Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 8 sur 19

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Le joug: roman

Chapitre V

La sonnette, ce matin-là, se mit à tinter avec hésitation comme si la main qui la tirait n’était point assurée. Puis, attaquée plus fort sans doute, elle sonna éperdument. Le silence qui se produisait à l’arrêt de midi de la fabrique semblait amplifier tous les bruits, et les deux sœurs, debout près de la table où elles allaient s’asseoir, se regardèrent.

—On sonne, père Oursel! cria Berthe.

Le vieux, qui travaillait dans la cuisine, s’était arrêté. Il dit:

—J’entends bien tout de même, j’ suis pas sourd!

Il l’était précisément, mais, comme certains infirmes, n’en convenait point. Tout en maugréant, il se dirigea vers le couloir. Berthe le regardait aller.

—C’est drôle, dit-elle; qui ça peut-il être? Un fermier, peut-être, à cause du marché? Mais, ils viennent pas à midi. L’oncle Nathan est en voyage…

Comme tous les gens à l’esprit inoccupé, elle s’éveillait en sursaut devant l’inconnu, et accumulait les raisons qui eussent prouvé, absurdement, que personne n’avait pu sonner.

Mais Fanny qui, pendant ces quinze affreux jours écoulés depuis l’aventure du chemineau, ne se ressaisissait pas, restait là, tremblante, à écouter les dernières ondes de la sonnette s’égoutter dans l’air. Enfin, elle dit avec effort:

—Quelqu’un qui se trompe, peut-être.

Berthe protesta dans un flux de paroles qui déferla longuement. Quand elle se tut, le père Oursel revenait.

—Eh bien? cria-t-elle.

Le bonhomme portait sur sa figure grise un air annonciateur de nouvelles. Il s’arracha péniblement des mots.

—Est un gars. Un soldat. Qui veut vous parler.

La bouche de Berthe et les yeux de Fanny firent ensemble:

—Un soldat!

Et ils se regardèrent tous trois avec cet air d’incompréhension qu’on a devant l’inconnu. Mais Berthe se ressaisit la première, car la marée de sa curiosité montait déjà en elle.

—Mais, comment? un soldat? Il n’a pas dit son nom?

Le père Oursel secoua parcimonieusement la tête.

—Et qu’est-ce qu’il nous veut?

—Vous voir, qu’il dit.

Berthe regarda sa sœur.

—C’est trop fort! Qui ça peut-il être?

Fanny dit doucement:

—On pourrait lui dire d’entrer. On verrait qui c’est.

Elle parlait encore qu’on entendit des pas au fond du corridor. Et, avant que personne eût eu le temps ou la présence d’esprit de bouger, celui qui avait sonné se présenta. Sous l’uniforme bleu et garance, délavé et raccommodé à gros points, il faisait figure d’un valet de ferme rougeaud, faraud, à la fois effronté et gêné. Il fit une espèce de salut militaire et se mit à se dandiner d’une jambe sur l’autre sans rien dire, tout en regardant les demoiselles en dessous. Suffoquées, elles ne trouvèrent pas un mot. Enfin, Berthe se reprit:

—Bonjour, monsieur, qu’est-ce que vous voulez?

Le gars parut saisir dans cette question l’entrée en matière qu’il fallait, et il prononça d’une voix qui râpait sa gorge:

—Bonjour, dames et la compagnie.

Puis, il recommença à se dandiner à la muette.

Impatientée, Berthe reprit:

—Mais qu’est-ce que vous voulez?

Il les regardait, de ses petits yeux noirs vifs et rusés, et, sans les perdre de vue, il dit enfin lentement:

—J’ viens de Bures.

Le mot tomba dans la pièce comme un couteau lancé qui se fiche au sol. Fanny pâlit excessivement et Berthe rougit de tout son sang vite remué de blonde. Le garçon parut enregistrer leur émoi. De plus en plus maître de lui, il cessa de se dandiner.

Dès qu’elle put parler, Berthe trouva une diversion.

—Mais il n’y a pas de soldats à Bures!

Le gars sourit. Il avait de fort belles dents, sur lesquelles ses lèvres minces se retroussaient cruellement. Ce fut très fugitif et il dit, avec une sorte de solennité dont il marquait ses paroles:

—J’ fais mon congé à Lisieux.

—Alors?

—Alors, j’ suis de Bures.

L’entretien paraissant fermé par ce mot obstiné. Berthe jeta un regard à Fanny, prête à défaillir, et elle se dressa pour la bataille.

—C’est pas tout ça, mon garçon, dit-elle de son air le plus impérieux, vous arrivez ici sans crier gare, vous entrez sans qu’on vous le dise et puis, pour toute explication, vous répétez: «J’ suis de Bures.» Bon, vous êtes de Bures. Et puis après?

Le soldat l’écouta attentivement jusqu’au bout. Puis il dit en affirmation plutôt qu’en interrogation:

—Vous connaissez bien Bures.

—Oui, concéda la grosse fille. Nous y avons connu quelqu’un, plutôt.

Le garçon la regarda fixement comme s’il cherchait quelque chose sur sa figure encolérée. Et il fit un geste vague de paysan.

—Vous y êtes allées.

Fanny tomba sur la chaise, livide. Berthe tourna et, la voyant défaillir, elle s’approcha:

—Folle, dit-elle tout bas, veux-tu te retenir!

Elle plongea ses yeux durs au fond des prunelles vacillantes de l’aînée, comme pour la fouetter du regard, la remettre debout. Ce fut efficace, la faiblesse s’éloigna, Fanny passa ses mains sur ses tempes et se redressa.

Mais l’adversaire avait profité de l’occasion, et, quand Berthe se retourna, elle vit le soldat qui, trouvant le passage libre, entrait dans la cuisine. Alors, elle ne se contint plus. Les poings aux hanches, elle alla vers lui, grande, forte, puissante, auprès de ce gringalet en uniforme, et, plantée contre lui, elle dit brutalement:

—Ah çà, ne vous gênez plus à présent!

Le gars eut un gros rire.

—J’ me gêne pas. J’ sais bien que vous savez qui j’ suis.

Du coup, la grande fille recula, domptée, et tous sentirent que le moment de l’audace était passé. Il y eut un silence tragique, pesant, intolérable, que rompit enfin la voix singulière, la voix presque inconnue du père Oursel qui disait:

—Est le neveu de Marthe.

Un soulagement passa comme un souffle frais dans la chaleur suffocante qui précède l’orage, en annonçant qu’après tout il n’éclatera peut-être pas, et chacun rendit intérieurement hommage au génie du vieillard taciturne.

—Ah! je m’ disais aussi, fit Berthe d’un air presque gracieux, il me semble que cette figure-là m’est point tout à fait inconnue.

Le gars eut encore un sourire qui contenait beaucoup de choses, mais ses paroles acceptèrent avec empressement ce compromis qui permettait de temporiser.

—Sûr, qu’a n’ peut pas être inconnue, ma figure.

Et, après un silence, il ajouta:

—J’y ressemble, à ma tante, qu’on dit.

Il les regardait l’une après l’autre avec une fixité si gênante que Fanny sentit qu’il fallait entrer dans la conversation.

—Puisque c’est comme ça, dit-elle faiblement avec un effort vers cette cordialité normande qui est de rigueur dans une invitation, vous allez rester à manger avec nous.

—Vous êtes bien honnête, fit le gars avec une manière de civilité, ça n’est pas de refus.

Le père Oursel, auprès du fourneau, remuait déjà les casseroles d’où montait une bonne odeur de bouillon et de légumes.

—Justement, on a fait le pot-au-feu hier, annonça Berthe, on a le bœuf froid et la soupe.

Les yeux du gars eurent un éclair de sensualité.

—Est bon, ça, fit-il. J’ peux-t-il mettre mon ceinturon là?

Fanny regarda Berthe.

—Montre-lui le porte-manteau, dit-elle, je vais rajouter un couvert.

Et elle entra dans la petite salle en défaillant. Le buffet ouvert, elle s’y plongea comme dans un refuge. Enfin, enfin, elle était seule, enfin, elle ne sentait plus peser sur elle tous ces yeux brûlants qui fouillaient son secret, enfin, son fils ne la regardait plus, car elle savait bien que c’était son fils.

De ses mains qui tremblaient, à l’abri du battant de chêne ouvert comme une aile, Fanny prit un verre, une assiette à fleurs, avec cette joie obscure que les femmes éprouvent à servir. Elle se disait: «C’est la première fois que je mets la table pour lui.» Déjà, elle avait renoncé à se tromper elle-même comme l’instinct de défense nous en donne si souvent le conseil, et, dût-elle en mourir, elle sentait qu’elle ne le renierait pas une seconde fois.

La petite tâche qu’elle remplissait usa sa première agitation. Et, quand le soldat entra dans la pièce avec Berthe, elle se retourna, presque maîtresse d’elle-même.

Ils s’assirent. Le gars prit sa serviette raide d’empois, et la noua derrière son cou. Le père Oursel apporta la soupière. Avec des yeux luisants le gars tendit son assiette, dont il engloutit le contenu en quelques lappements. Il en demanda une seconde qui eut le même sort. Après quoi, il se renversa sur sa chaise, les jambes écartées, les joues luisantes.

—Est meilleur qu’au régiment, dit-il.

Les deux femmes le regardaient. Elles avaient été élevées avec ces bonnes manières de la bourgeoisie puritaine, à gestes étroits, à pratiques discrètes et silencieuses, et les dîners qu’elles donnaient à leurs fermiers leur fournissaient matière à de longs commentaires, à des plaisanteries auxquelles Fanny elle-même se mêlait parfois. Assurément, l’oncle Nathan avait perdu de sa tenue à la fréquentation des herbagers, et son neveu Lambart montrait une gourmandise trop évidente. Mais celui-ci était auprès d’eux comme un maître auprès d’élèves: un maître en malpropreté, en goinfrerie, en mauvaise tenue: et jamais elles n’avaient rien vu de semblable. Son sans-gêne surtout les étonna. Assurément, les fermiers reçus par elles vidaient leur verre d’un trait en disant: «A la vôtre!» Mais ils n’en jetaient pas les dernières gouttes à terre avant de le poser. Ils coupaient bien leur pain avec leur gros couteau à manche de corne qu’ils déposaient furtivement à côté de celui du service, mais ils n’auraient pas osé le substituer à la fourchette pour «saucer» les bouchées… Elles n’avaient jamais vu, non plus, un être humain à table, pas même le rudimentaire père Oursel, gratter de ce même couteau ouvert la paume de sa main…

Fanny détournait les yeux, gênée d’une gêne inconnue qui grandissait de ce que Berthe ne quittait pas le soldat du regard.

Et le pire, c’était la conversation qu’il fallait soutenir, puisque le silence est la dernière solution que puissent adopter des êtres qui s’affrontent avec danger. Heureusement, le gars de Bures était de ceux qui n’admettent guère de concurrence au sacerdoce des mâchoires, et il se borna à des réponses en monosyllabes. Pourtant, la loi formelle des repas humains exigea des paroles plus fréquentes à mesure que celui-ci avançait. Et la torture de Fanny la silencieuse fut de trouver ces paroles pour les jeter entre ces deux êtres qui s’observaient avec la ruse de deux ennemis sur la défensive.

Une fois lancé sur le sujet de Bures, il parut que le gars y serait enfin inépuisable. Ce fut un monologue sur le pays, la terre, les habitants, le maire, l’adjoint, l’institutrice, le curé, le cafetier et le boulanger, et un tel, et une telle, leurs fermes et leurs bestiaux. Le dessert passa ainsi, et le café, qu’il fallut arroser d’un marc dont le gars vida à demi le flacon précieux.

Son parler gras de Normand du pays d’herbages sonnait et roulait dans la petite pièce close, mais rien de lui ne se laissait voit à travers, rien qui pût saisir et plaire, rien qui pût révéler ce qu’il était vraiment, d’être et d’âme.

Berthe, dont Fanny scrutait la figure à la dérobée pour y lire son impression, pour y découvrir une idée directrice, quelque chose de stable dans le tourbillon qui l’emportait, Berthe avait éteint son expression, et ne laissait rien voir. Enfin, comme le narrateur arrivait à un point mort, elle se leva.

—Eh bien, mon ami, on a été bien content de vous recevoir, mais, maintenant, nous avons à sortir.

Le gars se leva à regret.

—Vous êtes bien honnêtes, dit-il. Je ne serais pas venu à Beuzeboc sans venir vous voir.

Une intention voilée se fit sentir dans sa voix. Berthe la négligea dans sa réponse.

—A la bonne heure, dit-elle d’un ton qui sonna dur. Vous savez ce qu’il faut faire. Si jamais vous revenez, nous vous recevrons avec plaisir…

Elle hésita un peu:

—…comme aujourd’hui.

—Merci, répliqua-t-il en souriant comme à l’ouïe d’une excellente plaisanterie.

Berthe lui tendit la main. Il la prit et la serra mollement, puis-celle de Fanny. Il les regarda encore l’une après l’autre, avant de se diriger vers la porte.

Quand il eut recouvré son ceinturon et son képi et que les deux sœurs furent auprès de lui dans le corridor, au fond duquel on apercevait la porte avec ses clefs et ses verrous, il dit encore:

—C’est tout pour aujourd’hui.

Et, sur ce mot, seul de tous ceux qu’il avait prononcés, à contenir un peu de ses intentions, il s’en alla.

La porte se referma sur lui avec ce son rassurant pour ceux qui viennent de mettre le danger dehors. Derrière, les deux sœurs se regardèrent.

—Il n’a rien dit! fit Berthe d’un ton de triomphe.

Fanny ne répondit pas. Aucune parole ne lui venait. C’était comme un rêve qui finissait, un rêve dont elle s’éveillait sans savoir ce qu’il fallait en conserver. Heureusement, Berthe pensait pour elle et possédait déjà une opinion définitive sur l’étourdissante aventure. Elle l’entraîna dans sa chambre et, sans la laisser se reprendre, commença son siège.

—Eh bien, en voilà une affaire! dit-elle en croisant dramatiquement les bras sur sa forte poitrine. J’en suis encore toute étremblée.

Bien assise sur ses bases, elle respirait la force et le courage. Fanny osa presque le penser, en cherchant une réponse qui ne fût point téméraire. Enfin, elle dit:

—Moi aussi.

Berthe la toisa:

—Toi aussi? Ah! toi aussi, pourquoi donc?

Fanny détourna les yeux. L’autre reprit sévèrement:

—Il fallait trembler quand tu as commencé. Tout ça ne serait pas arrivé, et je n’en serais pas là, moi, à supporter ce que faut que je supporte!…

L’orage passa. Une éclaircie de raison apparut.

—Mais, enfin, comment nous a-t-il retrouvées? C’est ça qui me passe.

Fanny osa placer:

—Il a dit: «Vous y êtes allées…»

—Oui, oui, il nous a espionnées: au bout de dix ans, si c’est possible! Mais, tout de même. Oh! il sera revenu à Bures, il aura été voir ces Malandain et la femme du greffier. Mais personne ne savait d’où nous venions…

Fanny pensait: «Je ne pouvais pas échapper à mon péché.»

Berthe continua:

—Et qu’est-ce que nous allons faire?

—Faire? répéta Fanny.

—Oui. Puisque ce Félix nous a retrouvées, il fera ce qu’il veut ici en croyant qu’on a peur du scandale.

Fanny baissa la tête. Elle sentait la toute-puissance de cette argumentation. Et ces mots prononcés lui faisaient voir, en effet, le scandale et l’horreur rejaillissante.

—Tu n’as jamais rien à dire! reprit Berthe avec violence. Pourtant, c’est toi qui devrais t’occuper de tout ça! Enfin, as-tu une idée?

Fanny ouvrit les mains. Une idée? Comme si on pouvait avoir une idée à soi dans un pareil désordre d’événements! Alors, Berthe continua avec cet air de sagesse bornée qu’elle avait quand elle étalait ses raisonnements:

—Eh bien, moi, j’en ai déjà une.

Elle se baissa pour tenir les yeux de Fanny dans les siens et pénétrer ainsi avec effraction dans sa volonté.

—Ce garçon-là, reprit-elle, est venu pour se cramponner à nous. Et comme nous dépassons ses espérances—même alors, elle ne pouvait se résoudre à dire «tu»—il ne nous lâchera pas. Mais il est soldat et les soldats ne font pas ce qu’ils veulent. Il a dit qu’il était en permission de quinze jours. Alors, pour bien lui montrer que nous ne voulons plus le voir, nous allons partir.

Elle regarda triomphalement Fanny stupéfaite.

—Partir, partir, bégaya-t-elle.

Berthe, un grand air de jouissance sur sa grosse figure, la laissa un instant ainsi, comme pour exprimer ce que la situation lui donnait de supériorité. Puis, elle se décida:

—Partir, il n’y a que ça. Nous en aller. Disparaître.

Elle accumulait les synonymes avec une complaisance visible, comme s’ils augmentaient le mérite de sa trouvaille.

—Oui, c’est le seul moyen. Qu’est-ce que tu veux qu’il dise devant une porte fermée? Car il veut nous faire marcher, va, ce gars-là, nous faire marcher, en argent et en tout.

L’appréhension et la colère lui coupèrent le souffle. Elle s’arrêta. Fanny regardait le rai de soleil qui passait à travers les persiennes rapprochées et qui amenait le souvenir de juillet dans la chambre fraîche.

Berthe reprit:

—Nous allons faire deux valises et partir ce soir. Il y a un train qui quitte Beuzeboc sur les neuf heures. Mais nous n’allons pas traverser la ville! Pas si bêtes, pour le rencontrer! Nous allons prendre le train à Gruville.

Elle se tut, et, comme Fanny n’objectait rien, elle continua:

—Tu ne dis rien? Tu ne demandes même pas où nous irons?

—Eh bien où? fit docilement l’aînée.

—A Paris.

Le mot tomba dans la pièce avec ce son magique qu’il a partout. Fanny s’était levée.

—A Paris, à Paris…

—Oui. Il faut faire ce qu’il faut, et il n’y a pas d’autre moyen. Je veux te sauver, ma pauv’ fille. Tu n’as pas plus de défense qu’un enfant nouveau-né et ce gars-là, vois-tu, c’est un malin!

Comme toujours, elle jetait sur l’autre ses flots de paroles pour la submerger. Et Fanny, déjà, perdait pied.

—Tu crois, demanda-t-elle faiblement, tu crois?

—Si je crois! Mais si nous restons, il sera ici demain, après-demain, tous les jours. Et alors les suppositions, les potins, les cancans… Qu’est-ce que nous dirons, hein? Et qu’est-ce qu’il dira, lui, partout?

Fanny osa:

—Mais, si nous partons, il peut parler tout de même?

—Non, dit la grosse cadette avec décision, il n’osera pas semer en notre absence une chose pareille. Et puis il détruirait tout en faisant ça. Non, il se fatiguera en voyant qu’on ne tient pas compte de lui et il n’osera pas poursuivre. La peur, ça compte aussi, tu sais! Et, attaquer des gens comme nous, considérés dans le pays, ça ne se fait pas comme ça.

—Alors? dit Fanny timidement.

Mais sa sœur lui coupa la parole:

—Non, non, il ne faut pas dire: «Alors nous n’avons qu’à rester», parce que rester, c’est l’accepter. Si tu ne comprends pas la différence, tu es bien simple, ma pauvre fille!

Elle la dominait de sa masse et de sa décision, et Fanny, encore une fois, comprit que sa cadette avait raison et qu’il fallait accepter le joug sans lequel elle n’était pas capable de se diriger.

—Fais ta valise, ma fille, jeta la grosse Berthe en s’en allant. Juste ce qu’il faut. Quinze jours.

Fanny s’accrocha à ce détail effrayant:

—Mais quoi! comme ça, à Paris? Moi qui n’y ai été qu’une fois…

Berthe secoua la tête.

—Ce n’est pas un voyage d’agrément. C’est un grand ennui qui nous arrive.

—Et de la dépense, plaça Fanny.

Berthe se recula dans la porte pour la toiser.

—L’honneur d’abord! comme disait défunte maman, fit-elle avec noblesse.

Elle se tourna et sortit.

Fanny s’assit, accablée. La honte, la peur, l’angoisse venaient d’étouffer quelque chose en elle, quelque chose qui était la joie maternelle ou, simplement, le sentiment de la maternité. Elle songea qu’elles n’avaient parlé que par sous-entendus et que les mots qui créent les choses ne s’étaient pas trouvé prononcés. Ah! si Berthe eût dit: «C’est ton fils, l’aimes-tu? le veux-tu?», elle n’aurait jamais trouvé en elle la force de dire non.

Et elle osa songer encore:

«C’est avec lui que je serais partie.»