Le murmure de mon ennemie (French Edition)
Chapitre 11
Taxi, Colère et Atout-pique
Après avoir passé un après-midi crapuleux, je rentre à la maison.
Matthew est enfin là, j’ai l’impression de ne pas l’avoir vu depuis une éternité.
— Alors ? On ne répond plus à sa sœur ? J’ai essayéde t’appeler
plusieurs fois sans réponse.
— Oui, j’ai vu, désolé. Je croule sous le travail ces jours-ci et la nuit j’essaie de m’occuper le plus possible de Maggie pour qu’Alicia puisse se reposer. Donc le reste du temps, j’essaie de me reposer.
— N’hésitez pas à me dire dès que vous voulez que je vous la garde, même si c’est pour vous permettre de dormir ça pourrait vous faire du bien.
Je vois qu’il fuit mon regard et qu’il serre ses poings, il me lâche
sans vraiment articuler :
— Il faudrait déjà qu’on sache où tu es...
— Entre une chose et l’autre, je n’ai pas été très présente, mais je peux bloquer des journées entières pour ma nièce et tu le sais très bien, il suffit de me le demander. D’ailleurs demain matin c’est dimanche après la tétée, je l’emmène en balade pour que vous puissiez vous reposer un peu.
— Ce n’est pas ce que je te demande.
— Et bien, je te l’impose.
Il reste assez distant, ce n’est pas dans ses habitudes. Le soir quand
nous passons à table, il a toujours le regard fuyant. Je papote alors avec Alicia du baptême à Maggie qui approche à grands pas. Nous parlons des préparatifs, des invités, du temps qu’il fera. J’aimerais l’aider à préparer la cérémonie, mais étant dans l’événementiel, Alicia a envie de tout gérer toute seule.
J’essaie d’agir naturellement et de prendre un air dégagé, mais je me rends compte que Matthew scrute chacune des bouchées que je prends. C’est très désagréable, j’ai le choix entre manger normalement et me faire vomir en toute discrétion, ou bien ne pas beaucoup manger, mais au risque d’avoir une remarque de sa part. J’ai déjà bien assez mangé avec Adam, et demain c’est dimanche donc repas chez mes parents. Il faudra que je me fasse vomir ce soir sinon je risque de prendre du poids et c’est hors de question.
Après le repas, mon frère propose de faire une partie de cartes pendant que nous buvons le café. Moi, je
souhaiterais aller le plus vite possible dans ma chambre afin de vomir
plus facilement que si j’attends le début de la digestion. Mais il insiste lourdement et je capitule. Peut- être que je me fais des films parce que je veux en finir rapidement, mais j’ai bien l’impression qu’il temporise la partie. Dès que c’est à son tour de jouer, il prend tout son temps pour réfléchir et poser ses cartes.
La partie s’éternise et quand je retourne enfin dans ma chambre, le repas est terminé depuis une heure et demie. J’actionne la douche pour faire du bruit, je mets un fond musical et j’essaie de vomir, mais la digestion ayant commencé, c’est beaucoup moins satisfaisant.
Le lendemain, je me lève à l’aube pour être prête avant que Maggie ne se réveille. Je m’habille et je vais me préparer un café. Quand Alicia sort de sa chambre, elle affiche un sourire radieux sur son visage fatigué en me voyant déjà levée.
— Je n’étais pas certaine que tu serais réveillée à temps pour t’occuper de Maggie. Tu es sûre que ça ne te gêne pas ?
— Pas du tout, file te remettre au lit, Maggie et moi nous allons aller nous promener.
Je suis très loin de ce qu’on peut qualifier de sportive, en revanche, j’adore marcher et je peux dévorer des kilomètres sans même m’en rendre compte. Maggie aussi apprécie, elle s’émerveille de tout, ses grands yeux ébahis ne la rendent que plus mignonne. Elle s’endort au bout d’une vingtaine de minutes et moi je marche inlassablement pendant plus de deux heures.
La marche à un effet magique sur mon esprit qui s’apaise, je me
promène sur une route piétonne arborée. À l’ombre de ces grands platanes, je me libère de toutes les pressions et les angoisses qui polluent mon esprit. J’en
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profite un maximum, car une fois chez mes parents ça ne sera pas la
même chose. Je vois que Maggie commence à se réveiller, je me dirige vers la maison avant qu’elle ne réclame à manger.
Quand je rentre, je trouve Alicia radieuse comme toujours, un peu de sommeil et de maquillage lui ont redonné tout son charme. Elle est tout de même ravie de retrouver son bébé à qui elle fait un énorme câlin dès la porte passée.
J’en profite pour dire bonjour à mon frère en le prenant dans mes bras, son visage est plus lumineux qu’hier, mais il reste raide et distant. Je ne pense pas que le problème ne soit que le manque de sommeil. Mais je n’ai pas le temps de m’étendre sur le sujet, nous devons nous préparer et aller partager ce merveilleux repas dominical en famille dans la joie et la bonne humeur. Durant le trajet, je reçois un message d’Adam.
En me réveillant ce matin, mes premières pensées étaient pour toi. J’ai
aimé chaque moment passé en ta compagnie, j’espère te revoir bientôt.
Bon dimanche à toi. Bisou, Adam.
C’est un très joli message, mais je culpabilise, car mes premières pensées ce matin n’étaient pas du tout pour lui. Je m’en veux de ne pas l’apprécier à sa juste valeur, c’est un homme en or, il y a vraiment quelque chose qui cloche en moi.
En arrivant chez mes parents, mon père prend des nouvelles de la plaie que j’ai à ma tête et je me rends compte qu’il est bien le seul. Ma mère ne s’y intéresse clairement pas, mais j’ai l’impression de lire du remords dans les yeux à Matthew. Ma mère nous a cuisiné un tian provençal accompagné de côtelettes grillées, comme toujours ses plats sont excellents. Je ne sais pas si c’est la promenade qui m’a fait du bien, mais je mange avec plaisir et ça faisait bien longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Jusqu’au moment bien sûr où ma mère trouve toujours les mots à dire :
— Meryl, j’ai remarqué que tu avais perdu un peu de poids, c’est très bien. Mais fais attention à ne pas tout reprendre, ça serait dommage.
À la seconde où j'entends ses mots, j'arrête ma fourchette en cours de route et repose mes couverts. Je suis dégoutée. J'ai de nouveau envie de vomir.
— Mais tu ne peux pas lui foutre la paix deux minutes, sérieux ? Moi je préfèrerais qu’elle mange, alors laisse la tranquille.
Tout le monde autour de la table est choqué, jamais mon frère ne
parle à ma mère sur ce ton, en général c’est plutôt moi la méchante. Mais elle ne s’offusque pas très longtemps et lui trouve une excuse :
— Moi aussi je suis passée par là, les premières semaines de bébé sont exténuantes, vous êtes crevés, ça se voit.
Mon père essaie de détendre l’atmosphère en parlant d’une anecdote
soi-disant hilarante du travail. Ce n’est pas vraiment drôle, mais au moins nous repartons sur un sujet de conversation plus léger. Je refuse de créer des disputes dans ma famille, mais après ce que ma mère vient de me dire je n’arrive plus à manger.
Pour le dessert, elle ose me demander de goûter à son superbe
tiramisu, c’est vrai qu’elle les réussit toujours, malgré ma gourmandise qui aimerait y goûter, je me refuse catégoriquement de manger quelque chose de si gras. Le repas s’éternise et j’ai hâte de rentrer.
À peine le seuil de la maison franchi, je me rue dans ma chambre,
hélas, la situation d'urgence m'empêche de camoufler tous les bruits et je vomis tant que je peux. Une fois terminée, j'en profite pour prendre une douche relaxante malgré la chaleur extérieure, l'eau chaude me fait du bien et détend chacun de mes muscles. En sortant de ma douche, je me rends compte que je n'ai même pas pris la peine de répondre à Adam, je rectifie ça de suite.
Désolée de ne te répondre que maintenant j’étais en repas de
famille. J’espère que tu passes une bonne journée et je serais ravie de te revoir très vite. Bisous, Meryl.
Il est la meilleure chose qui me soit arrivée ces derniers jours, il faut
que je prenne soin de cette relation. Peut-être qu’avec le temps j’oublierais Kira et j’arriverais mieux à apprécier Adam. C’est l’esprit en pleine réflexion que je retourne dans le salon. Je suis stupéfaite de voir le visage à Matthew rouge de colère, une veine palpitant sur sa tempe.
— Tu vas bien ?
C’est comme s’il se retennait depuis bien trop longtemps, il ne peut plus se contenir et sans crier gare, il se met à hurler.
—NON, ÇA NE VA PAS DU TOUT ! J’EN AI RAS LE BOL DE TE VOIR TE RUINER LA SANTÉ SANS RIEN POUVOIR FAIRE !
— Ne crie pas comme ça, tu vas réveiller Maggie.
— J’ARRIVE À TE TROUVER UNE SUPERBE THÉRAPEUTE ET TOI TU NE PRENDS MÊME PAS LA PEINE D’Y ALLER !
J’ai rarement vu Matthew dans cet état, il est rouge de colère, une veine sur son front semble être sur le point d’éclater. J’essaie de trouver les mots pour le calmer.
— J’y suis allé, c’est juste que j’ai oublié de prendre un deuxième rendez-vous, avec l’hospitalisation ça m’est vraiment sorti de la tête.
— PARLONS-EN DE L’HOSPITALISATION ! TU SAIS À QUEL POINT J’AI EU PEUR POUR TOI ? MAIS APPAREMMENT, ÇA NE T’A PAS SERVI DE LEÇON !
Sa femme sort de la chambre à Maggie, ses yeux noirs lancent des éclairs et ses sourcils sont tellement froncés qu’il baisse immédiatement le volume sonore. Mais même sans crier, il renchérit de plus belle, il semblerait qu’il gardait tout ça en lui depuis un moment.
— Tu ne fais aucun effort, tu te rends malade pour des âneries de taille de pantalon. Tu ne comprends vraiment pas la stupidité de ton comportement d’adolescente ?
— Mais tu crois sincèrement que c’est plaisant pour moi
? Tu crois que je fais ça de mon plein gré ? Et c’est moi qui suis stupide
? Ça me gâche la vie, je ne suis jamais tranquille, j’ai l’esprit épuisé par cette foutue maladie. Et c’est toi qui te plains ?
— Je suis ton grand frère, tu vis chez moi, je suis censé te protéger ! — Non, tu n’es pas mon grand frère, on a le même âge, je te rappelle ! Et puis moi je ne t’ai rien demandé, je ne t’ai jamais obligé à jouer le rôle du grand frère lourdaud et je ne me suis pas imposée ici. Je te rappelle que c’est toi qui m’as proposé d’habiter chez toi, je n’ai jamais voulu être un fardeau. J’ai besoin de me soigner, pas de me faire traiter comme une gamine qu’on doit punir.
— Mais mince, tu ne comprends pas que je veux t’aider, je veux que tu guérisses, mais tu ne fais rien pour que ça s’améliore, sérieux ! Et je ne peux plus supporter ça !
— Très bien, si tu ne supportes plus tout ça, je vais te faciliter la tâche, demain je pars d’ici !
—Et pour aller où ? Chez les parents c’est sûr que non et tu n’as pas
d’amis donc tu n’as pas vraiment le choix que de rester ici.
Je le fusille du regard et fonce dans ma chambre faire mon sac. Je
suis folle de rage. Je crois que ce qui m’énerve le plus c’est qu’il a raison, mais je ne vais pas lui donner ce plaisir, je ne sais pas où je vais aller, mais je pars quoi qu’il arrive. Je trouve sur internet une petite auberge plus qu’abordable dans un lieu pittoresque qui est adorable. J’en profite donc pour mettre dans mon sac tout mon équipement de photo et j’appelle un taxi.
Quand je sors de ma chambre, mon frère est sous la douche, c’est
parfait, j’en profite pour sortir discrètement afin d’attendre le taxi. Je lui ai donné rendez-vous deux rues plus loin , afin de ne pas attendre comme une imbécile devant la maison.
Il arrive pile à l’heure, le trajet dure presque une heure et j’ai tout le
temps de réfléchir. Il y a les mots à Matthew qui résonne dans ma tête "tu ne fais rien pour que ça s’améliore", "tu n’as pas d’amis". C’est la première fois depuis que nous sommes adultes que nous nous disputons. Ça me fait bizarre, Matthew est celui à qui je parle quand ça va mal.
À cet instant, je me sens affreusement seule, le fait de ne pas avoir
beaucoup d’amis ne m’a jamais dérangé parce que je n’étais jamais vraiment seule, mon frère a toujours été là.
Aujourd’hui, je me rends compte que je suis pathétique. Je n’ai pas d’appartement, je n’ai pas de voiture, je suis complètement détraquée dans ma tête et je suis terriblement seule. La rétrospection de ma vie n’est pas reluisante. Mais j’ai sincèrement envie que ça change, j’ai envie d’être épanouie, je veux me sentir bien dans ma peau et je veux être fière de qui je suis. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.
Je vais profiter de quelques jours en solitaire pour me retrouver, je vais réorganiser mes priorités et me ressourcer un maximum.
Perdue dans mes pensées, je regarde la route défilée quand je sens mon téléphone vibrer, un message. Sûrement Matthew qui veut encore jouer les grands frères protecteurs et savoir où je suis. Meryl, tu me manques. J’espère que tu ne m’en veux pas de ces quelques jours de silence radio, mais dans les fins fonds de la Russie je ne capte rien. Je suis à Moscou pour deux jours puis je rentre, j’espère pouvoir te voir rapidement. Je pense fort à toi. Kira.
Il ne me manquait plus que ça pour finir de mettre le bazar dans ma tête. Mais à quoi joue-t-elle ? Elle s’ennuie à présent avec son Don Juan pour reprendre de mes nouvelles ? Surtout avec un mensonge aussi grossier. Je suis malgré moi bouleversée par son message, je lui en veux, mais à chaque fois que je ferme les yeux, je vois ses yeux vairons envoûtants, sa bouche parfaitement dessinée, son corps nu, sa peau douce et parfumée.
Heureusement que je ne suis pas près d’elle, car
j’aurais beaucoup de mal à lui résister, mais par chance je ne la verrais
plus. Je n’ai qu’à ignorer son message et laisser le temps m’aider à l’oublier. Comme pour renforcer ma décision, j’envoie un message à Adam.
Je dois partir deux ou trois jours en urgence (rien de grave), mais je reste
joignable. Quand je rentre, on pourra se faire un truc si tu veux ? Passe une bonne soirée, à très vite, Meryl.
À peine mon téléphone ranger qu'il vibre déjà, Adam est rapide à répondre. Mais quand je regarde l'écran, je vois que c'est mon frère qui m'appelle, je n'ai pas envie de répondre. Je le passe sur le répondeur sur lequel il laisse un message d'excuse, m'implorant de rentrer à la maison. Il se sert comme prétexte de la fatigue et de son inquiétude pour ma santé pour justifier sa crise. Je prends quand même la peine de lui envoyer un message pour le prévenir de ma petite escapade en solitaire, et que je serais rentrée à temps pour le baptême à Maggie.
J’éteins mon téléphone, et je profite du reste de la route dans la
tranquillité et je regarde le soleil se coucher en colorant le ciel d’un rose orangé féérique.
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