Le livre noir de Vladimir Poutine

Galia Ackerman · Chapitre 1 sur 27

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Le livre noir de Vladimir Poutine

Introduction

 

Galia Ackerman et Stéphane Courtois

 

Le nom de Vladimir Poutine est connu dans le monde entier, jusque dans les recoins les plus éloignés. Et pourtant, la Russie contemporaine est un pays moins grand et surtout bien plus faible que l’URSS. Celle-ci était composée de quinze républiques désormais indépendantes ; elle était la matrice et le moteur d’un vaste système communiste mondial regroupant depuis 1919 tous les partis communistes au sein de l’Internationale communiste, puis, à partir de 1945, ceux qui s’étaient emparés du pouvoir réunis dans le soi-disant « camp socialiste » qu’elle contrôlait étroitement, en particulier en Europe centrale et orientale, mais aussi au Vietnam, à Cuba, longtemps en Chine, etc. Enfin, l’URSS jouissait d’un soutien considérable, de la part de très nombreux pays en développement qui se déclaraient « pays non alignés », et d’innombrables sympathisants de par le monde. Outre les 90 partis communistes présents sur tous les continents, elle disposait ainsi de vastes canaux d’influence : le réseau du Mouvement de la paix, la Fédération syndicale mondiale et les mouvements anticolonialistes notamment. Ce sont ces facteurs-là, et bien sûr la victoire sur l’Allemagne nazie en 1945 et la possession de la bombe H en 1949, qui firent de l’URSS la deuxième superpuissance mondiale, après les États-Unis.

Aujourd’hui, tout cela a disparu. Son PIB, projeté sur l’ensemble de 2022, fait de la Russie la onzième puissance mondiale, derrière l’Inde et le Brésil – mais elle ne pourra même pas conserver ce rang, en raison des sanctions occidentales émises à la suite de son agression contre l’Ukraine. La Russie a peu de pays amis dans le monde, et la plupart d’entre eux sont des États parias, comme la Syrie de Bachar al-Assad, le Venezuela de Nicolas Maduro, la Corée du Nord de Kim Yong-Un, l’Iran des ayatollahs et, last but not least, la Chine de Xi Jinping. En termes d’influence internationale, elle n’offre aucune idée susceptible de séduire le monde, comme ce fut le cas avec l’idée communiste, et elle se rabat uniquement sur l’anti-occidentalisme – en particulier sur l’anti-américanisme – qui jouit certes d’une certaine popularité dans les pays en développement, mais ne les empêche pas de privilégier leurs intérêts pratiques et de traiter avec l’Occident. Et il est certain que les pays ayant, dans le passé, fait partie de la « sphère des intérêts soviétiques » sont tout à fait résolus de ne jamais y retourner.

Alors pourquoi Vladimir Poutine occupe-t-il depuis une bonne dizaine d’années le devant de la scène internationale ? Certainement parce que son régime emploie des tactiques perverses contre lesquelles les démocraties sont parfois impuissantes. Rien qu’en vingt-deux ans, sous la direction de Poutine, la Russie dite « post-communiste » s’est transformée en une puissance de nuisance, et le principal produit qu’elle exporte est tout simplement la peur. C’est en nous menaçant de frappes nucléaires que la Russie essaie d’empêcher l’aide plus massive de l’Occident à l’Ukraine et de gagner sa guerre impérialiste. C’est en nous menaçant de pénuries alimentaires et énergétiques qu’elle essaie de nous faire plier afin que nous levions les sanctions qui font plonger son économie. C’est en déployant des réseaux de propagande et de désinformation dans le monde entier, et chez nous en particulier, qu’elle essaie de saper de l’intérieur l’unité occidentale, voire d’y semer la guerre civile.

Cette politique de nuisance a été élaborée au sein du KGB, l’alma mater de Vladimir Poutine, sa véritable université, le lieu de sa vraie formation théorique et pratique. Les Russes disent qu’il n’y a pas d’anciens tchékistes et, les paraphrasant à propos de Poutine, on peut affirmer : « Tchékiste un jour, tchékiste toujours ». Il est peut-être temps de se poser une question toute simple : comment se fait-il qu’une personne qui a opportunément démissionné du KGB le 20 août 1991 – au moment du putsch raté contre Mikhaïl Gorbatchev, alors que son chef, le maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak, s’était prononcé contre les putschistes – nommé, quelques années plus tard, en 1998, président de la nouvelle appellation du KGB, le FSB ? Il est inconcevable que quelqu’un qui avait « abandonné » le KGB dans un moment critique, et qui n’était qu’un lieutenant-colonel et non un général, eût pu accéder au poste suprême de cette organisation sans appartenir en réalité à la « réserve active », à savoir d’ex-membres du KGB devenus des collaborateurs du FSB chargés de noyauter l’appareil d’État issu de l’implosion de l’URSS en 1991. C’est ainsi qu’il faut comprendre sa fameuse « plaisanterie » lors d’une réunion de membres du FSB à l’occasion de la Journée du tchékiste de décembre 1999 : « Je tiens à signaler que le groupe d’officiers du FSB envoyé en mission d’infiltration au sein du gouvernement en a bien rempli l’étape suivante. » Déjà, Poutine était le chef du gouvernement, et la prochaine étape, c’était la présidence dont il s’empara en 2000 et qu’il conserve depuis vingt-deux ans – avec le bref interlude du vrai-faux président Dmitri Medvedev.

La trajectoire de Poutine que nous explorons ici est celle d’un agent secret devenu tsar tout en conservant une fidélité indéfectible à ses racines d’Homo sovieticus et à sa vision du monde formée au sein du KGB, mais aussi une fidélité personnelle à ses vrais mentors demeurés anonymes. Comme aimait répéter le dissident Vladimir Boukovski, « Poutine est un colonel, mais au-dessus de lui il y a des généraux ».

Dans cet ouvrage qui rassemble les meilleurs spécialistes français et étrangers de la Russie – dont plusieurs sont originaires de l’ex-URSS – et du communisme, nous essayons de retracer le chemin de Poutine et de donner une vision de sa gouvernance en avançant la thèse que ses méthodes et sa tactique sont inspirées des valeurs du KGB, ce qui nous donne une approche unique. Nous avons évoqué plus haut « la Russie soi-disant post-communiste ». Or nous contestons cette thèse du post-communisme car nous observons amèrement que le communisme est certes une idéologie, mais qu’elle reste très souple, ce qui a notamment permis à Staline de tisser les liens d’amitié avec le régime nazi. Comme l’avait montré Lénine, le communisme pratique fut surtout une technique de prise du pouvoir par un groupe de révolutionnaires professionnels. Il le légitima par une idéologie « de classe » – peu importe qu’il s’agisse d’un pseudo-groupe social ou ethnique – créant une inégalité de principe en faveur du Parti qui asservit la majorité de la population. Et il imagina l’ensemble des mesures visant à éterniser ce pouvoir grâce à son idéologie de façade où l’appareil de répression et de terreur, la Tchéka – « le glaive du châtiment » –, joua le rôle central et décisif, y compris dans le contrôle de l’économie. Ce modèle de régime totalitaire a présidé et préside toujours tous les régimes communistes à travers le monde.

Poutine est allé plus loin. Certes, l’idée communiste a été abolie et le Parti a perdu le pouvoir, mais il a préservé le système de gouvernance communiste dont les attributs les plus importants sont la verticalité et la non-alternance du pouvoir, garanties par les services secrets dont en premier lieu le FSB, par l’existence d’un groupe social privilégié et par le contrôle de l’économie. De sorte que l’on peut parler de « soviétisme sans l’idée communiste ». La nouveauté de son système réside dans la fusion du régime avec des groupes mafieux et, partant, avec leurs pratiques de cruauté, ainsi que dans la corruption endémique, dans les hauts échelons du pouvoir en particulier. Tel est le régime qui sème le trouble sur la terre entière et dont les visées impérialistes vont bien plus loin que l’Ukraine.

 

En 1997, les éditions Robert Laffont – et le regretté Charles Ronsac – avaient publié Le Livre noir du communisme qui révéla de manière documentée, grâce à l’ouverture des archives de Moscou, l’ampleur et le caractère intrinsèque des crimes du régime fondé par Lénine et systématisé par Staline. La diffusion de ce livre dans plus de vingt-cinq pays semblait alors avoir contribué à la ruine du prestige moral de l’URSS. Et l’échec du putsch de Moscou en 1991 suivi de la démission de Mikhaïl Gorbatchev avaient symbolisé pour la plupart des observateurs une sortie du communisme et un changement d’époque. Or nous montrons ici les étapes de « la reconquête » lancée par le KGB-FSB et sa créature, Vladimir Poutine, depuis l’ascension de celui-ci au pouvoir jusqu’à la guerre en Ukraine qui continue et dont on ne peut présager l’issue. Nous chroniquons la somme des crimes de Poutine contre son propre peuple, asservi et abêti, et contre d’autres peuples – les Ukrainiens, les Tchétchènes, les Géorgiens, les Moldaves, les Syriens, les Vénézuéliens, etc. – dont ce régime empêche un développement normal en soutenant leurs gouvernants dictatoriaux ou en leur imposant la guerre et la destruction de leur économie. C’est la nuisance comme principe politique qui a fait connaître Poutine aux habitants de notre planète. Décortiquer son parcours et son action est une tâche essentielle.

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