Le murmure de mon ennemie (French Edition)
Chapitre 3
Team, Coach et Alicia
Le train ralentit, le changement de rythme me fait sortir de
mes songes, je réunis mes affaires et je me prépare à sortir du train qui
fourmille de passagers. À peine sortie du wagon, j’aperçois Matthew.
Il faut dire qu’il est plutôt difficile à rater.
Un bel homme d’un mètre quatre-vingt-dix pour une centaine de
kilos de muscle dépourvu de toute graisse. Par moment, je retrouve
mon jumeau dans ses traits si doux. Nous avons les mêmes yeux
couleur noisette et le même visage rond qui nous donne un air
bienveillant.
Mais notre différence de sexe et sa passion pour le culturisme
ont entraîné une importante différence de physionomie entre nous
deux. Le sport est sa raison de vivre. Avant ses quinze ans, il avait
toujours été en surpoids et il a souffert des moqueries des autres
enfants. À cette époque, nous nous ressemblions comme deux gouttes
d’eau puis il s’est mis à la musculation, il a rencontré Alicia, sa
femme, et depuis il n’a jamais quitté ni l’une ni l’autre. Il m’accueille
avec un sourire rayonnant, je lui saute dessus pour l’étreindre comme
il se doit, cela fait déjà quatre mois que nous ne nous étions pas vus.
— Coucou ‘tite sœur ! Alors le trajet s’est bien passé ? Donne-moi tes affaires, on file à la maison.
En présence de mon frère et son énergie si positive, tous les moments
décevants de la journée s’effacent comme par magie et me voilà de nouveau souriante.
— Tu devrais essayer de mettre un débardeur encore plus petit, on ne voit pas assez tes muscles, d’ailleurs si tu gonfles encore je crois que tu vas éclater !
Un seul regard suffit pour que nous explosions de rire, le retour se
fait dans la légèreté et la bonne humeur. Comble du bonheur, mon frère m’explique qu’il n’a pas prévu de repas avec nos parents avant le lendemain midi. Cela va me permettre de passer une soirée tranquillement à la maison avant de les revoir. Il est vraiment au top, je suis ravie.
Une fois arrivée chez lui, je suis accueillie par Alicia, sa fiancée qui est enceinte jusqu’aux yeux. Elle qui est si svelte et élancée, son ventre tout rond fait presque étrange sur son corps. Malgré nos deux caractères radicalement opposés, je me suis toujours bien entendue avec elle. Alicia est calme et indulgente et malgré son tempérament à tout vouloir organiser, elle est profondément gentille.
Elle a la générosité de me laisser la suite parentale pour m’installer et me permettre un peu d’intimité. En voyant mon regard gêné, elle m’explique que ça leur convient très bien, car de ce fait leur chambre est à côté de celle du bébé, et que cela facilitera les premières nuits. Je m’installe donc dans cette magnifique suite parentale qui est quasiment aussi grande que l’appartement que je viens de quitter. Le temps de me mettre à l’aise et de faire un brin de toilette, je les rejoins pour manger.
L’avantage de vivre quelques semaines avec eux, c’est que je vais forcément perdre du poids, leur alimentation est stricte. Il leur est inconcevable, ne serait- ce qu’imaginer prendre du gras. Même si Alicia est dans l’événementiel, elle laisse une place importante pour le sport dans sa vie, même en étant enceinte. Malgré le poulet vapeur/salsifis, je passe une excellente soirée en leur compagnie, mais je m’écroule rapidement de fatigue. Je file rejoindre mon lit et m’endors aussitôt.
Le lendemain, je me lève en douceur et sans réveil sous les coups des sept heures. Quand j’arrive dans le salon, mon frère est déjà rentré de son footing, il mange sa demi-tonne d’œufs matinale. Alicia finit tout juste sa séance de yoga, elle est aussi fraîche et rayonnante qu’une star de magazine à la différence qu’elle, elle n’est pas retouchée par Photoshop.
Pendant que ce magnifique couple suit sa parfaite routine matinale, moi, je me dirige vers la machine à café, mes cheveux roses en pétard sont comme une barbe à papa remuant sur ma tête. Et je me prépare déjà mentalement pour un petit déjeuner concombre/œuf quand je me rends compte du bonheur de leur foyer et je finis par accrocher un large sourire, heureuse de voir mon frère si radieux.
— Bonjour tout le monde.
— ‘jour ‘tite sœur ! Bien dormi ? Tu as ton paquet de céréales préférées dans le placard de gauche et du lait demi-écrémé dans le frigo.
— Merci, Matthew, tu es le meilleur !
Alors que Matthew part entraîner un énième champion, je m’installe
donc sur l’îlot de la cuisine américaine pour déjeuner et je lance un épisode de dessin animé sur mon téléphone pour ne pas déranger Alicia. Alors que je commence tout juste à émerger, elle arrive avec la meilleure intention du monde pour me dire que ces céréales sont vraiment des cochonneries, très caloriques, sans parler des conservateurs et des colorants artificiels.
Moi j’ai vraiment envie de lui répondre que l’obsession de manger
sainement peut engendrer une maladie mentale appelée l’orthorexie et de ne pas réussir à passer un seul jour sans pratiquer de sport peut mener à la bigorexie. Mais je garde cette attaque puérile pour moi et je la remercie simplement pour l’information qui, j’en suis certaine, part d’une bonne intention.
En attendant que Matthew rentre du travail et que nous puissions
partir manger chez mes parents, je me pomponne. Je prends le temps de me faire un joli brushing, un maquillage naturel, mais qui me met en valeur. J’enfile un jean et une tunique noire assortie à une paire d’escarpins. Je me sens bien. Il reste une bonne heure avant de partir, j’en profite pour jeter un œil aux annonces de locations dans le coin. Je sais très bien que dans le Sud les loyers sont plus chers que dans le centre de la France, mais là c’est aberrant. Un appartement minuscule avec une fausse chambre en mezzanine pour un loyer de 900€ par mois, c’est de l’escroquerie. Je cherche encore un peu, mais je suis un peu plus choquée à chaque annonce. J’active les notifications pour être tenue au courant des nouveautés en espérant trouver rapidement. Même si je suis très bien accueillie ici, je préfère quand même un petit chez moi qui me correspond.
Matthew rentre de sa matinée de travail et nous partons peu de temps
après chez mes parents. Arrivée devant le portail, je sens une boule au creux de mon ventre et je sais pourquoi. Je n’ai pas les pires parents du monde, mon père est même très gentil, mais ma mère... Une vraie petite princesse dont le monde entier tourne autour d’elle. Elle n’est pas toujours facile à vivre. J’essaie de mettre mes appréhensions de côté et je me répète en boucle que tout va bien se passer.
— Meryl, ma chérie ! Tu m’as tellement manqué ! Mais tu n’aurais pas un peu grossi toi ? Tu te laisses aller !
Je constate qu’elle bat des records, il lui a fallu moins d’une minute pour me faire une réflexion sur mon physique. Elle me lâche ça sur le ton de la plaisanterie, ce qui, bien sûr, n’amuse qu’elle. Je lui décoche un sourire un peu forcé puis je dis bonjour à mon père. Nous allons nous installer à table où nous commençons à discuter de la grossesse à Alicia qui touche à sa fin et de notre hâte de voir leur fille. Puis, la discussion finit subtilement par se diriger sur les problèmes à ma mère, qui explique dans un long monologue qu’elle a dû refaire une opération, car la première chirurgie de son nez avait entraîné un trop gros hématome.
Elle a fait de la chirurgie esthétique sur quasiment la totalité de son corps. Elle est mince, elle a l’air jeune et surtout elle adore se mettre en valeur. Alors qu’elle a une beauté fausse, surfaite et artificielle, mon père resplendit par son charme naturel dont mon frère a hérité. Je me perds dans mes pensées quand la voix de ma mère me ramène à la réalité.
— Meryl ? Dis-nous comment va Franck. As-tu des nouvelles ? Je l’adore ce Franck.
— Maman, je t’ai expliqué qu’on était plus en couple, que c’était un égoïste qui me pourrissait la vie. Je suis bien mieux sans lui !
— Il faudrait peut-être revoir un peu tes critères de sélection, ma chérie, tu ne peux pas rester seule toute ta vie quand même !
— Il n’y a aucune loi qui nous oblige à nous mettre en couple que je sache. Je suis très bien seule et tu seras heureuse de savoir que je m’occupe moi-même de mon bonheur, ne t’inquiète pas, je ne compte pas sur un homme pour ça. Et j’aime mieux la quiétude de ma
solitude que la perversité de la relation que j’avais avec Franck.
Je vois Matthew se redresser, il sait que ma mère me fait sortir de mes gonds avec une facilité déconcertante. Il a la gentillesse de changer de sujet en parlant du dernier contrat qu’il vient de signer avec une influenceuse des réseaux sociaux. Apparemment, c’est une occasion en or qui s’offre à lui.
Pendant que la discussion redescend en pression, moi je sens en moi
la goule perfide qui reste à l’affût du moindre moment de faiblesse pour venir me mettre plus bas que terre. Ma mère ayant prémâché le travail, je l’entends déjà susurrer ses mots acides à mon oreille.
Tout le monde a vu que tu t’es laissé aller, tu dois avoir bien honte.
Personne ne voudra jamais plus de toi. Franck n’était peut-être pas parfait, mais au moins il avait le courage de rester avec toi. Tu devrais y réfléchir.
J’ai l’impression que le repas dur des heures, il s’éternise ou alors
c’est juste que je ne suis pas à ma place. Même si ce n’est pas de sa faute, Alicia est l’image même de la fille parfaite pour ma mère, qui ne perd jamais une occasion de me le faire comprendre ou de me demander de prendre exemple sur elle. J’essaie de laisser glisser les dernières méchancetés que ma mère me lâche avec un grand sourire et nous montons enfin dans la voiture. Une fois installée, j’enlève mon masque d’hypocrisie respectueuse que je mets pour supporter ma mère et mon frère remarque tout de suite qu’elle m’a blessée.
— On va déposer Alicia à la maison pour qu’elle se repose un peu et toi tu vas m’accompagner à un match. J’entraîne une équipe de Roller Derby et nous avons toutes nos chances de gagner !
Je ne suis pas du tout motivée pour suivre mon frère au sport, mais
toutes les distractions ne peuvent me faire que du bien. Mon frère m’explique qu’un match se compose de deux mi-temps de trente minutes, ce qui en soi n’est pas très long. Je finis donc par accepter. Quand nous arrivons, je suis surprise par le monde qui est venu pour assister au match.
Je ne pensais pas que le Roller Derby était si populaire. Le fait d’être
la sœur de l’entraîneur me donne le privilège d’être sur le banc avec les filles de l’équipe. Il y en a certaines qui font des tours de piste qu’elles appellent "track’’, d’autres font des étirements près de moi, pendant que d’autres chauffent la gomme de leur patin. Mon frère vit le moment à fond comme tout ce qu’il entreprend. Il prodigue des conseils avisés à certaines et des encouragements à d’autres. Il prévoit également plusieurs plans d’attaque pour déjouer la technique de l’équipe adverse, qu’il explique avec minutie à son équipe.
Quand le match commence, le public rentre dans une effervescence communicative et je comprends vite pourquoi. Je ne saisis pas tous les détails, mais les filles sont cinq à jouer par partie. L’une d’entre elles doit passer devant l’équipe adverse pendant que les quatre autres l’aident à atteindre son but, tout cela en étant perchées sur des rollers.
Je suis époustouflée par la violence avec laquelle certaines expulsent les filles de l’équipe adverse de la piste. J’apprends que celle qui roule si vite pour passer devant les autres s’appelle la jammeuse, elle roule comme si elle avait la mort aux trousses. Il y a une technicité, une rage et une folie dans ce jeu qui me galvanisent. J’admire ces femmes qui transpirent la confiance en elles et la force qu’elles dégagent. Matthew décide de changer de jammeuse quand il se rend compte de l’épuisement de la première. Celle qui monte sur le track me fascine.
Elle file comme si ses rollers ne faisaient qu’un avec son corps. Quand elle saute pour éviter les joueuses tombées à terre, elle fait des bons tels une chatte qui atterrit avec aisance sur ses pattes. Les joueuses de roller derby ont toutes des styles bien atypiques, mini short, collants en résille fluorescents, tête de mort. Un mélange de pin- up, grunge et disco. La fameuse jammeuse féline porte quant à elle une tenue de Wonder woman revisitée en une version gothique. Je les trouve toutes magnifiques, mais je ne peux pas quitter des yeux cette féline si gracieuse.
L’équipe de mon frère mène la manche avec tellement d’avance que le jeu paraît trop facile pour ces filles. La cohésion d’équipe est telle que les filles doivent être liées mentalement. Quand la victoire est officiellement annoncée, tout le monde éclate de joie, encouragées par les cris du public, les filles font quelques tours de piste pour saluer et remercier leurs supporters.
Au bout d’un certain temps, la pression redescend, Matthew leur
demande leur attention pour un débriefing. Il passe en revue les points positifs comme négatifs de chaque joueuse et il les félicite comme il se doit. Quand je m’approche de la joueuse féline, je me rends compte qu’elle fait bien dix centimètres de plus que moi alors qu’elle est maintenant en chaussette et moi toujours avec mes petits escarpins.
Une des joueuses ramène une glacière, elle propose des bières à toute l’équipe pour fêter la victoire. C’est quand elle en propose une à la joueuse féline que j’apprends qu’elle se prénomme Kira. Celle-ci se retourne vers moi et me propose à son tour une bière.
— Tiens en voilà une pour toi. Tu dois être Meryl, la sœur du coach ?
Je lui réponds par un bafouillement incompréhensible et je me sens
ridicule, mais je suis bien trop occupée par la contemplation de ses yeux vairons. L’un est d’une couleur noisette rayonnante et le deuxième d’un bleu trop clair pour être réel. Je suis certaine qu’un regard pareil peut envoûter n’importe qui en une fraction de seconde. Je discute avec quelques filles, elles sont toutes très chaleureuses, mais l’euphorie de la victoire y est peut-être pour quelque chose.
Mon frère finit par mettre un terme à leur petite fête improvisée,
certaines se mettent à le huer en pouffant de rire. Il est clair qu’elles n’ont pas envie de s’arrêter là. Kira propose à toute l’équipe de la suivre dans un bar, le O’Connell, visiblement connu de tous. Matthew explique qu’il doit rejoindre Alicia, quelques-unes ont des obligations, mais une dizaine de filles accepte l’invitation. Celle qui avait sorti les bières se prénomme Lucie, elle me propose de les accompagner. Je jette un coup d’œil à mon frère qui m’explique qu’il doit rentrer, Lucie lui promet sans attendre de me ramener entière. Malgré le fait que nous avons exactement le même âge, il a toujours joué le grand frère protecteur à mon égard. L’idée que je sorte boire un verre sans son chaperonnage ne lui plait clairement pas.
Je n’ai pas besoin de plaider ma cause, car déjà quelques filles
m’entraînent avec elles sans lui laisser le choix. L’ambiance et l’énergie de ce groupe sont très plaisantes. Je me sens rapidement à l’aise. Matthew part donc de son côté en me faisant promettre une dizaine de fois d’être prudente, et moi je vais m’installer dans la voiture à Lucie.
Celle-ci se met au volant, puis une magnifique rousse à la chevelure
de feu et au teint de porcelaine s’assoit devant à ses côtés. Elle se présente, elle me dit qu’elle s’appelle Juliette et qu’elle est ravie de voir une nouvelle tête. Quant à moi, je m’assois à l’arrière avec Kira. Sans son casque, je peux voir ses longs cheveux noirs et lisses qui lui tombent jusqu’en bas du dos. Elle a quitté sa tenue de Wonder woman pour un survêtement gris assez ample et un croc top noir qui laisse apparaître son ventre si bien dessiné. Et me voilà donc parti pour une soirée qui s’annonce complètement folle avec des filles qui le sont tout autant.
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