Le murmure de mon ennemie (French Edition)

Eva Douffiagues · Chapitre 3 sur 24

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Le murmure de mon ennemie (French Edition)

Chapitre 2

Train, Connard et Appartement

Les semaines sont passées en un éclair, et la fin de l’année

scolaire est déjà là. Aujourd’hui, c’est donc mon dernier jour dans

cette école et je la quitte le cœur plein d’amour. Stéphanie et les

enfants m’ont préparé une surprise, ils me chantent presque en cœur

une belle chanson d’adieu, je fonds en larme. Ils sont attendrissants,

car tout ce que fait un enfant, il le fait sincèrement. Il s’en suit un

grand goûter avec toute l’école dans la cour de récréation. Mes

collègues me font beaucoup de compliments, je grignote avec

modération. La directrice me laisse une lettre de recommandation, en

fait maintenant que j’y pense, j’ai tout le temps quelque chose à

manger dans les mains. Les enfants me distribuent une avalanche de

dessin fait avec amour. Je dois poser ce gâteau, j’en ai déjà pris et je

n’ai même plus faim d’ailleurs.

Je me rends compte que je mange sans même faire attention à ce

que je fais, je prends de manière compulsive tout ce que je trouve à

manger. Sans même me demander si c’est à mon goût ou bien si j’ai

réellement faim. Il faut que je reste vigilante à chaque instant.

Finalement, la journée se termine et quand arrive l’heure de me

retrouver seule avec moi-même dans le bus, je suis écœurée d’avoir

autant mangé, mal à l’aise d’avoir ingurgité autant de sucre et surtout

lourde d’émotion.

Maintenant que tu as trouvé une bonne excuse, tu es pire qu’avant ! « Regardez-moi me goinfrer, mais je n’y peux rien, je suis malade. » Avant, tu n’avais pas beaucoup de volonté, mais alors à présent c’est une catastrophe ! Voilà le souvenir que tu vas laisser à ces personnes que tu estimes, ils vont se souvenir de toi comme la grosse qui passait son temps à manger, tu peux être fière.

La goule a fait son retour sans que je m’en aperçoive. J’essaie de ne pas l’écouter, mais il y a toujours un fond de vérité dans ce qu’elle me dit et c’est ce qui est le plus blessant. D’ici demain soir, je serais rentrée chez moi dans le Var, il faudra impérativement que je me trouve un psychologue efficace parce que cette situation me pourrit littéralement la vie. Mon retour dans mon village natal près de Draguignan sera le signe d’une renaissance, je vais prendre soin de moi. Maintenant que j’y pense, les cigales et l’odeur de la lavande me manquent.

Une fois arrivée dans mon appartement, je commence à préparer

mes valises. Je louais un appartement meublé pour ne pas devoir faire des tonnes de cartons, mais je me rends compte que j’ai quand même accumulé beaucoup plus de choses que prévu. Il va falloir que je fasse un tri.

Je commence par ranger ce que j’ai de plus précieux, mon

Hasselblad X1D-50c. Un appareil photo de qualité professionnelle, que je me suis offerte en économisant, à quelque chose près, la totalité de mes premiers salaires.

Même si la voie professionnelle ne m’a jamais attirée, je voue une

grande passion à la photographie. Et plus particulièrement, la photo de

la faune sauvage. Je prends plaisir à me perdre des heures durant à me

ressourcer dans la forêt, je ne me lasserais jamais d’entendre le bruit de

la nature, le bruissement des feuilles et le chant des oiseaux. Avoir la

chance de ne faire qu’un avec la nature qui m’entoure, pouvoir me

faire oublier afin que des animaux puissent oser se manifester. Et après

des heures de patience, la nature m’offre parfois le cliché parfait pour

me récompenser. Rien que d’y penser, j’ai envie de tout préparer pour

une excursion.

Mais il ne faut pas que je m’éparpille, il me reste peu de temps

pour finir mon déménagement. Je me focalise sur les priorités et

continus à boucler mes bagages. Les vêtements et les produits de soin

sont rapidement rangés dans mon énorme sac à dos de baroudeuse.

Puis, toutes mes affaires un peu plus sensibles sont organisées dans

une valise à roulettes bien plus protectrice.

J’ai hâte de rentrer chez moi, enfin chez mon frère jumeau plus

précisément le temps que je me trouve un appartement à moi. L’idée

de retourner chez mes parents ne m’enchante pas du tout et mon frère

m’a proposé d’aller chez lui et sa femme, le temps que je me trouve

mon chez-moi. Et comme bien souvent, il suffit que je pense à lui pour

qu’il m’appelle :

— Salut ‘tite sœur ! Alors, quand est-ce que tu te ramènes ?

Il adore me rappeler que je suis née deux minutes après lui, nous

sommes fusionnels et nous avons toujours été très complices, je

l’adore. Je prends mon café et je vais m’installer à la fenêtre pour

profiter de la conversation.

— Salut, Matthew, comment vas-tu ? Et Alicia, elle se

porte bien ? La fin de sa grossesse n’est pas trop difficile ?

— Moi ça va, le travail marche fort ! En plus, de la salle qui ne désemplit pas, j’ai quelques coachings individuels avec des sportifs de haut niveau et les entraînements sont terribles, je me régale !

Je l’entends s’installer à son tour, la conversation promet d’être longue

comme c’est souvent le cas.

— Je suis tellement contente que ça se passe aussi bien pour toi. Et ta femme, ça va? J’espère vraiment qu’elle attendra mon retour pour accoucher !

Il me raconte alors que tout est prêt pour accueillir le bébé qui devrait arriver d’un jour à l’autre. Nous parlons un long moment, je ne vérifie pas l’heure, mais j’en suis à ma troisième tasse de café. Il me raconte son quotidien, des choses banales de la vie, mais je comprends entre les lignes que mon frère est épanoui dans tous les domaines de sa vie et cela me réconforte et m’emplit de joie. J’aime savoir que tout va bien pour lui. Il est un pilier pour moi, un roc invulnérable et tant qu’il sera à mes côtés tout ira pour le mieux.

— Et toi Meryl, dis-moi si tout va bien pour toi ?

Il ne m’appelle pas souvent par mon prénom, ce qui me fait croire qu’il se doute que je ne suis au meilleur de ma forme. Mais malgré le fait que je lui dise toujours tout pour une fois je ne me sens pas encore prête pour lui parler de mes troubles alimentaires. Je le rassure et nous passons une partie de la soirée à discuter de tout ce qui nous passe par la tête, une discussion légère, mais agréable.

Le lendemain, je me lève avant que le réveil ne sonne. Je me prépare paisiblement avec la musique en fond sonore. Je chante comme une casserole et je me sens bien. Pour me coiffer, je décide de me faire deux couettes accompagnées de deux mèches qui m’encadrent le visage, mes cheveux roses me plaisent aujourd’hui. Je choisis une robe bleue printanière qui camoufle assez bien mes formes sans pour autant me faire ressembler à un sac à patates. Et me voilà prête.

J’attaque la journée par du shopping, j’ai envie de trouver un cadeau

pour Matthew et Alicia. Afin de les remercier de m’héberger. Je choisis sans risque un débardeur moulant pour mon frère, il aime montrer tous ses gros muscles quand il travaille. Comme s’il était une publicité ambulante de l’efficacité de son travail de coach sportif. Pour Alicia, j’opte pour la carte de la facilité. Je lui sélectionne un livre, plus précisément une romance moderne d’une autrice que j’adore.

Alors que j’allais rentrer, je m’arrête dans une boutique de

puériculture. Chaque article dans ce magasin est un assaut de mignonnerie, je me fais attaquer de tous les côtés. Des petites chaussures de la taille d’un pouce, des doudous d’une douceur envoûtante, des vêtements craquants. Je jette mon dévolu sur une peluche de lapin et un pyjama tout doux avec des motifs psychédéliques pour ma future nièce.

N’ayant pas déjeuné ce matin, je m’arrête à une terrasse de café pour

prendre un cappuccino et un cookie. C’est un endroit agréable, la terrasse est positionnée de telle manière que je n’entends pas le passage des voitures, il y règne un calme enivrant. Je bouquine un peu avant qu’il ne soit l’heure, j’ai bientôt rendez-vous avec mon propriétaire pour rendre mon appartement. Le temps est doux et le ciel est à l’image

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de mon humeur. Je marche jusqu’à l’appartement d’un pas léger et je

vois mon propriétaire arriver un peu plus loin. Le jour de mon emménagement, il était venu avec sa femme, aujourd’hui il est seul. J’essaie d’être polie.

— Bonjour monsieur Spagliato.

Il ne prend pas la peine de me répondre, il me jauge sans pudeur très lentement de la tête aux pieds, il me met tout de suite très mal à l’aise. Nous commençons à faire l’état des lieux, bien que l’appartement ne soit pas bien grand, il se place bien trop près de moi, quels que soient mes mouvements, son bras ne cesse de me frôler. Il ne doit pas connaître les distances sociales élémentaires.

— C’est pas terrible tout ça, ma jolie, c’est pas terrible.

Et il commence à râler pour des détails d’usure comme la peinture qui s’écaille, la cuvette des toilettes qui bouge un peu. En expliquant que la caution ne suffira pas. J’essaie de me défendre comme je peux, mais il a réponse à tout. L’état des lieux se termine et il m’accule dans un coin de la cuisine :

— Tu sais ma petite Meryl ? Tout cela coûte vite cher… Et ça serait dommage que tu perdes la caution pour quelques bêtises.

Sa voix roucoulante me dégoute, tous mes sens sont en alerte. Je préfère

mettre fin à la discussion.

— Tant pis, je vous laisse la caution comme ça, vous êtes tranquille, au revoir, Mr Spaglia…

— Appelle-moi Marco, et tu sais, il y a peut-être une solution qui pourrait convenir à tout le monde.

En disant ces mots, il se met à me caresser l’épaule et il fait

glisser la bretelle de ma robe. Je le décale avec force et je m’éloigne

d’un bon mètre.

— Je pense qu’on a fini, je vous laisse la caution. Adieu.

Je pars sans me retourner, je fais le plus vite possible, mais pas

assez pour ne pas entendre sa réponse.

— Aller, revient ici petite pute, je sais que tu en meurs d’envie. Ne te

fais pas désirer, t’as vu comme tu t’es sapé aussi !

Je marche vite, dans ma tête plus rien ne va. Je me sens mal et

coupable. Mais pourquoi? Moi je n’ai rien fait de mal. Pourtant je

remets en question ma tenue, elle est peut-être trop courte ou trop

décolletée? Moi je l’ai mise parce que je me sens vraiment à l’aise

dedans. Je continue de marcher dans mon élan de révolte jusqu’à ce

que mes pieds me mènent plus ou moins involontairement devant le

commissariat le plus proche.

À l’accueil, une jeune policière au visage doux me demande

d’approcher d’un signe de la tête.

— Bonjour, madame, en quoi puis-je vous être utile ?

— Bonjour, je souhaiterais déposer une plainte à l’encontre de mon

propriétaire pour abus sexuel.

— Attendez, nous allons dans mon bureau, ça sera mieux.

Je la suis dans un long couloir et je rentre dans le bureau qu’elle

me désigne de la main. Je m’installe et je commence à raconter ce que

j’ai vécu pendant qu’elle prend des notes sur son ordinateur. J’insiste

sur le fait que je me sentais en danger et vulnérable seule face à un

homme aussi grand. Mais j’insiste aussi sur le fait que j’ai eu le

sentiment de ne pas avoir le choix puisqu’il profitait de son statut de

propriétaire pour me soudoyer des faveurs. J’ai eu peur.

La policière me jauge à son tour. Juge-t-elle ma tenue trop

provocante, mon corps gras pas assez attirant pour que mon histoire soit crédible ? Alors qu’elle n’a pas encore prononcé le moindre mot, je sens déjà la rage monter en moi.

— Alors, madame Moreau, j’ai bien tout noté dans le procès-verbal, mais je préfère être franche avec vous, il n’y aura pas de suite.

— Mais pourquoi ? C’est un gros porc et il n’a eu aucune gêne pour me faire ça, il recommencera avec d’autres que moi, c’est certain !

— Je sais bien et j’en suis navrée, mais c’est votre parole contre la sienne. Sans preuve, nous ne pouvons engager aucune poursuite.

— Ce n’est pas normal ! C’est un connard qui considère les femmes comme des morceaux de viande ! J’espère au moins que sa femme ouvrira la lettre qui lui annonce ma plainte contre lui et qu’elle le jettera comme il le mérite.

La policière m’annonce d’un air las que la plainte est déposée et que je peux m’en aller. Je ressors du commissariat, je me sens bien plus désabusée qu’énervée. Les femmes ne devraient pas craindre d’être seules avec un homme, et elles devraient être certaines que leur traumatisme soit écouté et respecté. Je rêve d’un monde utopique dans lequel les femmes pourraient s’habiller en fonction de leurs envies, et non pas en fonction de ce que les hommes vont en penser. Et quand c’est une femme des forces de l’ordre qui nous dit que c’est une cause perdue, je me dis que le travail sera encore bien long avant l’égalité des sexes.

Je fulmine, ma journée avait tellement bien commencé. Je ne vais pas laisser un ignoble porc me pourrir ma journée retour au bercail. J’ai encore quelques heures devant moi, avant d’aller à la gare prendre mon train. Je vais donc faire un tour en ville, mais avec tous mes bagages, je ne peux pas aller bien loin.

Je traîne tant bien que mal mon énorme valise à roulettes, qui ne roule bien qu’en ligne droite et sur un sol aussi lisse que du marbre. Et j’ai sur le dos mon imposant sac de baroudeuses qui me fait ressembler à une tortue disproportionnée. À défaut de pouvoir promener, je m’installe en terrasse.

Pour une fois, je n’ai pas très faim, je regarde juste la carte des boissons. Quand le serveur arrive, je lui commande simplement un Virgin mojito.

— Puis-je vous proposer le plat du jour ? Cannelloni aux fromages.

Finalement, il est préférable que tu grossisses encore plus, on arrêtera peut-être de te prendre pour une pute. Après si tu préfères perdre du poids ne vient pas te plaindre de ce qu’il pourrait t’arriver par la suite, tu l’auras bien cherché.

Foutue goule perfide, je n’ai même pas faim…

— Oui, les cannellonis, s’il vous plaît, ça sera parfait, merci.

C’est le ventre alourdi que je traîne mes bagages et moi-même

jusqu’à la gare, qui se trouve à trois petits kilomètres, mais qui m’en paraissent cent fois plus longs. Le temps se couvre, je suis fatiguée, j’ai même un peu froid. Plus que deux kilomètres, je me remémore cette journée qui avait pourtant bien commencé. Plus qu’un dernier petit kilomètre, et je pourrais enfin être tranquille.

Enfin arrivée à la gare, je me fais surprendre par la foule qui

m’engloutit. J’essaie d’atteindre tant bien que mal le panneau d’affichage des départs. Pour clore cette merveilleuse journée, il fallait bien que mon train soit en retard. Je fais donc le pied de grue pendant plus de trente minutes pour finalement voir que son arrivée est prévue sur le quai le plus éloigné de ma position, j’en ai assez de marcher.

Dans la foule, un homme tient sa femme par la main pour ne pas la

perdre, pendant que moi je m’enfonce dans le cœur de la gare, eux essaient d’en sortir comme ils peuvent. Arrivé à ma hauteur, l’homme me heurte l’épaule et en profite pour me toucher le sein.

Pas d’un frôlement involontaire qu’il est possible de faire par

maladresse en pleine foule, mais bien d’une palpation avec la main entière. Je me retourne choquée et je le vois tourner la tête pour me décrocher le sourire le plus écœurant que j’ai eu le malheur de rencontrer.

Je trouve le quai, le train arrive, je monte à l’intérieur. Je hisse

difficilement mes valises dans le compartiment. Je m’installe du côté de la fenêtre, je mets mes écouteurs, je lance une Playlist aléatoire, et je fonds en larme. Je suis dégoutée, j’ai une haine envers ces hommes, mais malheureusement je m’en veux à moi aussi. J’ai une terrible envie de brûler cette robe que j’aimais tant il y a seulement quelques heures de cela.

Mais à cause d’une poignée de salauds, j’arrive à tout remettre en

question. Mais en quoi une tenue signifierait-elle que je tolère de telles violences ? La seule idée qui me réconforte est celle de rentrer chez moi et de pouvoir retrouver mon frère jumeau. Durant le reste du trajet, je m’assoupis, perdue dans ma musique.

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