Le livre noir de Vladimir Poutine

Galia Ackerman · Chapitre 8 sur 27

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Le livre noir de Vladimir Poutine

6 - L'argot chez Poutine : marqueur d'un « code de vie »

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L’argot chez Poutine :

 

marqueur d’un « code de vie »

 

Yves Hamant

 

Le 24 septembre 1999, au cours d’une conférence de presse à Astana au Kazakhstan, Vladimir Poutine répondit à un journaliste : « Les avions de la Russie attaquent et attaqueront en Tchétchénie exclusivement les bases des terroristes et cela durera où que les terroristes se trouvent… Nous les poursuivrons partout. Dans un aéroport si c’est un aéroport. Et excusez-moi, si on les attrape dans les toilettes, on les butera dans les chiottes. » Cela faisait à peine plus d’un mois qu’il avait été nommé Premier ministre par Boris Eltsine. C’était le quatrième titulaire du poste en un an. On savait alors peu de choses sur lui. Ancien colonel du KGB, il venait de diriger pendant un an le FSB, le Service fédéral de sécurité, qui avait succédé au KGB après la chute de l’URSS. Sa nomination au poste de Premier ministre avait coïncidé avec de mystérieux attentats et le début d’une deuxième guerre en Tchétchénie. Sa saillie sur les terroristes que l’on buterait dans les

chiottes l’a rendu brusquement plus célèbre que tout le reste 1.

Elle a mis dans l’embarras interprètes et traducteurs et suscité de nombreux commentaires. Il est indéniable que le recours à un tel argot était tout à fait inhabituel dans la bouche d’un homme politique russe parlant dans les médias. Les linguistes russes ont été plutôt choqués, les uns l’affirmant ouvertement, les autres s’efforçant de le justifier. Cependant, la saillie a été bien reçue par le public, qui y a même vu un signal, comme l’approbation de recourir à l’argot en dehors des cercles habituels. On s’est demandé si ce n’était pas un coup de com’ calculé. Bien des années plus tard, Poutine a affirmé l’avoir regretté, mais faut-il le croire ? Quoi qu’il en soit, cette fameuse phrase marque une étape dans l’histoire du discours politique en Russie.

La langue de Poutine a fait l’objet d’études. Les linguistes se sont notamment penchés sur la manière dont il l’utilise dans ses entretiens annuels en ligne directe avec la population, capables de durer plusieurs heures. Sous des apparences de spontanéité, le public a été choisi et les questions ont évidemment été convenues à l’avance. Selon le spécialiste américain en études russes Michael Gorham, Poutine, en fonction du groupe social auquel il s’adresse, apparaît tour à tour comme le technocrate, le pragmatique, l’homme des forces de sécurité, le macho ou le patriote. C’est la figure du technocrate qui revient le plus souvent et il maîtrise parfaitement la langue bureaucratique. Cependant, on se contentera ici d’analyser son recours à l’argot.

L’argot est affaire de connotation et les frontières entre les différents registres de langue (relâché, familier, populaire, vulgaire, grossier) peuvent bouger avec le temps et en fonction des destinataires. Tout dépend de la manière dont est ressenti l’écart par rapport à la norme à une époque donnée et dans un milieu donné. En outre, les différentes cultures socio-linguistiques s’interpénètrent. La question de l’argot a été abondamment traitée par les écrivains français du e XIX siècle, notamment Balzac, Flaubert et Victor Hugo. Ce dernier y a consacré un chapitre des Misérables. Les écarts de langage dans le discours politique sont apparus avec la médiatisation de la vie politique à la télévision et se sont répandus au cours des dernières décennies : fautes de grammaire et de prononciation, lapsus, emploi de mots appartenant à l’« argot commun » – c’est-à-dire ayant cessé d’être le marqueur d’un groupe social déterminé et ayant perdu son caractère transgressif. S’y sont ajoutées des formules maladroites et des maximes manifestement destinées à faire mouche auprès du public populaire. George W. Bush, Silvio Berlusconi, Nicolas Sarkozy ont apporté leur lot. Emmanuel Macron n’y a pas échappé avec le « pognon de dingue » consacré aux aides sociales ou sa promesse d’« emmerder les non-vaccinés ». La palme revient évidemment à Donald Trump.

Certes, à l’époque soviétique, Nikita Khrouchtchev s’était distingué lors de sa visite privée d’une exposition de peintres d’avant-garde dans la salle du Manège en 1962 en déversant sur les artistes une bordée d’injures et en les traitant avec insistance de pédérastes. On se souvient aussi qu’en 1960, à l’Assemblée générale de l’ONU, il s’était mis à taper sur son pupitre avec sa chaussure pour protester contre le discours du Premier ministre britannique et avait traité le délégué philippin de laquais de l’impérialisme américain. Avant Poutine, Viktor Tchernomyrdine, Premier ministre de Russie de 1992 à 1998, a enrichi le russe de dizaines et de dizaines de reparties, coq-à-l’âne, lapalissades ou formules paradoxales – la plus célèbre demeurant sans doute la suivante : « Nous voulions faire pour le mieux et le résultat a été le même que d’habitude. » Cependant, il était rarement grossier – « Mieux vaut être la tête d’une mouche que le cul d’un éléphant » – et on ne sait si, comme celle-ci, certaines de ses formules étaient volontairement scabreuses. Voulant dire par exemple que gouverner ne consiste pas seulement à remuer la langue, il l’a exprimé en termes bancals évoquant plutôt le sexe oral : « Le gouvernement, ce n’est pas, comme beaucoup pensent, l’organe où on peut seulement avec la langue. »

D’une certaine manière, Poutine a pris sa suite, mais ses formules sont plus calculées, plus incisives contre ses interlocuteurs et ses adversaires. Au nombre de ses reparties légendaires, il en est une particulièrement significative : « C’est par ici qu’il faut regarder ! Et écouter ce que je dis. » Il réprimandait alors un de ses ministres bavardant avec son voisin au cours d’une réunion de hauts responsables de l’État. Or, presque quotidiennement, la télévision présente un ministre rendant des comptes à Poutine, chacun des deux assis en face de l’autre et filmé de profil, comme un étudiant devant un examinateur. Un jour, il compara ses opposants à une bande de singes, les Bandar-Logs, hypnotisés par le python Kaa, et il ajouta avec un sourire : « Depuis mon enfance, j’aime Kipling. »

Ses blagues sont souvent au-dessous de la ceinture, ce dont témoigne le florilège suivant. Au cours d’une conférence de presse en 2002, interrogé sur sa réaction au fait que son portrait apparaissait sur des œufs de Pâques : « On me peint sur des œufs ? Je ne sais pas ce que l’on peint sur les œufs. Je n’ai pas vu. » Après l’arrestation de Mikhaïl Khodorkovski en 2003 : « Il faut respecter la loi en toutes circonstances et pas seulement quand on vous a attrapé par là où je pense. » Lors d’une autre conférence de presse, après un sommet entre la Russie et l’Union européenne en novembre 2002, à un journaliste accusant la Russie d’étouffer la liberté en Tchétchénie : « Si vous voulez devenir le plus radical des islamistes et êtes prêt à vous faire circoncire, je vous invite à Moscou et je vous recommande de vous faire opérer de sorte que plus rien ne repousse. » En 2011, visant les manifestants qui protestaient contre les fraudes électorales en arborant un ruban blanc : « J’ai cru que c’étaient des préservatifs. » Plus récemment, en juin 2022, à propos de l’éventualité de l’entrée de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN : « Vous savez, chez nous, on raconte des blagues grossières : aujourd’hui, on entre dans un endroit où je pense et après dans un autre. C’est leur affaire. Qu’ils entrent où ils veulent. »

Paradoxalement, Poutine a été amené à signer en 2014 une loi interdisant l’usage du lexique « contraire à la décence » (netsenzourny) dans les médias. Elle était dans les cartons depuis plusieurs années. On l’appelle communément « loi d’interdiction du mat ». Au sens strict, le mat se réduit à quatre mots argotiques désignant les organes sexuels de l’homme et de la femme, l’action de copuler et la prostituée, avec tous leurs dérivés. Cela a été confirmé par le très officiel Service fédéral de supervision des communications, des technologies de l’information et des médias de masse (Roskomnadzor), face à la perplexité du public qui constatait que la loi n’avait pas publié de liste des mots contraires à la décence : hormis ces quatre vocables, le reste ne relevait pas du mat et ne se confondait pas avec l’argot de la pègre. Précisons, en effet, que celui-ci, couramment appelé blatnoï iazyk ou bien fénia, a un champ lexical beaucoup plus étendu. Un site du Service fédéral d’exécution des peines propose même un lexique de cet argot à l’intention des personnes qui correspondent avec des détenus. Cela dit, d’un groupe à un autre, d’une période à une autre, d’une génération à une autre, le sens de certains mots est flottant. Il n’existe pas d’Académie de la fénia pour le fixer ! Sept ans plus tard, l’interdiction a été étendue aux réseaux sociaux et est entrée en vigueur en février 2021.

L’origine du mot « mat  » est discutée, mais ce terme est évidemment ressenti comme renvoyant à l’insulte suprême contre la mère. Il a une histoire très ancienne. Son expressivité ne se rencontre sans doute dans nulle autre langue et il est l’objet d’études abondantes. Le vocabulaire du mat est d’abord expression de dépit, de colère, de frustration sociale. Le mot en trois lettres commençant par « ХУ » que les gamins taguent sur toutes les palissades de Russie ne traduit pas leur goût pour les formules mathématiques, mais l’éveil de la sexualité et l’affirmation de l’adolescent : ce sont, en alphabet cyrillique, les deux premières lettres du mot désignant en argot l’organe masculin. Le mat peut être chargé de haine, peut humilier l’interlocuteur, le terrasser verbalement. Évoquer sa mère ou le renvoyer au mot débutant par « ХУ » est une exécution. Le contexte et l’intonation sont essentiels. Le mat peut véhiculer toutes sortes de messages : le psycho-linguiste Vladimir Jelvis en a recensé vingt-sept fonctions ! On doit à l’écrivain contemporain Viktor Erofeev de véritables hymnes au mat, que l’on aurait tort de croire dictés par le goût de la provocation. Dans un style métaphorique, il en a analysé toutes les facettes comme d’un vecteur d’émotions : « Le mat est pittoresque. Usant de la souplesse des suffixes et de la variété des préfixes russes, jouant de la proximité phonique des mots de la norme lexicale, il crée des images anthropomorphiques. Le mat est un théâtre anthropomorphique, le minimalisme du matériau verbal recouvre tout l’Univers. »

Aux antipodes de ce dernier, le réalisateur Nikita Mikhalkov, pilier du régime et du conservatisme poutiniens, lui a fait écho : « Le mat est une des grandes et subtiles inventions du peuple russe. Il y a le mat abject que l’on parle dans les trains de banlieue, mais il y a aussi le mat comme moyen d’expression dans une situation extrême : la douleur, la guerre, l’attaque, la mort. » On trouve de nombreuses traces du mat dans le folklore et Dostoïevski s’émerveillait de cette expressivité. Il s’agissait d’un unique substantif ramenant toute la langue à un seul mot. Un dimanche, tard dans la nuit, raconta-t-il dans son Journal d’un écrivain, à l’année 1879, il avait croisé un groupe d’ouvriers ivres qui se disputaient et s’étaient répondu par un seul mot, et il concluait : « J’ai soudain réalisé que l’on pouvait exprimer toutes les pensées, tous les sentiments et même des arguments profonds entiers par le seul nom de ce substantif. »

Les grands écrivains russes n’avaient pas dédaigné d’y recourir, dans des vers ou des lettres privées : Pouchkine, Lermontov, Tourgueniev, Tchekhov. En même temps, ce terme a été pourchassé plus qu’ailleurs. Catherine II s’était déjà souciée de l’interdire. Il était proscrit par l’Église orthodoxe, au point, selon Erofeev, de revêtir un caractère blasphématoire. À l’époque soviétique, il a été totalement exclu de l’espace public, où toute allusion au sexe était taboue, si bien que l’on disait que le sexe n’existait pas en URSS. Néanmoins, il a pénétré la société à partir des camps. Le Goulag n’était pas rempli que de prisonniers politiques, mais aussi de vrais criminels, d’assassins, de malfrats endurcis, de « droit commun », de petits trafiquants. C’étaient eux qui bénéficiaient en premier des amnisties et quand ils sortaient, d’autres entraient. D’où des échanges de population constants entre les camps et la société civile, où se sont ainsi diffusés des comportements de la pègre caractérisés par un style de vie, des attitudes physiques, un langage, une sorte de « morale ».

Plus tard, une nouvelle forme de criminalité s’est développée dans la société russe à la faveur du désordre provoqué par la brusque introduction du marché ; l’économie souterraine est sortie de l’ombre et l’« économie informelle » a connu une expansion considérable, ce qui a donné lieu à des règlements de comptes, souvent sanglants, entre rivaux cherchant à mettre la main sur les biens privatisés. En outre, la violence sur le modèle mafieux s’est perpétuée dans les orphelinats, les internats et dans l’armée où elle a atteint un niveau inouï, en s’appuyant sur un système de sévices organisés, la dedovchtchina, dont la traduction par « bizutage » et « brimades » est très euphémisante. Un cas a fait bruyamment scandale en 2006. Le jour de l’an, pour avoir refusé de faire une fellation à son chef, un appelé du nom d’Andreï Sytchev a été torturé et laissé plusieurs jours sans soins. Quand on s’est décidé à le soigner, il était trop tard et, afin d’arrêter la gangrène, il a fallu l’amputer de ses deux jambes et de ses organes sexuels. Presque tous les jeunes hommes sont hantés par la peur de ce qu’ils pourraient subir au service militaire.

Cela étant, en desserrant la censure, la politique de glasnost lancée par Mikhaïl Gorbatchev en 1987 a eu un impact sur la langue et a permis d’aborder des sujets jusqu’alors interdits. Le mat et l’argot sont sortis de la clandestinité, le tabou du sexe a commencé à être levé. Dans les années 1990, au cinéma et à la télévision, le mat a fait irruption dans les documentaires sur la criminalité et les thrillers. C’est manifestement cette explosion qui a conduit à l’adoption de la loi de 2014. Sa préparation a suscité de nombreuses discussions entre ses partisans et ceux qui s’y opposaient.

Parmi les saillies scabreuses de Poutine, on n’a pas suffisamment remarqué celle qu’il a lâchée devant Macron lors de leur conférence de presse du 7 février 2022. Évoquant les accords de Minsk, il a affirmé qu’il faudrait bien que l’Ukraine les applique et a assorti ses propos de cette maxime : « Que oui ou non cela te plaise, à toi de l’supporter, ma belle. » Et d’agiter, dans la foulée, la menace de recourir à l’arme atomique. Le lendemain, à l’occasion de sa propre conférence de presse avec Macron, le président Volodymyr Zelensky a répliqué que le président de la Russie avait bien raison : l’Ukraine était belle, en effet, mais le « “ma” belle » était de trop. On ignore que la maxime en question est tirée d’une tchastouchka – un couplet satirique – scabreuse sur la Belle au Bois dormant :

 

Dans la tombe, elle dort ma belle.

Je m’incline et je te baise

Que oui ou non cela te plaise

À toi de l’supporter ma belle.

 

Quelques jours plus tard, le 18 février, interviewé par la presse internationale, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov déclara : « Nous ferons en sorte que tout se passe dans l’honneur. Je ne veux pas recourir à l’argot, mais nous, nous avons notre conception : le mec [patsan] l’a dit, le mec l’a fait. Il faut au moins que les conceptions [poniatia] soient également respectées au niveau international. » Cette phrase a manifestement échappé aux observateurs étrangers qui n’ont pu en saisir l’énormité : elle signifie que les relations internationales devaient se régler selon les lois des malfrats. Les « conceptions » désignent en principe le code d’honneur des voyous, comparable au code d’honneur de la Cosa nostra sicilienne. C’est le code de l’aristocratie de la pègre dont le représentant type est le vor v zakone, littéralement le « voleur dans la loi », également appelé blatnoï, étant entendu, nous l’avons vu, que blatnoï iazyk désigne l’argot de la pègre en général.

Soljenitsyne en dresse un portrait et s’insurge, comme d’autres témoins, qu’on l’ait parfois idéalisé. Les voleurs dans la loi refusent, en effet, de travailler et n’ont d’autre but que de jouir de la vie. En principe, ils refusent de collaborer avec le pouvoir, même si, au Goulag, c’est à eux que l’administration abandonnait la gestion quotidienne des détenus. On prétendait que ceux-là n’étaient pas d’authentiques voleurs dans la loi. Faux, s’insurge Soljenitsyne : « J’ai eu beau regarder les uns et les autres, je n’ai pas vu de différence. Non, ce ne sont pas des Robins des Bois. Leur code n’a de valeur qu’entre eux et ne s’applique pas à l’égard des autres. Ils peuvent détrousser un prisonnier au bord de l’épuisement, arracher ses chaussettes à un homme en train de geler. » Et l’ancien zek, « détenu », de conclure : « De même que la terre ne donne pas de fruits, de bien n’attends pas du bandit. »

Parmi les livres consacrés au sujet, on citera notamment l’autobiographie talentueuse d’un ancien blatnoï, Mikhaïl Diomine, cousin de l’écrivain Iouri Trifonov. Il était passé par cet univers, avait finalement abouti en France et publié son autobiographie en Occident sous le titre Le

Blatnoï  2. Le monde de la pègre est très hiérarchisé, comme dans un système de castes. Il n’est pas totalement unifié et est plutôt constitué de groupes pyramidaux parallèles. Au-dessous du voleur dans la loi se situe, relevant d’une catégorie inférieure, le baklan – en russe standard, un « pélican », dont il a la maladresse –, sorte d’apprenti voleur souvent indiscipliné. Enfin, il existe une autre catégorie, celle du gopnik : s’il peut se rêver en voleur dans la loi et l’imiter, il appartient en fait à ces bandes d’adolescents, de loubards, qui traînent dans les arrière-cours des immeubles. Le terme patsan, que l’on a traduit plus haut par « mec », est ambigu. Il désigne familièrement un adolescent, un gars, un gaillard, mais, dans le contexte où l’a employé Lavrov, il s’agit d’un des membres d’une organisation criminelle organisée, dirigée par un chef, un parrain, et lui obéissant.

Chacune de ces catégories prétend se référer aux fameuses « conceptions », les poniatia, mais celles-ci se sont détachées du mythique code d’honneur des voleurs dans la loi et semblent se réduire au code de chaque bande. Le psychologue Stanislav Khotski a dressé l’inventaire d’une série de traits caractéristiques de la subculture des loubards, mais ils semblent se retrouver dans toutes les catégories. Le code n’est applicable qu’à ceux que l’on considère comme ses égaux. Ceux qui se distinguent sont des étrangers, des ennemis, jusqu’à preuve du contraire. À l’égard de ces autres, tu as toujours raison a priori. L’usage de la force est justifié si l’autre se montre arrogant. Le simple fait d’être différent est interprété comme de l’arrogance. Avant d’attaquer, tu dois te justifier, prouver que tu es dans ton bon droit. Dès le début, tu dois te placer au-dessus de ton interlocuteur. S’il ne parle pas la langue en usage dans ton groupe, c’est une victime potentielle. Le dénominateur commun tient dans la loi du plus fort.

Des journalistes n’ont pas hésité à comparer le jeune Poutine à un gopnik. Il a passé son enfance et son adolescence à Leningrad. Après la classe, il rejoignait une bande de jeunes désœuvrés, telle qu’il en existe dans de nombreuses mégapoles, avec sa hiérarchie de chefs et de membres à leur service. Chétif et de petite taille, il était rangé parmi ceux qui devaient obéir. Il dut en concevoir un ressentiment, une volonté de revanche qui expliquent, selon des psychologues, son souci de mettre en scène sa supériorité physique, sa virilité. D’après des correspondances du Département d’État à Washington découvertes en 2011 par le site WikiLeaks, les diplomates américains avaient ainsi qualifié Poutine de « mâle alpha ». Le recours à l’argot participe de cette posture. C’est pour apprendre à se défendre que Poutine a appris le judo. Il a grandi dans cette subculture des arrière-cours.

En 1997, le cinéma a offert à une population frustrée par les difficultés économiques, désorientée par la perte de ses anciens repères et affolée par la criminalisation de la société le portrait d’un tueur à la russe, rentré de la première guerre en Tchétchénie, apparaissant comme un justicier au milieu de règlements de comptes mafieux : Le Frère (Brat en russe) d’Alexeï Balabanov. Le film est immédiatement devenu culte, servi par le jeu de Sergueï Bodrov dont le charme séducteur cachait l’amoralisme du héros qu’il incarnait, sur un fond de chansons du célèbre groupe rock Nautilus Pompilius. Il a eu une suite, Le Frère 2 (Brat 2), au scénario assez incohérent. Jusqu’à nos jours, cette dilogie a toujours le même succès. Pourtant, relève une critique de cinéma, quand on la revoit avec le recul, on ne peut manquer d’être frappé par l’infantilité du héros, incapable de toute réflexion. Sa vision du monde se réduit à la division entre les nôtres et les tiers. Les tiers doivent mourir même s’ils sont bons, les nôtres doivent être sauvés même s’ils sont mauvais. Ce rejet de l’autre a nourri la xénophobie.

Poutine ne manque pas de flatter les jeunes. Ainsi arrive-t-il impromptu à un spectacle d’un célèbre groupe de rock ou à un concours de rap ou même avec quatre heures de retard à des entretiens avec des chefs d’État étrangers parce que, auparavant, il rencontrait le fameux motard surnommé « le Chirurgien ». Quand, en 2018, des rappeurs furent arrêtés pour trafic de drogue, il demanda qu’on les relâche. Certes, on devait lutter contre une telle activité, mais par d’autres moyens – « Et ils chantaient avec un tantinet de mat ? Eh bien, qu’ils chantent. » C’est la culture des catégories défavorisées et Poutine soigne son « électorat ».

Comme nous l’avons déjà mentionné, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, un homme apparemment éduqué, a appelé à régler les relations internationales selon les conceptions des malfrats et des petits délinquants. Et il n’en est pas resté là. Le 3 mars 2022, au cours d’une conférence de presse suivie par différents médias internationaux, il s’est fâché contre le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui, à propos de la menace d’une attaque atomique, avait rétorqué que les Français, eux aussi, disposaient de l’arme nucléaire. Il a ainsi déclaré : « Le coq est, si l’on peut dire, le symbole national des Français. Et les Français font très souvent le coq. » Dans quel registre se plaçait Lavrov, recourant désormais à l’argot de la pègre ? En russe standard, « faire le coq » signifie « se rengorger ». Seulement, en argot des camps, « coq » désigne un homo passif, ce que l’on pourrait traduire par « pédé ». Et il serait reproché aux Français de « pédouser ». Or, dans ce monde des camps soviétiques et russes, un prisonnier qui est considéré comme un « coq » et « fait le coq » se voit aussitôt réduit en esclavage, exposé à être violé et soumis à n’importe quelles brimades.

La lourde saillie de Poutine devant Macron a comme ouvert les vannes. Non seulement les diplomates russes n’ont plus à mettre le moindre frein à la diffusion des bobards de la propagande, mais en outre ils n’ont plus à prendre aucune précaution de langage. Oublié le temps où, dans les années 1960, une princesse Volkonsky donnait des leçons de maintien aux futurs diplomates soviétiques ! Ainsi, le 13 février 2022, réagissant à l’éventualité de l’entrée de la Suède dans l’OTAN, l’ambassadeur de Russie en Suède a-t-il pu déclarer : « Excusez-moi pour mon langage. Les sanctions ? nous, on a chié dessus. »

Une telle grossièreté a plongé les observateurs étrangers dans la stupeur. Osant dénoncer la guerre en Ukraine, un diplomate russe, conseiller à la représentation de la Russie auprès de l’ONU à Genève, a relevé que si, en vingt ans, le niveau de mensonge et d’amateurisme n’avait cessé d’augmenter au ministère des Affaires étrangères, la situation était devenue catastrophique ces dernières années. Le ministère n’était plus capable de fournir des analyses objectives, mais seulement des clichés de propagande semblables à ceux qui remplissaient les journaux soviétiques des années 1930. Il avait créé un système se trompant lui-même. Et le ministre était l’exemple de cette dégradation : on l’avait connu comme un intellectuel cultivé, un professionnel très respecté par ses collègues et, aujourd’hui, il se répandait en déclarations contradictoires et menaces de guerre atomique.

Un an après l’annexion de la Crimée, le journaliste russe Iouri Martchenko dénonçait la « diplomatie des arrière-cours ». Les diplomates européens formés à Oxford ou à la Sorbonne, expliquait-il, ignorent que, dans la pénombre d’une porte cochère, un petit loubard peut te menacer avec un couteau et t’arracher ton porte-monnaie. Ou bien la Crimée. Inutile de lui expliquer que ça ne se fait pas dans le monde civilisé. Il ne comprendra pas. Le but de la diplomatie russe, ce n’est pas de parvenir à un accord, mais de faire peur aux faibles et d’étourdir les autres à force de paroles. L’un de ses principes est de ne jamais reconnaître ses erreurs. Tout compromis est un signe de faiblesse. De même que se ranger à un argument de l’interlocuteur. Si tu recules, c’est que tu n’es pas un mec, tes potes se moqueront de toi. Tu dois t’entêter jusqu’au bout, quelles que soient les conséquences pour toi-même.

Aujourd’hui vice-président du Conseil de sécurité, après avoir été tour à tour Premier ministre et président où il s’était forgé une réputation de « libéral », Dmitri Medvedev avait connu une autre enfance que Poutine. Né de parents cultivés, il ne traînait pas après la classe et préférait studieusement réviser ses leçons. Eh bien, il a fallu que lui aussi se répande en messages incendiaires contre les Ukrainiens et s’en explique : « Je les hais, ce sont des bâtards et des dégénérés. Ils veulent notre mort et celle de la Russie. Tant que je serai en vie, je ferai tout pour qu’ils disparaissent. » Dès 2004, avant la fin du premier mandat de Poutine, avant l’attaque de la Géorgie, avant l’annexion de l’Ukraine et avant même que le Parlement russe ne dépose sa proposition de loi visant à interdire le mat, Erofeev écrivait que ce mat pouvait être une forme d’agression militaire, un équivalent de l’impérialisme russe. Le fameux mot en trois lettres, c’est comme le drapeau rouge sur le Reichstag, il signifie : « Nous voilà, nous avons vaincu ! »

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