Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 15 sur 19

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Le joug: roman

Chapitre II

Les demoiselles Bernage reçurent beaucoup de visites de curiosité en ce mois d’août-là. La bonne Mme Gallier, elle-même, sentit l’aiguillon la piquer. L’assiduité du soldat avait été remarquée; on n’en pensait pas grand’chose; néanmoins, l’incident méritait d’être tiré au clair.

Berthe, sa bouderie passée, semblait avoir pris un nouveau parti et pressait le départ. Elle adopta une attitude.

—Ce soldat? Un neveu de Marthe, notre ancienne bonne, dont maman s’était occupée autrefois. Il est venu de sa garnison qui est plus près d’ici que de son pays, là-bas, du côté de Dieppe. Ce pauvre malheureux, on n’a pas pu le renvoyer comme ça!

Fanny, abasourdie, la regardait inventer et mentir, mélanger avec art et une sorte de volupté le faux et le vrai pour en former un tissu impénétrable où l’œil ne pouvait plus distinguer ce qu’il connaissait.

«Pourtant, songeait-elle, on ne nous a pas appris à mentir. Papa nous enseignait qu’un huguenot n’a qu’une parole: «Que votre oui soit oui, que votre non soit non…» Maman non plus…

Et, soudain, elle aperçut ce qu’elle n’avait encore jamais vu, c’est que le grand mensonge de sa vie avait entraîné tous les autres. Car, dans l’armature de leur moralité sévère, aucune place n’était laissée à la faiblesse humaine. Et une autre parole lui revint: «Si ton œil te fait tomber dans le péché, arrache-le et jette-le loin de toi.» Oui, c’était cela que la grande Bernage avait pris pour un ordre et auquel elle les avait tous sacrifiés. Et c’est depuis que le mensonge était entré chez eux que le bonheur, qui vient de l’équilibre entre la vie et l’âme, les avait quittés.

—Alors, vous allez l’employer à La Hêtraye?

—Ma foi, le père Laurent se fait vieux, il a besoin d’aide… Et, comme ce garçon a été élevé dans la culture, peut-être qu’il le prendra sur notre conseil.

On leur disait aussi:

—Qu’est-ce qui vous prend d’aller passer des vacances à La Hêtraye? N’en avez-vous point assez de la promenade, avec votre voyage à Paris?

Car un peu d’indiscrétion était utile parfois pour déterrer la vérité.

Berthe se renversait en riant du rire satisfait des gens gras.

—Il est temps de nous y mettre. On n’avait encore rien vu, à notre âge.

Chacun reniflait l’air de la maison, car des bruits couraient aussi sur un mariage possible avec l’instituteur, qui venait chez elles. On le savait.

—Deux ou trois fois, au moins, assurait une des veuves à Mme Gallier, qui la calmait dans la main. Au moins, c’est la mère Auzoux, qui demeure en face, qui l’a vu. Il ne se cachait seulement pas!

La curieuse entreprit de confesser le père Oursel, dont elle ne tira que des grognements indignés, entremêlés de démonstrations de surdité et, enfin, une trop directe protestation clairement formulée:

—Est pas vos affaires.

Ainsi, Berthe élevait avec une prévoyante patience le mur qui couvrirait leur retraite.

Quant à Silas, il était reparti le soir même de leur explication, après avoir écrit à Fanny une lettre qu’elle reçut le lendemain matin et qui contenait ces seuls mots:

«J’irai chercher votre réponse à La Hêtraye.»

Elle mit sa lettre sur la copie qu’elle avait faite de mémoire de la lettre de son amant d’une heure, parmi ses quelques souvenirs et ses bijoux.

Ce fut Berthe qui écrivit à Félix, selon qu’il avait été convenu quand, de La Hêtraye, Fanny avait écrit à M. Froment de ne pas donner suite à son projet de lettre. Berthe, d’ailleurs, n’en toucha que quelques mots à sa sœur, comme par acquit de conscience.

—Je vais dire à Félix qu’on l’essaiera à la ferme.

Fanny s’étonna un peu. Si vite! était-ce mieux?

—Mais oui, dit Berthe avec impatience. Tu sais bien qu’on lui a dit qu’on lui écrirait. On est forcé de s’arranger avec lui, ou bien alors, quoi?

Fanny ne répondit rien. Ce n’est pas ainsi qu’elle aurait voulu réparer. Elle se sentait déchirée entre tous ceux qui ne la comprenaient jamais ou la comprenaient trop tard.

Berthe écrivit donc au gars une lettre laborieuse qu’elle recommença dix fois. Il s’agissait de l’amadouer sans rien promettre, de tâcher de recevoir sans rien donner. Car le plan de Silas, que Fanny proposa timidement, fut repoussé.

—De l’argent! offrir de l’argent! Faudrait être folles! C’est pas toi toute seule qu’as eu cette belle idée-là?

La belle idée, portée au compte de son auteur, était disséquée, ridiculisée, avec une âpreté forcenée.

—Il est généreux avec l’argent des autres, le voisin!

Elle disait «l’argent» comme si le mot lui emplissait la bouche pour y fondre délicieusement. Et elle s’acharnait sur Silas et sa trouvaille, étalant si clairement, si naïvement, sa rancune, que Fanny en eût-elle été capable, n’eût pas trouvé le courage de remporter la si facile victoire qui passait à portée de sa main.

La lettre de Berthe, qui ne contenait que la ratification en termes prudents de l’offre de prendre Félix comme domestique, ne reçut d’ailleurs, aucune réponse. Il devint visible que le gars ne jugeait pas utile de faire la dépense d’un timbre, et qu’il s’en tenait à la possession d’un document important et à la conversation finale de La Hêtraye.

A mesure que la date fixée pour leur départ approchait, Berthe semblait reculer devant le plan adopté, si changé dans son exécution depuis le refus de Silas. Son humeur nouvelle soufflait ses bourrasques sur la pauvre Fanny désarmée et tremblante.

—Si c’est possible de se bouleverser la vie à ce point-là! Qu’est-ce que je vais aller faire à La Hêtraye?

En vain, l’aînée remontrait-elle doucement qu’elle voulait bien y aller seule, l’autre comprenait à présent l’impossibilité qu’il y avait à ce qu’elles se séparassent et la prise qu’elles donneraient ainsi à la malignité. Non, leurs vies étaient liées, indissolublement, inextricablement, et Fanny voyait sa sœur se débattre avec fureur contre le filet que toutes les tentatives n’arrivaient qu’à resserrer sur elles.

Au jour dit, elles partirent pour La Hêtraye.