Le livre noir de Vladimir Poutine
14 - Les piliers de la politique étrangère poutinienne : recrutement, racket et chantage
14
Les piliers de la politique étrangère
poutinienne : recrutement, racket et chantage
Françoise Thom
Poutine est le patriarche du gaz. C’est par sa volonté que la grandiose civilisation du gaz de la Russie a été créée. Il étend ses tuyaux de l’Atlantique au Pacifique. Il lui suffit de froncer un sourcil – les prix du gaz montent en flèche et les usines européennes s’arrêtent. Il fronce l’autre sourcil – et les prix baissent, et l’Europe remercie Dieu de la
miséricorde du patriarche russe 1.
Alexandre Prokhanov
Le régime poutinien est né de l’osmose des forces organisées qui ont
survécu à l’effondrement de l’URSS : les services spéciaux et la pègre 2. Sa politique étrangère est façonnée par cette double influence. Adieu la diplomatie classique. Dès la première année de sa présidence, en bon officier du KGB, Poutine chercha à mettre la Russie en position de recruter les élites occidentales, de faire chanter les pays étrangers et éventuellement de les racketter. Dans un premier temps il plaça tous ses espoirs dans la transformation de la Russie en grande puissance énergétique.
Le projet de l’énergocratie
Il faut remonter à la période soviétique pour comprendre la politique pétrolière et surtout gazière de la Russie poutinienne, sans oublier qu’avant 1914 la Russie tsariste était le premier producteur mondial de pétrole. Dès Lénine et Staline, les dirigeants soviétiques avaient entrepris de construire une économie unifiée reposant sur la dépendance des républiques de l’URSS par rapport au pouvoir central. « Le camarade Staline a dit très justement que celui qui a le pétrole a le pouvoir », déclara Sergueï Kirov au
XIVe 3 Congrès du Parti communiste en décembre 1925. C’est dans cette optique que le Kremlin développa un réseau de gazoducs et d’oléoducs intégrés dont le centre était la république de Russie. Le gaz et le pétrole partaient par pipelines des gisements d’Azerbaïdjan, du Turkménistan et du Kazakhstan pour converger en Russie d’où ils étaient redistribués et vendu en Europe, principal marché d’exportation d’énergie de l’Union soviétique. En retour, les républiques soviétiques recevaient du gaz subventionné. À la fin de 1980, les Soviétiques (Soyuzgazexport) et les Européens de l’Ouest (principalement Ruhrgas et Gaz de France) se mirent d’accord sur un nouveau projet gazier géant, un gazoduc de 4 500 kilomètres partant du gigantesque gisement d’Ourengoï en Sibérie occidentale. Cet accord devant accroître la dépendance de l’Allemagne au gaz russe de 15 à 30 %, les ministres allemands examinèrent les implications en matière de sécurité, mais conclurent qu’il n’y avait aucun danger que l’URSS abuse de sa mainmise potentielle. Leur raisonnement était simple : « Une perturbation à long terme irait à l’encontre des intérêts de l’Union soviétique. » Lors d’un appel téléphonique avec le président Jimmy Carter le 5 mars 1980, le chancelier Schmidt justifia ainsi son soutien au pipeline : « Ceux qui font
du commerce entre eux ne se tirent pas dessus 4. » Oleksiy Arestovych, un conseiller du président Zelensky, dont le père était officier du KGB, se souvient : « En 1978, enfant, je me rappelle ces discussions à table sur le gazoduc Ourengoï-Pomary-Oujhorod. [Ce contrat] visait dès le début à la corruption avec pour objectif non seulement d’assurer un flux de devises
pour l’Union soviétique, mais aussi d’acheter les élites de l’Occident 5. »
Le réseau des gazoducs de Gazprom fut mis sur le même plan que l’Église orthodoxe en tant qu’« agrafe » de l’État soviétique. Après l’effondrement de l’URSS, Moscou fit tout pour préserver ces « agrafes ». L’un des premiers échecs des réformateurs de Boris Eltsine fut d’ailleurs la tentative de privatisation et de fragmentation de Gazprom. La Russie n’a jamais vraiment caché sa volonté d’abuser de sa position dominante sur le marché énergétique pour réaliser ses objectifs de politique étrangère, en particulier dans son voisinage immédiat mais aussi plus loin. En 1990, déjà, l’URSS gorbatchévienne soumit la Lituanie à un embargo énergétique, alors que le Parlement de la république proclamait son indépendance.
Une fois au pouvoir, Vladimir Poutine développa une politique persévérante d’extension de ce maillage russo-centrique à l’Europe tout entière. En 2000, il proposa solennellement à l’Europe, et surtout à l’Allemagne, un « partenariat énergétique » mutuellement bénéfique. Il reprit l’idée d’un gazoduc qui relierait l’Allemagne à la Russie par le fond de la mer Baltique, condition sine qua non de la réalisation de ce « partenariat ». Très tôt s’exprima l’idée que les Européens seraient obligés d’accepter la reconstitution de l’empire à cause de leur dépendance énergétique. En 2004, la Nezavissimaïa Gazeta écrivait : « Les pays occidentaux dont la dépendance énergétique à l’égard de Moscou ne fait qu’augmenter vont être obligés d’accepter l’influence militaire, politique et
économique croissante de la Russie sur le territoire de l’ex-URSS 6. » En août 2005, Poutine reçut son nouvel ami, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi, qui accepta que Gazprom devienne un fournisseur d’ENI – la société chargée de l’approvisionnement énergétique de l’Italie – à prix réduit en échange d’un soutien politique à la Russie. Un mois plus tard, Poutine engrangea un nouveau succès de taille, la signature d’un contrat entre Gazprom et les sociétés allemandes BASF et E.ON, en vue de construire le Nord Stream 1, un gazoduc passant sous la mer Baltique pour alimenter l’Europe occidentale, tout en contournant l’Ukraine, les États baltes et la Pologne. Le Nord Stream fut pensé à Moscou à la fois comme un instrument de recrutement dans la classe politique et les milieux d’affaires allemands, un moyen de déclassement géopolitique et de la ruine de l’Ukraine, et à plus long terme l’assurance de soumettre l’Europe aux volontés du Kremlin. Loin d’être un projet économique, comme l’affirmait Angela Merkel, le Nord Stream reflétait une conception géopolitique profondément ancrée en Russie, ainsi que le montrait le très officiel think tank Russtrat : « Une Allemagne faible signifie la domination des États-Unis sur l’Union européenne ; or, pour la Russie, c’est un mal plus grand que les problèmes éventuels liés à une Allemagne forte. L’effondrement de l’UE dans sa forme actuelle, centrée sur les États-Unis, entraînera un renforcement de l’influence de l’Allemagne – pas des États-Unis – et est donc bénéfique pour la Russie. […] C’est pourquoi la Russie aide l’Allemagne à devenir un leader européen. » Moscou n’aurait plus à craindre sa rivale historique car Berlin ne pouvait s’assurer une position prépondérante en Europe que grâce au gaz russe. Ainsi, Allemagne et Russie pourraient-elles parvenir à « un large accord sur le partage des sphères d’influence, chacune ayant intérêt à empêcher l’émergence d’un
autre centre de pouvoir en Europe 7 ». Les États-Unis, l’Union européenne et l’OTAN eurent beau s’opposer au projet russe, les travaux commencèrent fin 2005 pour se terminer en 2011 avec une mise en service effective en 2012. Le chantier du gazoduc Nord Stream 2, destiné à doubler la capacité de transport de gaz en suivant le même itinéraire que Nord Stream 1, débuta en avril 2018, malgré la vive opposition des pays d’Europe centrale et orientale, à commencer par la Pologne. Les travaux furent ensuite interrompus en décembre 2019 du fait des sanctions américaines.
À partir de 2005, la Russie se pensa en superpuissance énergétique, convaincue que celui qui contrôlait les ressources énergétiques et les flux financiers qu’elles généraient contrôlait le pouvoir, comme si le modèle appliqué avec succès en Russie allait nécessairement s’étendre partout, surtout en Europe. Le Kremlin croyait en effet pouvoir réitérer l’accord passé avec Berlusconi avec tous les États européens, où de puissants partis pro-russes se constituèrent, cimentés par des contrats juteux octroyés par le Kremlin, et pénétrant l’entourage proche des décideurs. En juillet 2007, Moscou offrit à Total une part dans l’exploitation du gisement gazier de Chtockman, alors même que le nouveau président français Nicolas Sarkozy était jusque là critique de la Russie.
Se sentant, dès 2005, en position de force, la Russie commença à brandir ouvertement l’arme énergétique et ferma les robinets du gaz aux pays insoumis, amenant les autres à lui abandonner des pans toujours plus importants de leur souveraineté en échange de rabais sur la facture gazière. Car Gazprom fixait les prix à la tête du client ; ainsi, après la révolution orange de 2004, l’Ukraine du président Iouchtchenko se vit-elle réclamer 220 à 230 dollars pour 1 000 mètres cubes de gaz – contre 50 dollars jusque-là –, alors que le Belarus, au moins jusqu’à la réélection du président Loukachenko, conserva son tarif préférentiel de 46,70 dollars ; en réalité, en février 2004, la Russie avait interrompu ses livraisons de gaz au Belarus qui, en mars, fut contraint d’ouvrir à Gazprom son réseau gazier du consortium Beltransgaz. En avril 2006, Loukachenko fut mis au pied du mur : ou Gazprom obtenait le contrôle total de Beltransgaz ou le Belarus devrait acheter son gaz au prix du marché, jusqu’à ce qu’en 2011 Gazprom devienne propriétaire à 100 % de Beltransgaz rebaptisé Gazprom Transgaz Belarus. Les Occidentaux commencèrent alors à prendre conscience que Moscou entendait utiliser l’arme du gaz à des fins de chantage. Lors de la conférence internationale sur la démocratie tenue à Vilnius le 4 mai 2006, le vice-président américain, Dick Cheney, déplora que la Russie se livre « à des actions contre-productives qui pourraient affecter ses relations avec d’autres pays », notamment quand « le pétrole et le gaz naturel deviennent des instruments d’intimidation ou de chantage ».
À partir de 2006-2007, l’idée fixe de la politique étrangère russe fut de mettre la main sur des infrastructures énergétiques à l’étranger afin de compléter son emprise sur l’approvisionnement énergétique européen ; et cela en opposition avec les principes de la politique énergétique de l’Union européenne qui exigeait le découplage complet entre production et acheminement du gaz. Poutine fit miroiter à ses interlocuteurs l’accès à l’exploitation des gisements russes, mais à condition que les réseaux de distribution soient cédés à la Russie. En Occident, on commençait à ouvrir les yeux, mais dès que la Russie se sentit en position de force, elle en profita pour écraser son partenaire, même le plus docile ; ainsi, en 2006, lorsque l’Arménie commit l’erreur d’autoriser l’achat par la Russie du gazoduc Arménie-Iran, se fermant ainsi la possibilité de tout approvisionnement alternatif, Moscou augmenta brutalement le prix de vente du gaz et plongea l’économie arménienne dans une crise durable.
Un expert a identifié une quarantaine de coupures d’énergie russes à motivation politique entre 1991 et 2004. À cause d’un différend entre la Russie et l’Ukraine sur le prix du gaz fin 2008, Gazprom bloqua le transit pendant plusieurs jours, ce qui mit des pays de l’Union européenne en difficulté. De 2014 à 2015, la Russie tenta de suspendre les approvisionnements de la Slovaquie, de la Hongrie et de la Pologne afin d’éviter que le gaz russe sous contrat ne soit revendu à l’Ukraine via le flux
de revers 8. Au Kremlin, on pensait que l’influence en Europe passerait désormais par les grandes compagnies gazières et pétrolières intéressées par le commerce avec la Russie, assez puissantes pour bloquer toute mesure jugée néfaste par Moscou. Ce calcul sembla se confirmer après l’annexion de la Crimée, en 2014, et l’intervention dans le Donbass : la dépendance gazière des Européens était déjà suffisante pour les empêcher d’adopter des sanctions strictes visant le secteur énergétique russe.
Le 21 juillet 2021, la chancelière allemande Angela Merkel parvint à un compromis avec le président américain Joe Biden sur Nord Stream 2 : les États-Unis ne feraient pas obstacle à la réalisation et la mise en service du gazoduc, mais se réservaient le droit d’imposer des sanctions à l’avenir si la Russie essayait d’utiliser l’énergie comme une arme ou de se livrer à des menées agressives contre l’Ukraine et d’autres pays. De leur côté, les Allemands déclarèrent qu’ils s’opposeraient aux actions déstabilisatrices de Moscou tant au niveau national qu’européen. Mais l’Allemagne rejeta la proposition américaine d’inclure un amendement, dit kill switch, autorisant à couper le flux du gaz si le Kremlin prenait des mesures agressives contre des voisins rebelles. Autrement dit, Berlin biffa de l’accord la seule disposition capable d’établir un lien entre l’exploitation du gazoduc et la
sécurité de l’Ukraine 9 !
Mis en œuvre avec persévérance depuis 2000, le grand dessein de Poutine sembla se réaliser : la Russie tenait l’Allemagne par le gaz et le pétrole et l’Allemagne tiendrait l’Europe pour le compte de la Russie et pourrait même contribuer à « finlandiser » y compris les États-Unis qui voyaient en elle leur principal interlocuteur sur le Vieux Continent. Poutine se flattait de contrôler une bonne partie des élites occidentales : ne s’est-il pas vanté auprès d’un ministre des Affaires étrangères européen du fait que
la Russie pouvait acheter n’importe qui aux États-Unis et en Europe 10 ? Il anticipait déjà son triomphe, comme le montre la chronologie. Estimant que le poisson était ferré, le président russe publia, le 12 juillet 2021, son fameux article « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », qui était déjà un ultimatum aux Occidentaux sommés « soit de reconnaître la sphère d’influence géopolitique de la Russie, soit de se lancer dans un jeu
très risqué dont la fin est imprévisible, probablement de nature négative 11 ». Et à partir du 31 juillet, Gazprom réduisit le pompage du gaz dans les
installations de stockage souterraines européennes 12. Il signifia brutalement que, dès l’automne, il servirait ses clients européens pour l’essentiel via Nord Stream 1 et 2, réduisant au minimum l’offre sur les anciennes voies de transit. La Russie espérait ainsi contraindre les Européens à abandonner leur législation qui vise à assurer la solidarité et la sécurité de l’Europe en matière énergétique.
À l’automne 2021, Gazprom alla jusqu’à vider les deux sites de stockage gazier dont le contrôle lui avait été imprudemment cédé par Berlin, afin d’augmenter la pression sur l’Allemagne et d’arracher une certification plus rapide de Nord Stream 2. La perspective de voir le chaos économique s’installer en Europe à cause de la crise énergétique n’était pas pour déplaire à Moscou qui refusa au même moment de vendre du charbon à l’Europe, alors qu’elle augmentait substantiellement ses livraisons d’électricité à la Chine. Une Europe en ruine cesserait d’être un pôle attractif pour les pays de l’espace ex-soviétique. Dans l’esprit des dirigeants du Kremlin, la guerre de tous contre tous pour obtenir le gaz russe – également évoquée dans la presse russe avec gourmandise – permettrait d’accélérer la mise en place de l’hégémonie russe sur le continent eurasien. Jetant le masque, la Russie ne cherchait même plus à camoufler ses décisions derrière des arguments techniques ou commerciaux. L’expert Mikhaïl Kroutikhine rapporta les propos d’un conseiller de Gazprom, qui disait franchement : « Nous avons choisi de faire une grève italienne, c’est-à-dire que nous fournissons à l’Europe uniquement le gaz prévu dans le cadre de contrats à long terme signés il y a longtemps, et non pas les volumes de gaz qui aideraient l’Europe en amont de la saison hivernale, et
nous le faisons exprès 13. » La presse russe fut encore plus explicite : « L’Ukraine doit s’apprêter à ramper [devant nous] pour avoir le gaz russe », titrait crûment RIA Novosti le 28 juillet 2021. Alors qu’ils ne se souciaient guère de l’utilisation de Nord Stream 2 comme instrument de chantage sur l’Ukraine, les Européens eurent la désagréable surprise de se trouver logés à la même enseigne que Kiev.
La chancelière Merkel et les défenseurs européens du partenariat énergétique argumentaient que celui-ci était sans danger, car la Russie serait tout aussi dépendante de l’Europe, sa principale cliente. Beaucoup d’Occidentaux ne se rendaient pas encore compte à quel point, pour Moscou, les considérations économiques pèsent peu face aux ambitions géopolitiques. En effet, le Kremlin se soucie comme d’une guigne de la pauvreté qui sévit dans les provinces russes, pourvu qu’il puisse satisfaire ses ambitions de puissance à travers le monde. RIA Novosti l’exprimait clairement : « Remplir les caisses de l’État russe n’est qu’une des tâches assignées à Gazprom. La seconde tâche – non moins importante – est d’inculquer aux partenaires occidentaux cette évidence : leur sécurité
énergétique passe par un partenariat étroit avec la Russie 14. » Fin 2021, l’état d’esprit des autorités russes se reflétait dans les titres de la presse russe : « L’Europe se prépare à geler. L’hiver prochain obligera les
russophobes de l’Union européenne à venir en suppliants à Moscou 15. » « En 2023, l’Europe frigorifiée brûlera ses bibliothèques dans les
cheminées 16 », jubilait Svpressa ; « Européens, les mains en l’air, rendez-vous ! Vous êtes encerclés par les gazoducs ! La résistance est inutile – vous n’avez pas de ressources ! Dans la captivité russe, vous aurez des appartements bien chauffés, l’électricité bon marché, une nourriture abordable et savoureuse. Comme la Serbie. Sortez un à un de l’Union européenne ! Cela fait cinq cents ans que ces buveurs de sang pillent toute
la planète, il est temps de leur présenter l’addition 17 », commentait un internaute russe – probablement un troll du Kremlin – après un article consacré à la menace de pénurie énergétique en Europe.
Si la Russie établit des moyens de chantage énergétique sur les pays européens, ses ambitions ne s’arrêtaient pas là et elle chercha avec méthode à étendre son contrôle ou son influence sur les principales ressources mondiales, énergétiques et autres – gaz, pétrole, uranium, blé –, en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient. Devenue une grande puissance agricole après l’embargo sur les importations en 2014, elle a utilisé les exportations de céréales en Afrique et au Moyen-Orient pour étendre son influence ; en 2022, elle brandit la menace de la famine pour monter les pays africains contre l’Occident et l’Ukraine, et déploya à plein régime sa démagogie tiers-mondiste. Cependant, ce vecteur d’influence risque d’être compromis par les sanctions occidentales. En effet, le rendement des semences russes est de 20 à 30 % inférieur à celui des semences importées. Ainsi, la Russie récolta, en 1990, 50 millions de tonnes de blé et 76 millions en 2021, mais réduite à utiliser ses variétés nationales, elle cesserait d’être une exportatrice de produits alimentaires et reviendrait aux 50 millions de
tonnes, augmentées il est vrai du blé volé à l’Ukraine 18. Mais l’espoir fait vivre. En 2022, la Russie cherche à remporter l’appel d’offres lancé par la Bolivie afin d’exploiter les gisements de lithium dont ce pays possède les plus grandes réserves au monde – le métal alcalin est utilisé dans de nombreux domaines, de l’électronique et de la métallurgie à la médecine et à l’énergie nucléaire. Si la Russie obtient le droit de développer le lithium bolivien, alors l’Occident se retrouvera « dans une autre dépendance vis-à-
vis de Moscou 19 ».
Les armes de l’apocalypse et la projection de la terreur à l’étranger
À la grande surprise de Vladimir Poutine, à la fin de 2021, l’Union européenne résista à la politique de chantage au gaz et ne fit pas pression sur Kiev pour imposer les conditions de capitulation exigées par Moscou. Elle fit bloc derrière les États-Unis dans le refus de l’ultimatum russe du 17 décembre 2021, exigeant un retrait de l’OTAN sur ses positions de 1997. Devant cette résistance inattendue, le président russe se tourna vers le troisième levier de sa politique étrangère, puisé lui aussi dans l’arsenal tchékiste : l’intimidation et la terreur.
C’est à partir de septembre 2008, après la guerre russo-géorgienne, que la Russie entreprit un formidable effort de réarmement. Le passage à l’armée de métier fut abandonné et la loi sur la Défense modifiée fin 2009. Désormais, le président eut le droit d’engager les forces armées sans l’autorisation du Conseil de la Fédération – la chambre haute du Parlement. Il eut la prérogative de faire intervenir les troupes en cas « d’attaque contre les forces armées russes à l’étranger », pour « défendre les citoyens russes à l’étranger » et « défendre un État qui a demandé l’aide de la Russie ». Ce dernier point était particulièrement important car il montrait que la Russie était prête à des interventions militaires même si le territoire russe n’était pas menacé. La nouvelle doctrine stipula aussi que la Russie était en droit de recourir à l’arme nucléaire pour repousser une agression fondée sur les armes conventionnelles et se réservait le droit de lancer des guerres préventives et la possibilité d’employer des armes nucléaires même dans un conflit local.
Les choix annoncés par les dirigeants du Kremlin au moment de la campagne électorale en 2011-2012 confirmèrent leurs priorités. Il était prévu de diminuer le budget de l’Éducation nationale de moitié – passant de 1,1 % du PIB, en 2009, à 0,5 %, en 2013 –, alors que le budget militaire devait être augmenté de 60 % d’ici 2013. La Russie entreprit de moderniser ses armes nucléaires stratégiques terrestres – les missiles intercontinentaux –, aériennes – les missiles lancés depuis un bombardier – et sous-marines – les missiles lancés par des sous-marins nucléaires. En 2014 déjà, au moment de l’annexion de la Crimée, Dmitri Kisselev, l’un des principaux propagandistes de la télévision du Kremlin, fit sensation en rappelant aux téléspectateurs de l’émission Vesti Nedeli que la Russie était
capable de « transformer l’Amérique en cendres radioactives 20 ». Et la crise de l’automne 2016 fut annonciatrice de ce qui allait suivre. En effet, le 3 octobre 2016, le Kremlin lança un stupéfiant ultimatum à Washington, exigeant, comme condition d’une reprise des relations avec les États-Unis,
l’abandon de la loi Magnitski 21 et de la loi de soutien à l’Ukraine, une réduction des effectifs et de l’infrastructure des forces de l’OTAN en Europe orientale, l’abandon des sanctions et, last but not least, le dédommagement de la Russie pour le préjudice entraîné par les contre-sanctions. Le 9 octobre 2016, Dmitri Kisselev commenta tout cela en citant le proverbe favori de Poutine : « Si la bagarre est inévitable, tape le
premier 22. » Le 10 octobre fut annoncée la ration de pain à Saint-
Pétersbourg en cas de guerre : 300 grammes par jour pendant vingt jours 23. Un fonctionnaire de la mairie rassura les Moscovites : les abris anti-bombes
de la capitale pouvaient accueillir 12 millions de personnes 24. À l’époque, le Kremlin ne cachait pas ses arrière-pensées, escomptant que les Européens, « fatigués de se trouver sous la menace d’une troisième guerre mondiale », se donneraient des dirigeants « plus disposés à une entente avec
la Russie qu’à une confrontation 25 ».
Le discours électoral de Poutine du 1er mars 2018 aurait dû sonner l’alarme en Occident. Après avoir annoncé que son pays était en train de développer six nouvelles armes puissantes conçues pour contourner les défenses américaines, le président russe, visiblement inspiré, détailla durant quarante minutes les Wunderwaffen, les armements nouveaux dont disposerait la Russie et avec lesquels elle pourrait anéantir les États-Unis et les pays de l’OTAN. Sous un tonnerre d’applaudissements, il conclut, sur fond de vidéos montrant des missiles en route vers la Floride : « Ce que vous avez essayé pour gêner, empêcher, entraver la Russie n’a pas réussi. Toutes les tâches de renforcement de la capacité défensive de la Russie ont été menées et sont en cours. […] Personne ne voulait nous parler, personne ne voulait nous écouter. Écoutez-nous maintenant ! »
Quelles sont ces armes apocalyptiques dont s’enivre le président russe ? La première est le missile de croisière à propulsion nucléaire 9M730 Bourevestnik, que l’OTAN appelle le SSC-X-9 Skyfall. Il serait « invincible » et aurait « une portée illimitée, une trajectoire imprévisible et
[la] capacité à contourner l’interception 26 ». Selon Jim Hockenhull, le chef du renseignement de la défense du Royaume-Uni, ce serait « un missile terrifiant capable de rester en l’air pendant des années et de frapper à tout
moment » et qui « crache des panaches radioactifs derrière lui 27 ».
Autre engin du Jugement dernier, le complexe stratégique Avangard, un missile balistique intercontinental équipé d’une ogive de croisière planante se propulsant dans les couches denses de l’atmosphère à une vitesse hypersonique, qui volerait à vingt fois la vitesse du son et frapperait ses cibles « comme une météorite, comme une boule de feu », pour citer Poutine. Cet engin serait capable d’effectuer des manœuvres brusques sur sa trajectoire, ce qui le rendrait « absolument invulnérable pour tout système de défense antimissile ». En réalité, ce n’est pas une fusée au sens usuel, mais un dispositif pour systèmes de missiles stratégiques, dont la base est une unité de manœuvre hypersonique. Il est prévu pour un nouveau missile balistique intercontinental lourd, appelé « Sarmat » (RS-28), qui selon Poutine peut transporter plus d’ogives que l’ICBM le plus lourd, le missile de conception soviétique Voevoda RS-20V, connu en Occident sous le nom de « Satan ». La conception des ogives RS-28 prévoirait des trajectoires qui rendent difficile leur destruction, même à partir des systèmes de défense antimissile les plus perfectionnés. Le Sarmat serait capable de voler par-dessus le pôle Nord et le pôle Sud, en contournant les systèmes de défense antimissile américains, et il porterait les fameuses ogives hypersoniques guidées susmentionnées Avangard glider (Yu-71), et des ogives non nucléaires, ce qui permettrait leur utilisation dans des
conflits locaux, contre les porte-avions ennemis, etc 28. Selon Aïtetch Bijev, lieutenant-général russe à la retraite, les armées des principaux pays du monde n’auraient pas les moyens de se protéger contre Avangard qui est en train d’être installé sur les ICBM Sarmat et d’autres missiles, et il est peu probable qu’ils en soient capables dans les années à venir : « L’Avangard a un système de guidage fondamentalement nouveau, l’itinéraire de son vol ne peut pas être prédit. Compte tenu de la vitesse énorme de notre Avangard, il ne peut pas être intercepté par les moyens modernes de défense anti-missile, anti-espace et aérienne. Aucune des grandes puissances n’aura
les moyens de l’intercepter dans les dix à quinze prochaines années 29. » Parmi les nouveaux missiles, citons le Kinjal, lancé d’un avion dont Dmitri Rogozine, ex-patron de Roscosmos, s’est vanté que « sa puissance est telle qu’un missile, passez-moi l’expression, rayera de la carte l’une des côtes
[des États-Unis] 30 ».
En novembre 2020, la Russie a testé avec succès le missile de croisière antinavire Tsirkon – « tueur de porte-avions » –, déployé sur des bâtiments de surface, des sous-marins et des batteries côtières. Les experts russes se vantent du fait que ce missile « rend absurde pour les États-Unis d’avoir une flotte de porte-avions. L’impact du Tsirkon fend un destroyer comme une noix. Plusieurs Tsirkon coulent immanquablement un porte-avions. Le Tsirkon fait simplement son travail : il tire méthodiquement sur d’énormes
porte-avions maladroits, comme un revolver sur des canettes 31. » Le vice-amiral Stensønes, chef du renseignement norvégien, a déclaré à CNN que le Tsirkon faisait appel à une « nouvelle technologie, avec des vitesses
hypersoniques, qu’il est difficile de contrer 32 ».
Pour compléter ce tableau, mentionnons le drone sous-marin Peresvet, à propulsion nucléaire et à charge atomique, et surtout le Poseïdon, un drone sous-marin à propulsion nucléaire de 79 pieds de long, armé d’une énorme ogive qui pourrait irradier les villes côtières et les bases navales américaines dans les derniers stades d’une guerre nucléaire mettant fin à la civilisation. C’est une torpille nucléaire sous-marine conçue pour exploser au large des côtes en frappant le fond de l’océan, déclenchant un tsunami radioactif qui pourrait propager des radiations mortelles sur des milliers de kilomètres à
l’intérieur des terres, les rendant inhabitables 33. Ainsi, la Russie s’est dotée d’un nouveau dispositif nucléaire sous-marin de 100 mégatonnes et menace ouvertement d’attaquer les États-Unis avec cette arme. Personne n’a jamais construit une telle arme parce qu’elle n’a aucune rationalité militaire. Et depuis 2015, quand des images de cette torpille ont été diffusées pour la première fois à la télévision d’État, l’on s’est demandé pourquoi Moscou construirait une arme qui potentiellement mettrait fin à toute vie sur Terre. Alors que toutes les armes nucléaires peuvent tuer des milliers de personnes en un clin d’œil et laisser des radiations empoisonnant l’environnement pour les années à venir, le Poseïdon cherche à maximiser cet effet : la plupart des armes nucléaires peuvent détruire une ville, le Poseïdon pourrait
détruire un continent 34.
Comme le fait observer Jean-Sylvestre Mongrenier, « les “armes nouvelles” tant vantées par le Kremlin ne semblent pas apporter de valeur additionnelle à la force de dissuasion russe, assurée par une “triade
stratégique” constamment modernisée 35 ». Cet arsenal vise avant tout à assurer l’impunité, comme l’affirma crânement Dmitri Medvedev en juillet 2022 : « L’idée même de châtier un pays qui a le plus grand arsenal
nucléaire au monde est absurde en soi 36. » En réalité, cet arsenal incarne la logique de racket, de chantage et d’intimidation qui tient lieu au Kremlin de politique étrangère. Celle-ci s’exprimait de manière crue dans une tirade de Jirinovski, le 6 juin 2015, sur la chaîne de télévision Dojd, et qui rétrospectivement semble prophétique : « Choïgu [le ministre de la Défense russe] n’a qu’à diriger ses forces nucléaires vers Berlin, vers Bruxelles, vers Londres, vers Washington. Alors ce sera la guerre ? Pas du tout – on nous dira : “N’en faites rien, nous sommes d’accord avec vous, nous nous retirons.” Ils [les Occidentaux] veulent vivre. […] Les Européens vivent dans le luxe, ils ne font que s’amuser. Ils ne veulent pas faire la guerre. Il suffit que Moscou montre les dents et ils dissoudront l’OTAN. Il suffit de leur dire : “Si vous ne liquidez pas l’OTAN dans vingt-quatre heures, nous bombarderons les capitales des États membres.” Et ils s’exécuteront pour continuer à vivre et à s’amuser. » C’était là une sidérante anticipation de l’état d’esprit qui régnait au Kremlin quand la Russie adressa aux États-Unis et à l’OTAN le fameux ultimatum du 17 décembre 2021. Jirinovski semblait faire accroire à un bluff. Mais, peu à peu, le doute s’insinua dans l’esprit des Occidentaux et, en avril 2021, l’Américaine Rebekah Koffler, ex-analyste à la DIA – l’Agence de renseignement de la défense –, estimait qu’« il ne fait aucun doute que la Russie se prépare à un conflit nucléaire avec les États-Unis et l’OTAN. La seule question est de savoir si elle peut
en être dissuadée ou s’il va falloir mener cette guerre 37 ».
En attendant, la Russie se sentait en position de force et roulait les
mécaniques : « Tout le globe terrestre est sous notre contrôle 38 », s’exclama Jirinovski après l’allocution de son président en mars 2018. Et le très officiel Piotr Akopov formula le grand projet auquel Poutine entendait consacrer son nouveau mandat : « Nous avons fait une percée dans le développement et l’introduction de nouvelles armes, nous sommes devenus les leaders incontestés en termes de puissance militaire. […] Cela signifie un tournant important dans l’ensemble de l’alignement des forces sur la scène mondiale. […] Par conséquent, on peut dire que la Russie peut désormais dicter ses conditions. Et nous voulons avant tout la transition
vers un nouvel ordre mondial post-américain 39. »
Se complaisant dans son rôle de docteur Folamour, Poutine répète à l’envi qu’il n’a pas peur d’un conflit nucléaire et qu’il ne reculera pas devant l’escalade. Dans le film du grand propagandiste Vladimir Soloviev,
consacré à Vladimir Poutine et intitulé 40 L’Ordre mondial 2018, il déclara à propos d’une frappe nucléaire : « Oui, pour l’humanité, ce sera une catastrophe globale, pour le monde, ce sera une catastrophe globale. Mais quand même, en tant que citoyen russe et chef de l’État russe, je pose la
question : “Avons-nous bien besoin d’un monde sans la Russie 41 ? » Grigori Iavlinski, le chef du parti libéral, a rapporté une conversation avec le président russe peu après l’élections de mars 2018. À sa question « Comprenez-vous que nous sommes proches de la guerre ? », Poutine
répondit : « Oui. Et nous la gagnerons 42… » En novembre 2018, devant le forum de Valdaï, le président russe prononça cette phrase laissant affleurer le substrat eschatologique de sa pensée : en cas de guerre nucléaire, « nous, en tant que victimes d’une agression, nous, en tant que martyrs, irons au paradis, et eux [les ennemis de la Russie] mourront tout simplement. Parce
qu’ils n’auront même pas le temps de se repentir 43 ». Poutine est persuadé que la Russie possède un avantage décisif face à l’Occident car elle est totalement désinhibée dans l’usage de la force. Ainsi, à l’en croire, la Russie aurait pu couler un destroyer britannique lors d’un incident au large des côtes de Crimée en juin 2021 : « Personne ne nous aurait rien fait, car
eux, nos adversaires, ont peur de la guerre nucléaire 44. » Le directeur de l’Institut des problèmes de la globalisation, Mikhaïl Deliaguine, est allé jusqu’à avancer qu’un affrontement mondial transformerait l’arriération russe en avantage compétitif face à ses adversaires plus développés : « En temps de catastrophe, le plus souvent, les organismes très complexes et différenciés parfaitement adaptés à des conditions environnementales spécifiques, meurent ou se décomposent. La Russie d’aujourd’hui, un organisme social primitif, presque revenu à l’âge de pierre après la dégradation post-soviétique, pourrait avoir une chance assez élevée de
survie dans une catastrophe mondiale 45. »
Fin 2021, Poutine estima que sa panoplie de maître chanteur était complète. L’Europe était accrochée au gaz russe, et la seule menace de fermer les robinets devait persuader les dirigeants européens de « venir en suppliants à Moscou ». Il était temps de faire fructifier ces longs préparatifs et d’actionner d’une main le chantage au gaz et de l’autre la menace de l’annihilation nucléaire. Le 22 novembre 2021, Vladislav Sourkov, l’un des idéologues du régime, conseilla « l’exportation du chaos » pour stabiliser la situation intérieure en Russie : « L’expansion extérieure permet de remédier
aux tensions intérieures 46. » Le 17 décembre, le ministère des Affaires étrangères russe adressa un ultimatum aux États-Unis et aux pays de l’OTAN, les mettant en demeure de satisfaire sans tarder les « revendications de sécurité » russes, et exigeant que soient « juridiquement fixés le renoncement à tout élargissement de l’OTAN [vers l’est], l’arrêt de la coopération militaire avec les pays post-soviétiques, le retrait des armes nucléaires américaines de l’Europe et le retrait des forces armées de l’OTAN aux frontières de 1997 ». Un article de Svpressa éloquemment intitulé « L’ultimatum de Poutine : la Russie, si vous voulez, enterrera toute l’Europe et les deux tiers des États-Unis en trente minutes », mit les points sur les i : « Le Kremlin devra prouver par des actes le bien-fondé de sa position. Il n’est probablement possible de forcer les “partenaires” à s’asseoir à la table des négociations que par la contrainte. Économiquement, la Fédération de Russie ne peut rivaliser avec l’Occident. Il reste la
guerre 47. » L’expert militaire Konstantin Sivkov estima pour sa part que, « pour amener les États-Unis et l’OTAN à la table des négociations, une sorte de super-arme est nécessaire. Pour le moment, la Russie ne montre pas ce potentiel à ses adversaires. Mais il existe. La Russie a la capacité d’utiliser des munitions superpuissantes d’une capacité allant jusqu’à 100 mégatonnes. […] Nous devons répéter que nous ne sommes pas intéressés par un monde sans la Russie, comme Poutine l’a dit un jour, et démontrer notre détermination à frapper si l’OTAN s’élargit. Après cela, je peux vous assurer qu’ils [les Occidentaux] auront peur. Rien d’autre ne peut les arrêter. […] Il est naïf de compter sur des procédés diplomatiques. […] La démarche de la Russie est un signal indiquant que des mesures déjà
radicales vont être prises. Vous avez refusé, alors tant pis 48… » Et RIA Novosti n’y est pas allé par quatre chemins : « Il ne s’agit pas de propositions de discussion, mais bien d’un ultimatum – d’une demande de reddition inconditionnelle. L’Occident n’a pas d’autre choix que de perdre la face – à moins de tenir fièrement bon et d’entrer en guerre avec la Russie.
[…] Non, cette fois-ci, l’Occident va payer de sa personne 49. »
Mais les choses n’ont pas tourné comme prévu. Les Occidentaux rejetèrent l’ultimatum du 17 décembre. Le chantage et les menaces allèrent alors crescendo, la télévision russe évoquant avec exaltation une frappe nucléaire contre l’Occident. Lors de l’émission de Vladimir Soloviev le 16 janvier 2022, Iakov Kedmi, un « expert » à la sauce poutinienne, glapit : « En cas de guerre nucléaire, la Russie subira des dommages, mais les États-Unis seront détruits !!!! Cette terre n’existera plus !! Tout comme l’Europe. La Russie restera tandis que, pendant mille ans, rien ne poussera
sur le territoire des États-Unis 50. » Jirinovski éructa : « 2021 a été la dernière année paisible pour l’Europe. Ils [les Européens] font la fête pour la dernière fois… champagne, whisky… Une grande tragédie attend l’humanité, l’Europe. Après le début d’un conflit armé en Europe, le nombre [de victimes] se comptera en millions. On n’aura pas le temps de compter. La décision ne peut être prise que par la force… Bientôt New York ne sera plus ! L’Europe ne sera plus. Il n’y aura plus de Kiev, Varsovie,
Londres 51. » Le 21 janvier 2022, il précisa sa pensée : « L’Ukraine, la Moldavie, le Belarus doivent devenir des provinces russes ! Guerre nucléaire : nous resterons la seule superpuissance ! Certains pays doivent être détruits ! Moscou dictera au monde entier ! […] Guerre d’anéantissement total ! Les États-Unis et Londres doivent être détruits ! Lavrov devra apporter à Blinken un dernier document, l’acte de reddition ! La guerre va durer une semaine ! […] Biden est le dernier président des États-Unis, il doit être protégé. Il n’y aura plus de langue anglaise –
seulement le russe 52 ! »
Le 24 février 2022, Vladimir Poutine lança son « opération spéciale » pour se venger du refus occidental et assouvir sa haine pathologique de l’Ukraine. Son raisonnement, inspiré par sa paranoïa et sa pratique des arts martiaux, était à peu près le suivant : les Occidentaux ont fait de l’Ukraine une « anti-Russie », les leaders ukrainiens sont des marionnettes de l’Occident, eh bien retournons ce levier ukrainien contre l’OTAN, faisons éclater l’alliance occidentale en appuyant sur l’Ukraine, tout en relançant le chantage à la pénurie gazière.
Il savourait déjà le moment où il humilierait l’Occident en le faisant assister à la chute de ses « fantoches » de Kiev. Dans son esprit, l’anéantissement de la nation ukrainienne serait une leçon pour l’Europe qui se soumettrait à la Russie. Le nouvel ordre international souhaité par le Kremlin verrait le jour, fondé non sur la coopération de nations libres comme celui de l’après-1945, mais sur l’hégémonie de la Russie, la seule puissance usant sans complexe du chantage énergétique et de l’arme de la terreur à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières. À l’ordre libéral succéderait la voyoucratie du Kremlin, appuyée sur une sainte alliance rassemblant les caïds au pouvoir dans un grand nombre de pays du globe. Pour l’instant, ce rêve poutinien a tourné au fiasco face à des Ukrainiens décidés à défendre leur nation et à des démocraties déterminées à revendiquer leurs valeurs.
OceanofPDF.com