Le joug: roman
Chapitre II
Le père Oursel déposa auprès de l’âtre ses sabots qu’il tenait à la main et dit:
—Le nouvel instituteur est arrivé.
Sa voix, tout à fait cassée maintenant, fit un bruit de grêle dans la vaste cuisine, mais les deux sœurs n’y entendirent pas cet accent prophétique des paroles qui vont modifier le cours de la vie.
Elles se tenaient toutes les deux auprès du feu qui montait dans la grande cheminée à la mode d’autrefois qu’elles n’avaient jamais voulu changer. Pourtant, la cuisinière ronflait au bout de son tuyau coudé au centre de la pièce, unissant ainsi, à l’image de ses maîtresses, le présent à l’avenir. Ensemble, elles levèrent la tête, puisqu’il faut toujours considérer la bouche d’où sort une nouvelle. Et Berthe dit:
—Comment, déjà?
Le vieillard branla sa tête sèchement sculptée en plein bois.
—Oui, il sera venu avant son mobilier. Fallait, faut croire.
Berthe réfléchit un moment, et proféra d’un ton sentencieux:
—Une école ne peut pas s’arrêter. Quand le vieux M. Auzoux est mort, j’ai bien pensé que son remplaçant ne tarderait pas à arriver.
Les années écoulées avaient renforcé en elle ce désir d’avoir toujours raison, ce bonheur d’avoir prédit les choses, de les avoir connues avant chacun. Et, dans les moindres futilités, comme dans les événements graves, elle commençait d’abord par vérifier avec complaisance l’exactitude de ses prophéties. Fanny arrêta le mouvement machinal de ses mains qui épluchaient des pommes de terre et demanda de sa douce voix un peu lassée:
—Vous venez de le voir, père Oursel?
Le bonhomme secoua la tête pour affirmer. Il parlait si peu que deux phrases de suite lui paraissaient une coupable prodigalité, comme si tous ses mots lui étaient comptés jusqu’à sa mort et qu’il en sût le nombre.
Berthe répondit à sa place:
—Bien sûr qu’il l’a vu, puisqu’il en parle.
Et, combattue entre son désir de prédire et son besoin d’apprendre, elle ajouta, mais plus comme une affirmation que comme une question:
—Sans doute qu’il amène sa famille avec lui.
Le père Oursel fit non. Elle s’oublia jusqu’à le regarder avec étonnement.
—Il serait garçon? Un jeune, alors, un remplaçant?
Au fond de sa gorge râpeuse le vieil homme râcla des sons qui faisaient au total:
—Bel homme, déjà vieux.
Le soleil convalescent de février entrait par les carreaux de la fenêtre qui montrait la chevelure des arbres poudrée d’un givre étincelant sur un ciel d’un pâle bleu de cristal. Quelque chose de nouveau parut entrer dans la pièce avec les rayons ressuscités, quelque chose de frémissant: une ombre d’aventure qui pointait au fond de la vie monotone et déserte des deux sœurs.
Pâle clarté de février, paroles éparses dans la pièce: «Un bel homme, déjà vieux.» Ce fut ainsi que Silas Froment entra dans l’existence des demoiselles Bernage.
*
Un mois plus tard, tout ce qui était à apprendre sur le nouveau voisin se trouvait su, grâce à Berthe. Célibataire de quarante-cinq ans, l’instituteur montrait une belle carrure dans sa haute taille. Des cheveux noirs grisonnaient aux tempes. Son masque rasé se découpait avec la sécheresse d’une médaille. Il vivait seul, absolument seul. Une vieille femme, grand’mère de l’un des élèves, engagée pour tenir son intérieur, rapporta qu’elle n’avait guère de besogne tant monsieur montrait de soin et de propreté.
En mars, il attaqua le jardin qui doublait l’école en longueur, à la hauteur des toits en cascades du «bas de la ville». Son prédécesseur, âgé et souffrant, l’avait quelque peu abandonné. Il y passa tous ses instants de loisirs et, par les beaux jours de cette saison qui se trouva précoce, les sœurs entendaient au-dessus de la petite ruelle entre leurs deux jardins, ces bruits familiers du jardinage: pas lourds des sabots bottés de terre, choc de la bêche contre un caillou, chute de deux outils qui sonnent le fer.
Et cela donnait un sourd agrément à leur propre travail.
Aux sorties de l’école, l’instituteur accompagnait ses élèves jusque dans la rue. Alors, cachées derrière leurs rideaux, elles le voyaient ouvrir la porte d’où la volée des écoliers se dispersait. Il surveillait les petits, les mettait sur le trottoir, les regardait s’éloigner. Parfois, une mère l’arrêtait. Il inclinait sa haute taille, penchait la tête. On le voyait sourire ou froncer le sourcil. Et les sœurs le regardaient, de loin, fascinées, sans qu’il soupçonnât leur existence.
Un jour, pourtant, ils firent connaissance. Les deux jardins possédaient une porte donnant sur la ruelle, et il se trouva que les deux sœurs, l’ouvrant, trouvèrent le voisin debout sur son seuil.
Fanny fut si surprise qu’elle fit: «Ah!» et recula. Mais Berthe la poussa en avant. L’instituteur avait fait un mouvement pour rentrer, puis il s’arrêta, se découvrit largement. Confuses, elles passèrent; Berthe retroussait sa jupe avec dignité et marchait à petits pas. Fanny avait envie de courir.
Quand elles eurent terminé, au «bas de la ville», une commission sans importance que Berthe écourta, elles reprirent la singulière petite ruelle qui se serre entre les «étentes» des fabricants, franchit la rivière salie par les teintures et toute la chimie des usines et finit par des escaliers de grès abrupts, toujours peuplés d’enfants. Et elles virent que l’instituteur était toujours là.
—Allons-nous-en, proposa Fanny.
—Par exemple, fit Berthe à demi-voix.
Elle l’entraîna dans son sillage, littéralement, car son imposante personne, forte en chair et haute en couleur, fendait l’air comme un flot, avec puissance et régularité. Lorsqu’elles furent à sa hauteur l’instituteur fit un pas en avant et se découvrit encore.
—Mesdames, dit-il, nous sommes voisins, je le sais, et je suis heureux de vous présenter mes hommages.
Berthe rougit et Fanny pâlit, mais ce fut la cadette qui retrouva la première sa présence d’esprit.
Elle fit un pas en avant:
—Monsieur, nous sommes bien honorées vraiment.
Elle s’arrêta, embarrassée, et finit:
—Nous serons bons voisins, j’espère.
Le grand homme rasé écoutait avec déférence, son chapeau toujours à la main, et il dit:
—J’en serai charmé pour ma part. Adieu, mesdames.
Il fit un large geste de son chapeau pour le remettre et rentra chez lui.
Berthe fourrageait la serrure avec émotion. Enfin, la clef tourna et elles rentrèrent.
Le soleil de quatre heures chauffait doucement le jardin. L’air avait cette odeur de promesse si fugitive, spéciale à ce premier réveil de la terre en certaines années.
—Crois-tu qu’il est aimable! fit Berthe.
Fanny ne répondit pas. Il n’y avait jamais besoin de répondre avec Berthe.
—Et poli, et tout!
Elle fit encore quelques pas:
—Ça nous fera un bon voisin.
Fanny descendit pour aller du côté du poulailler et Berthe continua vers la maison. Chacune emportait avec elle l’image du bel homme, avec sa tête un peu argentée et sa figure où la volonté était écrite avec la douceur; cette première image qui est la seule exacte et la seule valable de toutes les photographies successives que la vie donnera d’un être par la suite.
A présent, il n’y avait pas de jour qu’elles n’eussent un salut de l’instituteur. A l’entrée ou à la sortie de onze heures et demie, à la rentrée d’une heure et demie ou à quatre heures, le grand voisin était là, tête nue, au milieu du flot des enfants. Et souvent Berthe se trouvait comme par hasard à la grande barrière du jardin ou à la petite porte de la maison, ou encore à une fenêtre d’où elle pouvait surveiller un si grand panorama que l’école ne semblait en être qu’un infime détail. Fanny, au contraire, se cachait près de ses poules ou bien sur ce banc d’où on voyait la route sans être vu. Et elle apercevait l’instituteur, le temps qu’il passait devant la barrière qui coupait le mur.
Il entrait ainsi peu à peu dans leur vie, avec lenteur et sûreté, sans qu’elles s’en aperçussent.
Mais ce ne fut que deux mois plus tard qu’elles firent sa connaissance officielle.
La chose eut lieu chez le vieux M. Gallier, le pasteur en retraite. Il habitait, sur l’ancienne route de Villebonne, une maison de briques posée entre deux jardins comme une rose entre deux feuilles. C’était un petit Méridional trapu et laid, avec des yeux charbonneux, d’où partait un regard aigu sous le plissement de ses paupières lasses. Son visage rasé portait des favoris raccourcis, selon la mode immuable des ministres du temps: ses lèvres épaisses tombaient ainsi que les mille plis de sa peau basanée. Il était bourru et spirituel, comme le sont les méridionaux de montagne, avec réserve et finesse. Sa femme, une maigre personne qui n’avait jamais voisiné avec aucune beauté, conservait à un degré surprenant ses deux seuls avantages: un teint normand de roses et de lis et d’épais cheveux blonds ondulés. Tout de noir vêtue depuis la mort de son fils unique, elle portait souvent un tablier de moire qui accrochait ses mains rugueuses de ménagère.
Mieux qu’une merveille de propreté, sa maison était la propreté réalisée sur cette terre.
Chaque vendredi, elle donnait de petits thés à quelques personnes de la ville. Les demoiselles Bernage y étaient souvent invitées, honneur qui les flattait intarissablement. Avec elles, quelques vieilles dames se retrouvaient dans le salon au beau parquet de mosaïque, deux veuves, une demoiselle mûre et un couple âgé d’égoïstes à deux, touchants dans leur amour prolongé.
Elles étaient là quand M. Silas Froment, leur nouveau voisin, arriva. Rien que par sa façon d’entrer, de saluer, il mit tout à coup un peu de vie dans la pièce triste où on osait à peine, pour s’asseoir, retirer les sièges de leur place le long du mur. Berthe, qui échangeait une conversation endormie avec une des veuves, parut se réveiller, et son lourd chignon blond lança des rayons sous la lampe.
Quand on les présenta, elle inclina la tête en souriant.
—Mais, dit M. Gallier, vous êtes voisins, à propos!
Elle en convint en peu de mots. Fanny rougissait avec embarras. Tous trois, ils se regardaient d’un air de complices, à cause de cette entente tacite avec laquelle ils évitaient de parler de leur première entrevue.
A présent, tout le salon était ranimé. M. Gallier préparait une conversation politique: l’autre vieillard s’approchait de l’instituteur, car, par cette loi mystérieuse qui régit les salons de province et quelques autres, les trois hommes se rejoignaient déjà. Mme Gallier souriait d’un air rêveur, en songeant que son fils pourrait être aussi un bel homme fort et dominateur. Berthe et Fanny vibraient encore des paroles dites et des paroles sous-entendues. La demoiselle mûre essayait instinctivement le plus seyant des sourires et les vieilles dames, ne pouvant mieux, laissaient paraître un regard attentif sur leurs visages endormis.
Fanny regardait tout cela comme en un rêve, sans comprendre d’où arrivait cette douceur qui venait de se répandre dans la pièce depuis un moment, sentant seulement, comme les autres, l’attrait de la nouveauté, le désir de briller et tout ce qu’amenait enfin la présence d’un homme.
A certains moments, par-dessus les épaules des messieurs, tournés pour la discussion, les sœurs rencontraient un regard de malice lancé par les beaux yeux bruns de M. Froment. Et quelque chose d’inconnu, comme une ivresse légère, montait à la tête de Fanny, plus silencieuse que jamais, avec son air sage et ses mains croisées sur ses genoux.
Le thé arriva et fit diversion. Il était toujours excellent, comme dans toutes les petites villes normandes qui, d’instinct ou d’atavisme, comprennent les choses d’Angleterre. Un gâteau aux raisins, fait à la maison, circulait, ainsi que deux coupes de gâteaux «à deux sous» de chez le pâtissier. Les veuves et la demoiselle minaudèrent: «Qu’est-ce que je vais prendre?», tandis que leur choix visait une «conversation» ou un «royau» arrêté entre tous dès l’entrée des plateaux.
Les messieurs, appelés, se rapprochèrent. Mais, encore, ils se retrouvèrent alignés tous les trois comme les chaînons d’une indestructible chaîne, entre les alignements de dames. La conversation confidentielle qui déferlait par petites vagues mortes s’arrêta tout à fait, comme si, tout naturellement, le silence nécessaire se préparait pour ces longues histoires que les hommes racontent en s’écoutant parler.
Silas Froment était en face de Fanny. Et, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait s’empêcher de le regarder. Elle ne se lassait pas de la courbe de ses sourcils, qui venait si exactement mourir à l’arête délicate et ferme de son nez. A la dérobée, entre une réponse donnée et un silence attentif, il jetait aussi les yeux sur elle avec un intérêt mystérieux qu’elle sentait et qui faisait courir son sang plus vite, selon un rythme qu’elle ne connaissait pas, car elle était vierge de sens, sinon de corps.
Berthe parlait et riait. Son cou et sa gorge robustes tendaient la soie de son corsage bleu marine ourlé d’une dentelle blanche; elle était la femme la plus femme de la réunion, et Fanny le sentait. Mais elle voyait le regard de l’instituteur glisser sur elle avec indifférence et chercher le sien.
L’heure du départ arriva. Les dames se levèrent avec de petits cris effrayés.
—Comme il est tard!
—On ne va pas vous prendre, affirmait le vieillard à la demoiselle mûre.
Il y eut le brouhaha des conversations décousues du départ:
—Y a-t-il de la lune seulement?
—Quel froid pour la saison!
—C’est pourtant le printemps dans trois jours!
—Au revoir et merci de votre bonne soirée.
—Et adieu, mes amis!
—Alfred, éclairez ces dames.
La bonne Mme Gallier prononça:
—M. Froment et ces demoiselles Bernage s’en vont ensemble, comme de juste.
—Je crois que c’est pas possible de faire autrement, dit Berthe gracieusement.
L’instituteur protesta de sa bonne volonté et ils sortirent dans la rue baignée de lune. Le vieux couple les accompagna jusqu’au bas de la route en pente. Là, il y eut encore des adieux, des mots qui sonnaient plus fort qu’on n’aurait voulu dans l’air froid, et qui allaient frapper dans les fenêtres des maisons endormies. Et puis les demoiselles s’en allèrent avec leur cavalier. C’était la première fois de leur vie qu’elles se trouvaient seules dans la rue avec un homme à marier. Et elles en éprouvaient autant d’émoi que si elles avaient été de toutes jeunes filles. Plus, peut-être, parce qu’elles ne sentaient plus cet avenir illimité devant elles, et que l’angoisse était comme un levain dans leur émotion.
D’abord, elles furent silencieuses. Leur ombre les précédait. L’une en longueur, celle de M. Silas Froment; l’autre en largeur, celle de Berthe, et enfin, l’ombre fluette de Fanny, fragile comme elle, et mince.
Berthe regardait derrière elle et aussi devant, aux carrefours où quelqu’un pouvait se cacher. Elle avait un peu peur et un peu envie d’être vue avec leur cavalier.
—Y a-t-il longtemps que vous connaissez M. et Mme Gallier? demanda l’instituteur, comme ils tournaient le coin de la ruelle qui s’achevait en escalier, après avoir enjambé la rivière sur un petit pont couvert.
Berthe se hâta de répondre:
—Oh! je crois bien! On les a toujours connus, pour dire. Quand j’étais petite, M. Gallier me semblait déjà vieux.
Elle riait niaisement, d’un rire qui, aussi, voulait se rajeunir. La rivière proche grondait jusqu’à la roue du moulin et faisait entendre son grand bruit de chute en nappe.
Au pied de l’escalier, le bruit ayant diminué, l’instituteur demanda:
—Puis-je vous aider, mesdames?
Elles eurent un geste effarouché, le même, et Berthe répondit:
—Oh! non, monsieur, on a l’habitude. Merci!
Il faisait pourtant presque tout à fait noir dans l’espèce de cave que formaient d’un côté les murs d’une propriété et, de l’autre, les grands arbres qui retenaient dans leurs racines la terre des talus. Les demoiselles montaient vite, émues de sentir l’ombre presque opaque envelopper leur compagnon avec elles. Le bruit de la rivière décroissait peu à peu; enfin, la route de Villebonne apparut, blanche sous la lune.
—On a beau être accoutumé, dit Berthe, c’est toujours haut.
L’instituteur hocha poliment la tête et il regarda Fanny, comme s’il attendait les paroles qu’elle n’avait pas encore prononcées. Son cœur battait jusque dans sa gorge et elle dit faiblement:
—Oui, c’est haut.
Ils se remirent à marcher. L’instituteur, maintenant, était chez lui, mais il tint à mettre les demoiselles Bernage devant leur porte. Alors il se découvrit et sa belle figure apparut, ferme et nette, dans la clarté qui la sculptait en force. Il prit la grande main de Berthe, offerte la première; ensuite, Fanny donna la sienne, qu’il serra doucement d’abord, et puis plus fort, avec une insistance volontaire.
Il n’y eut que quelques secondes de trop. Déjà, pourtant, avec la prompte entente du couple qui s’aimante contre le danger, ils virent que Berthe attendait la fin de leur étreinte.
L’instituteur fit encore un salut, et s’en alla. Son pas net sonnait sur la terre froide; il décrut, s’arrêta, reprit et cessa.
Ce fut la musique qui berça la nuit blanche de Fanny, enfiévrée, étonnée et honteuse de sentir en elle quelque chose qui répondait à ces pas d’homme sur la terre, quelque chose qu’elle croyait mort à jamais et qui s’éveillait seulement: son cœur engourdi de vierge froissée.