Le joug: roman

Marion Gilbert · Chapitre 17 sur 19

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Le joug: roman

Chapitre IV

Dans le ciel du couchant encombré de nuages le soleil faisait saigner sur le paysage sa blessure ouverte.

Devant la porte de sa chaumière, la mère Laurent le regardait comme les paysans regardent la nature, d’un œil qui observe, comprend et se souvient. Elle tourna enfin vers Fanny sa figure de cire jaune craquelée, qui sentait la pomme et le lait, et elle dit d’une petite voix fêlée:

—J’ai ouï dire à défunt mon père que le ciel était souvent de cette couleur-là, l’année qu’on a coupé la tête au roi.

Fanny tenait à la main une assiette dans laquelle elle venait de porter des os au chien enchaîné devant la porte, et les paroles de la mère Laurent succédaient à d’autres qui n’étaient point parvenues jusqu’à son entendement préoccupé. Elle fit un effort pour comprendre:

—Le roi?

—Oui, le roi qu’on a tué là-bas, à Paris, dans le temps…

Elle faisait un geste court de vieille femme dans la direction de la ville d’iniquité. Et le siècle s’abolissait comme un jour sur ce paysage immuable entouré jusqu’à l’horizon de champs monotones, de fermes et d’herbages.

Fanny sentit comme jamais toute cette durée dont elle faisait partie et cela fut une halte dans le tourbillon qui l’emportait furieusement par des chemins inconnus, depuis le jour si proche encore où elle avait révélé sa maternité à son fils. Après tout, c’était peut-être la seule chose réelle, durable, cette continuité de la race. Et elle, elle, dans la douleur et dans la honte, elle la continuait, cette lignée…

La durée, durer… si c’était là le vrai sens de la vie? Elle ne fut qu’effleurée par cette révélation qui, pourtant, s’incrustait là, dans un coin de sa raison pour s’y développer obscurément, sans qu’elle le sût. Car, déjà, son tourment la reprenait toute.

Félix. L’enfer de cet instant auquel elle ne pourrait jamais penser sans honte était passé. Mais ceci restait: quand elle criait: «Je suis ta mère!» Il était parti sans un mot, sans un regard de pitié, sinon d’affection… Et toujours, comme une brûlure, revenait la certitude que l’abandon l’avait fait ainsi.

Et elle n’osait plus lui parler. Huit jours d’hésitation passés, il ne lui en restait plus qu’un pour obtenir cet avis qu’elle devait donner à Silas le lendemain. Car, dans son désarroi, cela seul subsistait: elle devait une réponse à Silas. Et ce couchant, plein de sang céleste, était celui du samedi.

Soudain éperdue, elle chercha des yeux le gars, et l’aperçut, tout au fond de la cour, sous la charretterie, occupé à quelque besogne. Allons, c’était le moment; il n’y avait plus à différer. Après un adieu à la vieille fermière, elle prit le sentier qui traversait la cour.

Félix la vit venir. Elle eut l’impression qu’il n’était pas étonné, qu’il l’attendait peut-être, qu’il n’avait cessé de l’attendre depuis le jour où il savait.

Elle se retourna. Du seuil de la maison, Berthe les regardait, oisive, et singulièrement absorbée dans cette contemplation.

Fanny soupira. Toujours autour d’elle des conspirations, des silences soudains, des présences furtives. Elle se détourna et parla très vite:

—Félix, je vous cherchais; je voulais vous parler.

Il attendit un instant et dit, très naturellement:

—Pourquoi que tu ne me dis pas tu, puisque t’es ma mère?

Elle recula avec un faible cri, comme s’il l’avait frappée. Alors, il reprit:

—Ben oui, y’a pu rien de caché, à c’t’heure, alors?

Fanny bégaya:

—Ça ne se peut pas, c’est, c’est pas possible.

Il avança près de la figure de sa mère sa mauvaise figure pâle sous le tan.

—Pourquoi, qu’ ça s’ peut pas? Faut une raison dans tout. T’es-t-il ma mère, oui ou bien non?

Elle baissa la tête pour affirmer.

—Alors, faut.

Désespérément, elle dit:

—Mais tout le monde le saura.

Il se mit à rire sans bruit.

—Ça changera pas guère c’ qu’on croit.

Alors, abandonnée par son courage, elle se laissa tomber sur la brouette qu’il réparait et cacha sa figure dans ses mains. Au bout d’un instant que le silence avait rempli, elle dit d’une voix étouffée:

—Si tu m’aimais, seulement!

Mais ce fut le marteau qu’il avait repris qui lui répondit.

Pourtant, la brutalité de la diversion la remit. Elle le regarda travailler un instant. Dans sa petite taille presque chétive, il ne manquait pas d’une certaine grâce découplée. Et il savait le secret des mouvements nécessaires. Elle se leva, incertaine. Il s’arrêta, sentant peut-être sourdement que des paroles décisives allaient venir.

—Quoi? fit-il.

Elle se serrait les mains convulsivement, comme toujours lorsqu’elle hésitait. Enfin, elle se décida.

—Félix… Il faut que je te dise une chose.

Il sentit le moment venu et parut en arrêt.

—Qui qu’ c’est?

Elle se recueillit. C’était difficile. Quelle femme avait eu tant de choses difficiles à annoncer!

—Félix, je vais peut-être me marier.

Malgré sa crainte, malgré sa honte, malgré tout, elle levait les yeux. Et elle vit que l’étonnement vrai, celui qui ne ment pas, ne luisait point dans ceux du garçon. Mais, déjà, il donnait le change.

—Comment, cria-t-il, te marier?

—Oui. C’est décidé. J’ voulais te le dire.

Il lâcha son marteau et se croisa les bras.

—Par exemple! Et avec qui?

Il prenait un ton outragé. Elle dit:

—Avec M. Froment, l’instituteur, notre voisin.

Allons, c’était fait. Elle se sentit soulagée. Mais elle vit qu’elle ne lui apprenait rien. D’avance, il savait tout, et sa réponse précautionneuse arriva trop vite:

—Avec M. Froment! Ah! c’est ça! Je me disais «aussite»!

S’étant ainsi donné du temps, il continua:

—Vous avez arrangé tout ensemble. Et vous croyez que ça va se passer comme ça. Et moi, alors?

—Comment, toi?

—Oui, c’est moi qui ai des droits sur toi, c’est pas lui! Qui qu’il vient faire ici, lui? On n’en a pas besoin. Qu’il s’en aille faire son école!

Sa haine dépassait sa prudence et l’emportait. Atterrée, Fanny dit:

—Mais, nous étions d’accord avant que tu viennes, mon pauvre gars.

Il ne se contint plus devant ce rappel du temps où il n’était rien qu’un inconnu dans le passé. Rageusement il rétorqua:

—Tu n’as pas le droit de t’ marier à c’t’heure que tu m’as retrouvé! cria-t-il. T’as pas le droit!

Suffoquée, elle ne trouva rien à répondre. Le jour tombait. Un vent froid s’éleva. Le ciel ne portait plus que les nuages rejoints. Toutes les paroles dites restaient là, autour d’eux, vivantes, bruissantes à leurs oreilles. Elle balbutia enfin:

—Mais pourquoi, pourquoi qu’ tu dis ça? J’ te ferais pas d’ tort.

Tout de suite, il se retrouva.

—Si, tu me ferais du tort! T’as pas qu’ faire de te marier. Tu l’as été assez.

Il se mit à rire d’un rire ignoble qu’elle ne put supporter.

—Tais-toi, supplia-t-elle. Tais-toi. Tu ne sais pas le mal…

Ils reprirent haleine, car les terribles joutes de paroles et de sentiments ont, comme les autres, des moments de trêve où on soigne les blessés, où l’on emporte les morts. Et Fanny dit encore:

—Si tu savais tout ce que j’ai souffert dans ma vie, tu ne serais pas si dur.

Elle hésita et, à voix presque basse:

—Je l’aime, Félix. Et lui aussi.

Elle ne le distinguait plus, car il était rentré dans la charretterie complètement obscure, maintenant. Mais sa voix lui parvint, dure, inflexible, certaine comme le destin. Et cette voix disait:

—Tu n’avais qu’à ne pas fauter.

 

*

 

L’ouragan se déchaîna avec le jour. Fanny, au sortir d’un sommeil de dix heures, se réveillait comme foudroyée de fatigue. Elle ouvrit les yeux, surprise de ne pas retrouver son fardeau de soucis. Non. Ils avaient glissé d’elle, ou, peut-être qu’elle gisait, assommée, sous leur poids, mais elle ne les sentait plus. La température de la souffrance suit des courbes comme celle de la fièvre. Et la guérison ou la mort ont la même apparence, parfois. Et puis, quand la nature s’en mêle et qu’elle jette sa folie au travers de la nôtre, il faut bien s’arrêter pour la laisser passer.

Le grand courant d’air du fleuve drainait à lui tous les vents du plateau qui menaient infernalement la ronde. Par moments, une averse impétueuse faisait mollir la tempête. Le ciel se déchirait et s’effilochait en nuages incessants accourus du fond de l’horizon marin vers la bouche immense de l’estuaire. Fanny songea d’abord:

«Il faut que j’aille au-devant de Silas. Je ne veux pas qu’il le voie avant.»

De tous ses tourments, il semblait ne lui rester plus que ce petit souci lancinant.

Quand dix heures sonnèrent, elle sortit.

Dès la porte, une rafale la prit et la colla contre le mur, suffoquée, sans voix et sans souffle. Il y avait de tout dans le vent: de la pluie, de la grêle et des feuilles chassées horizontalement.

Enfin, une accalmie lui permit de gagner le chemin détrempé. La tête et les épaules sous un châle de laine noire, elle marchait, pliée en deux, les oreilles bourdonnantes, ahurie, abrutie, vidée de réflexion et même d’idées.

Quand elle aperçut Silas, il débouchait du tournant de la route de Villebonne et le vent d’ouest le poussait vers elle tout en la retenant. Elle songea confusément: «C’est notre vie». Mais il la rejoignait et lui cria ses salutations.

Une cavée s’ouvrait à leur droite. Elle prit son bras et l’y entraîna.

Il y régnait un certain calme. Les talus, barrant le vent par leur digue d’arbres et de terre, les accueillirent comme une église. Le grand homme ôta son chapeau.

—Tonnerre de Brest! cria-t-il, quel temps? J’ai eu chaud à monter de la gare.

Tout son corps vigoureux tremblait encore de l’effort donné. Il se mit à rire.

—Eh bien, Fanny?

Puis, il la regarda mieux et n’ajouta rien. Alors, elle dit:

—Je suis venue parce que…

—Oui, fit-il, comme elle s’arrêtait.

—Parce que je voulais vous voir avant…

Elle s’arrêta encore.

—Pourquoi? demanda-t-il impatiemment.

Elle baissa la tête.

—Il ne veut pas.

Le grand homme parut de pierre. Puis il dit:

—Il ne veut pas?

Sans parler, elle fit «non».

La phrase était tombée entre eux comme un bolide: fulgurante, incompréhensible, inattendue. Enfin, M. Froment prononça:

—Qu’est-ce que ça signifie? Est-il fou? A-t-il des droits sur vous? Que lui avez-vous dit depuis quinze jours?

Elle répliqua seulement:

—Il sait.

—Ah! fit-il.

Elle le vit qui semblait vaincre une difficulté à parler. Enfin, il ajouta:

—Et alors?

—Alors, il m’a dit qu’il était le premier, le seul, à avoir des droits sur moi.

Elle ajouta encore:

—Il a eu une vie malheureuse, à cause de moi.

—Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! cria-t-il passionnément. Il y en a de plus malheureux. Et maintenant vous l’accueillez, vous ne lui refusez pas une place: il doit vous laisser vivre.

—Non, dit-elle, il ne veut pas.

Alors, fâché, il cria plus fort dans le vent qui s’élevait de nouveau:

—C’est que vous n’avez pas su lui dire. Vous acceptez tout!

Elle baissa la tête.

—Comment a-t-il osé! dit-il encore. Vous ne lui avez pas dit que c’était décidé?

—Si. Il est buté. Il ne veut rien écouter. Il me reproche…

Il pencha sa tête vers elle.

—Quoi donc?

—Ma faute.

Cette fois, il recula, les mains inertes.

—C’est un monstre! siffla-t-il entre ses dents serrées.

—C’est tout de même mon garçon, dit-elle simplement.

Il la regarda. Quelque chose comme de l’adoration parut dans ses yeux, et il lui prit violemment les mains.

—Fanny, vous avez besoin qu’on vous protège contre vous-même. Sans quoi, vous serez toujours esclave et martyre. Votre fils ne veut pas que vous vous mariiez, dites-vous? Légalement, il ne peut s’y opposer. Il ne peut que faire du scandale.

Elle répéta obstinément:

—Il ne veut pas.

Sans écouter, il continua:

—Voulez-vous passer outre? Retournez à Beuzeboc. Laissez-moi faire nos publications. Vous êtes libre.

—Il ne veut pas.

Il s’exaspérait:

—Est-ce le scandale qui vous fait peur?

Elle frissonna:

—C’est pas possible.

Il sembla recueillir sa patience de maître qui se prépare à convaincre un élève obstiné:

—Voyons, raisonnez. Tout être s’appartient. Personne ne peut vous empêcher de suivre votre route. Faites votre devoir vis-à-vis de votre fils, un partage, ce que vous trouverez juste, et ne vous sacrifiez pas davantage.

Elle secoua la tête.

—Vous ne comprenez pas. Ce serait trop facile. Non, j’ai bien vu qu’il ne veut pas et qu’il saura m’empêcher d’être autre chose que sa mère.

—Il vous aime, alors?

—Ce n’est pas ça, fit-elle humblement, non, ce n’est pas ça, mais il ne veut pas que je lui fasse tort.

Déjà, acceptant l’objection, il courait, en homme, aux réalisations.

—Mettons que vous ayez raison. Il ne reste qu’un moyen. Laissons tout. Il m’est revenu quelques milliers de francs de mon père. J’ai un cousin du côté de Lyon qui me donnerait une situation dans sa fabrique; j’avais déjà pensé abandonner l’enseignement lors d’un événement de ma vie… Partons ensemble librement.

Elle joignit les mains d’horreur, mais il les prit, les serra, essayant de dompter cette pauvre volonté défaillante de toute sa dure volonté d’homme fort.

—Fanny, venez, soyez à moi, je vous attends, je veux vous délivrer. Vous voyez bien que vous n’aurez de bonheur qu’en moi. Votre sœur, votre fils ne vous font que du mal. Laissez-moi vous rendre heureuse.

Ses mains fiévreuses pétrissaient les mains glacées et ses lèvres cherchaient les lèvres pâles. Fanny ferma les yeux un instant. Tout le bonheur de sa vie tint en cette minute. Ce fut sa nuit de noce et le matin plus délicieux qui la suit, et toute la douceur et toute la folie de l’amour concentré pour elle, ici, sans son amertume et ses désillusions. Mais elle rouvrit les yeux.

L’accalmie cessait. Les branches pliées fouettaient l’air. Au sommet des hêtres, des corbeaux dérangés se fâchaient bruyamment. Et le vent, ayant sauté, entrait à présent dans la cavée.

Ce fut comme si Fanny retrouvait son sang-froid, sa raison et tout ce que l’amour emporte. D’ailleurs, il fallait lutter. Déjà, la respiration coupée, ils durent se séparer. Et tout débat, tout entretien même devenait impossible. Il fallait crier dans le vent pour se comprendre. L’ouragan reprenait, formidable.

Ils suivirent la cavée. Au tournant, le vent les bouscula à revers. Alors, Silas s’approcha de l’oreille de Fanny:

—Je m’en vais, cria-t-il.

Il y avait autant de fureur dans sa voix que dans celle de la tempête. N’était-ce pas par elle qu’il était vaincu? Sait-on la part des petites choses dans les grandes et l’effet des grands mouvements de la nature sur nos petites passions humaines?

Elle fit «oui» des yeux et de la bouche. La barrière était en vue, et, en face, le sentier bordé de peupliers qui rejoignait la route du plateau.

Elle lui tendit la main. Il se détourna sans la prendre. Et il cria:

—Vous regretterez ce jour-là!

Maintenant, elle se possédait tout à fait. La maison apparue la reprenait: la maison, la terre, la race, tous les obscurs devoirs dont on a l’habitude, et qui sont si lassants et si nécessaires.

Elle voulut le regarder encore, et se retourna avec peine contre une bourrasque.

Il était déjà au milieu du sentier. Elle le suivait des yeux quand, soudain, il y eut un long craquement et l’un des arbres du talus, choisi comme victime, oscilla et s’abattit avec un affreux bruit d’écrasement à la place même où Silas venait de passer un instant auparavant.

Elle cria follement dans le vent:

—Silas!

Il avait franchi le tournant sans se retourner. Sa pensée fut traversée par un éclair:

—S’il revient, je le rejoins et je pars avec lui!

Mais la tempête intérieure qui emportait l’homme était plus forte que l’ouragan et il ne reparut plus.