Clichy-sous-Bois, qui s’était érigée depuis l’origine en citadelle antibourgeoise. Je devais aussi rassurer Bobigny, la préfecture qui risquait de tout perdre si le département disparaissait, et amadouer Noisy-le-Grand et Gournay-sur-Marne, les deux villes sécessionnistes du sud, situées dans la zone d’in uence de Marne-la-Vallée, comme Montreuil et Saint-Ouen rêvaient d’être des arrondissements de Paris.
L’idée était de former un groupe, un lobby, de conserver nos ré exes de département le plus longtemps possible pour peser sur le Grand Paris de demain. Nous étions la Seine-Saint-Denis, le 93, le 9-3, nous étions un département mythique, un moment de l’histoire de la France, nous voulions être respectés et entendus par les futures instances — et le maire de Vaubron était le mieux placé pour engager, d’égal à égal, le dialogue avec l’arrogant 92. Nous n’étions plus la périphérie depuis longtemps mais le cœur évident de la future métropole. Paris m’apparaissait de plus en plus lointain, de plus en plus enclavé, et le 93 de plus en plus central.
Je me suis engagé un jour, par accident, sur le bras d’une autoroute morte qu’on avait généreusement laissée accessible depuis l’échangeur de Rosny — le seul centre possible du 93, en même temps que le lieu le plus abstrait du département, celui d’où il ne restait, des villes traversées ou promises, que les noms, écrits en lettres ré échissantes sur des panneaux bleus. J’avais emprunté l’autoroute abandonnée en me disant que les Trente Glorieuses étaient symboliquement mortes ici, et qu’elle menait à la n du monde industriel.
Le revêtement était en très mauvais état et la végétation, sur les bas-côtés, beaucoup trop dense ; les bornes orange, destinées aux appels d’urgence et qui donnaient jadis aux voyages autoroutiers un aspect cybernétique, disparaissaient sous les ronces, et les diodes d’un grand panneau d’information étaient éteintes pour toujours. Les deux voies de circulation nissaient par s’écarter l’une de l’autre, laissant place à un vaste terre-plein central. Des Roms s’étaient installés là, dans l’autoroute transformée en chemin creux.
Personne ne savait vraiment qui ils étaient, d’où ils venaient ni quelle était leur religion — personne n’avait vraiment envie de savoir, tant ils incarnaient des étrangers exemplaires. Sur le pont Neuf ou autour de la pyramide du Louvre, des jeunes lles en jupes longues faisaient signer aux touristes des pétitions ctives ; d’autres, qui portaient dans leurs bras des enfants trop grands, agitaient des gobelets McDonald’s usés sous les distributeurs automatiques ; les usagers de la ligne 4 avaient vu, au début des années 2000, un adolescent à la peau mate danser sur le seul tube en langue roumaine qu’on ait jamais entendu, une chanson di usée par un petit ampli alimenté par une batterie de voiture, et qui avait été le tout dernier succès international de l’eurodance. On savait peu de chose sur ces adolescents, sinon qu’ils étaient visiblement mineurs, ce qui obligeait la police à les relâcher, sitôt arrêtés. L’obsession sécuritaire du Prince les avait naturellement pris pour objets, des objets ous, mobiles, insaisissables, des objets idéaux pour le législateur obligé d’inventer pour eux des catégories nouvelles ; il avait ainsi suggéré un jour que la police se livre sur eux à des examens dentaires a n de déterminer leur âge.
Ils étaient en tout cas perçus, par la population progressiste du centre, par les bourgeois bohèmes des quatre premiers arrondissements, leur lieu d’exercice de prédilection, moins comme des nouveaux Gavroche ou comme des bohémiens authentiques que comme une insulte permanente à la gentri cation de Paris. Plus notable était le fait, relativement récent, qu’ils soient aussi considérés comme des corps étrangers par les populations périphériques au milieu desquelles ils avaient établi leurs campements. On venait de retrouver, à Pierre tte, au nord du 93, un adolescent d’origine rom au crâne défoncé. Il était recroquevillé dans le chariot de supermarché où des jeunes de la cité voisine, la cité des Poètes, l’avaient battu à mort — mais il respirait encore. L’a aire était embarrassante et susceptible d’o rir des arguments nouveaux, un paysage plus profond et plus sombre, plus tribal et plus désespéré à ceux qui, malgré la défaite du Prince et la mort politique du machelinisme, fantasmaient encore sur les dangers du communautarisme et sur l’imminence de la guerre civile en France.
Leurs campements formaient, comme ici, une ville négative, une ville qui serait d’abord un ensemble d’espaces abandonnés, de vides, un léger desserrement, une périphérie des choses. Il n’existait pas de plan d’urbanisme qui ne convoite leur disparition — les quartiers nouveaux de Locacelli avaient ainsi pour fonction première de refermer ces brèches. Mais j’avais perdu, je crois, tous mes ré exes bâtisseurs, et j’observais désormais la chose avec un intérêt inédit. C’était une ville encore à l’état sauvage, une ville qui se serait assemblée elle-même à partir des débris de la ville alentour. Il était impossible de s’en approcher vraiment et de les voir autrement qu’en rêve — ces camps étaient protégés du monde extérieur par une barrière infranchissable de déchets industriels, par la dévolution des choses en une sorte de boue métallique indistincte, par les fumées des matelas qui se consumaient doucement en générant autour d’eux un vague trouble hypnotique.
L’autoroute s’écartait comme deux plaques continentales et semblait en mesure de me dévoiler quelque chose qui concernait le futur de l’humanité — je ne savais plus cependant si je contemplais là, dans ce camp mystérieux, l’avenir de la ville ou sa modeste préhistoire, sa négation brutale ou son aventure recommencée. J’étais redescendu dans la vallée du Rift, dans le foyer primitif de l’espèce humaine et au cœur d’un paysage qui en était venu à représenter, pour son intelligence et sa survie, les mêmes dé s stimulants et vitaux que ceux qui avaient présidé, jadis, à son devenir sapiens.
J’ai laissé là cette énigme ouverte et j’ai quitté l’autoroute. Je suis tombé alors sur l’un des symboles les plus contestés et les plus marquants de l’époque qui se terminait : le Quick halal de Rosny-sous-Bois, l’objet qui, avec le voile tentaculaire et fantasmatique qui avait presque asphyxié les jolies Marianne aux seins nus des mairies de France, avait le plus fanatisé les débats de la décennie écoulée — débats à la rhétorique déjà un peu désuète, et dont, depuis le dîner presque initiatique qu’avait donné Pornier, j’avais accepté de dépasser les termes, contrevenant aux fondamentaux idéologiques de mon camp et trahissant le Prince.
J’ai eu la curiosité d’aller goûter un Giant halal. Ce n’était pas spécialement bon, ni spécialement mauvais. Ce n’était en tout cas pas di érent d’un Giant habituel.
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J’ai revu plusieurs fois Nadia. Elle aimait partager avec moi son expérience du 93.
Elle m’avait ainsi expliqué qu’il fallait voir, derrière l’économie parallèle qui s’était développée là depuis un demi-siècle, et qui en expliquait l’étonnante résilience, la Seine-Saint-Denis comme le laboratoire d’un monde sans travail — les actifs représentant moins du tiers de la population. Cela avait été parfois volontaire, les élus communistes ayant longtemps réclamé des pauvres à la capitale — le peuple de réserve de la future révolution prolétarienne. Le chômage de masse, la désindustrialisation, la précarisation de l’emploi n’avaient fait qu’aggraver les choses : on travaillait de moins en moins en Seine-Saint-Denis. La société, pour autant, ne s’était pas e ondrée. L’argent circulait même de mieux en mieux, les systèmes d’aide avaient évolué, on inventait, peu à peu, une sorte de société alternative dont Pôle emploi aurait été le premier employeur. La fermeture de l’usine Peugeot d’Aulnay, maintenant inéluctable, n’était pas vécue comme quelque chose de tragique, à la manière d’autres grandes fermetures d’usines, mais comme une expérimentation intéressante et un excellent stress test pour les structures d’entraide existantes. Le territoire avait acquis une résilience étonnante, une élasticité sociale assez exceptionnelle.
La disparition du travail était pour Nadia le type même de faux problème que les algorithmes permettaient de dépasser. La mondialisation, pas plus que la division du travail ou les robots naguère, n’avait appauvri le monde. La réduction des coûts de production n’avait qu’un seul e et : libérer du temps et enseigner aux hommes des modes d’association moins utilitaires et plus purs. La disparition du travail était même, selon Nadia, une chance pour l’islam — la religion, à l’écouter, était la destination naturelle de toutes les sociétés construites autour du culte païen de l’État providence et confrontées à sa lente érosion.
Elle aimait l’idée que les rapports entre les hommes, par nature profanes, soient médiatisés et puri és par la présence divine, mais elle n’occultait pas le rôle de médiateur que jouait l’argent dans cet étrange commerce, et elle donnait à sa défense de l’économie numérique une tournure providentielle rafraîchissante, rapportant celle-ci, après des siècles de tâtonnements aveugles à travers les déserts de la politique et de la société, à la libération soudaine de la parole divine, au ruissellement in ni et puri cateur des algorithmes.
Il y avait, Majd nous en avait donné un aperçu rapide pendant notre dîner, un problème inhérent à l’islam moderne, problème lié à certains interdits d’ordre nancier — interdits proches de ceux que le christianisme avait ni par lever à la Renaissance. Les produits
nanciers islamiques, d’après ce que j’avais compris, avaient en tout
cas peu pro té des déréglementations des années Thatcher-Reagan — mais sou ert malgré tout de la crise de 2008. La nance islamique était encore balbutiante, et c’était à la refonte de ses paradigmes que Nadia voulait à terme se consacrer. C’était en tout cas ainsi qu’elle envisageait sa future vie de croyante : elle voulait travailler, dans ce domaine qu’elle connaissait bien, à réconcilier l’islam et la modernité.
Elle tenait l’argent pour un système d’information, empirique et distribué, qui servait à connaître l’abondance et la rareté des biens. C’était un simple mode de calcul de l’écart, plus ou moins grand, qui séparait l’o re de la demande. L’argent était le miroir des
uctuations de cet espace ; l’argent se comportait comme une mince
couche ré échissante sur laquelle l’o re et la demande projetaient, dans la dimension nulle du marché idéal, les replis désirants de leur être. La chose prenait hélas la forme, c’était comme une fatalité dont l’humanité sortait à peine, d’un objet véritable, indépendant, d’un objet à deux dimensions qu’on pouvait convoiter pour lui-même, d’une pièce de monnaie brillante et irrésistible — l’hologramme de la valeur. Les algorithmes de l’économie numérique travaillaient précisément à réduire ce type d’illusion, pour rendre au marché la seule structure non physique d’un objet mathématique.
Le monde devait disparaître dans l’algorithmique, être rendu à Dieu, Dieu qui nous avait prêté la faculté de calculer les choses et dont nous étions les débiteurs. Travailler à la disparition du travail, à celle de l’argent comme à celle de la société était donc pour Nadia une façon de rendre grâce à Dieu. Il y avait là quelque chose de fanatique, quelque chose qui dépassait de très loin le projet moderne, même dans ce qu’il avait de plus radical — l’existence de Dieu était pour Nadia une forme extrême de réductionnisme.
J’avais peur qu’elle ne me dévoile les objets futurs qu’il lui faudrait anéantir pour faire triompher Dieu — probablement l’amour entre les hommes, dont elle m’avait déjà avoué qu’elle y décelait, bien plus que la satisfaction d’un instinct sexuel, un culte hérétique rendu au hasard, qui en était le ressort caché. L’exemple de bon gouvernement algorithmique qu’elle m’avait donné un peu plus tôt était précisément celui des sites de rencontres qui, malgré la concupiscence condamnable de leur origine, ne consistaient qu’à laisser Dieu et ses archanges algorithmiques décider seuls de qui avait ou non le droit de se rencontrer, pendant leur courte incarnation logicielle et terrestre. Ses conceptions ne pouvaient que tendre vers la défense de la procréation médicalement assistée la plus extrême, et j’avais peu envie de la confronter à cette contradiction fatale — ou de lui entendre dire, glaciale, qu’elle n’en voyait aucune.
Mais je redoutais plus encore la réduction d’un autre objet, je redoutais qu’elle ne me dévoile aussi la secrète platitude des villes. Je pouvais entendre, à la rigueur, que l’argent et l’amour n’existaient pas. L’idée qu’il en aurait été de même pour les villes m’était, elle, encore insupportable.
L’islam, avant de devenir un phénomène urbain, était né dans le désert, l’endroit le plus transparent du monde, l’endroit qui ressemblait le plus à une simulation, comme les paysages en réalité virtuelle des premiers jeux vidéo. C’était un lieu où l’hypothèse atomique — objet pour les Grecs d’une conquête héroïque et pour les chrétiens, obsédés par la chair et par l’incarnation, d’une occultation de près de deux millénaires — servait aux enfants, qui avaient grandi au milieu des sables, d’ontologie naïve. C’était un lieu sans trucage, sans aucun des e ets d’échelle, de profondeur et de perspective de l’Europe toujours un peu lointaine ; à la fuite in nie de ses horizons brumeux et végétalisés répondaient ici les horizons mécanisés du littoral dunaire, son dé lement permanent selon des lois mathématiques.
J’avais contemplé ces cycles éternels au moment même où le sable des tours de Clichy-sous-Bois, immobilisé depuis trop longtemps dans des structures nalement plus instables que celles qui constituaient ces dunes, avait repris ses mouvements de convection, et où Paris, entouré par une mer de sable déchaînée, avait vu sa ligne d’horizon se remettre en mouvement.
C’était dans ce paysage que Nadia avait grandi. Elle avait vingt ans au moment des émeutes. Étudiante, elle ne rentrait chez ses parents que le week-end, au dixième étage d’une barre grise du Chêne Pointu.
C’était de la fenêtre de sa chambre d’enfant qu’elle avait assisté, apeurée, à l’embrasement de sa cité natale, un vendredi soir, le lendemain du jour où Zyed et Bouna étaient morts — Zyed était dans la même classe que sa sœur, et Nadia avait passé la soirée dans la chambre de celle-ci, à essayer de la consoler, tandis que ses parents étaient à la mosquée, où ils avaient préféré que leurs lles ne les accompagnent pas. Cela convenait à Nadia qui, à cette époque, ne croyait pas en Dieu — à la grande satisfaction de ses professeurs, qui avaient toujours salué l’indépendance d’esprit de leur meilleure élève.
C’est pourtant cette nuit-là qu’elle avait retrouvé la foi, sa foi d’enfance, sa foi qui datait d’une époque où sa con ance pour le monde était inentamée. Et elle l’avait retrouvée, sans explication, devant le spectacle ravagé du monde dans lequel elle avait grandi, devant la vision terri ante d’une voiture en feu qu’on avait poussée jusqu’à l’intérieur d’un petit parc où elle faisait fondre le plastique d’un toboggan proche et d’où elle menaçait, en brûlant le sol synthétique coloré conçu pour amortir les chocs, d’intoxiquer les habitants des tours voisines. Mais Dieu surveillait toute la scène, Dieu aux yeux insensibles mais à la main aimante.
C’était un péché d’orgueil d’imaginer que nous puissions connaître quelque chose de Lui, que nous puissions même seulement dire qu’Il existait ; les choses existaient, ou n’existaient pas. Lui était au-dessus de ces catégories.
Le Prophète avait été l’interface logicielle de cette révélation étrange, l’hologramme terrestre du Dieu invisible. Il y avait un monde et nous devions l’adorer. L’être était une prodigieuse explosion de générosité.
L’islam était une religion faite pour les physiciens et les poètes, pas pour les législateurs ou les moralistes : le fait qu’il y ait des hommes dans ce monde était presque accidentel — voulu, déterminé, évidemment, mais notre moralité n’était pas, contrairement à ce que la doctrine chrétienne avait voulu établir, l’un des achèvements de l’Univers.
Dieu ne nous avait pas créés pour que nous l’adorions. Il nous avait créés par générosité in nie mais presque par inadvertance. Que nous l’adorions, que nous nous respections entre nous, que nous nous respections nous-mêmes et que nous adorions toutes les choses de ce monde procédait simplement de l’analyse, rationnelle, de cette vérité première, unique et dé nitive : le monde avait été créé et cela nous obligeait vis-à-vis de son Créateur ; nous avions aussi, avec les choses créées, une obligation de délicatesse. Les concepts chrétiens de compassion et de charité, les concepts laïcs de respect et de dignité, qui devaient régler les interactions humaines, étaient redondants, inutiles, ils étaient déjà contenus, ramassés sous une forme plus belle, dans cette obligation unique d’adoration du monde.
La soumission du croyant à l’existence du monde était une ligne de code su sante pour reconstituer la totalité des dévotions des autres religions révélées — le Coran était, dans cette perspective, comme un code correcteur qui servait au croyant à véri er que les sentiments que lui inspirait l’existence du monde étaient conformes à ce que Dieu en attendait.
Mais Nadia soutenait que celui qui était témoin de l’existence du monde et spectateur de la vision la plus nette qu’on pouvait avoir du Créateur des choses, s’il était honnête, s’il n’était pas corrompu, pouvait retrouver par lui-même tous les commandements de l’islam. L’islam était la religion des savants. L’islam était une religion algorithmique. Jésus avait été le meilleur des hommes et certaines hérésies chrétiennes avaient soutenu qu’il s’était élevé au rang de Dieu du fait de ses seules perfections ; Mahomet avait été, Lui, le plus grand physicien, le plus grand naturaliste de l’histoire humaine.
Nul arrachement au sol, nul renoncement au monde : l’islam était une religion terrestre et n’avait besoin, au fond, d’aucun relais mystique pour être spirituel.
Je commençais, je crois, à tomber amoureux d’elle.
Je regardais ses lèvres et ses mains quand elle parlait et j’avais appris à reconnaître un sourire dans certains plissements de ses yeux quand elle était allée un peu loin dans sa défense presque hérétique d’un islam algorithmique.
On avait commencé à parler, après le 11 Septembre, d’un islam modéré, on parlait dorénavant, maintenant que Ben Laden était mort, d’un islam des Lumières, appellation confuse, voire contradictoire : il n’y avait jamais eu de catholicisme des Lumières, au mieux le théisme d’un Voltaire, au pire celui de Robespierre, proclamant in extremis le culte de l’Être suprême car il jugeait l’athéisme trop aristocratique.
Mais l’idée dominante, en France, était que le terrorisme exprimait la vérité de l’islam. Les mots clés fonctionnaient ensemble, les deux champs étaient coextensifs ; c’était la conception majoritaire.
Il était alors facile et agréable, pour un intellectuel médiatique, de faire semblant de nuancer cela, en faisant redescendre l’islam de religion terroriste à religion médiévale. Il était courant, dans les débats télévisés, de voir des intellectuels se targuer d’avoir lu le Coran, dont ils pouvaient réciter des sourates entières, et d’avoir compris la véritable nature de son message. Ils dévoilaient alors, fanatiquement attachés à la lettre du texte, l’essence antidémocratique et la violence intrinsèque de l’islam, comme l’agenda politique secret de son Prophète et ses ns géostratégiques dernières.
Nadia était contemporaine de cette islamophobie savante, qui les légitimait toutes.
Elle avait renoncé à porter le voile, nalement lassée des humiliations sociales liées à cette pratique qu’elle jugeait, de façon un peu contradictoire, sacrée ou anodine. Elle ne s’était je crois pas tout à fait remise du fait que la tête des femmes ait pu devenir un jour le lieu d’exercice prioritaire de la loi républicaine, moins d’un demi-siècle après que les femmes furent parvenues à reconquérir leur utérus.
J’essayais de l’imaginer avec un voile et j’ai ni par lui demander, un jour, de me montrer avec son écharpe à quoi elle ressemblerait voilée, mais à peine ma requête formulée, j’ai compris à quel point elle était déplacée.
Nous étions dans un petit restaurant végétarien de Montreuil, quelque chose comme un terrain neutre. C’était la quatrième ou la cinquième fois que nous nous voyions, la deuxième fois en trois jours. Après une courte hésitation, elle m’a laissé lui prendre la main. Je la regardais, malgré sa dureté qui me l’avait rendue, au début, presque désagréable, avec une soudaine empathie.
Ambitieuse, elle avait obéi pour le voile et obéi aussi, je m’en rendais compte seulement ce soir, à l’injonction paradoxale qui l’enjoignait de rejoindre un islam des Lumières : son islam algorithmique était une réponse à cela et elle en avait fait, avec orgueil vis-à-vis de ceux qui l’avaient obligée à cette réforme individuelle, mais avec modestie vis-à-vis de son dieu, un islam plus lumineux que toutes les Lumières, plus rationnel que toutes les sciences réunies, plus consistant que toute la métaphysique.
Je me suis endormi, le soir, en pensant à elle et à ce dieu dont j’ignorais tout, mais dont je sentais la possible présence à chaque fois que je passais un peu de temps avec elle ou que je traversais son monde, celui des paysages désolés et pieux du 93.
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C’était l’été. J’avais, en m’endormant, accès aux images mobiles d’un tout nouvel orientalisme. Je voyais avancer, comme les polygones d’un écran de veille, les lignes brisées des décors de l’islam, en comprenant peu à peu qu’elles formaient un objet entier, puis tout un paysage et en n un monde complet et rafraîchi. J’en avais ni avec les réalismes lourds de l’incarnation, avec les voiles onctueux du christianisme, avec cette dramaturgie languissante qui voyait, depuis maintenant cinq cents ans et au rythme de deux ou trois par siècle, une révolution scienti que déchirer un décor qu’on
nissait toujours par réparer, au prix d’un peu d’exégèse et de
beaucoup de métaphysique, et en attendant, un peu résignés, la prochaine tempête ; j’avais besoin d’une foi plus profonde et plus monotone. L’air était sec comme dans un ordinateur et j’y voyais monter le spectacle impeccable d’une simulation complète du monde.
J’avais accès à la transparence. J’étais sur la rive orientale du grand rift africain. Je voulais avancer mais j’arrivais dans un désert où tout disparaissait peu à peu, même le sable distendu, devenu froid et rare comme les étoiles. Je tombais. Je tombais mais je continuais à penser. Et cette pensée n’était pas la mienne.
C’était celle de l’Unique.
De l’Unique qui fracassait le monde existant pour me prouver qu’il n’existait que Lui. J’entendais le bris râpeux du sable, l’ampli cation horrible du bruit d’un sablier, le crissement du sable contre le verre de plus en plus resserré de la paroi. Le sable, le verre et le béton des villes formaient au point critique du passage du temps une substance identique. J’allais passer de l’autre côté, avoir la révélation dernière et apercevoir en n le visage de Dieu quand la vision a cessé et que j’ai entendu à la place un dernier gémissement, presque un murmure.
C’était le tube cathodique d’une télé géante qui venait de céder.
Tout en bas, sur le quai désert, un homme était en train d’essayer d’arracher les bobines en cuivre qui entouraient la base du bulbe de verre.
Ce devait être là l’une des activités nocturnes du peuple mystérieux qui s’était installé dans les derniers vides de la métropole.
L’homme avait visiblement du mal à s’emparer du précieux métal. Il a ni par ramasser une pierre qu’il a utilisée comme marteau. L’anneau de cuivre s’est en n détaché et il l’a mis dans un petit sac qu’il portait en bandoulière. Il venait également de s’emparer du canon à électrons qu’il avait sectionné dans l’opération et je me suis demandé s’il n’existait pas, dans ces objets, un risque nucléaire caché et une menace terroriste possible, par leur transformation en bombe sale, comme avec certains vieux paratonnerres enduits de radium, sujet à propos duquel j’avais rédigé une note un peu absurde, à la suite d’une demande paranoïaque du secrétaire général de l’Élysée qui semblait décidé à prouver au Prince que des terroristes étaient sur le point de se doter de l’arme atomique. J’avais réussi à me procurer l’un de ces objets, en forme de coq, que j’avais introduit avec facilité à l’Élysée, protégé sous plusieurs couches d’aluminium dans le co re de mon scooter, et que je lui avais remis pour qu’il l’exhibe au Prince. J’ignorais ce qu’il était advenu de cette initiative, qui n’avait été en tout cas suivie d’aucune directive, ni quels ennemis intérieurs il avait désignés ainsi à l’imprécation du Prince. On avait l’habitude de dire, au Triangle d’or, qu’il était plus ou moins habilité à tuer. Je me suis dit soudain qu’il était possible qu’il soit l’assassin de mon grand-père.
L’homme a continué à taper, cette fois sur la carte mère, pour arracher des gros condensateurs ; son appartenance, même lointaine, à des réseaux terroristes, connus pour leur sens de la logistique, leur art du recrutement et leur pratique de la taqiya, l’art de la dissimulation, était clairement à exclure. Son appartenance à la ville elle-même était en fait problématique.
Les émeutiers s’étaient comportés, en comparaison, de façon bien plus civilisée. Ils avaient eu des revendications, et même au milieu des déprédations gratuites, au cœur du vandalisme, ils n’étaient pas allés jusqu’à nier la fonction d’usage des objets dont ils avaient pu s’emparer — les maternelles et les bibliothèques qu’ils avaient incendiées s’étaient ainsi vues vidées de leur matériel audiovisuel.
L’homme n’était même pas dans cette logique d’appropriation. Il était là comme un chasseur-cueilleur dans un paysage naturel. Il était la négation de la ville, l’exploitation hasardeuse des lons minéraux qu’un anticlinal industriel avait rendus localement surabondants.
Il a tapé encore longtemps avec sa pierre sur la carte mère de l’appareil, dont il détachait un à un les gros insectes comestibles qu’il mettait dans son sac. Le bruit m’a empêché de me rendormir.
J’ai entendu au loin, sans doute sur le pont de Neuilly, un homme ivre, probablement un SDF — mais dont la voix m’était familière — qui hurlait que les Barbares étaient proches et que la ville allait bientôt tomber. Il a ensuite maudit le Prince et comparé son ancienne capitale à l’orgueilleuse Ninive. J’ai entendu le bruit d’un corps qui tombait dans l’eau, puis plus rien — seulement le bruit d’une voiture qui redémarrait et les coups réguliers de l’homme en contrebas.
Je ne savais plus si j’avais rêvé de la scène jusqu’à ce que je revoie, le lendemain matin, les restes éclatés du téléviseur, avec à côté le boîtier noir et défoncé d’un magnétoscope.
J’ai été surpris de le reconnaître. Mes parents avaient eu exactement le même. J’en avais retrouvé la télécommande quelques années plus tôt, dans la maison vide de Colombes. L’appareil avait été éventré et amputé de sa tête de lecture, mais tout le système de guides, de courroies et de ressorts, destiné à lui tendre le ciel bas et sombre de la bande magnétique, était encore en place — l’homme avait même dû se blesser sur ce paysage de ville futuriste, comme en témoignaient les petites taches de sang qui brunissaient la carte électronique.
J’ai repoussé, surpris de retrouver, intacte, la résistance oubliée du ressort invisible, le volet amovible qui séparait le monde des choses du monde des images.
J’avais appris, enfant, à ralentir ces images, à les ger, tremblantes, sur l’écran immobile ; j’avais appris à remonter le temps, à réparer l’irréversible. J’avais découvert cette possibilité en rembobinant un lm sur la Révolution française, quand j’avais vu des paysans replanter, avec une précision merveilleuse, les gerbes de blé qu’ils venaient de faucher. J’avais aussi essayé de sauver le roi, en apprenant à manipuler la lame de la guillotine.
J’étais jaloux des moyens techniques qui avaient permis aux journalistes du 20 Heures d’Antenne 2 de montrer l’implosion d’une tour, puis aussitôt, comme si tout cela avait été factice, de la faire réapparaître.
J’avais lu plusieurs fois que la France était sortie de l’ère moderne en ce jour de février 1986 qui avait vu l’implosion de la barre Debussy de La Courneuve. Mes expériences enfantines avec la télécommande du magnétoscope, comme plus tard mon expérience urbanistique, ne m’avaient en tout cas jamais permis de prétendre à sa restauration complète.
On disait d’ailleurs qu’il ne resterait bientôt plus une seule archive vidéo de mon enfance — que toutes ces bandes noires seraient irréversiblement démagnétisées. Il manquerait pour toujours les quinze dernières années du deuxième millénaire de l’histoire de la France. Et, en l’apprenant, je n’avais pas pu m’empêcher de répéter, un peu pompeusement : les quinze dernières années. Je devais justement ce jour-là assister à Clichy-sous-Bois à la destruction d’une tour — destruction moins spectaculaire que celle de l’époque faste de la réhabilitation urbaine : il était seulement question que des pinces hydrauliques ouvrent en deux une barre d’habitation, précisément celle où Nadia avait grandi et où elle avait eu la révélation de la présence divine.
Ce devait être le premier acte d’un mouvement plus vaste, d’une refonte complète du plan-masse du Chêne Pointu. La nouvelle ministre de la Culture avait en e et validé le projet du ministre sortant, un protégé du Prince, qui avait imaginé faire d’une tour de bureaux déserte du plateau une annexe francilienne de la Villa Médicis. C’était, presque dix ans après les émeutes, un moment important dans l’histoire de Clichy-sous-Bois.
Le discours de la ministre, une variation assez convenue sur la Nouvelle Rome et sur la République laïque qui n’avait rien à craindre du mythe de Babel, nissait par saluer l’arrivée prochaine du Grand Paris Express, qui viendrait dé nitivement rattacher la cité à la France.
C’est à cet instant que Pornier est arrivé et a pris place, très en retard, à la tribune des élus. Il m’a appris le suicide de Locacelli, qu’on avait repêché ce matin sur la pointe de l’île Saint-Denis.
Je ne lui ai pas dit que j’avais sans doute été le témoin indirect de sa mort — c’était trop surréaliste pour que je le mentionne, et j’avais peur qu’il me demande pourquoi je n’avais pas appelé les pompiers : « Parce que je croyais que j’étais dans un rêve » n’aurait pas été une réponse très adaptée.
Je me suis alors rendu compte qu’il était terrorisé. Ses mains tremblaient et son visage était redevenu aussi blanc qu’autrefois.
Les pinces hydrauliques sont alors entrées en action, révélant à travers la barre un grand espace bleu, au milieu des arcs-en-ciel que faisaient les brumisateurs chargés d’empêcher la poussière de contaminer le ciel. Le spectacle était si extraordinaire qu’il y avait eu un long silence.
C’est à cet instant, en xant la main hésitante d’une pince hydraulique, que j’ai senti la chose pour la première fois — la main énorme et transparente de Dieu qui reposait sur la Terre entière mais sans rien écraser, comme une rosée légère sur un fruit savoureux et frais. J’ai senti la main qui poussait doucement la Terre sur son orbite froide et qui faisait germer sous elle toute la vie que contenait l’Univers. Et cet Univers était unique et n’avait pas d’autre sens que d’accueillir, sous la main protectrice de ce Dieu atmosphérique, de ce Dieu rendu accessible aux athées, les mouvements en hélice de la vie, de la vie qui contrevenait aux symétries du monde et qui n’était jetée qu’une fois, qu’une seule et sublime fois, dans l’énigme du temps, de la vie si fragile et si délicate qu’elle était comme l’autre main de Dieu — la main du crime de Kant en n élucidé.
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Je n’avais parlé de cette expérience qu’à Nadia.
Elle allait m’accompagner tout au long de mon processus de conversion, m’aider à lire le Coran, m’expliquer les prières, répondre à mes questions innombrables et m’apprendre en n à prononcer correctement la formule rituelle qui avait signi é ma conversion dé nitive.
Pour compléter mon apprentissage d’une religion qui, depuis que je croyais, depuis que je pratiquais, semblait devoir m’échapper de plus en plus, Nadia m’a renvoyé vers des forums — dans lesquels elle écrivait peut-être sous pseudonyme.
Un l de conversation, qui devait spécialement me marquer, s’appelait La stase du temps. Celui qui l’avait lancé commençait par répondre, comme pour s’échau er, aux traditionnels reproches adressés aux messages anachroniques que pouvait véhiculer le Coran, en expliquant qu’il fallait considérer celui-ci comme un manuel d’interprétation mobile que les croyants devaient apprendre à déplacer sur l’axe du temps. Le croyant béné ciait ainsi, par rapport au non-croyant, d’un inestimable privilège : il pouvait jouir à la fois du spectacle du monde et d’une grille de lecture stable, il échappait au paradoxe infernal de la modernité, ce relativisme universel qui se considérait lui-même comme tellement hors du temps qu’il aurait été, de façon providentiellement magique, la seule vérité non relative de l’histoire — la contradiction était évidente. La révélation, précisément car elle était intrinsèquement datée, n’était pas atteinte par ce paradoxe. Mieux encore, elle était à l’abri du scepticisme précisément en tant qu’elle était historique — autrement dit en tant qu’elle n’était pas achevée. Les versets du Coran devaient être comparés aux lignes d’un programme informatique, qui possédaient, en plus de leur sens logique immédiat, souvent incomplet, un sens plus global qui ne pouvait être révélé que de façon séquentielle. Les versets du Coran, sans subir aucune modi cation de leur structure, généraient des interprétations toujours plus riches et plus complexes : la foi était un processus algorithmique et exponentiel. Cette dernière expression était trop singulière pour n’être pas de Nadia, ou directement inspirée par elle.
J’étais en pensée avec elle, j’étais devenu musulman et j’étais en n guéri, grâce à elle, grâce à Dieu, de cette dialectique épuisante qui voulait opposer, sans n et sans raison, progrès et réaction, passé et futur. J’étais redescendu dans la grotte du temps, au lieu où tout était encore simple, où nous vivions simplement, dans l’ordre, la succession des événements qui formaient le monde, et que Dieu avait bien voulu nous montrer pour nous divertir du néant — du néant et des répétitions sans n des mauvais messianismes et des chantiers sans but de la modernité.
Le monde était une procession superbe et enveloppante. Un anachronisme du néant, comme venait de l’écrire, dans une intuition fulgurante, un commentateur.
La suite de l’argumentation se perdait un peu dans le l de la conversation, qui confrontait l’auteur du message initial à deux ou trois autres commentateurs.
L’anachronisme des écritures les fascinait tout particulièrement.
Le Coran était en soi une énigme littéraire et l’un d’eux envisageait par exemple que la religion ne soit rien d’autre qu’un antivirus destiné à protéger le Livre sacré des atteintes du temps, avant de proposer un temps l’explication inverse : la pratique religieuse comme une sorte de gigantesque bobine de cuivre destinée à rendre au Livre, un peu épuisé, sa nature magnétique.
La révélation devait quoi qu’il en soit être valable pour les contemporains du Prophète comme pour ceux qui n’auraient rien connu de leurs conditions de vie.
C’était en réalité une religion peu liée à la nostalgie des origines — ou bien à des origines fantasmées, universelles et frugales. L’islam n’était pas la religion d’une civilisation, ni celle d’un mode de vie particulier ; c’était une religion qui respectait les aspects les plus fondamentaux de la vie humaine, qui rendait grâce à la fertilité de la terre, à l’existence, même au cœur d’un des déserts les plus hostiles du monde, de ressources su santes pour le maintien de la vie humaine. L’islam était le culte naturel rendu, par une espèce évoluée consciente, à ses conditions d’existence.
L’islam était une religion du désert et des métropoles.
La grande geste moderniste, soudain, celle dont j’avais, à Adrar, porté les derniers moments, toute cette dialectique du sable et du béton, de la tente et du gratte-ciel, de la table rase et de la ville vertigineuse, tout cela avait perdu son importance et n’existait presque plus pour moi. Mon orgueil urbanistique était rétrocédé à Dieu — le parcours était terminé.
Les travaux de la première boucle du Grand Paris Express allaient bientôt commencer à la pointe sud du 93. La métropole du Grand Paris serait, elle, créée à la n de l’année prochaine.
Je n’en tirais aucune erté car j’étais désormais incapable de m’en attribuer la paternité. Les villes n’étaient pas faites par les hommes.
Ces entités encloses sur leur seul mystère avaient été pour moi les plus beaux objets de l’univers, les seuls objets peut-être — objets fermés et autonomes qui permettaient la coexistence harmonieuse des hommes et des choses. Elles étaient Dieu, je crois, dans le système païen et fou, dans cette étrange dérive intellectuelle dont Machelin, le dernier des modernes, avait été l’initiateur.
Mais ces objets appartenaient à Dieu.
Les villes inexplicables ont été déposées sur la terre pour l’agrément des hommes par les mains délicates et transparentes de Dieu — transparentes et délicates car ce Dieu naturel, qui appartient à l’ordre des causes et à qui su t le miracle d’avoir créé le monde, ne se montre jamais que dans ses e ets. Nous sommes dans les villes comme suspendus aux branches d’un arbre, vivant au cœur de ses fruits et lentement balancés par le vent. Nous ne vivons plus sur la terre depuis que nous vivons dans les villes, nous vivons dans les airs et dans l’esprit de Dieu.
J’avançais, lentement, à travers la nuit lumineuse des forums.
À l’exception de Nadia, personne, pas même Pornier, ne savait pour ma conversion. Il avait rendu la sienne publique, peu de temps après le suicide de Locacelli — comme s’il n’avait plus rien à perdre. La chose s’était d’ailleurs plutôt bien passée. Il avait sauvé son siège aux municipales. Mais il avait cessé d’y croire. Je sentais que son ambition de prendre un jour la tête de la métropole était maintenant feinte et qu’elle était exclusivement vouée à faire croire aux habitants de Vaubron qu’ils avaient réélu un homme puissant et prometteur.
Je continuais pourtant à défendre sa candidature. Le tiers, peut-être la moitié du département lui était maintenant acquis. L’e ondrement de la gauche aux municipales du printemps avait été miraculeux : Vaubron, jusque-là solitaire, se retrouvait au cœur d’un archipel de communes qui votaient dorénavant à droite. Pornier n’allait hélas pas pouvoir en pro ter.
Il m’avait appris un matin, blême, mal rasé et les yeux rougis par une nuit de larmes, qu’il allait devoir démissionner de tous ses mandats politiques. Une enquête pour harcèlement sexuel et tentative de viol venait d’être ouverte et les pièces du dossier étaient accablantes. Sa secrétaire avait reçu en quelques mois plus de vingt mille textos — à l’énoncé de ce nombre, je n’avais pas pu m’empêcher de sourire — dont un grand nombre comportaient des photos obscènes, puis rapidement, celles-ci étant restées sans réponse, des insultes et des menaces de mort. Plus grave, il aurait aussi eu de nombreux gestes déplacés, comme des massages des pieds qui auraient ni en masturbation — Pornier n’avait jamais caché son attrait pour la ré exologie plantaire, qui lui permettait d’exercer, plus ou moins librement, ses pulsions fétichistes. Il semblait en tout cas avoir pratiqué la chose avec de nombreuses collaboratrices.
Le scandale politique allait passionner tous les humoristes de France et engendrer plusieurs communiqués des instances o cielles de la ré exologie française, injustement associées à des pratiques douteuses — confusion facilitée, il est vrai, par ces insolites représentations du corps humain vu par transparence à travers les pieds, versions exagérées du Christ couché de Mantegna qui servaient, dans de nombreux salons de massage à nition manuelle, d’alibi médical.
Rare privilège tant celui-ci s’était jusque-là tenu éloigné des a aires politiques françaises, se retenant même de critiquer son successeur, la presse avait rapporté une réaction indignée du Prince, qui déplorait les mœurs de sultan dépravé de son ancien ami, le vice-roi déchu de l’Île-de-France.
J’ai pro té de toute cette agitation pour disparaître. J’ai vendu mon appartement pour emménager dans l’unique cité de Vaubron, située à mi-pente entre le canal et la colline sur laquelle était appuyé le vieux village — juste en dessous du plateau de Clichy-sous-Bois. Les tours de la copropriété étaient très dégradées, mais le cadre, étrangement bucolique, me plaisait. Je n’étais pas assez haut pour voir jusqu’à Paris, mais j’avais sous les yeux une grande partie du 93, dont je pouvais presque nommer chaque tour.
Avec les béné ces de l’opération, le mètre carré se négociant ici presque cinq fois moins cher que de l’autre côté de Paris, j’ai participé au nancement de la start-up de Nadia, qui allait probablement être rachetée par un géant du Web.
J’ai ainsi organisé un rendez-vous avec Graslin, parti chez Google, dont les bureaux parisiens occupaient un hôtel particulier de la Nouvelle Athènes. Il ne regrettait rien sinon cette absence de réformes majeures qui n’en nissait pas d’étonner tous ceux qui avaient cru à la rupture — le Prince, face à la crise, avait même renié les dogmes libéraux qui l’avaient fait élire.
Il demeurait, malgré tout, nostalgique de 2007, et pour cela, il était prêt à tout pardonner au Prince, même son retour, dont il était de plus en plus question. Lui ne replongerait pas, pas plus que Villandry, parti chez LVMH, ou que Garnier-Rivoire, le premier d’entre nous à avoir subi la disgrâce du Prince, et qui s’était replié au Conseil d’État. Nivelle, partie un peu après moi, était revenue faire la campagne de 2012, puis elle était repartie, après son jeu à somme nulle dans la politique — une victoire, une défaite —, dans les médias.
Aucun de nous, étrangement, n’avait fait de carrière politique.
Quelques-uns avaient été inquiétés par la justice pour des soupçons de nancement occulte — notamment un invéri able
nancement de la campagne de 2007 par Kadha . Berthier, après
une courte carrière diplomatique, s’était à peine lancé dans les a aires qu’il avait été arrêté à la gare du Nord avec une mystérieuse valise d’argent liquide — peut-être une partie de la caisse noire, mystérieusement évaporée, de Locacelli.
La vie de cabinet et nos nuits au Triangle d’or resteraient sans doute pour la plupart d’entre nous les plus belles années de nos vies. J’étais en tout cas surpris de voir à quel point Graslin en était nostalgique.
À la toute n de notre entretien, il avait voulu ajouter une dernière chose : il me tenait pour le plus heureux des anciens conseillers du Prince, le seul, en tout cas, qui ait été véritablement écouté et qui laisserait une trace de son passage.
Tout cela était maintenant trop loin. Je n’avais plus d’orgueil. Un Dieu miséricordieux m’avait guéri de toutes les démesures de ma vie passée.
Rencontrer ce Dieu avait été l’unique aventure de ma vie. Il était inutile d’essayer de me justi er. Graslin n’aurait pas compris, personne ne m’aurait compris : l’islam, le rejet de l’islam, était devenu si structurant pour la société française que je pressentais que rien de ce que je dirais ne pourrait être compris. C’est de cette minute que date mon projet, un peu ridicule, de raconter mon parcours — de laisser, quelque part, un témoignage de ma vie, pour que celui qui aurait la patience d’en comprendre les principales étapes puisse me juger équitablement.
J’avais encore à cet instant le sentiment de trahir le Prince.
Peut-être, aussi, de trahir mon camp, et peut-être même de trahir la France — de trahir les miens, quels qu’ils puissent être : mes amis de Colombes, de Rueil et de Cergy, ceux de la campagne de 2007, mes ancêtres chrétiens, du côté de ma mère, ou du côté de mon père, cette longue litanie d’ingénieurs secs et froids, républicains et anticléricaux.
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On vient de lâcher à travers les marnes aveugles et les gypses éblouissants du Bassin parisien les tunneliers destinés à découper la
gure parfaite du Grand Paris Express ; on installera bientôt la
machinerie mobile qui permettra à la ville de glisser sur elle-même, de s’entrepénétrer et de traverser le temps, comme les géodésiques dansantes d’une hypersphère.
Réfugié dans un appartement vide, je suis heureux pour la première fois depuis des années, heureux comme je ne l’ai plus été depuis mes jeux tardifs avec la cité miniature que j’avais construite pour mes Playmobil derrière les murs du jardin de Colombes, me préparant, lentement, très lentement, à rejoindre le dé lement lointain du monde.
J’avais rejoint le monde et j’ai maintenant peu de souvenirs de cette époque.
J’ai si peu de souvenirs qu’ils sont presque tous rassemblés ici, de façon chronologique. Ces pages sont tout ce dont je me souviens. Ma vie passée est ici tout entière et je n’ai pas cherché à la rendre théâtrale. Dieu, sans doute, y apparaît très tard. Je n’ai pas voulu inventer des signes ni exagérer Sa présence : Il a longtemps été absent de ma vie et je ne peux pas a rmer absolument que j’ai sou ert de cette absence.
Ce serait donner à ma vie une forme qui lui fait défaut, ce serait doter mon récit d’une structure cachée, d’un motif obsédant. Cela ne serait pas entièrement honnête. Cela ne serait pas dèle à la grâce qu’Il m’a faite.
Il ne m’a pas manqué ; c’est moi qui aurais pu Le manquer. J’éprouve, à seulement l’écrire, un vertige e rayant. Je ne sais pas s’Il existe. Il ne m’appartient pas de le savoir. Je sais seulement que l’idée qu’Il pourrait ne pas exister ne m’est plus supportable.
J’ai renoncé, sans doute pour toujours, à la politique, mais je suis resté, je crois, urbaniste : je suis au cœur de la ville et je tente de réparer les choses qui me sont proches — j’ai rejoint ce qu’on appelle la société civile et le milieu associatif. J’ai ainsi créé, avec le soutien de Nadia, une association d’entraide islamique.
Nadia, après avoir vendu sa start-up, s’est lancée dans son grand projet de réforme de la nance islamique, en investissant tous ses gains dans un fonds d’investissement dont elle a pris la présidence. C’était celui que le Prince aurait dirigé s’il n’avait pas annoncé son retour à l’automne, et dont les avoirs étaient essentiellement investis dans des biens immobiliers du triangle d’or. Elle tente aujourd’hui de le réorienter vers des avoirs plus spéculatifs, notamment liés aux travaux du Grand Paris Express, dont son fonds est devenu l’un des premiers nanceurs, via des projets immobiliers situés dans le périmètre de ses futures gares — plusieurs complexes laissés à l’abandon depuis la mort de Locacelli ont ainsi été sauvés de la faillite.
Elle est devenue, à sa manière, discrète et e cace, un personnage public et le visage o ciel de la nance islamique. J’ai une existence beaucoup plus obscure : je fréquente quotidiennement la mosquée voisine, je participe à des réunions et à des conseils de quartier.
J’évite les médias et mes anciens amis.
Je suis devenu un habitant anonyme du Grand Paris.
J’apprends l’arabe et je m’apprête, une fois ce récit terminé, à rejoindre La Mecque. Je le distribuerai, à mon retour, dans mon entourage proche — des hommes pieux et discrets, pour moitié des convertis, qui forment autour de moi une sorte de confrérie informelle. J’en déposerai peut-être quelques exemplaires anonymes dans des librairies islamiques. La chose ressemblera assez, je l’espère, à l’un de ces gros dictionnaires touareg-français aperçus jadis dans l’ermitage de Béni Abbès.
Partout, en ce moment, invisibles, des tunneliers avancent en sous-sol et posent les voussoirs sur lesquels reposera bientôt la métropole immense. J’aurai si tout va bien un peu plus de cinquante ans quand le dernier tronçon du Grand Paris Express sera achevé.
J’habiterai peut-être toujours ici, à moins de dix minutes à pied du réseau automatique, dans un quartier jadis enclavé et dont le nom, longtemps craint, sera devenu celui d’une des gares du Grand Paris Express, dans ce qui avait été le 93, et qu’on appellera en n Paris.
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