Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 9 sur 19

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Le joug: roman

Chapitre VI

La lumière traînait encore au ciel quand elles quittèrent la maison.

Le père Oursel, que rien n’étonnait, avait écouté en silence Berthe lui annoncer le voyage inattendu et laisser ses recommandations.

—Si on nous demande, vous direz que c’est un voyage d’affaires.

Elle ajouta:

—Il y a une lettre pour l’oncle Nathan. S’il venait une visite, vous diriez qu’on sera là dans quinze jours, et si…

Elle parut hésiter:

—Il y a des pois qui vont «perdre». Vous pourriez en porter à M. Gallier et… au voisin, à M. Froment.

Le vieux hochait la tête, à mesure, sans commentaires. Elle dit encore:

—Et, si… on venait…

Les petits yeux enfouis dans les broussailles eurent un éclair de compréhension. Il dit:

—Le gars?… J’ sais bien c’ que faut lui dire.

Elle s’assura d’un regard qu’ils se comprenaient, et dit d’un ton détaché:

—Ça n’a pas d’importance, ce garçon… Enfin, on prévoit tout! Pour le reste, vous avez de l’argent, nous vous écrirons. Au revoir, mon père Oursel.

Il grogna une salutation indistincte et Fanny, qui se retournait, reçut son étrange regard de chien fidèle.

La douce nuit d’été sans lune pesait sur la vallée encore chaude du jour. Sur la vieille route, Berthe craignait l’ombre épaisse des tournants. Elles couraient presque en arrivant à la gare.

—Que j’ai eu peur! soupira-t-elle en tombant assise sous la lanterne. As-tu vu. Au pont, un homme qui nous regardait?

Fanny portait en elle une peur qui ne laissait place à aucune autre car, depuis qu’elle avait accepté la fuite en principe et depuis le premier pas fait sur la route du départ, l’âme d’une fugitive était entrée en elle. Les ombres du chemin creux ne recelaient rien d’aussi terrifiant que le passé qui la poussait à présent vers la petite gare déserte. Et elle frissonnait en songeant aux yeux rusés et froids du soldat. Et puis, ce voyage, ce voyage, le troisième de sa vie, la troisième étape de son calvaire… Elle dit vaguement:

—Non, je n’ai pas vu. Je ne pense pas à ça.

Le train arriva en soufflant, précédé de l’œil rond de sa lanterne qui éclairait le ballast herbeux. Les sœurs montèrent dans un compartiment de troisième classe. Berthe souffla:

—Quelle chance! Personne! Si on nous voyait!

A la station de Bréauville, elle fit tout ce qu’il fallait pour qu’on les remarquât, courant le long des wagons, ouvrant et refermant toutes les portières. Pourtant, aucune figure de connaissance ne se trouvait là. Quand le train omnibus qui devait les mettre à Paris à six heures du matin arriva, elles étaient déjà fatiguées d’émotion et d’appréhension.

Ce fut un long voyage morne et lassant. A chaque arrêt dans la nuit, Berthe se réveillait en sursaut, le chapeau de travers, en disant:

—Je ne dors pas, mais, vraiment, si je dormais, ces secousses me réveilleraient.

La figure patiente de Fanny faisait une tache claire dans l’ombre entre une énorme femme prostrée pour un sommeil de toute la nuit et un homme en blouse qui descendit à Pavilly. La tête appuyée au dur dossier, elle se laissait emporter, avec la sensation d’obéir encore, d’obéir contre sa volonté, contre son choix, contre son cœur. Dans le premier choc de ce bouleversement, elle avait perdu son orientation. Derrière Félix, Silas disparaissait. Maintenant, il rentrait dans son champ de vision. Elle songea: «Qu’est-ce qu’il va penser de notre voyage? Il serait venu, peut-être, dimanche, parler à Berthe… A-t-il vu entrer le soldat? A midi… peut-être. Va-t-il rapprocher tout ça? Si jamais il apprenait quelque chose avant que je ne le lui dise, il croirait que j’ai voulu le tromper.»

Une nouvelle torture s’ajoutait à l’autre et, jusqu’à Paris, les deux hommes se battirent derrière son front.

 

*

 

Le petit jour d’été s’éclaircissait quand elles arrivèrent. Une brume enveloppait la cité qui brillait au travers comme un bijou sous une ouate légère. L’odeur fade de l’eau et l’odeur âcre de la fumée entrèrent dans le compartiment malpropre. L’écœurement des matins de voyage tirait les estomacs et les figures. Fanny et Berthe ne se regardaient plus car elles craignaient de lire sur le visage de l’autre ce regret qui vient trop tard.

Au sortir du tunnel, la gare apparut, lépreuse et enfumée et si affreuse, si indigne de la beauté dont elle est la porte infernale qu’il n’est pas un voyageur sensible qui ne s’enfuirait s’il écoutait ce premier mouvement qu’on ne suit jamais. Fanny ferma les yeux. A travers son indicible fatigue de corps et d’âme, elle ressentait l’offense de cette laideur. Mais, déjà, Berthe la bousculait.

—Quoi, alors? On va être les derniers à descendre, quand on est à côté de la porte.

C’était, en effet, un avantage dont il lui paraissait illégitime de ne pas profiter. Les valises leur tirant les bras, elles prirent leur rang dans le peuple incohérent qui s’écoule sur les quais. Et, les barrières de l’octroi franchies, elles furent dans la rue, palpitante encore du réveil.

La place, nouvellement arrosée, s’étendait, presque vide. Paris sentait l’eau fraîche et les fruits mûrs. C’était une ville innocente et inhabitée qui commençait là. Les deux sœurs s’arrêtèrent, incertaines: elles ne s’étaient pas attendues à ceci.

Berthe murmura:

—C’est comme ça, Paris? Tu m’avais pas dit…

Fanny hocha la tête.

—Je l’ai si peu vu! On n’a fait que le traverser quand on s’est réfugié à Villeneuve. Si tu veux, on pourrait y aller, je me rappellerais…

Mais Berthe protesta:

—Ah! mais non, on est à Paris, faut au moins en profiter.

Elles rechargèrent leurs valises et, sourdes aux invites de quelques porteurs et cochers, elles commencèrent l’exploration des rues.

Les hôtels luxueux ne les arrêtèrent pas un instant. En passant devant le hall, elles détournaient la tête. Les petits établissements dont le quartier regorge les firent hésiter. Elles ralentissaient le pas, regardaient longuement la porte du bureau, mais, quand un garçon ensommeillé s’avançait sur le seuil, elles se sauvaient en hâte.

Cependant les quarts d’heure passaient. Sept heures sonnèrent. Des voitures de laitiers et de messageries ferraillaient aux pavés. Les tombereaux de la voirie avec leurs chevaux abrutis et leurs conducteurs épileptiques épouvantèrent les sœurs et elles finirent par entrer dans un petit hôtel devant lequel elles étaient passées trois fois.

—Tu vas parler, souffla Fanny à Berthe.

Après de longs pourparlers soupçonneux de la cadette avec une patronne fardée et mal lavée, les sœurs se trouvèrent dans une chambre assez claire située au quatrième étage mais où flottait une étrange odeur d’eau de toilette, de cuisine et de cabinets.

Quand la porte se referma, après les derniers marchandages, les sœurs poussèrent ce soupir d’aise des voyageurs qui viennent d’acheter un foyer.

Berthe ouvrit la fenêtre. Cette fois, la ville commençait sa vie véritable du matin. Dans les rues c’était le réveil de la fourmilière, avec ses courants d’êtres infatigables allant vers des buts mystérieux. Et le bruit terrible des voitures, des autobus, des tramways, celui des trains proches avec leurs sifflets et leurs jets de vapeur, et celui que font les milliers de pas et les millions de paroles, ce bruit qui est la voix même de la ville montait jusqu’à la petite chambre et jusqu’à elles. Fanny regardait par-dessus l’épaule de sa sœur. La moitié d’une place lui suffisait toujours. Et, confusément, comme il arrive en cette première rencontre, elle sentit qu’elle était absorbée dans quelque chose d’extérieur, plus fort que sa force; et une peur sournoise la saisit.

Quand elles eurent déjeuné de café au lait insipide et de délicieux petits pains, les choses leur semblèrent moins difficiles.

—Qu’est-ce qu’on va faire? osa demander Fanny.

—On va profiter de ce qu’on est ici.

Fanny jeta un coup d’œil craintif vers le garçon qui empilait des assiettes sur le dressoir.

—Profiter?

—Oui. Visiter Paris. Tu y es venue, toi, mais moi, c’est la première fois…

—Oh! dit Fanny tristement, on ne pensait pas à visiter…

—Je te dis pas, s’entêta la cadette, mais enfin tu y es venue. Rien que de traverser, c’est beau.

Elle se pencha.

—A propos, combien de temps que vous avez été à Villeneuve avec maman?

Fanny détourna les yeux. Sa pudeur était sur elle, insurmontable comme au premier jour.

—Huit jours, je crois bien.

—Tu crois bien! Tu n’es pas plus sûre que ça? Que t’es drôle, ma pauv’ fille!

Elle s’arrêta, se souvenant tout de même à l’éclat de sa voix, qu’elle n’était plus dans leur maison de Beuzeboc, avec le vieux sourd pour tout public.

—Et alliez-vous à Paris? continua-t-elle.

—Non, oh! non, jamais!

—Eh bien, conclut-elle avec décision, on va le voir pour notre argent.

Elles sortirent.

Dehors, la rue inclinée qui roulait déjà son torrent humain s’entr’ouvrit et se referma sur elles pour les engloutir.