Le livre noir de Vladimir Poutine
21 - Une société pseudo-conservatrice qui marche à reculons
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Une société pseudo-conservatrice qui marche
à reculons
Galia Ackerman
En Occident, on a beaucoup écrit sur la réécriture de l’Histoire entreprise par le régime poutinien, qui donne une image édulcorée et glorieuse de l’histoire russe dans son ensemble, et de la période stalinienne en particulier. Or une société tournée vers le passé, et de surcroît vers un passé répressif, vers un régime qui transformait les gens en « petits rouages » et réprimait toute individualité, revient inévitablement aux valeurs sociétales révolues et réactionnaires. Cette évolution se produisit notamment sous Staline.
Libertés individuelles sous Staline et ses successeurs et l’éveil sous Gorbatchev
Après les premières années post-révolutionnaires où l’on pouvait « liquider » un individu au moindre soupçon d’activité antisoviétique, comme ce fut le cas du grand poète et premier mari d’Anna Akhmatova, Lev Goumilev, fusillé en 1921, la terreur bolchevique était « compensée » par une licence des mœurs « libératoire ». Mais Staline comprit vite que toute liberté dans la vie privée des individus, même dévoués corps et âme à la Patrie socialiste, était préjudiciable au régime totalitaire. Les années 1930 furent donc marquées par un durcissement de la législation sur le genre : l’homosexualité fut sévèrement poursuivie, l’avortement fut interdit et les procédures de divorce devinrent compliquées et onéreuses, voire impossibles pour les membres du Parti communiste. La famille fut déclarée « cellule de la société » et son fonctionnement devait être réglementé par l’État.
D’autres limitations et interdits s’accumulèrent au fil des années : le rétablissement de l’enseignement séparé des garçons et des filles et le port obligatoire de l’uniforme qui ressemblait beaucoup à celui de la Russie tsariste ; l’interdiction de la musique pop occidentale, en particulier du jazz et, plus tard, du rock ; l’interdiction du port de cheveux longs et de barbes pour les jeunes gens, ainsi que du port du jean ; la réprobation et les sanctions pour tout vêtement un peu osé, comme un décolleté pour les femmes ou un pantalon trop moulant ou, au contraire, évasé. Dans la patrie de l’avant-garde artistique, l’art moderne fut banni et des trésors artistiques inestimables détruits, l’accès à la littérature ou à la philosophie occidentales du e XX siècle sévèrement limité aux seules œuvres d’auteurs communistes
ou sympathisants, etc. Les persécutions s’abattirent aussi sur les créateurs vivants, comme Sergueï Paradjanov, Dmitri Chostakovitch ou Mikhaïl Boulgakov. Dans la littérature et les arts, la place d’honneur fut réservée aux œuvres du réalisme socialiste et à celles dites « progressistes » de l’époque tsariste. Et dans la vie quotidienne, il ne fallait pas se démarquer, mais se comporter avec modestie et dévouement au régime.
Une grande partie de ces interdits demeurèrent en vigueur presque jusqu’à la fin de l’époque soviétique, lorsqu’une avalanche d’œuvres littéraires et artistiques et d’ouvrages historiques et philosophiques se déversa soudain sur le grand public ébahi. La fondation Open Society de George Soros y joua un rôle essentiel : grâce à ses subventions, et autres initiatives, des milliers de titres furent traduits et distribués dans des bibliothèques à travers la Russie, et la recherche russe et les enseignants
furent soutenus 1. En quelques années, la société dans son ensemble fit un énorme progrès – ce fut l’avènement des libertés politiques –, et toute la sphère sociétale fut révolutionnée, comme en témoigne l’épanouissement de la psychanalyse ou l’annulation du délit d’homosexualité. Il suffit de voir, dans de vieux documentaires, les yeux illuminés des gens lors de débats publics de la fin de la perestroïka ou des premières années postcommunistes pour comprendre quel vaste monde nouveau était en train de s’ouvrir devant les Russes.
Hélas, cet éveil, cette effervescence furent de courte durée. Dès les premières années de l’arrivée de Poutine au pouvoir, on assista à la suppression progressive des libertés politiques, et les libertés sociétales commencèrent à disparaître, les unes après les autres. Il s’agissait d’abord de cas isolés qui pouvaient passer pour des excès locaux. Mais dès 2000, l’administration présidentielle créa, sur les conseils de Vladislav Sourkov, une organisation interrégionale de jeunesse, « Ceux qui marchent ensemble », visant à encadrer les jeunes à partir de onze ou douze ans et à leur inculquer des valeurs « saines » et patriotiques. Elle mit en place nombre d’actions bruyantes et plutôt extravagantes, comme la campagne de 2001-2002 auprès de la population afin de collecter les ouvrages d’écrivains « nuisibles » – en particulier Viktor Pelevine et Vladimir Sorokine –, proposant en échange des récits de guerre d’un « bon » écrivain soviétique, Boris Vassiliev. Puis, les « marcheurs » construisirent une gigantesque cuvette de toilettes près du théâtre Bolchoï où ils jetèrent ses œuvres satiriques et dystopiques, sauvagement déchirées, qui se sont avérées
prophétiques 2. Vladimir Sorokine lui-même définit l’essence de cette action : « Le désir de “nettoyer” la culture, de la rendre décente, est un symptôme du nouveau pouvoir, un signe de la nouvelle structure étatique qui s’annonce. Mais il s’agit pour l’instant d’un “nettoyage” en douceur.
J’appellerais ces gars les chemises brunes poudrées 3. »
Une nouvelle étape fut franchie en 2003, lorsque le Centre Sakharov à Moscou organisa une exposition intitulée « Attention, religion ! » à laquelle participèrent une quarantaine d’artistes dont quelques-uns très connus, comme l’actionniste Oleg Koulik ou l’un des fondateurs du Sots art (ou pop art soviétique) Alexandre Kossolapov. Une rapide croissance de l’influence de l’Église en Russie poussa ce groupe d’artistes hétéroclite à réfléchir sur l’essence de la religion, mais aussi à attirer l’attention sur les dangers de la fusion de la religion avec l’État. Le Centre Sakharov n’avait toutefois jamais été très populaire parmi les Moscovites, et quatre jours après son vernissage, l’exposition n’avait été visitée que par quelques dizaines de personnes, avant d’être détruite au cours d’un pogrom organisé par six « chrétiens indignés ». Le hic, c’est que les six hooligans ne furent pas persécutés, alors qu’une collaboratrice et le directeur du Centre, Iouri Samodourov, ainsi qu’une artiste, Anna Altchouk, considérée comme co-organisatrice, eurent droit à un long procès. Ce pogrom et ce procès servirent de moyen de mobiliser la mouvance radicale de l’orthodoxie russe et les « patriotes ». Ainsi, des hommes de lettres et de la culture, comme Nikita Mikhalkov, Ilia Glazounov ou Valentin Raspoutine, affirmèrent, dans une lettre ouverte, qu’on ne pouvait comparer cette exposition même avec la propagande anticléricale communiste, car elle relevait d’un « satanisme
conscient 4 ».
Le philosophe Mikhaïl Rykline, présent au procès en tant qu’époux d’Anna Altchouk, consacra à ce « sabbat des sorcières » un livre, « Croix
gammée, Croix, Étoile. L’œuvre d’art à l’ère de la démocratie contrôlée 5 ». Pour lui, il s’agissait du premier procès pénal idéologique d’artistes s’exprimant sur des thèmes religieux dans la Russie moderne, ce qui augurait l’avènement d’un régime politique fascisant en Russie. Alors que Samodourov et sa collaboratrice écopèrent de lourdes amendes, pour « propagande de la haine religieuse », Anna Altchouk fut acquittée mais le couple, traumatisé par ce procès médiéval à forte connotation antisémite, émigra en Allemagne où l’artiste, profondément déprimée après cette longue épreuve, mit fin à ses jours. Comme l’écrivit l’intellectuel et prêtre dissident moscovite Iakov Krotov : « Les événements entourant l’exposition se développèrent selon un scénario psychotique typique de la Russie contemporaine. La spécificité de la psychose réside dans le fait qu’en son sein, des constructions imaginaires sont dotées d’une réalité à part entière et deviennent plus réelles que toute réalité accessible à nos sens. Du point de vue de la logique de la psychose, il importe peu que la religion soit séparée de l’État et que le saccage des expositions soit interdit au même titre que celui des églises, des pagodes et des mosquées. Ce qui rend le psychotique dangereux, c’est qu’il vit selon sa propre législation imaginée et qu’il place
la piété infiniment au-dessus de la loi 6. » On voit bien que la substitution à la réalité d’une réalité imaginaire, qui a atteint son apogée dans la politique russe à l’égard de l’Ukraine, s’est formée dès les premières années du pouvoir poutinien.
Ce procès eut une influence néfaste sur la communauté intellectuelle et artistique russe. La peur d’une persécution poussa désormais les dirigeants de différentes institutions culturelles et muséales à pratiquer l’autocensure afin d’éviter des attaques de « chrétiens enragés » soutenus par les hautes instances ecclésiastiques et par une partie de l’opinion publique qui retrouva vite les réflexes soviétiques. En 2006, sur proposition d’Andreï Erofeev, l’un des conservateurs de la galerie Tretiakov, le Centre Sakharov organisa une seconde exposition controversée, « Art interdit 2006 », où furent rassemblées les œuvres censurées l’année précédente ; en réalité celles que diverses institutions n’avaient pas osé exposer, malgré les choix
faits par des commissaires 7. Cette exposition, où les 23 œuvres présentes ne furent visibles qu’à travers des petits trous dans la paroi empêchant l’accès direct aux tableaux, afin de souligner leur caractère « interdit », fut à son tour condamnée. En mars 2007, le mouvement orthodoxe et patriotique Narodny Sobor demanda au parquet de tenir les organisateurs de l’exposition pour pénalement responsables, ses membres estimant que ces œuvres d’art insultaient les sentiments des croyants et encourageaient l’incitation à la haine religieuse. Selon eux, l’exposition était « antireligieuse, antiétatique, extrémiste et diffamait les forces armées russes et l’Église orthodoxe russe ». Une longue instruction, avec appel à des experts, et un long procès qui se tint en 2010 se soldèrent de nouveau par de grosses amendes. Surtout, Samodourov perdit son poste de directeur
du musée Sakharov et Erofeev celui de conservateur à la galerie Tretiakov 8.
À l’issue de ces deux procès, et malgré les demandes du parquet de condamner les accusés à des peines de prison, ceux-ci n’écopèrent que de lourdes amendes. Moins de deux ans plus tard, une performance artistique valut à ses participantes une condamnation bien plus sévère. Le cas des Pussy Riot est bien connu. Ce groupe punk féminin, créé en 2011, qui prêchait le féminisme, la défense des LGBT et l’écologie, se fit également la réputation d’être antipoutinien. Peu de temps avant la réélection de Vladimir Poutine pour son troisième mandat, en 2012, certaines de ses membres organisèrent une prière un peu spéciale dans la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Cagoulées, les jeunes femmes appelèrent la Vierge à chasser Poutine et trouvèrent des mots durs pour le chef de l’Église orthodoxe russe : « Le patriarche Goundiaev croit en Poutine, salaud, il
aurait mieux fait de croire en Dieu 9 ! » La performance ne dura que peu avant que quelques-unes des jeunes femmes soient arrêtées par des gardiens. En octobre 2012, deux participantes furent condamnées à deux ans de colonie pénitentiaire, et la troisième écopa de deux ans avec sursis. Malgré le tollé soulevé par cette condamnation dans le monde, le président en personne l’approuva : « En fait, il était juste qu’elles soient arrêtées, et il était juste que le tribunal prenne une telle décision. Parce que vous ne pouvez pas saper les fondements de la moralité, de la morale, vous ne
pouvez pas détruire le pays. Que nous restera-t-il alors 10 ? »
Ces trois procès marquent un tournant sociétal. La défense de la morale, de la moralité, des valeurs traditionnelles, en opposition frontale à l’Occident « décadent », prit de l’essor à partir du retour de Poutine à la présidence, en 2012, en parallèle avec le renforcement de l’éducation militaro-patriotique des jeunes. Même si les autorités évitèrent de refaire des procès tels que celui des Pussy Riot, qui les rendit célèbres à travers le monde et ridiculisa Poutine, toute critique du pouvoir, de l’Église, des valeurs traditionalistes et tout soutien aux valeurs occidentales sont de plus en plus bannis de l’espace public.
L’histoire du célèbre galeriste et collectionneur Marat Guelman est édifiante. Pendant quelques années, il fut le directeur du festival artistique et directeur du musée d’art contemporain à Perm, dans l’Oural. Tout cela prit fin en 2013, après une série de scandales. Comme l’écrivait un critique, « Guelman a réussi non seulement à faire passer et à imposer la vulgarité et l’obscénité dans la société, mais aussi à le faire, parfois, aux dépens du budget de l’État. En d’autres termes, la destruction de la culture russe, l’un
des principaux piliers de l’État russe 11, a été réalisée avec l’argent
russe 12 ». Le dernier grand foyer de l’art contemporain critique du pouvoir – ce qui est en principe l’objectif d’artistes politiques partout dans le
monde 13 – fut ainsi liquidé et le gouverneur de la région de Perm, Oleg
Tchirkounov, qui avait soutenu Guelman, fut limogé 14. Ce dernier, considéré comme « le principal idéologue de la révolution culturelle de Perm », émigra au Monténégro et fut stigmatisé en 2021 comme « agent de
l’étranger » 15.
Défense des « valeurs traditionnelles » à l’aide de lois liberticides
Dès 2012-2013, plusieurs lois liberticides furent adoptées. Si la propagande était administrée par quelques journalistes comme Kisselev, Soloviev, Skabeïeva et Simonian, la défense des valeurs traditionnelles revint en premier lieu à quelques personnages publics particulièrement odieux, comme Elena Mizoulina, Irina Iarovaïa, Vitali Milonov, Viatcheslav Volodine, Alexandre Khinstein ou Nikita Mikhalkov. De la même manière que Vladimir Jirinovski fut dès les années 1990 le pionnier de la promotion des attitudes impérialistes et de la goujaterie vis-à-vis de l’Occident, ces personnages sont encore à ce jour les invités fréquents de différents talk-shows animés par les propagandistes cités ci-dessus, ce qui les rend exagérément audibles.
Prenons en guise d’exemple l’activité de deux égéries des valeurs les plus conservatrices. La première, Elena Mizoulina, fut députée de la Douma, puis sénatrice à partir de 2015. On lui doit le projet de loi sur la restriction de l’accès à Internet, adoptée en 2012, qui permet la déconnexion des opérateurs de télécommunication s’ils ne bannissent pas les sites web figurant sur la liste noire établie par l’organisme gouvernemental, Roskomnadzor – organe exécutif fédéral qui réalise la surveillance dans le domaine des communications, des technologies de l’information et des médias. Ces sites contenaient prétendument de la pédopornographie, des documents liés à la drogue, des documents extrémistes et d’autres contenus
interdits en Russie, ce qui 16 de facto légalise la censure. Mais la grande spécialité de Mizoulina, c’est la politique familiale. En juin 2013, le comité de la Douma aux affaires familiales, qu’elle préside, publia un projet de « Concept de la politique familiale de l’État jusqu’en 2025 », qui proposait une taxe supplémentaire sur le divorce et de nouvelles restrictions sur l’avortement. Dans le même temps, il était proposé de renforcer le rôle de l’Église orthodoxe dans l’adoption des lois sur la famille, d’augmenter le nombre de familles « multigénérationnelles » – celles dans lesquelles les grands-parents, les enfants et les petits-enfants vivent ensemble – et de promouvoir activement la famille nombreuse. Par ailleurs, cette gardienne de la morale milite pour l’élévation de l’âge des relations sexuelles de 16 à 18 ans, contre les poursuites pénales pour violences familiales, contre la
polygamie et, surtout, contre l’homosexualité 17. Comme le souligne le politologue Marc Ournov, « les lois initiées par Mizoulina […] ont une
caractéristique très spécifique : elles sèment l’intolérance 18 ».
L’autre égérie, Irina Iarovaïa, est juriste de formation, siège depuis 2007 à la Douma et estime que le conservatisme russe est un avantage de l’État russe dans un monde globalisé. Auteure de plus de 200 lois ou amendements aux lois existantes, elle préconise l’éducation patriotique des enfants, en particulier l’introduction dans toutes les écoles d’un manuel d’histoire unique approuvé par l’État, des peines plus sévères pour une série d’infractions pénales et administratives, ainsi que l’introduction de la peine
de mort 19. Elle est la coauteur du projet de loi sur la protection de la mémoire historique, qui établit la responsabilité pour atteinte à la mémoire historique concernant la Deuxième Guerre mondiale. Cette loi a complété la section du Code pénal sur les crimes internationaux par un nouvel article établissant notamment la responsabilité pour la négation mais aussi pour l’approbation publique des crimes du national-socialisme et des criminels
nazis, signé par Poutine juste avant le 9 mai 2014 20. Voilà ce qui permettra à la justice russe de condamner des « nazis » ukrainiens !
Iarovaïa est surtout tristement célèbre pour la loi qui, de façon informelle, porte son nom. En avril 2016, avec le sénateur Viktor Ozerov, elle a présenté des projets de loi durcissant les peines qui sanctionnent le terrorisme et l’extrémisme – dont les manifestations non autorisées – et instaurant la responsabilité pénale à partir de l’âge de quatorze ans. La « loi Iarovaïa » prescrit l’augmentation de la durée d’emprisonnement pour un certain nombre d’infractions pénales, l’introduction de motifs supplémentaires pour les interdictions de voyager et d’entrer sur le territoire russe, l’augmentation de la durée de conservation par les opérateurs de téléphonie mobile des informations relatives à la réception, à la transmission et au contenu des informations et des messages vocaux – de six mois à trois ans –, l’autorisation pour les enquêteurs d’obtenir des informations à partir de la correspondance électronique, l’introduction du concept d’« acte de terrorisme international » et la criminalisation de la non-dénonciation de ces délits. Enfin, elle prévoit de très fortes limitations pour toute activité de missionnaires, ce qui limite sévèrement les activités
des églises minoritaires, comme des évangélistes notamment 21. Malgré une vague de protestations, cette loi fut adoptée par le Parlement et signée par
Vladimir Poutine 22. Сes nouvelles restrictions frappèrent particulièrement les Tatars de Crimée dont beaucoup furent condamnés pour les prières dans des lieux non autorisés, pour « terrorisme » et pour « extrémisme », écopant
de peines de prison de quinze à vingt ans 23. En somme, Mmes Iarovaïa et Mizoulina ont très fortement contribué à l’instauration de l’atmosphère stalinienne en Russie.
Lutte contre le mouvement LGBT présenté comme l’expression d’un Occident « pourri »
L’un des ingrédients de cette atmosphère de persécution, pour des raisons politiques, mais aussi pour d’autres motifs liés à la différence de comportement, est la lutte contre l’homosexualité. Selon le philosophe politique Sergueï Medvedev, le régime de Poutine, comme tout régime totalitaire, veut contrôler la vie privée du citoyen en lui imposant ses
règles 24. Cette lutte a deux objectifs principaux. D’une part, l’État confronté
au déclin démographique essaie de poursuivre sa politique nataliste 25, d’où son désir d’enrayer le nombre d’homosexuels qui seraient sept millions en
Russie 26. D’autre part, l’homosexualité affichée fait partie des tares décriées de la société occidentale, et l’interdire ou la vilipender, comme à l’époque soviétique, est un parfait moyen de mobiliser la haine du peuple contre l’Occident et en particulier contre la « Gayropa » – contraction de « gay » et « Europa », l’Europe. Un discours sur « l’idéologie occidentale du genre » a commencé à émerger depuis les dernières grandes manifestations de l’opposition en 2011-2012 contre la fraude électorale aux élections législatives et contre la réélection de Poutine, car cette idéologie visait prétendument à saper les « valeurs traditionnelles » russes. Il fallait réprimer la couche pro-occidentale de la société civile et restreindre ses libertés dont celle de choisir librement sa vie sexuelle. L’une des conséquences fut l’adoption, en 2013, d’une loi administrative fédérale interdisant la « propagande des relations sexuelles non traditionnelles », ce qui rendait les homosexuels totalement « invisibles ». L’un des leaders de ce combat contre les « pédérastes » est le député Vitali Milonov, qui s’est permis des déclarations choquantes : « En tant qu’ancien chasseur de démons, j’ai le nez pour les homos. Vous pouvez généralement les sentir :
ils sentent le soufre, naturellement 27. » Les autorités russes ont également adopté en 2014 une loi interdisant l’adoption d’enfants dans les pays où les
mariages homosexuels sont reconnus 28.
Au fil des dix dernières années, le thème des LGBT est devenu de plus en plus important politiquement. Il s’agit de l’opposition entre une Russie « saine », qui fait la distinction entre homme et femme, et l’Occident débridé. Accuser quelqu’un d’être homosexuel équivaut à le présenter comme un pro-occidental et moralement corrompu. Ainsi, lorsque l’acteur comique et présentateur de télévision très populaire Maxime Galkine, époux de la diva Alla Pougatcheva, quitta la Russie après le début de l’agression contre l’Ukraine, et qu’en outre il se permit de critiquer cette guerre et de mettre en doute les informations russes officielles, Margarita Simonian, la cheffe de Russia Today, prononça une diatribe contre lui dans le fameux talk-show de Vladimir Soloviev sur la plus importante chaîne du pays, Rossia1 : « Lorsqu’un homme dont tout le monde sait pertinemment qu’il est homosexuel épouse une femme plus âgée, pour faire diversion, pour s’enrichir personnellement, pour trouver une voie dans sa carrière et convaincre son public crédule qu’ils s’aiment… Comprenez-vous le niveau de cette hypocrisie, les mensonges et généralement la qualité de cet homme ? Mais ils sont tous comme ça, ces raclures. » Et elle continua en s’adressant à Galkine : « Un homme comme toi, menteur, tricheur, tu te permets de jeter de la boue sur ma patrie, sans avoir la moindre idée de quoi que ce soit. Ni sur l’opération militaire, ni sur la géopolitique, ni sur ce qu’est même la Patrie. Ordure ! » Le tabloïde Komsomolskaïa Pravda qui rendit compte de cette diatribe de Simonian a titré « Pougatcheva et Galkine
ont reçu un coup dévastateur : un secret honteux des artistes est révélé 29 ! ». Soulignons que ces allégations sont fausses : le couple est marié depuis plusieurs années et élève deux enfants communs.
La propagande antigay et anti-LGBT en général continue de proliférer. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Douma commence à examiner le projet de loi proposé par le réalisateur et artiste Nikolaï Bourliaev, député de cette Douma, qui interdit la promotion de Childfree – le refus volontaire d’avoir des enfants –, de l’orientation sexuelle non traditionnelle et du « déni des valeurs familiales » dans le cinéma, la musique, le théâtre, les médias et l’internet. À l’en croire, « le problème est que le monde est devenu irrationnel et inintelligent. La Russie a une mission : la providence divine lui présente une occasion unique de renaître sur de nouvelles bases et de présenter au monde un nouveau modèle civilisationnel d’un État éclairé,
harmonieux, positif et sensé 30 ».
Un autre sujet qui montre le caractère rétrograde et réactionnaire du régime russe est la violence répandue dans la société, en particulier dans l’armée, dans les prisons et les camps, entre adultes, au sein de la famille, à l’égard des femmes et des enfants, etc. Une violence que le régime de Poutine n’essaie pas de juguler : la justice n’intervient que si l’affaire fait scandale, comme ce fut le cas avec des vidéos de la torture et du viol des détenus par le personnel du Service d’exécution des peines dans des colonies pénitentiaires d’Irkoutsk, Saratov et Vladimir, pour les forcer à
collaborer 31. Lorsque ces vidéos furent transmises à l’étranger, une enquête fut menée et certains responsables jugés ou rétrogradés. On connaît par ailleurs des cas nombreux de suicide dans l’armée à cause du bizutage pratiqué par des « aînés » sur les nouvelles recrues. On sait également que la Russie est le pays où le machisme est officiellement approuvé, y compris par Poutine. Ainsi, le 19 octobre 2006, pensant que le micro était débranché, celui-ci déclara au Premier ministre israélien Ehud Olmert : « Transmettez mes salutations à votre président ! Il s’avère que c’est un homme très puissant ! Il a violé dix femmes ! Je ne m’attendais pas à ça de
sa part ! Il nous a tous surpris ! Nous sommes tous jaloux de lui 32 ! » Plus tard, le président en question, Moshe Katsav, fut obligé de démissionner puis fut condamné à sept ans de prison. De son côté, en 2017, le grand propagandiste du régime, Dmitri Kisselev, défendit dans son émission phare « Les Nouvelles de la semaine » l’ancien magnat du cinéma Harvey Weinstein, critiquant de manière sarcastique les victimes présumées de ses viols et agressions. Selon lui, l’Amérique avait perdu le sens de l’humour,
lorsqu’il s’agit du sexe 33.
Le régime a même décriminalisé la violence domestique en adoptant en 2017, à l’initiative d’Elena Mizoulina, une loi qui ne prévoit pas de peine, sauf administrative – une amende, par exemple –, pour le premier tabassage en famille, à condition qu’il n’y eût pas de conséquences pour la santé de la
victime 34. Selon Mizoulina, « les sanctions ne doivent pas contredire le système de valeurs familiales ». Et d’affirmer que la dépénalisation des coups « protégerait les familles d’une intrusion injustifiée » et renforcerait
la « famille traditionnelle 35 ». Telle est également l’attitude de l’Église orthodoxe russe qui exprima, en 2016, sa préoccupation pour une nouvelle version du Code pénal interdisant les châtiments corporels des enfants. En vertu des Saintes Écritures, l’Église « considère l’utilisation raisonnable et aimante de la punition physique comme une partie intégrante des droits des parents établis par Dieu lui-même ». La Commission patriarcale pour la famille, la maternité et l’enfance exigea que les parents consciencieux qui punissent leur progéniture « modérément et raisonnablement » ne puissent pas être persécutés. Et le président de cette commission, l’archiprêtre Dmitri Smirnov, donna à l’occasion des conseils pour punir les enfants,
« avec une ceinture souple, tressée de préférence 36 ».
On a même parfois l’impression que c’est la Tchétchénie de Kadyrov qui donne le la et fournit une indication de la direction que pourrait prendre la Russie. C’est là aujourd’hui en effet où la violence du pouvoir, mais aussi la violence sociétale et la soumission de la population sont totales. C’est là qu’eurent lieu les meetings de centaines de milliers de personnes, organisés sur l’ordre de Kadyrov, pour condamner les caricatures du prophète Mahomet – et non les assassins de plusieurs collaborateurs de Charlie Hebdo. C’est là qu’on enlève, torture et tue des homosexuels que Kadyrov
traite de « diables 37 ». C’est là qu’un établissement spécial forme les « volontaires » venus des quatre coins de Russie pour combattre l’Ukraine et réaliser des nettoyages ethniques en transformant les « nazis » en
engrais 38.
Depuis une bonne dizaine d’années, la rhétorique ultra-conservatrice est à la mode en Russie : on préserve les valeurs de nos ancêtres, on respecte les sentiments des croyants de toute obédience ancrée en Russie, on évite tout trouble social, toute manifestation non autorisée, on interdit en tant qu’« indésirables » des ONG à moindre consonance politique ou de défense des droits de l’homme, tout au mieux on les reconnaît « agents de l’étranger », on contrôle de plus en plus Internet – on a déjà reconnu Facebook et Instagram comme « extrémistes », même si les utilisateurs peuvent y placer des contenus neutres –, on rend plus difficiles les voyages à l’étranger en arrêtant de délivrer les passeports biométriques, on encourage le patriotisme et l’éducation patriotique, on limite sévèrement les droits des minorités sexuelles, on contrôle la sphère artistique et on censure les spectacles, les films et les concerts. Même si la censure n’existe pas officiellement, le Roskomnadzor peut interdire n’importe quelle publication ou manifestation culturelle et initier une poursuite pénale.
En réalité, ce qui semblait, il y a quelques années encore, être des initiatives extrêmes de quelques députés et autres hommes politiques surexcités, fut codifié dans la nouvelle mouture de la Constitution dont les amendements furent proposés par Vladimir Poutine en personne, en 2020. C’est lui aussi qui soumit son paquet d’amendements en dernier, avant la deuxième lecture. Tout le programme conservateur y est. Le maître du Kremlin a notamment proposé d’inscrire dans la loi fondamentale que le peuple russe est formateur de la nation et que le russe est la langue de l’État, que le mariage est une union d’un homme et d’une femme et que « les enfants sont le bien le plus important de la Fédération de Russie ». Lui aussi qui a introduit Dieu dans la Constitution d’un État laïque par une phrase emberlificotée : « La Fédération de Russie, unie par une histoire millénaire, préservant la mémoire des ancêtres qui nous ont transmis les idéaux et la foi en Dieu, ainsi que la continuité dans le développement de l’État russe, reconnaît l’unité de l’État historiquement établie. » Sur sa proposition, la Constitution stipule que la Russie « honore la mémoire des défenseurs de la Patrie et assure la protection de la vérité historique ». « Diminuer l’importance des faits d’armes du peuple dans la défense de la
patrie n’est pas autorisé 39 », dit le document. Adoptée à l’issue d’un référendum qui permettait aux citoyens de voter en bloc pour ou contre, alors que le projet contenait des « carottes » telles que l’indexation des retraites, la Constitution donna un cadre légal à une pléthore de nouvelles lois liberticides.
Le conservatisme fut déclaré idéologie d’État par Poutine, ainsi que par d’autres chantres de son régime. Il l’a déclaré en octobre 2021, lors de la réunion du Club Valdaï : « Nous serons guidés par l’idéologie d’un conservatisme sain. [..] À l’heure où le monde traverse une crise structurelle, l’importance d’un conservatisme raisonnable comme fondement politique s’est multipliée. » Et d’ajouter que la notion même de progrès avait changé dans le monde. En soutien à son idéologie conservatrice, il a cité le philosophe Nikolaï Berdiaev : « Le conservatisme n’est pas ce qui nous empêche de monter et d’avancer, mais ce qui nous
empêche de reculer et de descendre vers le chaos 40 » (il apparaît que
Poutine aime citer les philosophes russes 41, même s’il s’agit probablement d’une sélection de citations préparée par ses conseillers).
Les apologètes du régime considèrent que dans ce discours tenu au Club Valdaï, Poutine a formulé l’idéologie et le cap stratégique du pays, voire
son idée nationale 42. Or, sa citation de Berdiaev montre qu’il n’a pas lu en entier le texte de celui-ci, un émigré russe, car cet article, « Le Destin du conservatisme russe », publié pour la première fois en 1904, se conclut ainsi : « Le conservatisme russe est impossible car il n’a rien à préserver. Le romantisme slave a inventé ces débuts idéaux, qui doivent être préservés, mais qui n’existaient pas dans notre passé historique. Par conséquent, notre conservatisme n’a pas affirmé une sorte de culture particulière, mais a nié la créativité de la culture, a dégénéré en réaction nihiliste. Les forces créatives s’organisent pour détruire le pouvoir de la
négation nihiliste 43. »
Cette phrase vieille de plus d’un siècle résume parfaitement l’absence de perspectives de l’idéologie conservatrice de Poutine, laquelle repose sur des fondements inexistants, dont la glorification de Staline qui était l’un des pires bouchers de l’Histoire, la glorification de la victoire dans la Deuxième Guerre mondiale, qui permit au Vojd de coloniser la moitié de l’Europe, la suprématie de l’Empire russe qui justifie, aux yeux de Poutine, l’invasion de l’Ukraine et les « pacifications » passées, comme celles de la Tchétchénie et de la Géorgie, la glorification d’un mode de vie traditionnel qui inclut l’asservissement de la femme et la cruauté dans les relations familiales, ou encore la foi en Dieu au nom de laquelle il est permis d’interdire et de saccager tout ce qui ne plaît pas aux autorités ecclésiastiques. Tant que la société russe ne l’aura pas compris, le cercle vicieux de l’histoire russe va se répéter.
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