Le livre noir de Vladimir Poutine
12 - Poutine et l'obsession ukrainienne
12
Poutine et l’obsession ukrainienne
Mykola Riabtchouk et Iryna Dmytrychyn
Indépendamment des résultats éventuels de la guerre russo-ukrainienne en cours, l’image ultime de Vladimir Poutine et la place qu’il laissera dans l’histoire seront définitivement déterminées par cet événement pivot – tout comme celles de Lénine furent inextricablement liées à la révolution bolchevique, celles de Staline à la Grande Terreur et au Goulag et celles d’Hitler au nazisme et à la Shoah. Poutine, comme un vrai révolutionnaire, a créé sa propre vision utopique de la réalité, mais il a également mis en œuvre les moyens les plus brutaux pour adapter cette réalité à sa vision perverse.
Nommer un génocide
Dans les cinq mois qui ont suivi la guerre non provoquée que le maître du Kremlin a lancée contre un voisin pacifique, l’armée russe aurait perdu 40 000 soldats, soit deux fois plus qu’en neuf ans de guerre en
Afghanistan 1 ; l’économie du pays s’est contractée, sous l’effet des
sanctions internationales, jusqu’au niveau des années 2000 2 ; les faibles vestiges de sa démocratie ont reçu le coup de grâce avec la fermeture des
derniers médias et ONG indépendants 3, et des peines de prison draconiennes ont été introduites dans le Code pénal russe pour punir toute dissidence. L’autocratie consolidée de Poutine s’est métamorphosée en un totalitarisme à part entière, avec, pour idéologie obligatoire, un patriotisme
chauvin et un fort bellicisme 4. La guerre a fait du président russe un paria international, inacceptable dans le monde civilisé, ce qui aurait dû être reconnu bien plus tôt.
Les pertes des Ukrainiens sont plus élevées, puisque la guerre se déroule exclusivement sur leur territoire : plusieurs milliers de civils – dont au moins 400 enfants – ont été tués sous des bombardements aveugles et des tirs de roquettes, 7 millions de réfugiés ont fui à l’étranger et 6 autres millions ont été déplacés à l’intérieur du pays – en somme environ un tiers de la population a dû quitter son domicile. Des destructions énormes ont été infligées aux infrastructures civiles, aux écoles et aux hôpitaux, aux routes et aux ponts, aux usines et aux entrepôts, aux centres commerciaux et aux immeubles d’habitation. Après une défaite cuisante à Kiev, les troupes russes ont adopté la tactique de la terre brûlée, rasant des villes et des villages entiers dans le sud-est de l’Ukraine.
En outre, elles se sont livrées à des enlèvements, des tortures et des massacres de civils, à des viols et des pillages, plaçant les habitants dans
des « camps de filtration 5 » et envoyant de force nombre d’entre eux, y
compris des enfants, dans des régions reculées de Russie 6. Tout cela a suscité des inquiétudes compréhensibles de la part de la communauté internationale, bien au-delà des habituels défenseurs des droits de l’homme, et a donné lieu à des accusations, documentées et juridiquement fondées, de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide. Alors que des centaines de crimes de guerre présumés font l’objet d’enquêtes menées par les procureurs ukrainiens en coopération avec leurs collègues
internationaux 7, les dirigeants politiques et les journalistes s’engagent de plus en plus dans un débat qui cherche à déterminer si cette effroyable quantité d’exactions a une qualité spécifique : les innombrables atrocités commises par les troupes russes et l’intention déclarée des dirigeants du Kremlin de « désukrainiser » l’Ukraine peuvent-elles être qualifiées de
génocide 8 ?
L’avocat britannique de renom Philippe Sands – l’auteur de Retour à
Lemberg 9 – affirme que ce crime de génocide est très difficile, voire impossible à prouver dans la mesure où il requiert la preuve d’une intention
qui, en règle générale, n’est pas explicitement exprimée par ses auteurs 10. Dans la plupart des cas, c’est donc une question de volonté politique de désigner – ou non – ces atrocités de masse comme un génocide. La Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide (UNCG) de 1948, établie sous l’autorité du grand juriste polonais Raphael Lemkin – l’inventeur du terme « génocide » en 1944 –, oblige non seulement les États membres à prévenir ces crimes et à en punir les auteurs, mais les qualifie, en outre, comme « internationaux » et donne mandat à la communauté internationale pour intervenir : « entreprendre une action collective, en temps voulu et de manière décisive, par l’intermédiaire du Conseil de sécurité […] au cas où les moyens pacifiques seraient inadéquats et où les autorités nationales manqueraient manifestement à leur obligation de protéger leurs populations du génocide, des crimes de guerre,
du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité 11 ». Or, les membres permanents du Conseil de sécurité peuvent mettre leur veto à toute décision, ce qui, dans la pratique, rend impossible toute « action collective » mandatée par l’ONU contre eux-mêmes et leurs États clients. Le document a donc surtout une portée symbolique, car il délégitime les activités génocidaires et, dans certains cas, facilite les enquêtes et la punition des crimes de guerre.
Philippe Sands, qui avec un groupe d’avocats internationaux conseille le gouvernement ukrainien en matière des crimes de guerre russes, estime que celui-ci devrait se concentrer sur le crime d’agression, car il est très clair et manifestement illégal. Et beaucoup plus facile à prouver que le crime de génocide, surtout après que la Cour internationale de justice de La Haye a
ordonné l’arrêt de l’invasion, ce que la Russie a ignoré 12. Surtout, « le crime d’agression est le seul qui puisse cibler avec certitude les principaux responsables des horreurs infligées à des millions d’êtres humains ». Philippe Sands poursuit qu’il est sans doute possible de prouver que Poutine et les membres de son cercle rapproché sont personnellement responsables des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis en Ukraine. Mais il est loin d’être certain que les preuves remonteront jusqu’au sommet
de la hiérarchie russe 13. « Ce qui m’inquiète, explique-t-il, c’est que nous nous retrouvions dans trois ou quatre ans avec des procédures pénales à La Haye, devant la Cour pénale internationale, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, et que les accusés soient des militaires de rang
intermédiaire. Mais les hauts gradés échapperont à La Haye 14. »
L’intention génocidaire – « détruire, en tout ou en partie, un groupe national », en l’occurrence la nation ukrainienne – est rejetée avec véhémence par les propagandistes pro-Moscou qui invoquent l’argument de la prétendue « inclusivité » russe, selon lequel aucun occupant n’offre aux personnes « occupées » le passeport, la citoyenneté, les droits civiques et tous les avantages sociaux de l’État « occupant ». De fait, ils considèrent non comme « occupée » mais comme « libérée » la population ukrainienne des régions envahies par l’armée russe. Tout ce que les Ukrainiens devraient faire, c’est répudier leur identité ukrainienne jugée « nazie », leur langue ukrainienne qualifiée d’« artificielle », leur orientation occidentale jugée « perfide » et leur système libéral-démocratique décrété « étranger » aux vrais Slaves. Peu importe qu’ils n’aient jamais voulu être « libérés », qu’ils n’aient jamais cherché à obtenir la citoyenneté russe, qu’ils n’aient jamais voulu renoncer à leur langue – même sous la pression russificatrice de l’ancien empire – et qu’ils n’aient jamais envisagé de remplacer leur démocratie imparfaite par la dictature parfaite de Poutine. La plupart d’entre eux rejettent l’offre « généreuse » de la Russie et doivent donc être persuadés par d’autres moyens : bombardés, exécutés sommairement, emprisonnés, violés, torturés, déportés et « rééduqués » dans des camps de « filtration ».
L’évolution de la situation sur le terrain oblige même les sceptiques à reconnaître l’ampleur sans précédent des crimes de guerre et contre l’humanité commis par l’armée russe. Michael Ignatieff, professeur d’histoire à la Central European University de Vienne, admet qu’il a « toujours [été] prudent quand quelqu’un utilise le mot génocide », mais que les derniers développements ont modifié sa vision depuis que l’Ukraine, de toute évidence, est menacée « dans son existence, pas seulement comme État mais comme peuple ». Eugene Finkel, professeur à l’université Johns-Hopkins de Baltimore et auteur de Ordinary Jews.
Choice and Survival during the Holocaust 15, dit lui aussi avoir toujours résisté à utiliser le terme « génocide ». Mais son point de vue a changé quand il est apparu « de plus en plus évident » que le massacre de centaines de civils ukrainiens à Boutcha, près de Kiev, « n’était pas une exception », ce qui est maintenant assumé par la rhétorique officielle explicite de Moscou. Il se réfère au célèbre article de Timofeï Sergueïtsev, « Qu’est-ce que la Russie devrait faire en Ukraine ? », publié par l’agence de presse étatique RIA Novosti – la voix du Kremlin depuis 2014 –, qui parle ouvertement de « la solution finale de la question ukrainienne ». « En tant que spécialiste du génocide, déclare Finkel, je suis un empiriste, et j’ai l’habitude de rejeter la rhétorique. Je considère les revendications génocidaires avec des pincettes parce que les activistes les pratiquent partout. Mais pas ici. Ici, il y a des actions, il y a une intention. C’est un
génocide en marche. Pur, simple et que chacun peut voir 16. »
L’intention génocidaire des dirigeants russes est toujours enveloppée dans le langage orwellien de la « dénazification », de la « protection des russophones », de la « prévention de l’avancée de l’OTAN », du « retour des territoires dilapidés par les bolcheviks » et du « rétablissement de l’unité historique du peuple russe artificiellement divisé ». Jusqu’à récemment, ils avaient été assez prudents pour ne pas nommer les choses par leur nom. Le sale boulot d’incitation au génocide – tourner en dérision et vilipender les Ukrainiens, diffuser des discours de haine, appeler à les rayer de la surface de la terre et menacer de frapper Kiev avec une arme nucléaire – avait été confié à des francs-tireurs politiques comme le député bien connu Vladimir Jirinovski, le philosophe néofasciste Alexandre Douguine et d’autres. Ils étaient certes proches du Kremlin et sans doute des services de sécurité, mais pas trop, afin de ne pas ternir par quelque extravagance verbale l’image « modérée » du discours officiel. Le déni plausible est la méthode préférée du pouvoir russe dans toutes ses « opérations spéciales ».
La situation a changé à la fin du mois de mars, lorsque la Blitzkrieg de Poutine contre Kiev a échoué et que la « deuxième meilleure armée du monde » a dû se retirer de la région de manière plutôt humiliante. Les Ukrainiens n’ont pas salué les « libérateurs » comme ceux-ci l’espéraient, mais ils ont pris les armes. La dichotomie propagandiste entre les « bons Ukrainiens amoureux de la Russie » et la « mauvaise élite nationaliste » a été fortement ébranlée lors de l’invasion-annexion de la Crimée en 2014 ; aujourd’hui, elle a été anéantie. Les Russes ont, semble-t-il, perdu leurs nerfs en se livrant à des massacres et des tortures de civils sur les territoires temporairement occupés, et surtout en multipliant les déclarations génocidaires non déguisées qui appellent ouvertement à l’extermination des
Ukrainiens en tant que prétendus « nazis 17 ».
L’article de Timofeï Sergueïtsev 18 en représente la quintessence, et le célèbre historien Timothy Snyder, spécialiste des crimes de masse en Europe centrale et orientale durant la Deuxième Guerre mondiale, l’a défini à juste titre comme un « manuel du génocide » : « un programme explicite
pour l’élimination complète de la nation ukrainienne en tant que telle 19 ». « Le manuel russe, affirme Snyder, est l’un des documents les plus ouvertement génocidaires que j’aie jamais vus. Il appelle à la liquidation de l’État ukrainien et à l’abolition de toute organisation ayant un lien quelconque avec l’Ukraine. Il postule que la “majorité de la population” de l’Ukraine est composée de “nazis”, c’est-à-dire d’Ukrainiens. […] Il opère avec une définition particulière de “nazi” : un “nazi” est un Ukrainien qui refuse de devenir russe. […] Dans cette équation absurde où les nazis sont les Ukrainiens et où les Ukrainiens sont les nazis, la Russie ne peut pas être fasciste quoi que fassent les Russes. […] Ainsi, nous voyons la Russie
appliquer la politique fasciste au nom de la “dénazification” 20. » L’affirmation selon laquelle les Ukrainiens sont des « nazis » n’est qu’une insulte, un « discours de haine, destiné à justifier leur assassinat », alors même que ceux-ci pratiquent une démocratie vibrante, contiennent les groupes marginaux d’extrême droite de leur pays en deçà du seuil d’éligibilité et ont désigné un président juif à une large majorité lors
d’élections libres et équitables 21.
Comme le souligne Snyder, l’article de Sergueïtsev est manifestement une réaction à la résistance ukrainienne. Au début de la guerre, le Kremlin estimait que seuls quelques Ukrainiens étaient prêts à défendre leur pays et qu’ils seraient facilement éliminés. Aujourd’hui, le récit officiel de la guerre promu par l’équipe de Poutine abandonne la notion de « bonne » majorité amoureuse de la Russie asservie par une minorité nazie et affirme, au contraire, qu’« une partie importante du peuple – très probablement la majorité – a été aspirée par le régime nazi sur le plan politique ». Autrement dit, comme l’explique Sergueïtsev, l’hypothèse selon laquelle « les gens sont bons, le gouvernement est mauvais » ne fonctionne plus. « La reconnaissance de ce fait est la base de la politique de dénazification, de toutes ses mesures. » Celles-ci comprennent, d’une part, l’extermination physique de tous ceux qui ont pris les armes, ainsi que des dirigeants et des activistes, « des nazis actifs qui doivent être punis de manière extrêmement sévère et démonstrative » – l’idée d’une pendaison publique des prétendus « criminels nazis », plutôt que de les exécuter en secret à la mode du NKVD, est vivement discutée dans les médias russes. D’autre part, les « mesures » punitives exigeraient d’« infliger les privations inéluctables » à la majorité de la population « coupable d’être complice du nazisme ». Le programme prévoit « une rééducation par une répression idéologique (la suppression) des attitudes nazies et une censure stricte : non seulement dans la sphère politique, mais aussi, de manière critique, dans la culture et
l’éducation 22 ».
Selon Sergueïtsev, la période de dénazification devrait durer au moins le temps qu’une nouvelle génération soit née, élevée et atteigne la maturité au cours du processus. Pendant toute cette période, le pays devrait être maintenu sous occupation car le processus exige un contrôle inconditionnel. Par conséquent, « un pays dénazifié ne peut être souverain. En dénazifiant le pays, la Russie ne peut pas pratiquer une approche libérale. Le coupable soumis à la dénazification ne peut pas contester l’objectif de notre dénazification ». Et de conclure :
« La dénazification sera inévitablement aussi une désukrainisation, c’est-à-dire le rejet de l’exagération artificielle à grande échelle de la composante ethnique dans l’auto-identification de la population des territoires de la Petite Russie et de la Nouvelle-Russie historiques (Malorossia et Novorossia). Il semble que nous ne serons pas en mesure de conserver le nom “Ukraine” comme appellation d’une entité étatique entièrement dénazifiée sur un territoire libéré du régime nazi. […] Il doit être rendu à ses frontières naturelles et privé de toute fonctionnalité politique. […] Comme l’histoire l’a montré, l’Ukraine est impossible en tant qu’État-nation. […] Les tentatives de “construction” de l’Ukraine ont naturellement conduit au
nazisme. L’ukrainité est une construction artificielle antirusse qui n’a pas de contenu civilisationnel propre ; c’est un élément subordonné d’une civilisation étrangère et contre nature. Par conséquent, la dénazification ne peut être effectuée à moitié, sur la base d’une formule du type “OTAN – non, UE – oui”. L’Occident collectif est lui-même le concepteur, la source et le sponsor du nazisme ukrainien. […] Par conséquent, la dénazification de l’Ukraine est aussi inévitablement une
déseuropéanisation 23. »
Eugene Finkel, expert renommé de la Shoah, définit le texte de Sergueïtsev comme « l’une des déclarations d’intention les plus explicites visant à détruire un groupe national en tant que tel que j’aie jamais vues. […] Il ne s’agit pas d’une quelconque fantaisie intellectuelle, mais d’une déclaration d’intention claire et concrète de la part d’un organisme d’État. La définition de l’ONU [du génocide] est problématique, mais, dans ce cas,
elle va comme un gant 24 ». Les meilleures preuves que le « manuel » de Sergueïtsev n’est pas une « fantaisie intellectuelle sauvage » – abondantes dans les médias, la littérature et la pop culture russes – viennent de la réalité du terrain : toutes les politiques russes dans les territoires ukrainiens occupés suivent strictement les recettes prescrites.
Dernier rebondissement en date, le texte de Sergueïtsev, comme un certain nombre d’autres « manuels de génocide » trop explicites, a soudain disparu du site Web du gouvernement russe, même s’il est toujours accessible dans les archives Web, dans plusieurs traductions en anglais et
dans d’autres langues 25. Cela pourrait indiquer qu’en dépit de ses dénégations farouches et persistantes de tout acte répréhensible, Moscou prend au sérieux les éventuelles accusations de génocide et tente de prendre ses distances avec les « radicaux » qui parlent trop et sapent ainsi le déni plausible de Poutine.
En termes politiques, il ne fait guère de doute que la guerre génocidaire menée en Ukraine est explicitement légitimée par les revendications persistantes du président concernant l’histoire, le territoire et l’identité de l’Ukraine, par le déni explicite de son existence même et de son droit à exister en tant que nation. Le pays voisin, internationalement reconnu dans ses frontières de 1991, y compris par la Russie elle-même en vertu de plusieurs accords contraignants, est rejeté comme un fake country, une conspiration occidentale, une subversion nazie, une pathologie sur le corps de la nation russe qui devrait être traitée par une « rééducation » forcée ou
éliminée par une « opération spéciale » de chirurgie 26. La conviction de Poutine que l’Ukraine est une aberration historique et que les Ukrainiens n’existent pas et n’ont pas le droit d’exister est répétée par de nombreux dirigeants russes, dont Dmitri Medvedev, ancien président et Premier ministre, qui a récemment insinué que « l’ukrainité est un faux. Elle n’a
jamais existé et n’existe pas 27 ».
Alexander Motyl, professeur de sciences politiques à l’université Rutgers, aux États-Unis, considère ces déclarations comme « les fondements idéologiques et politiques clairement exprimés » de la politique génocidaire russe à l’égard des Ukrainiens. Selon lui, « il n’y a qu’un petit pas entre l’opinion selon laquelle les Ukrainiens n’existent pas et celle selon
laquelle ils ne devraient pas exister 28 ». Mais en termes juridiques, ce « petit pas » peut sembler insurmontable, dans la mesure où les dictateurs laissent rarement des ordres écrits prescrivant l’extermination génocidaire d’un groupe spécifique. Poutine pourra toujours prétendre devant un tribunal qu’il a ordonné l’extermination des « nazis » et non des Ukrainiens, dans l’espoir qu’un euphémisme absurde lui permette une fois de plus de nier la réalité de manière plausible. Dans la plupart des cas comme celui-ci, les avocats sont obligés de s’appuyer sur des preuves circonstancielles et doivent donc prendre en compte non seulement les crimes mais aussi les politiques officielles qui ont permis, facilité et encouragé ces crimes de manière directe et indirecte.
Un rapport détaillé sur les multiples violations de la convention des Nations unies sur le génocide, commises par la Russie lors de son invasion de l’Ukraine, pourrait être un pas dans la bonne direction. Préparé par une équipe d’experts internationaux sous les auspices de deux groupes de réflexion réputés, ce rapport expose, après un examen détaillé des faits, que « la Russie porte la responsabilité de l’État pour (a) l’incitation directe et publique à commettre un génocide et (b) un schéma d’inférence de l’intention de détruire en partie le groupe national ukrainien ». Et conclut sur « l’existence d’un risque sérieux de génocide, déclenchant l’obligation légale de tous les États de [le] prévenir […] en vertu de l’article I de la
Convention sur le génocide 29 ».
Si l’issue du conflit en cours reste inconnue, et si l’évaluation juridique de son caractère génocidaire est encore incertaine, cette guerre marque sans aucun doute l’un des points les plus bas de l’histoire de la Russie, dont la population soutient presque unanimement l’agression, comme de la carrière politique de Vladimir Poutine. Deux questions restent cependant posées : quels sont les facteurs structurels qui ont mené au conflit russo-ukrainien et l’ont rendu presque inévitable ? et quelles caractéristiques personnelles, prédispositions idéologiques et choix politiques du président russe ont-ils déterminé le caractère particulier du conflit et son extraordinaire violence ?
Une « fraternité » douteuse
Peu après le massacre de Boutcha, en avril 2022, le président français Emmanuel Macron a provoqué une vive indignation chez de nombreux Ukrainiens en refusant de qualifier les méfaits de la Russie en Ukraine de « génocide » – ce que ni les présidents américain et polonais, ni le Premier ministre britannique n’ont hésité à faire. Pourtant, pour les Ukrainiens qui sont non seulement témoins mais aussi victimes des atrocités en temps réel, le terme est peut-être le seul suffisamment fort pour refléter l’ampleur de leurs souffrances et des ravages subis. L’argument du président français n’a fait qu’ajouter l’insulte à la blessure : « Je serais prudent d’utiliser de tels termes [génocide] aujourd’hui parce que ces deux peuples [Russes et
Ukrainiens] sont frères 30. » Le ministère ukrainien des Affaires étrangères s’est dit déçu de ces propos et a qualifié la métaphore d’inappropriée, car ces prétendus « frères » tuent des enfants ukrainiens, tirent sur des civils, violent des femmes et détruisent tout sur le territoire ukrainien. Certains commentateurs ont répondu, de manière moins diplomatique, que ce ne sont pas les Russes qui sont les « frères » des Ukrainiens, mais plutôt les hordes de Gengis Khan. Le président Volodymyr Zelensky, quant à lui, a défini de façon mémorable la « fraternité » russo-ukrainienne en reprenant la
métaphore biblique de Caïn et Abel 31.
Le mythe de la « fraternité » et toute l’imagerie qui en découle ont été développés par les bolcheviks qui ne pouvaient plus nier l’existence de la nation ukrainienne – comme l’avaient fait leurs prédécesseurs monarchistes –, surtout après l’irruption des Ukrainiens sur la scène politique en 1917, avec la proclamation de la République populaire d’Ukraine. En réalité, ils ont gagné la guerre civile parce que sur la « question des nationalités » ils étaient plus opportunistes que les monarchistes qui défendaient avec zèle l’idée d’une « Russie une et
indivisible 32 ». Lénine attira à lui ces nationalités en offrant à leurs dirigeants de gauche un certain degré d’autonomie.
Alors qu’il reproche aux bolcheviks d’avoir « inventé » les nations soviétiques, l’Ukraine en particulier, et d’avoir ainsi placé une bombe à retardement sous la « Russie une et indivisible », Poutine a de toute évidence tort : les bolcheviks ont au contraire sauvé l’empire russe en cooptant les « nationaux » dans leur projet utopique de fédération socialiste mondiale, tandis que les monarchistes refusaient d’admettre la réalité – et la modernité qu’elle impliquait –, exactement comme Poutine. La « fraternité » soviétique était pourtant pénible, car elle favorisait l’affinité mais pas l’égalité : les Russes s’arrogèrent le rôle du « grand frère » ou du « frère aîné » – « aîné parmi les égaux », comme disait Staline –, établissant ainsi une forte hiérarchie au sein de la « famille », ainsi qu’une suprématie politique et culturelle.
Dans ce modèle de type colonial, les Ukrainiens se virent attribuer le rôle de « frère cadet » : des cousins de village, plutôt ennuyeux mais amusants, surtout avec leurs habits colorés, leurs chansons folkloriques et leur dialecte ridicule. Ils pouvaient être gentils mais généralement stupides et avaient donc besoin en permanence d’une attention fraternelle – et de coups de poing occasionnels. La plupart des Russes, y compris Poutine, aiment les Ukrainiens tant que ceux-ci acceptent de jouer le rôle de ploucs bouseux de village, obéissants et serviles vis-à-vis de parents russes cultivés et urbanisés. Les étudiants en (post-) colonialisme peuvent comparer cette situation aux relations entre Robinson Crusoé et Vendredi : Robinson « aime » son Vendredi, tant que le sauvage reconnaît la supériorité de son maître et n’insiste pas sur sa propre culture, sa langue et sa dignité. Mais Vendredi, qui veut être l’égal de Robinson et être appelé par son vrai nom, même s’il est indicible, qui revendique en outre son propre pouvoir culturel et plus encore politique, semble fou ou, pire, être élevé et manipulé par un autre Robinson – américain, allemand, polonais ou juif-maçonnique.
Un exemple majeur de cette dialectique particulière de la « fraternité » fut présenté, il y a huit ans, par Alexandre Douguine, alors professeur à l’université d’État de Moscou et auteur de manuels populaires de géopolitique qui ont formé plusieurs générations d’officiers russes. En août 2014, très déçu par la résistance farouche des Ukrainiens face à l’invasion russe du Donbass, il s’exprima avec véhémence sur sa page du réseau Internet VKontakte : « Je n’arrive pas à croire que ce sont des Ukrainiens. Les Ukrainiens sont un peuple slave merveilleux. Et ça, c’est une race de bâtards qui a émergé des bouches d’égout. […] Nous devrions nettoyer l’Ukraine des idiots. Le génocide des crétins est nécessaire et inévitable. »
C’était à l’époque une déclaration assez radicale, même si elle n’était ni unique ni exceptionnelle, dans la mesure où la frange d’extrême droite était de plus en plus saturée, depuis 2005, par des appels similaires et de « savants » traités censés démontrer le caractère artificiel et surtout antirusse de l’Ukraine indépendante, qui proposaient divers moyens de la soumettre et/ou de l’éliminer. En réalité, Douguine fit une déclaration similaire dans l’une de ses interviews, en mai 2014, et répéta cet appel dans ses discours vidéo : « Les Ukrainiens doivent être tués, tués et tués. Plus de
discussions. Je l’affirme en tant que professeur 33. » Cette déclaration, toutefois, n’était pas remarquable pour son radicalisme, beaucoup plus violent dans les discours bellicistes de Jirinovski, et encore plus élaboré chez d’autres intellectuels qui ont appelé à une frappe nucléaire ciblée sur
Kiev ou sur la centrale de Tchernobyl 34. Aujourd’hui, toutes ces déclarations et tous ces appels sont devenus un lieu commun, multiplié chaque jour dans les médias grand public, tous strictement contrôlés par l’État russe.
Mais la diatribe de Douguine reste intéressante en tant qu’illustration paradigmatique de l’incapacité de la conscience impériale russe à accepter une réalité qui dérange, à reconnaître l’existence des Ukrainiens bien réels et à abandonner leur image virtuelle chérie par les Russes pendant des années. Les contacts personnels de Douguine avec le maître du Kremlin restent inconnus, mais les spécialistes qui l’ont surnommé « le cerveau de Poutine » eurent au moins raison de souligner leur affinité mentale et leur attachement à la même école de pensée hautement réactionnaire,
messianique et impérialiste 35. Une école remontant principalement au philosophe émigré russe chrétien-fasciste Ivan Iline (1883-1954) qui, dès 1928, s’enthousiasma pour les perspectives du fascisme russe et salua en 1933 Hitler et son national-socialisme, avant d’en être vite déçu en raison de son attitude méprisante envers les Slaves.
Interdites en Union soviétique, les œuvres d’Iline réapparurent dans les années 1990, résonant apparemment avec les ressentiments impériaux de nombreux Russes à qui des idées troubles de mysticisme national, de messianisme, de méritocratie et de revanche sur l’Occident impie, rationaliste et démocratique libéral donnaient l’espoir d’une résurrection
nationale 36. Pour y parvenir, il fallait qu’accède au pouvoir un dirigeant fort et totalitaire – qu’Iline décrivait comme « l’organe vivant de la Russie, l’instrument de l’auto-rédemption », un « tsar » qui mènerait la Russie « dans la grande bataille historique entre les serviteurs de Dieu et les forces de l’enfer ». Les candidats ne manquaient pas dans la Russie d’Eltsine, mais les institutions capables de propulser un prétendant à un tel rôle n’étaient pas si nombreuses. Aucune n’a mieux préservé ses capacités traditionnelles que le KGB.
En 2005, Poutine rendit hommage à Ivan Iline en facilitant son rapatriement posthume de Suisse à Moscou. L’année suivante, dans son discours annuel à l’Assemblée fédérale, il reconnut sa dette envers ce « célèbre penseur russe » et le présenta depuis lors à de nombreuses reprises comme un patriote exemplaire et un brillant visionnaire. En 2014, il recommanda à ses gouverneurs régionaux de lire le livre d’Iline Notre mission, ainsi que La Justification du bien. Essai de philosophie morale de Vladimir Soloviev et La Philosophie de l’inégalité de Nicolas Berdiaev. En dépit de toutes ses différences, ce trio avait en commun un point crucial : tous étaient attachés à l’« Idée russe » – « un ensemble de concepts exprimant l’unicité historique, la vocation spéciale et le but global du peuple russe et, par extension, de l’État russe ». Outre la mystique du messianisme russe, ils partageaient de très forts sentiments anti-occidentaux, visant principalement la laïcité, le rationalisme et la démocratie libérale. Et tous trois croyaient fermement en « l’indivisibilité du peuple russe », bien que seul Iline puisse être considéré comme obsédé par la « question ukrainienne ».
Certains auteurs soulignent les ouvertures de Poutine à l’égard d’Alexandre Soljenitsyne qui, peu avant sa mort en 2007, accepta le prix d’État décerné par le président, alors qu’il avait auparavant rejeté les offres similaires de Gorbatchev et d’Eltsine. Poutine ne partageait certainement pas la défense de la liberté d’expression de Soljenitsyne, ni sa critique sans concession du stalinisme et du Goulag. Il aborda ses idées de manière sélective et opportuniste, en mettant l’accent sur son anti-occidentalisme farouche et la promotion du Sonderweg (ou « voie particulière ») russe. Même si le néo-impérialisme de l’écrivain était plus modéré et plus subtil, Poutine tenta d’en faire le meilleur usage, notamment à partir de la position anti-ukrainienne de l’écrivain exprimée à la fin de l’époque soviétique : « Tous les discours sur un peuple ukrainien séparé existant depuis quelque chose comme le e IX siècle et possédant sa propre langue non russe sont des
mensonges inventés récemment 37. »
Aucun de ces penseurs n’éclaira la vision de Poutine sur la Russie, l’Ukraine et la politique en général. Ils lui ont plutôt fourni des arguments commodes, l’ont aidé à articuler certains sentiments et à rationaliser certaines idées. Mais tous, y compris Poutine lui-même, sont les produits de la même culture hégémonique, profondément encline aux ressentiments anti-occidentaux, aux théories du complot, au nationalisme mystique et au messianisme, sans oublier, de nos jours, le « déni de l’Ukraine ». Toute cette culture particulière est fondée sur des croyances et des hypothèses spécifiques, et se développe à partir d’une expérience particulière. À l’époque moderne, elle s’articule autour de ce que l’on appelle le « savoir impérial » – un ensemble de représentations discursives de l’histoire et de l’ethnologie impériales qui nourrit l’esprit des sujets impériaux et assure la domination de l’empire sur les peuples soumis. Pendant trois siècles, le « savoir impérial » russe fut institutionnalisé au niveau international, dans les universités, les manuels scolaires et la culture populaire, devenant de fait une sagesse commune, incontestable et irréprochable.
En ce qui concerne l’Ukraine, ce « savoir » stipulait que les Ukrainiens ne sont qu’un sous-groupe ethnique des Russes et que l’histoire ukrainienne n’était qu’un accessoire régional de la Russie éternelle et « millénaire ». Afin de démontrer ces affirmations, les affinités linguistiques, culturelles et religieuses des Ukrainiens et des Russes furent exagérément mises en avant, tandis que des différences importantes, voire cruciales, étaient ignorées ; et en premier lieu le fait que les deux nations ont développé des cultures politiques tout à fait dissemblables, les Ukrainiens ayant vécu, jusqu’au XVIII e siècle, dans le système politique totalement différent du grand-duché polono-lituanien.
Il y a trois siècles, l’imagination russe dont s’inspire le « savoir impérial » fit des Ukrainiens des « petits Russes », lors de la transformation de la Moscovie médiévale, sous Pierre le Grand, en Empire russe – qui, en même temps, s’appropriait le territoire et l’histoire ukrainiens. Ironiquement, ce sont les Ukrainiens cultivés des anciennes terres « polonaises », engagés par Pierre le Grand dans son projet d’« européanisation », qui, afin de renforcer leur propre statut symbolique, introduisirent l’idée d’une continuité politique entre Kiev et la Moscovie, et qui inventèrent le nom de « Rus-sia » pour le nouvel empire, en se référant symboliquement à l’entité médiévale de la Rus centrée autour de Kiev et
qui cessa d’exister au e 38 XIII siècle. Une telle « invention de la tradition » est
loin d’être unique pour la plupart des États, mais la création de la « Russie » comme unique successeur de la Rus eut des conséquences vraiment désastreuses pour deux autres ensembles d’héritiers beaucoup plus directs et légitimes, les Ukrainiens et les Biélorusses. Le mythe de la continuité facilita la transformation de la Moscovie en Empire russe par l’appropriation de l’histoire et du territoire de la Rus – dépendant, à l’époque, du grand-duché polono-lituanien –, et en outre rejeta et délégitima l’existence même des Ukrainiens et des Biélorusses, ravalés au rang de sous-groupes ethniques régionaux de la « Grande Russie ».
Il n’est donc guère surprenant que toute tentative des Ukrainiens de promouvoir leur culture, leur langue et leur identité distinctes ait été durement réprimée par l’empire, qui y voyait les germes d’un dangereux séparatisme. En ce sens, nous pouvons affirmer que la guerre russe contre l’Ukraine se poursuit depuis des siècles sous de multiples formes, dont l’interdiction de la langue et de la presse écrite, la répression des militants, la destruction militaire de la République populaire d’Ukraine en 1918-1920, le génocide par la famine de 1932-1933, les déportations massives d’autochtones peu fiables et l’arrivée massive de colons russes, les vagues récurrentes de répression et, bien sûr, la politique de russification à grande échelle. Cette guerre a connu de courtes périodes d’armistice acceptées par Moscou de manière opportuniste, comme dans les années 1920 ou 1990, mais pour l’essentiel elle n’a jamais cessé puisque la Russie ne s’est jamais débarrassée du mythe de la « Russie kiévienne », n’a jamais développé une identité nationale moderne en remplacement de la vieille identité impériale et n’a jamais accepté l’existence d’une Ukraine indépendante, démocratique et européenne.
Plutôt que d’en commencer une nouvelle, Vladimir Poutine s’est contenté de reprendre et d’intensifier une vieille guerre. Au départ, il s’est appuyé sur le soft power, la corruption et la manipulation, puis, lorsque l’influence de l’Occident apparut avec beaucoup plus de force, il s’est orienté vers des méthodes de plus en plus dures – bras de fer politique et chantage économique – et in fine vers une guerre totale. Ses antécédents personnels et ses particularités psychologiques ont sans doute joué un rôle dans le calendrier, les méthodes et le cadre rhétorique spécifiques de cette guerre, mais les raisons essentielles du conflit découlent de l’incompatibilité fondamentale et existentielle entre l’identité impériale russe et l’identité nationale ukrainienne conçue comme distincte et « européenne ».
L’obsession de Poutine concernant l’existence même de l’Ukraine indépendante n’est pas une paranoïa personnelle, mais l’expression par excellence de la conscience impériale traumatisée qui perçoit l’absence de l’Ukraine du projet impérial comme un trou béant, une plaie saignante qui devrait être immédiatement soignée par des moyens chirurgicaux. Une lecture attentive des déclarations et écrits de Poutine sur l’Ukraine renvoie à une sorte d’équivalent panslave de Mein Kampf. Les messages du « Führer » – le Vojd, comme était nommé Staline – se résument à quelques idées simples : l’Ukraine n’existe pas, elle a été inventée par les ennemis de la Russie, les Ukrainiens sont par essence des Russes, et ceux qui le nient sont des « anti-Russes » – une menace existentielle pour l’ensemble du « monde russe » –, de même que les juifs étaient considérés par les nazis comme une menace existentielle pour l’humanité et pour le « monde germanique » en particulier.
L’effet de son combat a été paradoxalement l’inverse de ce que Poutine et d’autres souhaitaient puisque l’Ukraine en a émergé comme une nation politique dynamique, dotée d’une identité civique forte et consolidée, comme jamais auparavant, et qui a puissamment compensé toutes ses divisions et particularités ethniques, linguistiques, régionales et autres. Le monde occidental a finalement surmonté ses divisions internes et son manque d’efficacité institutionnelle, et l’OTAN, considérée comme obsolète, a reçu un formidable encouragement à poursuivre son développement. Et l’enfant chéri de Poutine – le « monde russe » – a volé en éclats : non seulement les Ukrainiens ont reconnu à une écrasante majorité la Russie comme leur plus grand ennemi, mais même l’Église orthodoxe russe d’Ukraine s’est séparée de manière décisive du patriarcat moscovite pro-Kremlin.
En tant qu’État-nation, l’Ukraine est apparue comme incompatible avec la Russie impériale pour des raisons à la fois historiques et politiques. Sur le plan historique, les Moscovites ont développé une identité qui s’est appropriée les Ukrainiens et les Biélorusses en tant que parties intégrantes, et n’a laissé aucune place à leur existence en tant que nationalités distinctes. Sur le plan politique, la Russie est passée du régime hybride de la fin des années 1990 à une autocratie consolidée, de plus en plus dictatoriale et totalitaire. Elle s’est engagée dans la promotion d’un type d’identité extrêmement rétrograde et désuet, fondé sur une langue, une religion et une version très mythifiée de l’histoire « commune ». L’Ukraine, quant à elle, a repoussé les tentations autoritaires, défendu la démocratie et développé un système politique compétitif, au sein d’une société ouverte. Elle a renforcé son identité nationale civique et, surtout, s’est tournée vers l’avenir, devenant ainsi aussi différente de la Russie de Poutine que l’historique grand-duché polono-lituanien – et l’Ukraine qui en faisait partie – était différent du tsarat (royaume) de Moscou.
Le conflit entre ces deux entités était en grande partie inévitable tant que les Russes impériaux avaient le sentiment que leur identité était incomplète sans l’Ukraine, tandis que les Ukrainiens se sentaient menacés dans leur existence par ces embrassades intrusives. Mais les formes de ce conflit ont varié au cours de l’histoire et sa forme actuelle n’était sans doute pas prédestinée, à moins que certaines circonstances aient joué un rôle décisif dans le processus.
Vers la « solution finale »
Une interprétation répandue sur l’évolution politique de Vladimir Poutine voulait qu’il ait eu une prédisposition positive à l’égard de l’Occident et recherché une « coopération constructive » dans les premières années de son mandat, mais qu’il fut abusé, trompé et humilié par ses partenaires occidentaux, en particulier par la prétendue « expansion » de l’OTAN vers les frontières russes ; ce n’est qu’ensuite qu’il aurait changé
d’avis et opté de plus en plus pour la confrontation 39. Tous ceux qui le croient peuvent lire utilement le bref mémoire de Timothy Garton Ash publié peu après l’invasion militaire russe camouflée du Donbass en 2014. L’auteur britannique y évoque sa première rencontre avec Poutine en 1994 à Saint-Pétersbourg, lors d’une table ronde organisée par la fondation
Körber 40 : « J’étais à moitié endormi, écrit-il, lorsqu’un homme petit, trapu, avec un visage de rat – apparemment un adjoint du maire de la ville – a soudainement pris la parole. La Russie, dit-il, a volontairement cédé “d’énormes territoires” aux anciennes républiques de l’Union soviétique, y compris des régions “qui, historiquement, ont toujours appartenu à la Russie”. Et, bien sûr, elle ne peut pas simplement abandonner à leur sort ces “25 millions de Russes” qui vivent aujourd’hui à l’étranger. Le monde doit respecter les intérêts de l’État russe “et du peuple russe en tant que grande
nation” 41. »
Dans le débat qui suivit, T. G. Ash reprit l’orateur avec une remarque sarcastique : « Si nous définissions la nationalité britannique en incluant tous les anglophones, nous aurions un État légèrement plus grand que la Chine. » Mais cela n’a semble-t-il eu que peu d’impact sur le futur président russe. À l’époque, cependant, le révisionnisme politico-historique n’était pas encore devenu un courant de propagande dominant dans la Russie post-soviétique, même si, après la victoire spectaculaire de Vladimir Jirinovski aux élections à la Douma en 1993, la rhétorique révisionniste fut à la mode et se répandit dans tout l’éventail politique. Poutine a sans doute parlé avec son cœur, exprimant des griefs et des convictions personnelles, alors que comme adjoint du maire libéral Anatoli Sobtchak, il aurait en principe dû suivre une ligne plus modérée.
T. G. Ash note que le mot narod – « peuple » – rendu dans la transcription de la fondation Körber par Volk, correspond parfaitement à la « définition expansive et völkisch des “Russes” de Poutine – ou à ce qu’il nomme désormais le “russkiy mir” (le “monde russe”) ». « Nous étions loin d’imaginer, conclut sardoniquement le Britannique, que vingt ans plus tard, le maire adjoint de Saint-Pétersbourg, devenu le tsar non couronné de tous les Russes, se serait emparé de la Crimée par la force, aurait secrètement semé la violence dans l’est de l’Ukraine et présenterait explicitement sa vision e e völkisch du XIX siècle comme la politique d’un État du XXI siècle. Le Kremlin d’aujourd’hui possède sa propre version pervertie de la doctrine humanitaire développée par l’Occident et sanctifiée par les Nations unies, à savoir la “responsabilité de protéger”. La Russie, insiste M. Poutine, a la responsabilité de protéger tous les Russes à l’étranger, et c’est lui qui décide qui est un Russe. »
Le modèle néo-impérial
Il serait exagéré d’affirmer rétroactivement que la guerre génocidaire que mène aujourd’hui Poutine en Ukraine et ses aventures agressives dans d’autres pays étaient déjà prédéterminées en 1994, ou que quiconque a fait des déclarations révisionnistes bizarres dans le passé s’engagerait inévitablement dans des guerres sanglantes avec ses voisins trois décennies plus tard. L’épisode est toutefois remarquable en ce qu’il montre que Poutine n’a jamais changé d’opinion en réponse aux « insultes » occidentales présumées, tout simplement parce que cet esprit particulier a toujours été en place. L’épisode indique que le révisionnisme effronté était aussi « normal » en Russie en 1994 qu’il l’est aujourd’hui. Opportunément, Poutine n’a pas jugé nécessaire de modérer ces points de vue « politiquement incorrects » ; il n’a ressenti aucune gêne à présenter ces arguments douteux aux invités étrangers et n’a pas craint de ternir l’image libérale de son patron et de la mairie. Il a toujours été aussi « normal » en Russie d’utiliser des insultes ethniques, de se remémorer des blagues antisémites ou de se vanter de « victoires » machistes sexistes. Les Occidentaux qui, à l’époque, refusaient de remarquer cette « normalité » et qui chérissaient avec obstination une illusion de la démocratisation de la Russie, ont ouvert la voie à de nouvelles illusions et à de nouveaux triomphes de la « normalité » promue par Poutine.
Son ton modéré sur la politique internationale et son attitude plutôt coopérative à l’égard de l’Occident au cours des premières années de sa présidence ont été déterminés par la nécessité pragmatique de résoudre certains problèmes intérieurs – freiner les oligarques et redistribuer leurs biens, restreindre les libertés civiques et éliminer l’opposition, supprimer l’autonomie des régions, terminer la guerre génocidaire en Tchétchénie – et d’éviter en même temps l’opprobre international. Les attentats à la bombe perpétrés dans des immeubles d’habitation en 1999, qui ont permis à un officier du KGB inconnu et de rang moyen de tirer profit de l’image d’un « dur à cuire » et de remporter l’élection présidentielle dans un environnement politique qui était alors très compétitif, ont été tacitement reconnus comme un « non-événement » et balayés sous le tapis, mais ils sont restés suspendus comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de leur principal bénéficiaire.
Au cours des premières années du mandat de Poutine, les députés allemands l’ovationnèrent lors de son discours au Bundestag ; George W. Bush découvrit un « véritable démocrate » en le regardant au fond des yeux ; et Poutine lui-même laissa entendre que la Russie pourrait rejoindre l’OTAN – aux conditions de Moscou, bien sûr. Pour atténuer les critiques concernant les crimes de guerre commis par la Russie en Tchétchénie, Poutine soutint au Conseil de sécurité des Nations unies une intervention de l’OTAN en Afghanistan et offrit des couloirs aériens russes pour la livraison d’équipements militaires. Plus tard, cette année-là, lors d’une visite aux États-Unis, il déclara que « la Russie reconnaît le rôle de l’OTAN dans le monde d’aujourd’hui, la Russie est prête à étendre sa coopération avec cette organisation. Et si nous changeons la qualité de la relation, si nous changeons le format de la relation entre la Russie et l’OTAN, alors je pense que l’élargissement de l’OTAN cessera d’être une question, ne sera plus un
problème 42 ». Et à la question de savoir s’il s’opposerait à l’adhésion des pays baltes à l’OTAN, il répondit : « Nous ne sommes évidemment pas en mesure de dire aux gens ce qu’ils doivent faire. Nous ne pouvons pas interdire aux gens de faire certains choix s’ils veulent accroître la sécurité
de leurs nations d’une manière particulière 43. »
En mai 2002, interrogé sur l’approfondissement des relations de l’Ukraine avec l’OTAN, le président resta imperturbable : « Je suis absolument convaincu que l’Ukraine ne reculera pas devant les processus d’élargissement de l’interaction avec l’OTAN et les alliés occidentaux dans leur ensemble. L’Ukraine a ses propres relations avec l’OTAN ; il y a le Conseil Ukraine-OTAN. En fin de compte, la décision doit être prise par
l’OTAN et l’Ukraine. C’est l’affaire de ces deux partenaires 44. » Deux semaines plus tard, lors de la conférence de presse qui suivit le sommet Russie-OTAN, il réitéra ses propos, comme le rapporte le site officiel du Kremlin : « Au sujet de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, le président russe a déclaré qu’elle avait le droit de prendre cette décision de manière indépendante. Il ne la considère pas comme quelque chose qui pourrait
assombrir les relations entre la Russie et l’Ukraine 45. »
Certes, ces déclarations ne doivent pas être prises au pied de la lettre, car elles ne reflètent aucune conviction politique ou idéologique, mais plutôt un pur opportunisme et un pragmatisme dans la poursuite de « l’art du possible ». D’une part, Poutine n’était pas encore prêt à une confrontation ouverte avec l’Occident et espérait toujours que les intérêts particuliers de la Russie seraient « pris en compte », c’est-à-dire qu’une certaine sphère d’influence russe serait reconnue, de manière officielle ou officieuse – ce que la « qualité » et le « format de la relation » ont toujours signifié pour lui. D’autre part, il a compris que la lutte contre l’adhésion des États baltes à l’OTAN serait une bataille difficile, dans la mesure où il existait déjà un consensus à ce sujet, tant à l’Ouest que dans les pays baltes. Combattre l’adhésion de l’Ukraine n’avait guère de sens pour la raison inverse, car Poutine savait très bien que l’Occident n’était pas intéressé par cette adhésion, et que l’Ukraine n’était pas prête à engager une telle démarche dans un avenir prévisible.
La rhétorique nationale de Poutine sur les perspectives de l’Ukraine au sein de l’OTAN n’était pas aussi aimable que ses discours internationaux. À cette époque, il avait sans doute des raisons de s’inquiéter. En effet, après sa réélection de 1999, le président ukrainien Leonid Koutchma forma un gouvernement jugé pro-occidental, dirigé par l’ex-président de la Banque nationale d’Ukraine, Viktor Iouchtchenko, et le chargea de mener à bien les réformes indispensables. Moscou lui envoya un avertissement sous forme d’une coupure de l’approvisionnement en pétrole entre décembre 1999 et avril 2000 ; et le Kremlin exigea des concessions économiques et politiques, en particulier le limogeage du ministre des Affaires étrangères et
du chef du renseignement militaire « trop pro-occidental 46 ».
En novembre 2000, un scandale politique majeur éclata à Kiev et porta gravement atteinte à la réputation du président Koutchma et, indirectement, à celle de tout le pays. Les enregistrements secrets des conversations du président avec ses hauts fonctionnaires l’impliquèrent dans de nombreux actes criminels, dont le meurtre du journaliste d’opposition Gueorgui Gongadzé. On ne sait pas si ces enregistrements furent commandités par des oligarques locaux ou des services de sécurité russes, mais l’image de Koutchma fut indéniablement ternie. Délégitimé chez lui et ostracisé à l’international, il n’eut d’autre choix que de se tourner vers Moscou. Iouchtchenko, quant à lui, fut démis de ses fonctions en mai 2001 et remplacé en 2002 par le gouverneur de Donetsk, Viktor Ianoukovytch, qui offrit au bloc électoral de Koutchma les meilleurs résultats aux élections législatives. Désormais, à Kiev, il était censé soutenir la présidence chancelante de Koutchma, avec sa proverbiale « forte poigne » déjà utilisée à Donetsk. Pour ajouter l’insulte à l’injure, les enregistrements contenaient un épisode où Koutchma conspirait avec ses conseillers pour contourner les sanctions américaines et vendre des systèmes radar ukrainiens à Saddam Hussein. Même si les radars n’avaient en réalité pas été vendus, et ne furent jamais retrouvés en Irak, le fait même de la duplicité vis-à-vis des alliés occidentaux présumés fit du président ukrainien un paria international.
Pour améliorer ses relations avec l’Occident et se protéger d’une étreinte russe trop étroite, Leonid Koutchma annonça l’intention de l’Ukraine d’adhérer à l’OTAN lors de la réunion du Conseil national de sécurité et de défense de mai 2002. Il inscrivit cette intention dans la Loi nationale sur les principes fondamentaux de la sécurité nationale d’Ukraine
en juin 2003 47 et accepta d’envoyer des troupes en Irak, où elles coopérèrent avec l’OTAN jusqu’en 2006. Ironie du sort, c’est Viktor Ianoukovytch, alors Premier ministre, qui dut faire passer la loi au Parlement et même représenter l’Ukraine lors des réunions avec les responsables de l’OTAN.
Poutine perçut peut-être ces démarches comme opportunistes et ne s’inquiéta pas outre mesure de l’intégration euro-atlantique déclarée de l’Ukraine. Néanmoins, il tenta de tenir celle-ci en laisse, en utilisant, comme d’habitude, le bâton et la carotte. En 2003, il promut le président ukrainien à la tête de la Communauté des États indépendants, une organisation inconsistante fondée après la dissolution de l’URSS comme « instrument du divorce civilisé » – du point de vue ukrainien – ou comme modèle d’une éventuelle confédération – selon celui des Russes. En septembre, Koutchma présida en Crimée le sommet des présidents de Russie, Belarus et Kazakhstan, qui signèrent un accord sur la création d’une zone économique commune – autre projet mort-né de l’intégration « eurasienne » dirigée par la Russie, tacitement saboté par tous les participants embrigadés.
Le bâton sembla plus fiable et, en octobre 2003, les Russes – par pure provocation – inaugurèrent dans le détroit de Kertch la construction d’un barrage de quatre kilomètres de long entre la péninsule russe de Taman et une petite île ukrainienne, Tuzla. Le projet avait sans doute été lancé par les autorités locales, sans le consentement du Kremlin qui fit semblant de tout ignorer lorsque Kiev tira la sonnette d’alarme. Ce n’est qu’après que les gardes-frontières ukrainiens eurent menacé de riposter par les armes que la construction fut arrêtée et que Poutine joua gracieusement le rôle de gardien de la paix indispensable. Le rôle de « mauvais flic » fut attribué au chef de son administration, Alexandre Volochine, une figure relativement mineure selon les normes institutionnelles occidentales, mais excessivement importante dans les États post-soviétiques. Celui-ci fit une déclaration scandaleuse qui n’était évidemment pas une improvisation personnelle : « La Russie ne laissera jamais le détroit de Kertch à l’Ukraine. Il suffit que la Crimée soit ukrainienne. […] Il est temps d’arrêter de se moquer de nous. Si nécessaire, nous ferons tout ce qui est possible et impossible pour
défendre notre position. Si nécessaire, nous y larguerons une bombe 48 ! »
À première vue, c’était là une copie des discours de Jirinovski, mais en réalité cela faisait suite de manière tout à fait cohérente aux litanies révisionnistes de Poutine en 1994 – telles que rapportées par T. G. Ash – et préfigurait sa harangue belliciste de 2007 lors de la conférence sur la sécurité à Munich, que beaucoup considèrent aujourd’hui comme la première déclaration de la nouvelle Guerre froide. La diatribe de Volochine est encore moins surprenante si l’on considère la longue tradition de déclarations anti-ukrainiennes de la part de responsables et de personnalités publiques russes, jamais réprimandées, ni par Vladimir Poutine, ni par Boris Eltsine. Aucun d’eux ne dénonça les déclarations les plus odieuses du Parlement russe, non contraignantes sur le plan juridique mais significatives sur le plan symbolique. Ainsi, en mai 1992, la Douma déclara que le transfert de la Crimée à l’Ukraine en 1954 n’avait « aucune valeur juridique » et avait été adopté « en violation de la Constitution (loi fondamentale) de la RSFSR [République socialiste fédérative soviétique de Russie] et du processus législatif ». En 1993, elle émit une résolution qui « confirmait le statut fédéral russe de Sébastopol » et, trois ans plus tard, déclara que la Russie avait le droit d’exercer sa souveraineté sur la ville. La décision la plus menaçante et potentiellement dangereuse de la Douma, adoptée à une écrasante majorité en 1996, fut d’annuler les accords de Belovej qui, en 1991, avaient entériné la dissolution de l’Union soviétique ; c’était biffer d’un trait de plume ces accords ratifiés par tous les parlements respectifs et acceptés comme un fait accompli par le président Gorbatchev.
Fin 2004, alors que les Ukrainiens organisaient la révolution orange anti-autoritaire, l’indulgence de Poutine à l’égard de l’orientation pro-occidentale de Kiev s’épuisa. En décembre, il mit en garde l’Ukraine contre un éventuel nouveau flirt avec l’OTAN, tout en faisant un geste positif vis-à-vis de l’Union européenne : « Si l’Ukraine devait rejoindre l’UE, ce serait un facteur positif qui, contrairement à l’expansion de l’OTAN, contribuerait
à renforcer le système des relations internationales 49. » Mais, dix ans plus tard, il ne considérait plus cette « expansion » européenne comme positive et employa toutes ses carottes et ses bâtons, la corruption et le chantage, pour forcer le président Ianoukovytch à abandonner l’accord d’association avec l’Union européenne quelques jours avant son paraphe prévu lors du sommet entre l’Ukraine et l’Union de novembre 2014. En 2004, ses attitudes différentes – en apparence – à l’égard de l’Union et de l’OTAN étaient sans doute déterminées non pas tant par les préoccupations sécuritaires que par la simple improbabilité que l’Ukraine rejoignît ces organisations – mince dans le cas de l’OTAN et proche de zéro dans le cas de l’UE.
La menace orange
La situation et la politique russes évoluèrent sensiblement en 2005, des préoccupations sécuritaires d’un autre type passant au premier plan. Une série de manifestations et de soulèvements antigouvernementaux dans certains États d’Europe orientale post-soviétiques, les « révolutions de couleur », ravivèrent chez Poutine le souvenir des événements dramatiques de 1989 et de son expérience personnelle traumatisante à Dresde. La révolution orange qui y éclata fut sans doute un point de basculement dans son évolution vers une politique plus dure vis-à-vis de l’Ukraine, puis de l’Occident, considéré comme principal commanditaire et instigateur de tous les mouvements démocratiques. Pour nombre d’experts, le travail systématique engagé en vue d’un objectif secret – saper l’indépendance de l’Ukraine et établir à Kiev un dirigeant malléable de type Loukachenko – commença peu après que le candidat « orange », Viktor Iouchtchenko, eut remporté l’élection présidentielle de 2005 et nommé un gouvernement orienté vers l’Ouest, prétendument « antirusse » et « nationaliste ».
Fait remarquable, Iouchtchenko évita les confrontations directes avec le Kremlin. Il effectua même sa première visite internationale à Moscou – sur le chemin de Bruxelles – afin d’assurer à Poutine qu’il ne lui en voulait pas d’être intervenu dans l’élection ukrainienne, alors que celui-ci s’était rendu à Kiev pour soutenir personnellement Viktor Ianoukovytch, l’adversaire de Iouchtchenko. Et il lui confirma que l’Ukraine attachait autant d’importance aux relations avec Moscou qu’à celles avec Bruxelles. Mais la rancœur de Poutine était trop profonde pour qu’il acceptât l’offre de Iouchtchenko d’établir des relations amicales, réciproques et mutuellement bénéfiques. Il avait trop investi dans la victoire de Ianoukovytch et croyait toujours que son protégé avait été vaincu par la conspiration et la trahison de l’Occident plutôt que par un vote populaire. Aussi tumultueuse et instable fût-elle, l’Ukraine a toujours été une démocratie où la formule « la volonté du peuple » a un sens à la fois normatif et pratique. Or, depuis les premières années du règne de Poutine, la Russie fut de plus en plus autoritaire, avec de moins en moins de possibilités de libre expression et de libre compétition politique. Ayant toujours considéré l’espace post-soviétique comme sa « sphère d’influence légitime », le maître du Kremlin avait une bonne raison de craindre la démocratie dans cet espace, autant qu’en Russie même.
Dès lors, la démocratie naissante en Ukraine se heurta à la fois à la consolidation autoritaire russe et à la politique historique en faveur de l’héritage totalitaire soviétique, en particulier le stalinisme, de plus en plus réhabilité en Russie. La politique culturelle cherchant à réactiver la langue et la culture ukrainiennes, longtemps opprimées et marginalisées, fut confrontée aux tentatives de Moscou de maintenir et de renforcer les politiques de russification, tant à l’intérieur du pays que dans les « pays étrangers proches ». La politique ukrainienne en matière de religion, qui soutenait l’égalité juridique de toutes les Églises séparées de l’État, s’opposa aux revendications de Moscou concernant le « territoire canonique » où l’Église orthodoxe russe affiliée au Kremlin devait être privilégiée et bénéficier de facto d’un statut monopolistique.
Il y eut aussi la question sensible de la famine artificielle organisée par Staline en 1932-1933 – le Holodomor –, qui fit mourir de faim de quatre à cinq millions de paysans ukrainiens. À l’époque soviétique, cette famine, considérée comme un « non-événement », était passée sous silence et toute mention de celle-ci relevait de la « propagande antisoviétique ». Ayant ressenti comme un devoir personnel de restaurer la mémoire de cette tragédie et d’honorer les victimes, Viktor Iouchtchenko créa en 2006 l’Institut ukrainien de la Mémoire nationale, un organe spécial relevant du conseil des ministres pour « la restauration et la préservation de la mémoire nationale du peuple ukrainien ». Sa tâche principale était d’enquêter sur les crimes de la période stalinienne et de réhabiliter les victimes, l’étude du Holodomor occupant une place centrale dans les recherches de l’Institut. La même année, le Parlement ukrainien adopta un projet de loi qui reconnut le Holodomor comme « génocide du peuple ukrainien » et incita les parlements étrangers à adopter des résolutions similaires. Le quatrième samedi de novembre fut déclaré Journée nationale de commémoration du Holodomor, célébrée chaque année, et à l’initiative du président fut construit à Kiev le musée national du Holodomor-Génocide.
Une fois encore, conscient que la question était très sensible, Viktor Iouchtchenko évita avec soin d’accuser de ce crime la Russie et les Russes : « C’est le système totalitaire, communiste et stalinien [qui a commis le
génocide] qui n’a pas d’identité nationale 50 », affirma-t-il à plusieurs reprises. Mais en vain, car les dirigeants russes n’étaient toujours pas convaincus : ils avaient trop investi dans la réhabilitation et la revitalisation du stalinisme, et avaient trop profondément identifié leur propre régime au « glorieux passé » soviétique. La commémoration du Holodomor par les Ukrainiens fut bel et bien considérée à Moscou comme une preuve supplémentaire de leur nationalisme, de leur russophobie et, in fine, de leur « nazisme ».
En réponse aux initiatives ukrainiennes, et dans le but apparent d’empêcher la propagation de la maladie « orange » en Russie, le président Dmitri Medvedev créa, en 2009, une commission spéciale chargée de « contrer les tentatives de falsification de l’histoire au détriment des intérêts de la Russie ». Sa tâche principale ? « Résumer et analyser les informations relatives aux falsifications de faits et d’événements historiques visant à porter atteinte au prestige international de la Fédération de Russie. » Un projet de loi visant à criminaliser « la réhabilitation du nazisme » fut soumis à la Douma avec pour objectif essentiel d’interdire tout débat sur les crimes de guerre soviétiques, l’alliance avec Hitler et toute comparaison entre
nazisme et stalinisme 51.
En 2007, la fondation gouvernementale Russkiy Mir (« monde russe ») fut créée par décret de Poutine pour projeter le soft power russe à l’étranger ; et en 2008 l’Agence fédérale pour les affaires de la Communauté des États indépendants, les compatriotes vivant à l’étranger et la coopération humanitaire internationale, communément appelée « Rossotrudnitchestvo », vit le jour en tant qu’agence gouvernementale fédérale sous la juridiction du ministère des Affaires étrangères. Les deux institutions furent utilisées, selon une vieille tradition soviétique, comme organisations de couverture pour des activités subversives contre les pays
où elles opéraient 52. En avril 2021, le président Zelensky mit fin à l’activité
de Rossotrudnitchestvo en Ukraine ; en juillet 2022 53, Russkiy Mir fut sanctionné par l’Union européenne, aux côtés de nombreuses autres
organisations et personnes complices de l’agression russe contre le pays 54.
La coopération de l’Ukraine avec l’OTAN fut toujours le principal motif d’irritation pour Moscou, non pas tant en raison d’une prétendue « menace pour la sécurité » de la Russie qu’à cause de la menace réelle qui pèse sur la capacité de celle-ci à intimider et à manipuler ses voisins. En 2008, l’Ukraine franchit la « ligne rouge » fixée par le Kremlin lorsqu’elle demanda à bénéficier du plan d’action, première étape vers l’adhésion à l’OTAN. Moscou mobilisa toute son influence dans les pays de l’OTAN pour repousser la candidature ukrainienne, le rôle principal étant attribué à la France et à l’Allemagne, les principaux bénéficiaires de relations commerciales particulières avec la Russie. Poutine prononça un discours lors du sommet de l’OTAN, le 2 avril 2008 à Bucarest, où il exprima, pour la première fois officiellement, sa vision particulière et fortement impérialiste de l’Ukraine en tant qu’État « artificiel » – « même pas un pays », comme il l’aurait dit dans une conversation privée avec George
W. Bush 55.
C’était un mélange grossier de mensonges, de demi-vérités et de manipulations perfides, devenu aujourd’hui familier dans ses « essais » pseudo-historiques et ses discours provocateurs sur l’Ukraine. Sa diatribe s’articulait autour d’un mensonge fondamental passé souvent inaperçu : une notion archaïque, datant du e XIX siècle, définissant la nation comme communauté unie par une ethnicité, une langue et une religion communes, ainsi qu’un passé fortement mythifié, plutôt que par la culture politique, la loyauté civique, l’égalité des droits et une vision partagée de l’avenir commun.
L’Ukraine ne correspondait pas à ce modèle archaïque, puisqu’elle était engagée, dès le début, dans une construction laborieuse de la nation politique où la langue, l’ethnie ou la religion jouaient un rôle secondaire et n’étaient pas considérées comme les déterminants clés de la loyauté et du comportement civiques. Cependant, personne ne s’inquiéta, à l’époque, de l’erreur conceptuelle de Poutine, jusqu’à ce qu’elle devienne une théorie ukrainophobe à part entière, parrainée par l’État russe, puis une pratique génocidaire qu’il mit en œuvre.
Quelques mois après ce sommet de Bucarest, la Russie envahit la Géorgie, annexa 20 % de son territoire et interpréta l’absence de toute réaction internationale, ni même de la moindre sanction, comme un feu vert pour des opérations similaires à l’« étranger proche ». En août 2009, Dmitri Medvedev, qui jouait à l’époque le rôle du président russe, adressa un sinistre message à Viktor Iouchtchenko, plein de menaces mal déguisées, de sous-entendus et de fausses affirmations. Il y fustigea la politique ukrainienne dans tous les domaines : histoire, mémoire, culture, langue, religion, adhésion à l’OTAN – malgré « la position bien connue de la Russie » –, soutien à la Géorgie lors de l’invasion russe de 2008 et rupture des « liens économiques existants avec la Russie, principalement dans le
domaine de l’énergie 56 » – un nom de code pour désigner les tentatives du gouvernement ukrainien de mettre fin aux systèmes corrompus dans le domaine de l’énergie, qui profitaient à la petite clique des oligarques ukrainiens et russes. Le pire fut une action sans précédent de l’Ukraine, quelque chose que seuls les pays souverains pouvaient se permettre : elle expulsa deux espions russes et rappela de manière impertinente aux commandants militaires russes à Sébastopol que certains paragraphes du bail de mise à disposition pour la flotte russe limitaient le nombre de troupes, restreignaient l’expédition d’armes et obligeaient ces commandants à consulter les autorités ukrainiennes pour tout mouvement au-delà de l’emplacement assigné.
Ce message de Medvedev fut considéré à l’époque comme une tentative d’encourager les forces pro-russes en Ukraine avant l’élection présidentielle prévue en janvier 2010 ; et la tournée de dix jours du patriarche Kirill en Ukraine avait apparemment le même but. Mais certains observateurs prêtèrent attention à son contexte particulier : il se présentait sous forme d’un enregistrement vidéo réalisé depuis la résidence de Medvedev à Sotchi, avec la mer Noire derrière lui et des navires militaires croisant au loin. Et la décision de « reporter l’envoi d’un nouvel ambassadeur russe en Ukraine » jusqu’à ce que les relations russo-ukrainiennes se normalisent, était de mauvais augure dans ce contexte.
La dernière chance de Poutine
La tentative d’une « opération de maintien de la paix » en Ukraine – très probablement en Crimée – fut reportée en février 2010, lorsqu’un candidat supposé pro-russe, Viktor Ianoukovytch, battit sa rivale « orange » Ioulia Tymochenko au second tour de l’élection présidentielle, même si la victoire était courte – 49 % des voix contre 46 %, et 5 %, principalement issus du camp « orange », entre les deux candidats. Peu après avoir accédé à la présidence et formé le nouveau gouvernement, Ianoukovytch signa avec Dmitri Medvedev les très controversés « accords de Kharkiv », ratifiés à la hâte et sans débat en avril par les parlements des deux pays. L’objectif principal de ce document était de prolonger de vingt-cinq ans le bail russe sur les installations navales en Crimée, jusqu’en 2042, avec une option de renouvellement de cinq années supplémentaires, en échange de prix réduits sur le gaz russe. L’accord fut critiqué, sur de nombreux aspects : jugé anticonstitutionnel en raison de nombreuses violations de la procédure, nuisible sur le plan économique parce que les « prix réduits » annoncés sapaient le marché libre et ramenaient l’Ukraine aux schémas opaques du commerce de l’énergie avec la Russie, et nuisible sur le plan politique parce que Ianoukovytch, avec ses concessions excessives pour « désamorcer la pression russe en faveur de l’intégration », n’avait fait que l’accroître et l’encourager. En réalité, il avait « hypothéqué une partie de l’indépendance de l’Ukraine pour assurer la consolidation interne » de son régime et « jeté les contrepoids qui rendaient le partenariat avec la Russie réalisable et
sûr 57 ».
En somme, les accords de Kharkiv consacrèrent un « revirement des politiques adoptées depuis 2005 par l’ancien président Viktor Iouchtchenko » et surtout « une révision fondamentale de la voie suivie par l’Ukraine depuis son indépendance en 1991 ». En les ratifiant, Ianoukovytch fit preuve d’un manque flagrant de perception des intentions de la Russie, d’un manque de prudence et d’une incroyable naïveté en permettant que soit renforcée l’influence de ce pays. Sans parler de sa croyance désinvolte que l’Occident les accueillerait comme un nouveau pas vers la « stabilité ». Pour leur part, Medvedev et « son » Premier ministre Poutine ne subirent aucun opprobre international et « obtinrent des dividendes géopolitiques plus importants que ceux obtenus grâce à la
victoire dans la guerre de Géorgie 58 ».
Il semble toutefois que les Russes aient exagéré en empiétant sur les intérêts économiques personnels des principaux membres de l’équipe de Ianoukovytch. Les oligarques ukrainiens en effet ne se souciaient guère des concessions idéologiques accordées à Moscou, qu’il s’agisse de privilégier l’Église orthodoxe russe en Ukraine ou de rehausser le statut de la langue russe, de supprimer les références au « génocide » dans les commémorations du Holodomor ou encore de rétablir la formule stalinienne de la « Grande Guerre patriotique » au lieu de Deuxième Guerre mondiale dans les manuels scolaires ; en revanche ils ne souhaitaient pas accorder aux entreprises russes un accès illimité aux ressources de l’Ukraine, ni laisser fusionner Naftogaz avec Gazprom, ou encore partager avec les Russes les sites de stockage de gaz et les pipelines, etc. Ianoukovytch se rebella tacitement et tenta de jouer son propre jeu, en poursuivant la fameuse politique « multi-vecteurs » de Leonid Koutchma ; mais il manquait de compétences et d’espace de manœuvre, et son échec final à faire signer l’accord d’association avec l’Union européenne illustra bien la faiblesse qu’il s’était lui-même infligée.
L’accord gaz-flotte de la mer Noire apporta certes à Ianoukovytch quelques avantages politiques et économiques à court terme, mais compromit gravement, à long terme, la sécurité de l’Ukraine. Car les accords de Kharkiv prolongèrent bien au-delà de 2017 la présence de 25 000 soldats russes en Crimée – qui jouèrent un rôle décisif dans la prise de contrôle de la péninsule en 2014 –, et surtout ils légitimèrent l’activité subversive des agences de sécurité russes, dans la mesure où le funeste accord russo-ukrainien de 1997 – traité de partage sur le statut et les conditions de la flotte de la mer Noire – stipulait en particulier le maintien de dix détachements de renseignement et de contre-espionnage russes à Sébastopol, subordonnés respectivement au GRU et au FSB. Tous étaient engagés non pas dans la prétendue protection de la flotte contre les criminels et les terroristes, mais, selon l’ancien président du SBU (Service de sécurité de l’Ukraine) Valentyn Nalïvaitchenko, dans la collecte d’informations secrètes, le financement de politiciens pro-russes, les activités séparatistes et la propagande, et les protestations anti-OTAN. La flotte russe, comme l’a résumé James Sherr, n’était pas un tas de vieilles carcasses destinées à la casse, comme le pensaient de nombreux commentateurs, mais un « refuge et l’initiateur d’une activité que trois présidents ukrainiens ont considérée comme nuisible aux intérêts de leur
pays 59 ».
En juin 2010, le Parlement ukrainien, apparemment sous la pression de la Russie, exclut de sa stratégie de sécurité nationale l’objectif d’« intégration dans le système de sécurité euro-atlantique et d’adhésion à
l’OTAN 60 ». En juillet, une loi sur les priorités de politique intérieure et étrangère fut adoptée qui obligea officiellement l’Ukraine à maintenir un « statut hors bloc ». Les agents des services de renseignement russes expulsés par Iouchtchenko furent tacitement réadmis en Ukraine ; un certain nombre de citoyens russes obtinrent rapidement la citoyenneté ukrainienne afin d’occuper des postes de haut niveau, notamment la direction du ministère de la Défense, du SBU – les services de renseignement – et de la garde de sécurité du président. Un homme politique présumé proche des services de renseignement russes, Volodymyr Sivkovytch – aujourd’hui dans la clandestinité –, fut nommé vice-Premier ministre chargé des questions de sécurité. Il n’est donc guère surprenant qu’au moment de l’invasion russe en 2014, l’armée et l’appareil de sécurité ukrainiens aient été complètement désorganisés ; 5 000 fonctionnaires auraient suivi Ianoukovytch après sa fuite en Russie, et de nombreux officiers de l’armée, de la police et des services de sécurité ont changé de camp.
L’infiltration à grande échelle des institutions de l’État ukrainien par des agents russes, en raison de l’insouciance de Ianoukovytch, permit une prise de contrôle pacifique de la Crimée par les forces russes et l’organisation de révoltes armées de grande ampleur dans le Sud-Est. Elle rendit aussi très plausible l’hypothèse selon laquelle l’escalade de la violence dans et autour de la place Maïdan pendant les manifestations de l’hiver 2013-2014 fut gérée in fine depuis la Russie, comme une tactique de chaos « contrôlé » –
ou « manipulé » –, favorisée par les « technologues politiques 61 » russes. L’un de ces « marionnettistes », l’assistant de Poutine et, semble-t-il, son principal conseiller, Vladislav Sourkov – « le Raspoutine de Poutine » comme l’a avec causticité surnommé Peter Pomerantsev –, était un « négationniste de l’Ukraine » bien connu – « Il n’y a pas d’Ukraine, plaisantait-il, seulement de l’ukrainité, un trouble spécifique de l’esprit. » Ses théories bizarres n’étaient toutefois qu’un problème mineur comparé aux recettes pratiques proposées pour la guérison forcée de ce « trouble » : « La contrainte aux relations fraternelles par la force est la seule méthode qui a historiquement prouvé son efficacité lorsqu’il s’agit des Ukrainiens. Je
ne pense pas qu’une autre sera inventée 62. »
Un énorme volume d’e-mails et d’autres documents présentés comme piratés de la boîte aux lettres de Sourkov en 2016 par le groupe ukrainien Cyber Junta indique son implication à grande échelle dans les développements de 2014 en Ukraine, en particulier dans l’organisation et la gestion du prétendu « Printemps russe » – l’apparition d’un « soulèvement » populaire dans le sud et l’est de l’Ukraine à la suite de la révolution Euromaïdan. Son rôle dans l’escalade de la violence à Maïdan et dans la fuite subséquente, toujours incompréhensible, du président Ianoukovytch – alors qu’il avait conclu un compromis avec l’opposition donnant son feu vert à une élection présidentielle anticipée – reste moins clair. Nous pouvons toutefois avancer sans risque que le Kremlin fut bien mieux préparé cette fois-ci aux développements révolutionnaires en Ukraine qu’il ne l’était en 2004, et qu’il était bien plus à même de manipuler ces événements à son avantage. Non seulement l’infiltration des institutions ukrainiennes était beaucoup plus profonde, mais les « technologies politiques » promues par l’équipe de Sourkov étaient beaucoup plus sophistiquées, et la campagne de propagande déclenchée pendant l’Euromaïdan beaucoup plus puissante – comme le confirma la guerre de propagande qui s’ensuivit à l’échelle mondiale.
Outre le motif récurrent de la « non-existence » de l’Ukraine et les motifs annexes de « profondes divisions internes » et de « frontières artificielles » qui facilitaient une éventuelle invasion militaire, deux autres récits distincts mais corrélés ont été élaborés pour justifier l’invasion en termes d’opportunité politique et idéologique. Le premier concerne les « nazis » en provenance de l’Ukraine occidentale fortement diabolisée, qui auraient organisé un coup d’État à Kiev, renversé avec le soutien de l’Occident le gouvernement légitime et établi une junte fasciste. Le second concerne les Russes et les russophones supposés opprimés en Ukraine et qui, avec l’arrivée au pouvoir des « nazis », auraient été menacés d’extermination génocidaire. Aucun de ces deux récits n’était nouveau. L’histoire des russophones « opprimés » circulait dans les médias russes et dans certains médias occidentaux crédules depuis les premières années post-soviétiques, lorsque des millions de colons russes et leurs héritiers dans les républiques post-soviétiques furent soudain obligés d’apprendre un peu de langues autochtones. L’histoire « nazie » fut testée en 2004 lorsque de faux « nationalistes » défilèrent dans le centre-ville de Kiev, se présentant comme des partisans ostensibles de Viktor Iouchtchenko, alors que ce récit remonte à l’époque soviétique, lorsque le mouvement national ukrainien était traité de « nazi » et que l’Ukraine occidentale était considérée comme son berceau primordial.
Les deux récits étaient plutôt réussis en termes de propagande, car ils s’appuyaient sur des stéréotypes préétablis issus du « savoir impérial » devenu international, mais aussi sur des faits et des demi-vérités habilement manipulés. Tous deux firent appel au « bon sens », même si, dans les cas concernés, celui-ci était fondé sur une ignorance totale des particularités de l’Ukraine, de son passé colonial et de son présent postcolonial. Le récit des « russophones opprimés » s’appuyait sur une croyance commune selon laquelle chaque État, surtout s’il est nouvellement établi, a tendance à être « nationalisant », à s’efforcer d’assimiler les minorités dans la langue et la culture dominantes. Ce modèle en apparence raisonnable est difficilement applicable à l’Ukraine où l’élite dirigeante, russifiée en quasi-totalité, a conservé son pouvoir après la déclaration d’indépendance, de sorte que la langue et la culture russes ont conservé leur position dominante dans la plupart des sphères de la vie publique. Il suffit de mentionner que pas un seul oligarque ukrainien ne parle l’ukrainien comme langue principale – si tant est qu’il le parle –, et que sur les six présidents ukrainiens, seul Viktor Iouchtchenko peut être qualifié d’ukrainophone. La progression de la langue ukrainienne au cours des trois dernières décennies ne fut pas imposée d’en haut par des élites « nationalisantes » – en fait très à l’aise avec leur russe natal –, mais fut le fruit d’un processus consensuel complexe négocié par la majorité ukrainophone avec l’élite post-soviétique dominante, essentiellement russophone. La lenteur et l’incohérence du processus ont souvent frustré les radicaux des deux côtés, mais ont assuré l’attachement des russophones et des ukrainophones au pays qu’ils perçoivent comme le leur.
Le récit « nazi » s’appuie sur des stéréotypes similaires promus par le « savoir impérial », selon lesquels les Ukrainiens furent des collaborateurs des nazis, l’Ukraine occidentale fut le berceau du nationalisme ukrainien, les Ukrainiens sont des antisémites génétiques, etc. Cependant, il fut privilégié et développé comme étant le plus crédible et surtout le plus destructeur et le plus attrayant sur le plan international. Il fut introduit en 2004 par les « technologues politiques » russes qui organisèrent la campagne de Ianoukovytch contre Viktor Iouchtchenko ; il est d’ailleurs remarquable que l’un d’eux soit l’auteur de l’actuel « manuel sur le génocide », Timofeï Sergueïtsev. Il fut ensuite exploité et élaboré en 2012 lorsque le parti marginal d’extrême droite Svoboda fut promu dans les médias grand public, au détriment de l’opposition plus modérée, avant d’entrer au Parlement avec 10 % des voix, un score sans précédent pour de tels groupes en Ukraine. Le plan directeur était sans doute de promouvoir son leader au second tour de l’éventuelle élection présidentielle de 2015, dans la mesure où il était le seul adversaire que Ianoukovytch pouvait battre sans trucage majeur du scrutin.
Les efforts portèrent leurs fruits, mais de manière inattendue lorsque, en 2014, les manifestations éclatèrent à Kiev et que les histoires de « nazis » sur le Maïdan furent reprises et amplifiées par la machine propagandiste de Moscou. Cela déconcerta de nombreux étrangers, sans parler des Russes ; et pire que tout, cela déconcerta et effraya pas mal d’Ukrainiens du Sud-Est, traditionnellement à l’écoute des médias russes. Certains se joignirent aux agents russes arrivés pour mener le « soulèvement populaire » contre la « junte » – comme l’un d’entre eux, le célèbre Igor Guirkine, s’en est vanté par la suite : « En fait, si notre unité n’avait pas traversé la frontière, tout se serait écroulé. » Bien sûr, beaucoup de gens sont restés neutres, mais nombreux furent ceux qui prirent le parti de l’Ukraine, ce qui prédétermina la défaite des Russes et l’effondrement du projet Novorossia. Bien que désorganisée, l’armée ukrainienne réussit à libérer, avec l’aide des volontaires, la majeure partie de la région du Donbass et fut sur le point d’encercler ses principaux centres, Louhansk et Donetsk. Pour sauver ses affidés de la défaite totale, la Russie envoya les troupes régulières qui écrasèrent l’infanterie ukrainienne, mal armée, et força Kiev à accepter un armistice.
De longues négociations commencèrent à Minsk, où la Russie prétendit « ne pas faire partie du conflit » et insista pour que l’Ukraine négocie directement avec les représentants des « républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk. Cela aurait signifié une légalisation de facto des régimes fantoches, que Kiev ne pouvait pas accepter ; les négociations se sont donc déroulées sous une forme bizarre, où la Russie prétendait être un simple médiateur aux côtés de la France et de l’Allemagne, tout en représentant et en parlant au nom des « formations militaires de certaines parties des oblasts de Donetsk et de Louhansk » – comme ils furent officiellement nommés lors de la réunion.
Les sept années de querelles sur les interprétations des « accords de Minsk » n’ont, comme on pouvait s’y attendre, donné aucun résultat, car il est impossible de négocier efficacement quand le principal instigateur d’un conflit, qui y participe et en est le bénéficiaire, prétend « ne pas en faire partie ». L’Ukraine s’est farouchement opposée à l’incorporation des régions « sécessionnistes » aux conditions et sous le contrôle de Moscou ; cela aurait fait de l’Ukraine un État dysfonctionnel, une « grande Bosnie », susceptible de subir toutes sortes de subversions et de manipulations de la part de la Russie.
L’échec de l’implantation des cellules empoisonnées dans le corps de l’Ukraine est allé de pair avec d’autres échecs des tentatives de Poutine de saper la souveraineté ukrainienne. Le revers électoral des partis et des candidats pro-russes en 2014 s’aggrava lors de l’élection présidentielle de 2019, lorsque la défaite spectaculaire du président sortant Petro Porochenko, prétendument « ultra-nationaliste », face à son rival Volodymyr Zelensky, supposé « cosmopolite » et « pacifiste », n’entraîna aucun changement significatif en faveur de Moscou dans la politique ukrainienne. Ce fut un signe manifeste que l’Ukraine avait dépassé le point de non-retour, ne laissant plus aucune chance aux forces pro-russes de revenir au pouvoir. Elle devint un pays tout à fait normal où aucun changement de gouvernement ne peut entraîner de revirements fondamentaux de la politique nationale.
En effet, les « lois de décommunisation » adoptées en 2015 sous Porochenko, et visant en réalité à la décolonisation, restèrent en vigueur ; l’objectif national de rejoindre à terme l’Union européenne et l’OTAN demeura inscrit dans la Constitution ; la promotion modérée de la langue et de la culture ukrainiennes fut soutenue par un ensemble de nouvelles lois et institutions ; et aucun privilège supplémentaire ne fut accordé à l’Église orthodoxe russe d’Ukraine par rapport aux autres Églises, notamment au détriment de l’Église orthodoxe d’Ukraine, qui acquit en 2018 le statut d’autocéphalie canonique sous les auspices du patriarcat œcuménique de Constantinople. Les attitudes envers la Russie et en particulier envers Vladimir Poutine sont restées très négatives en Ukraine depuis 2014, tandis que les attitudes positives envers l’Union européenne et l’OTAN demeurent prédominantes.
Pour ajouter l’insulte à la blessure, Zelensky ferma les chaînes de télévision propagandistes pro-russes les plus toxiques et assigna à résidence Viktor Medvedtchouk, l’ami le plus proche de Poutine et promoteur majeur
de la politique russe en Ukraine, accusé de haute trahison 63. Le cri d’alarme « nous sommes en train de perdre l’Ukraine ! » est devenu récurrent dans les médias de propagande russes, reflet d’une vérité importante, mais seulement partielle. Car la vérité complète, bien que non dite, semble être que l’Ukraine a déjà été « perdue » – en 2014 si ce n’est plus tôt, en 1991.
Après deux ans de chantage et de renforcement militaire manifeste aux frontières ukrainiennes, le ministère russe des Affaires étrangères publia, le 17 décembre 2021, deux projets de texte – un « traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » et un « accord sur les mesures visant à assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord » – et demanda aux États-Unis et à leurs alliés de l’OTAN de répondre sans délai à ces ultimatums qui n’admettaient que l’acceptation totale des exigences russes. L’objectif déclaré de ces documents était d’obtenir des « garanties juridiques de sécurité » pour la Russie, mais il s’agissait en fait d’exigences inacceptables qui équivalaient à un retrait complet de l’OTAN d’Europe centrale et orientale, revenue à sa position d’avant 1997, et à la reconnaissance de toute la région, et de l’Ukraine en particulier, comme sphère d’influence légitime de la Russie. Cela n’avait rien à voir avec des préoccupations sécuritaires : « Quand Moscou parle de “sécurité”, il faut comprendre “domination russe” et “impunité”, car c’est de cela qu’il s’agit. Pour le Kremlin, tout ce qu’il ne contrôle pas peut mettre en péril le
régime 64. »
Ces documents étaient plutôt une déclaration de guerre mal voilée que des propositions de négociations. Si les exigences de la Russie n’étaient pas satisfaites, insinuaient sinistrement les responsables du Kremlin, celle-ci n’aurait d’autre choix que d’assurer seule sa sécurité, par des moyens militaro-techniques. Deux mois plus tard, le 24 février 2022, tous ces « moyens » furent mis en œuvre dans le cadre d’une guerre qui n’est ni de sécurité, ni de territoire, ni même de vengeance : c’est une guerre de l’imagination. Les Ukrainiens sont imaginés comme des « nazis » qu’il faut exterminer, les Occidentaux sont imaginés comme des ennemis conspirateurs qu’il faut vaincre, et les Russes sont imaginés comme des porteurs de la vérité divine habilités à sauver l’humanité du mal mondial dans un combat millénaire. Cette guerre perverse et délirante, où un monde parallèle créé par Poutine et l’élite du Kremlin, et amplifié par leur propagande excitée, puise ses fondements dans l’œuvre de philosophes, d’écrivains, d’érudits et d’autres personnalités culturelles russes du présent et du passé. C’est une guerre de délire collectif auto-infligé contre une réalité qui ne correspond pas à l’imaginaire russe et qui doit donc être changée de force, comme c’est aujourd’hui évident en Ukraine, par des « moyens militaro-techniques ».
OceanofPDF.com