Le poison
5 - La souris
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Lorsque le timbre de la porte d’entrée résonna, il était complètement exténué. Il ne réalisa pas tout d’abord que l’événement tant attendu se produisait. Il parut succomber sous le poids de cette dernière énormité qui, bien qu’il l’eût considérée tout le jour comme inévitable, était maintenant suspendue au-dessus de sa tête. Il s’affaissa dans le fauteuil, à moitié évanoui, et attendit que la sonnette s’arrêtât, ainsi qu’elle ne pouvait manquer de le faire puisqu’il ne se trouvait personne pour y répondre. La sonnette tinta, puis cessa brusquement.
Il gisait dans le fauteuil, résigné désormais à ce qui allait arriver. Il se doutait de ce qui se passait. Helen descendait l’escalier crasseux qui menait à la cave pour demander les clés à Dave. Il se la représenta debout sur la dernière marche, donnant des explications, ainsi que le visage antillais de Dave qui la regardait d’un air stupide, se demandant si, oui ou non, il devait les lui remettre. Il les lui confiait toujours ; que vos pourboires fussent généreux ou non, que vous lui ayez ou non recommandé que sous aucun prétexte et peu importe la personne…
Des pas retentirent dans le hall, puis sur un palier. Ce n’était pas ceux des deux dames descendant pour sortir. Quelqu’un montait. Maintenant complètement prostré et baigné de sueur, il ne se sentit plus capable d’autre chose que de fixer le bouton de la porte, encore visible dans la pénombre qui enveloppait l’entrée. Il ne le quitta plus des yeux comme si sa vie en eût dépendu, ce qui était d’ailleurs le cas. S’il le voyait tourner… Eh bien ! que pouvait-il y faire ? Quand il le verrait bouger, comme il était inévitable, rappelé brusquement à la réalité par la menace actuelle, serait-il capable de recourir à l’action violente, et d’employer instantanément toute sa force, cette force qui ne lui permettait pas de soulever sa main du bras du fauteuil ? Sa respiration sortait en sifflements rauques, il était à moitié étranglé par la peur.
Il entendit des pas sur les dernières marches. Deux personnes. Elles ne parlaient pas. Elles approchaient lentement, mais inexorablement, jusqu’à ce qu’elles eussent atteint le palier de l’autre côté de la porte ! Il vit (comme le malade trop débilité qui ne peut éviter le scalpel du chirurgien qui tue ou guérit) le bouton tourner.
Il se mit soudain à sangloter et une rage impuissante l’envahit parce qu’il ne put se maîtriser. En dépit de lui-même, il lâchait pied, et pas de la façon dont il l’avait souhaité ! Il assistait à cette débâcle sans pouvoir intervenir ou se rendre maître de la situation.
On frappa à la porte. Un silence suivit, mais il continua à prêter l’oreille. Le bouton tourna, tourna encore… Alors, une clé fut introduite dans la serrure.
La porte s’ouvrit, dans l’encadrement il aperçut Helen et Dave. Mais rien qu’un instant. Helen se retourna. « C’est tout, Dave, je vous remercie. Vous pouvez vous en aller. » Dave essaya de couler un regard par-dessus l’épaule d’Helen, mais celle-ci referma la porte avec douceur et pénétra dans l’entrée.
— Hello ! fit-elle.
Il se sentit malade comme un chien. Son estomac se souleva, il eut un hoquet ; mais rien ne vint. Seuls des bruits pareils à ceux que fait un animal sortirent de sa poitrine. Helen ne parut pas entendre. Elle répéta simplement : « Hello ! » et alla dans la cuisine poser quelques paquets sur la table. Elle revint et alluma la lampe près du casier à livres, puis la torchère à la tête du divan. Comme la clarté se répandit, il se trouva exposé en pleine lumière aux yeux de tous dans cet état de nudité et d’impotence, et fut parcouru d’un frisson comme s’il avait froid. Ses bras, agités de secousses convulsives, dansèrent comme s’ils avaient été tirés par des ficelles. Elle le verrait ainsi si elle regardait… À cette pensée, ses jambes tremblèrent et ses genoux s’entrechoquèrent. Si elle le regardait, il allait se mettre à dodeliner de la tête comme un jouet japonais.
— Don, je vous ai apporté quelque chose à manger, dit Helen en retournant à la cuisine.
Elle en ressortit et vint vers lui avec, sur une assiette, un verre de lait et la moitié d’un sandwich.
Il ne put regarder la nourriture ni les yeux d’Helen, il ne put que branler la tête.
— Depuis quand êtes-vous resté sans manger, Don ? Depuis hier ? Deux jours ?
Il secoua encore la tête et les larmes ruisselèrent sur ses joues. Il aurait pu mourir de honte de pleurer ainsi, mais ne put s’en empêcher. Il se laissa aller faiblement dans le fond du fauteuil.
— Votre pauvre œil, fit Helen. Est-il douloureux, vous fait-il mal ?
Il essaya de faire signe que non, sentit son menton trembler, toute la tête secouée jusqu’à ce qu’il en fût étourdi.
Helen détourna les yeux (elle savait, elle savait, Dieu merci ! et qu’elle en soit maudite, maudite ! elle savait comme il détestait qu’on le regardât) et s’affaira à quelque chose pour le laisser seul. Elle ramassa le caleçon trempé et le pantalon humide, en tas près des rayons de livres, et les emporta dans la salle de bains. Il l’entendit faire couler de l’eau dans le lavabo, elle lavait sans doute le caleçon. Elle alla dans la chambre à coucher et ouvrit la porte du placard. Quelques minutes après, elle était de retour avec un caleçon propre et le pantalon d’un autre complet.
— Tenez, Don, mettez ceci. Je veux vous emmener chez moi.
Il secoua la tête.
— Pouvez-vous vous habiller seul ? Si vous le désirez, je vais vous aider.
Il resta assis, branlant du chef, les yeux sur le parquet, souhaitant tomber raide mort, n’importe quoi, mais la fin de cette misère, de cette honte, de cette douleur, de cet épuisement, la fin de ce frisson qui le parcourait comme s’il souffrait d’éclampsie, de cette agonie de savoir que maintenant, maintenant, il était attrapé, fini, et la période de tumultueux désordres, de liberté, terminée, l’horreur n’en était qu’à son début. La nuit sans alcool qu’il avait en perspective était une menace qui le terrorisait à en perdre la raison. Que faire pour éviter, pour échapper à la nuit qui approchait ?
— Don, je vous en prie, faites un effort. Il faut vous habiller. Je désire que vous m’accompagniez.
Il put enfin parler.
— Je ne peux pas.
Helen s’assit.
— Écoutez, Don, vous êtes malade. Vous n’êtes pas bien et ne pouvez rester seul ici.
Elle parlait avec tant de douceur et de calme, sans même supplier, qu’il aurait voulu rentrer sous terre. Pourquoi ? il n’aurait su l’expliquer, car ses paroles, le ton de sa voix, ses manières affectueuses et douces ne renfermaient pas l’ombre d’un reproche.
— Vous avez besoin d’aide, Don. Je vais vous emmener chez moi et prendre soin de vous.
— Je ne pourrai pas, fut tout ce qu’il put répondre.
— Pourquoi ne pouvez-vous pas, Don ?
— Je n’ai pas la force de me lever.
— Je vous aiderai. Allons, laissez-moi vous aider à enfiler votre caleçon et votre pantalon.
— Je ne pourrai pas me tenir debout, ni descendre l’escalier. Je ne peux pas me lever.
— Mais si, Don, vous le pouvez. Tenez, buvez d’abord un peu de lait, et après je vous aiderai.
— Allez-vous-en, je vous en supplie, allez-vous-en et laissez-moi.
— Pas comme vous êtes. Je ne peux pas vous abandonner dans cet état, et tout seul ici ! Venez chez moi, Don. Vous pourrez prendre un bain et je vous mettrai au lit. Là-bas, je pourrai vous soigner.
— Helen, je ne peux pas. Je ne suis pas assez fort. Partez, je vous en prie.
— Wick revient demain, Don. Il faut absolument que vous soyez sur pied avant son retour.
— Demain ? Sommes-nous donc lundi ?
— Oui, Don.
Elle se leva et se dirigea vers la cuisine. Un moment après, elle revint vers lui.
— Don, s’il y avait de la nourriture, je vous soignerais ici. Mais il n’y a rien. Et je ne peux pas vous laisser seul pendant que je serai sortie pour trouver de quoi vous alimenter. Écoutez, je vais prendre votre pyjama, votre rasoir, votre brosse à dents, et une chemise propre. Si cela vous est désagréable que je vous regarde, essayez de vous ressaisir pendant que je cherche vos affaires. Je regrette, Don, mais il faut que vous veniez chez moi. Si vous voulez, je demanderai à Dave de vous aider à descendre l’escalier, ajouta-t-elle en s’en allant dans la chambre.
Sa respiration devint plus forte et saccadée comme il s’efforçait d’enfiler son caleçon. Il n’en put faire davantage, ne put même se soulever pour le faire glisser sous lui. Il collait à ses genoux et à ses cuisses. Qu’était-il advenu de sa résistance, de sa colère, de sa défiance, de ses menaces et promesses de mort ? Rien ne pouvait être plus abject que cette honteuse créature, impuissante et méprisable. Il n’avait même plus l’énergie de protester ; il savait, en dépit de ses malédictions, de ses larmes et hochements de tête, que dans une heure il serait couché dans le lit d’Helen et heureux de s’y trouver. Que cet impossible transport pût être mené à bien dépassait son entendement ; peut-être le serait-il pour cette seule raison. Tout, désormais, ne regardait plus qu’Helen.
Elle revint et posa le petit sac où elle venait d’emballer ses affaires. Elle se pencha pour l’aider à mettre son caleçon et son pantalon. Il s’appuya sur son épaule et réussit à se tenir sur ses jambes.
— Il me faut un verre d’eau, dit-il. C’est tout ce que je veux.
— Je vais aller vous le chercher.
— Non, laissez-moi essayer de me rendre dans la salle de bains.
Se cramponnant à elle, un bras passé autour de ses épaules et celui d’Helen autour de sa taille, il traversa la pièce. Dans la salle de bains, il s’appuya contre le lavabo et se versa un verre d’eau. À peine l’avait-il avalé que, soudain, l’eau jaillit de sa bouche comme un jet d’un tuyau. Il s’affala sur le siège des W.-C., hoquetant et à bout de souffle.
— Je vais chercher Dave, dit Helen.
— Non, laissez-moi seul. Oh ! allez-vous-en, allez-vous-en…
Helen partit. Il croisa les bras sur le bord du lavabo et y posa la tête. Il entendit Helen téléphoner dans la chambre pour un taxi.
Un chauffeur allait donc les observer passant la porte de l’immeuble et entrant dans sa voiture. Ou bien, les passants sur le
me
trottoir verraient Helen l’aider, ou Dave, ou M Wertheim. Ou
l’employé du tailleur. Comment supporter d’être vu dans cette condition ? Helen pouvait-elle sincèrement désirer être aperçue en sa compagnie ? Mais cela paraissait la laisser froide, elle était prête à en passer par là sans broncher. Si ça lui était indifférent, pourquoi, lui, s’en ferait-il ? Mais il n’y avait pas de comparaison. Elle n’était pas désarmée comme lui, ni le chauffeur, ni Dave ; ce n’était pas eux que torturaient ces spasmes de terreur subite au moindre son, au moindre regard braqué sur leur personne. Lui seul était ce paquet de nerfs prêts à craquer, cet être paralysé par l’effroi.
Une heure plus tard à peine, il se retrouva dans la baignoire. Un pyjama propre était pendu au crochet de la porte. Helen avait fait couler un bain pour lui et il avait réussi à ôter ses vêtements dans la chambre et à se traîner en caleçon le long du couloir. Couché maintenant dans l’eau chaude, il se sentit si apaisé et calme que, pour un peu, il se serait endormi.
Il ne saurait jamais comment ils étaient parvenus jusqu’ici. Il se souvenait de s’être rassis à plusieurs reprises, au moins une dizaine de fois, avant d’avoir la force et le courage d’affronter l’escalier. À chaque palier, parfois même au milieu des marches, il lui avait fallu s’asseoir et se reposer. Dans le taxi, terrifié par le bruit du trafic, il était tombé dans une sorte de torpeur, si bien qu’il ne se rappelait rien de tout le trajet jusqu’au Village. Étaient-ils passés par Charles Street ? Il n’aurait pu le dire. Et pourtant se pourrait-il qu’ils soient passés devant Jack sans qu’il le sache ? Sans qu’il sente, même ignorant où il se trouvait, le voisinage du bar du premier étage et du garçon qui parlait français ?… comme si de cette place émanaient certains fluides qu’il était le seul, parmi les millions d’êtres qui peuplaient la ville, à ressentir. Allait-il être empoisonné par ce souvenir jusqu’à la fin de ses jours ? Pourrait-il jamais se débarrasser de ce spectre ?
Helen frappa à la porte :
— Don, comment vous sentez-vous ?
— Bien. Pourquoi ?
— Oh ! rien. Je me le demandais seulement.
Il l’entendit s’éloigner dans le corridor.
Ce n’était pas le seul spectre, mais c’était celui qui occupait ses pensées pour l’instant. Combien d’autres l’entouraient qu’il ne soupçonnait pas ? Lequel allait surgir et crier d’une voix tonitruante : « Hé ! là-bas, vous, vous avez fait ceci ou cela, qu’avez-vous à dire pour votre défense ? » Quel qu’il puisse être, il ne le poursuivrait pas jusqu’ici. Ici, il était à l’abri. Oui, s’ils essayaient, Helen ne les laisserait jamais entrer ; ni maintenant, ni pendant les jours à venir. Enfin, il leur avait échappé, était hors de leur atteinte. Un, excepté.
Dans l’entrée, il entendit Helen qui téléphonait. Apparemment, elle avait du mal à obtenir la communication, mais elle finit par avoir le numéro désiré et commença à parler. Il ne put entendre ce qu’elle disait, mais comprit aussitôt qu’elle téléphonait à Wick. « Don allait bien, il se trouvait chez elle et prenait en ce moment un bain, elle allait bientôt l’alimenter légèrement et le mettre au lit, ne vous inquiétez pas, tout va très bien. » Oui, voilà ce qu’elle devait dire à Wick, et surtout qu’il ne se tracasse pas, ce n’était plus nécessaire. C’était ce qu’elle pensait, et Wick de même. La chauve-souris avait achevé son vol limité et se trouvait enfin au repos. Ma foi, il y était tout disposé, pourquoi pas ? Trop affaibli pour réagir, il ne pouvait que se soumettre. L’eût-il même tenté, qu’il n’aurait pu lutter, protester ou les planter là. Ça l’enrageait d’être ainsi rendu inoffensif, à la merci de leur volonté et de leurs ordres, mais n’était-ce pas dans un sens ce qu’il désirait. Il se sentait bien trop épuisé et déprimé pour vouloir autre chose.
Helen revint à la porte.
— Ça va, Don ?
— Qu’y a-t-il ?
— Vous étiez si tranquille… Alors, je me demandais…
— Je suis simplement dans l’eau.
— N’y restez pas trop longtemps. Cela vous affaiblirait davantage. Sortez bientôt. Je vous ai fait du pain au lait, vous pourrez vous coucher et dormir après autant que vous en avez besoin.
— Je n’ai envie de rien.
— Il faut manger, Don. Et si c’est nécessaire, j’ai là un sédatif.
La seule idée de la nourriture l’écœura affreusement, mais peut-être qu’à l’aide d’un sédatif, si cela réussissait en effet à le faire dormir, peut-être pourrait-il manger demain matin. Il laissa la baignoire se vider. Une erreur. Il aurait dû sortir avant. N’ayant plus d’eau autour de lui, il se sentit plus anémié, plus maladroit et impotent que jamais. Il gisait dans la baignoire vide comme un poids mort. Commençant à être glacé, il se dressa péniblement.
Enveloppé d’une énorme serviette et appuyé au lavabo, il aperçut dans la glace son visage et son œil. Un spectacle répugnant. Il s’examina avec consternation, mais objectivement et sans rien ressentir, presque avec surprise, car il l’avait oublié depuis longtemps. Pas étonnant qu’Helen se soit exclamée : « Votre pauvre œil ! » Il avait cru qu’elle faisait allusion à ses pupilles injectées de sang, toujours striées de rouge après de tels excès. Que lui était-il donc arrivé, qui avait pu lui donner un coup pareil ? Qui ? Et où ? Quelle qu’en eût été la cause, il était surprenant qu’il s’en fût tiré sans fracture du crâne, ou qu’il n’y fût pas resté pour de bon.
En pyjama et enfin au lit – le lit d’Helen –, il s’appuya contre les oreillers, se sentant propre à défaut d’autre chose. Helen entra, éteignit le lustre, et alluma la petite lampe de chevet sur la table de nuit.
— Pourquoi ne vous étendez-vous pas à plat ? fit-elle, vous seriez plus confortable.
— Je ne peux pas. Mon cœur… plus tard.
Elle lui apporta un verre d’eau et deux petites pilules.
— Peut-être feriez-vous mieux de les prendre avant de manger. Elles seront plus efficaces.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je ne sais pas. Le docteur me les a données cette après-midi.
Ainsi, elle s’y était prise à l’avance, ne doutant pas de l’issue, certaine qu’avant la fin de la journée il se trouverait dans son lit à elle, et en sécurité. Il prétendit n’avoir pas remarqué et mit les pilules dans sa bouche, mais, sous le regard d’Helen, il ne put tenir le verre en main. Sûrement, il allait renverser de l’eau sur le lit. Dans son impuissance, il leva les yeux. Elle tint le verre pour lui, l’inclinant afin qu’il pût boire. Puis elle retourna dans la cuisine et revint quelques minutes après avec une assiette à soupe contenant du pain au lait.
— Non, je ne peux pas. Vraiment. Je vous en prie.
— Alors, je vais le laisser là.
Elle voulait dire : « Quand j’aurai quitté la chambre, que je ne serai plus là pour vous surveiller. » Elle le laissa et alla manger son propre dîner à la cuisine.
Juste comme il tendait la main pour prendre l’assiette, une langue de feu jaillit du couloir et traversa le tapis jusqu’au pied du lit. Il fixa le plancher et elle disparut tout à coup comme une flamme qui s’éteint. L’hallucination habituelle, l’élancement nerveux dans l’œil, les lueurs qui dansent à la limite de votre vision. Si vous les fixiez carrément, elles s’évanouissaient aussitôt.
Peut-être disparaîtraient-elles complètement quand le sédatif commencerait à produire son effet.
Il se rappela cette fois où l’imbécile de psychiatre lui avait remis une petite enveloppe qui renfermait quatorze tablettes de sodium d’amyle en lui recommandant d’en prendre deux chaque soir au coucher – et s’il le fallait, deux le matin – pendant la durée de son malaise ; il les avait toutes avalées d’un coup dans l’espoir de perdre connaissance un long moment, si ce n’est même pour toujours. Il se rappela la frayeur de Wick lorsqu’il était sorti du coma deux jours plus tard et la colère de son frère contre le docteur, sa déception et son chagrin à lui de se réveiller ; chagrin où se mêlait de façon curieuse un sentiment de soulagement à la vue de l’inquiétude de Wick. Il tendit de nouveau la main vers le pain au lait, mais le tremblement qui l’agitait secoua l’assiette et du lait se répandit sur les draps. Il fut obligé de la reposer sur la table de nuit. Il s’appuya alors sur un coude, inclina la tête au-dessus de l’assiette et mit quelques cuillerées dans sa bouche. Son estomac les garda et il se sentit chaud à l’intérieur. Encore quelques cuillerées, et cinq minutes après il avait tout mangé.
Il était tiré d’affaire comme bien des fois auparavant. Les quatorze tablettes ne l’avaient pas achevé : rien apparemment n’y avait réussi, n’y réussirait jamais. Il atteignait les bornes, puis se remontait pour vingt-quatre heures, pour une semaine. Il avait fait une chute terrible, ou reçu un coup formidable, et tout ce qui lui en restait, c’était un œil poché. Il était sorti dans l’intention de mettre sa machine à écrire au clou le jour du Yom Kippour et il était revenu avec dix dollars qu’il avait obtenus pour rien de l’homme du A & P. Dans le fauteuil, son cœur ne s’était pas arrêté de battre et son cerveau n’avait pas éclaté. Au contraire, Helen était arrivée et avait veillé à ce qu’il fût baigné et nourri, qu’une nuit solitaire et terrifiante lui fût épargnée. Ce cauchemar même était synthétique : un rêve à la Thomas Mann. Il était pincé, volant un sac, pris sur le fait en présence d’une foule de gens, et qu’arrivait-il ? Il s’excusait simplement et c’était tout juste si eux, à leur tour, ne lui offraient pas des excuses, le laissant partir sans plus de cérémonie. Il menaçait, prenait l’engagement de se tuer, et quand le bouton de la porte, qui devait donner le signal, tournait, que la porte s’ouvrait et qu’entrait la victime, la victime de son suicide, tout ce qu’il faisait, c’était de rester là plus impotent et plus à plat, si c’est possible, qu’auparavant, d’attendre qu’on le ramassât à la cuiller et qu’on s’occupât de lui. Tout ce qui lui arrivait jamais, c’était d’égarer de l’argent quelque part, de l’égarer à nouveau le lendemain, de le perdre ou de le jeter, il ne savait trop ; et même cela ne tirait pas à conséquence. Il se retrouvait toujours avec de l’argent. Le même génie malfaisant qui le lui enlevait, alors qu’il se trouvait en état d’ébriété, attendait le matin suivant pour lui en remettre davantage.
Quel était le but, l’explication de tout cela ? Ce n’était ni dramatique, ni triste, ni tragique, ni honteux, ni comique, ni même ironique – ce n’était rien. Un destin pervers se plaisait à faire de lui un sot, ou quelque génie malfaisant considérait-il qu’il ne valait pas la peine qu’on en finît avec lui ? On le laissait toujours en plan, et sain et sauf, d’une manière tout simplement grotesque… grotesque et pas même risible, une chose à laquelle il fallait se résigner et qu’il fallait supporter parce qu’on ne pouvait faire autrement. C’était pis qu’injurieux, c’était insensé, vide, dépourvu de signification.
— Helen !
Elle accourut de la cuisine.
— Croyez-vous que je pourrais avoir – s’il en reste –, avez-vous par hasard encore de ces pilules ?
— Oh ! Don, pensez-vous que cela soit nécessaire ?
— Oui, oh ! oui, terriblement nécessaire. Elles ne me produisent aucun effet.
— Bien, fit-elle, je vais voir si j’en ai d’autres.
— Donnez-m’en deux. J’en ai besoin, Helen. Il me les faut. Je n’en peux plus.
Elle ne discuta pas. Elle savait que ça ne servirait à rien. Naturellement, elle pouvait lui résister, mais à quoi bon ? Si les pilules lui faisaient du bien, l’assoupissaient…
Elle les lui apporta et les posa sur la table de nuit avec un verre d’eau fraîche, puis se retira.
Il avala les pilules à l’aide d’une gorgée d’eau et fut satisfait de voir que son tremblement nerveux s’était considérablement atténué. Il regarda ses mains. Ses doigts étaient couverts de brûlures. Il les remarquait pour la première fois. Il y en avait deux ou trois entre l’index et le médius de chaque main, là où il avait tenu des cigarettes trop longtemps : le signe le plus indéniable qu’il avait bu pendant des jours à en perdre la conscience. Il y avait probablement aussi des brûlures au pantalon qui était resté chez lui, peut-être même au caleçon. Surprenant qu’il ne se fût pas lui-même brûlé vif ! Mais ça ne lui arriverait jamais… Comme toutes les autres fois, il se retrouverait finalement indemne. Toutes les fois qu’une telle chose aurait pu se produire, l’odeur de laine ou de coton roussi, ou la douleur occasionnée par sa chair grillée, l’avait toujours réveillé à temps. Comme les deux fois où il avait mis le feu à son lit, au Grand Hôtel Dolder et à l’hôtel Quisisana, et cette autre fois où il s’était éveillé dans une cabine du La Fayette dans une puanteur de plumes calcinées pour trouver sur lui l’édredon qui brûlait. L’enveloppe n’était plus qu’un vaste trou à l’intérieur duquel les plumes se consumaient lentement. Il s’était élancé hors de sa couchette, avait empoigné l’édredon, l’avait traîné dans la salle de bains et fourré dans la baignoire sous la douche. Qu’en faire alors ? Le hublot, naturellement. Et, dans la matinée, le vieux steward n’avait posé aucune question, se contentant de branler la tête d’un air réprobateur quant aux habitudes des touristes et de se demander dans son for intérieur dans quelle cabine se retrouverait plus tard l’édredon…
Que faisait donc Helen ? Elle était dans le living-room, qu’y pouvait-elle bien fabriquer ? Aucune importance, il s’en doutait. Helen ne cousait ni ne lisait, bien que ce fût la pièce où elle se tînt d’habitude, assise dans un confortable fauteuil près de sa table à ouvrage. Helen ne viendrait plus dans la chambre, à moins que ce ne fût indispensable. Elle l’évitait, puisque c’était cela qu’il désirait ; elle ne lui adresserait plus la parole puisqu’il ne pouvait supporter qu’on le regardât. Helen était en train de transformer en lit le sofa du living-room pour y dormir la nuit prochaine, et il était probable qu’il ne la verrait même pas le lendemain matin avant qu’elle se rende à son travail. Il dormirait encore. Vers midi, elle téléphonerait pour demander d’un ton aimable (pas trop aimable, mais empreint de naturel comme s’il ne se passait rien d’extraordinaire) comment il se trouvait. Il lui en savait gré et se sentait plein de gratitude, plus qu’il ne l’avait jamais été de sa vie, mais ne l’aurait manifesté à aucun prix. Il était maintenant plus calme, sans somnolence, mais apaisé et détendu, presque bien ; et profondément reconnaissant à Helen de se tenir éloignée de la chambre. Mais, comme elle, prétendait l’oublier, ménageant ainsi leurs sentiments réciproques et évitant les larmes… des deux côtés.
Helen n’avait pas proféré un seul mot de reproche depuis l’instant où elle avait ouvert la porte et franchi le seuil. Elle n’avait pas dit : « Vous avez bu… Avez-vous dissimulé du whisky quelque part ? » Ni demandé : « Y a-t-il longtemps que cela dure ? Vous reste-t-il de l’argent ? Avez-vous fini ou allez-vous recommencer demain ? » Elle n’avait pas dit : « Où avez-vous ramassé cet œil poché ? » Ou : « Mon Dieu ! que vous est-il arrivé ? » Elle n’avait fait aucune allusion à cette matinée à l’Opéra qu’il avait su éviter, ou fait remarquer : « Bien sûr, vous ne vous y sentiez pas disposé, vous aviez d’autres plans pour l’après-midi. » Elle n’avait pas mentionné les nombreux coups de téléphone qu’elle avait donnés depuis des jours, ni dit : « Vous auriez pu au moins répondre et m’épargner toute cette inquiétude. » Ou : « Regardez-vous, regardez quel spectacle vous présentez. » Elle ne vous avait pas traité d’imbécile, d’ivrogne, ou de menteur, ou autres amabilités de ce genre. Elle n’avait pas dit : « Si vous ne pensez pas à vous, pensez au moins à votre frère. » Et, pour rien au monde, n’aurait ajouté : « Et moi ? » Elle s’était contentée de dire : « Laissez-moi vous aider, je vais vous emmener chez moi, vous coucher dans un lit frais et vous pourrez dormir aussi longtemps que vous le désirerez. »
À quoi songeait-elle, assise dans l’autre pièce ? Pensait-elle toutes ces choses ? Oui, toutes, et certainement encore bien davantage et bien pis, comme c’était d’ailleurs son droit, mais elle n’oserait jamais prononcer une syllabe de reproche, tant qu’elle verrait que physiquement, si ce n’est moralement, il était si amoindri. Qu’y pouvait-il ? Endurer tout sans piper, sans rien promettre ; au reste, comment pourrait-il en toute honnêteté promettre quoi que ce soit, ce lui serait en vérité trop facile tant qu’il se trouvait dans cet état déplorable. Trop facile. Garder pour lui ses promesses, ne rien révéler jusqu’à ce qu’il sache de quoi il parle, et alors, naturellement, n’en souffler mot.
Cela lui rappela de façon désagréable quelque chose qui, cette après-midi, avait traversé à un moment donné son esprit. Quelque chose de comparable à cette prédisposition à la souffrance qui lui était propre, et qui dépassait celle de n’importe quelle autre personne. Eh bien ! il était sans doute plus vulnérable, plus exposé qu’il n’était normal. Mais si les pensées peuvent vous rendre honteux, eh bien ! il l’était, oh ! combien ! N’importe quel incident de son passé aurait été considéré dans une vie ordinaire comme une crise de grande importance : il avait réellement pensé et dit cette phrase. Était-ce vrai ? Oui, certes, mais seulement dans la mesure où son imagination grossissait les événements et les faisait paraître rétrospectivement plus importants qu’ils ne l’avaient été en réalité. Dieu sait que d’autres gens souffraient aussi ! Mais leur égocentrisme, leur tendance au repliement et la préoccupation qu’ils avaient d’eux-mêmes déformaient-ils, tout en les exagérant, leurs ennuis et leurs expériences hors de toute proportion avec la réalité et les aveuglaient-ils au point qu’ils ne voyaient plus autre chose que leurs embêtements ? Ils savaient ce que lui ignorait : que les ennuis que l’on peut avoir n’intéressent que vous. Ce qui lui arrivait n’était ni meilleur ni pire que ce qui arrivait aux autres. Si c’était plus singulier, plus original, moins ordinaire, c’était bien parce qu’il le cherchait, et s’il souffrait davantage, il avait aussi la faculté de comprendre, de situer et d’accepter ces souffrances sans pleurer et sans se lamenter à chaque instant. « Je n’ai pas le temps d’être une neurasthénique », avait-il entendu Helen dire une fois ; ces mots l’avaient bouleversé de rage. Il avait pensé que c’était la remarque la plus stupide et la plus réactionnaire qu’il eût jamais entendue, mais pas plus stupide assurément que sa riposte sarcastique. « Le temps ! Vous voulez dire que vous n’avez pas l’imagination ! »
Même lorsqu’il se soumettait à cette pénitence, cette correction, cette analyse de soi, il n’était pas sans savoir que cela n’était qu’une conséquence de cet état présent d’abattement et de dépression, symptomatique de sa condition physique, et que, le lendemain ou la semaine prochaine, il rebondirait et retrouverait sa personnalité. Il le savait, était las de ce processus interminable, de ce cycle périodique ; fatigué rien que d’y songer. Il se laissa aller sur les oreillers et essaya délibérément de chasser toute pensée de son esprit dans l’espoir que le sommeil viendrait.
En vain ! Il était encore éveillé, nerveux et sur le qui-vive, encore sensible au plus léger bruit de la rue, malgré le calme apparent produit par le sédatif. L’esprit se refusait à se mettre en veilleuse : il travaillait à plein rendement, entassant les réminiscences désagréables sur les souvenirs pénibles. Soudain, il perçut avec acuité la présence d’Helen assise, silencieuse, dans la pièce voisine.
Qu’attendait-elle ? Oh ! pas juste à présent, à la minute même, mais demain, hier, le mois dernier, l’année passée, toute la longue période durant laquelle ils s’étaient trouvés liés l’un à l’autre de façon inextricable. Qu’espérait-elle ? Que désirait-elle ? Où pensait-elle que ça la mènerait ? En un mot, qu’attendait-elle ?
Elle l’aimait. C’était aussi simple que ça, aussi définitif. Qu’importait ce qu’il en sortirait ? Elle l’aimait et ne pouvait s’en empêcher. Ni lui non plus. Il s’en était aperçu une nuit, et en même temps avait appris qu’elle en admettait la nécessité, l’acceptait comme inéluctable, ainsi qu’il le disait, lui aussi. Après cela, qu’il le fallût ou non, il y était résolu.
Un soir, au moment de la quitter, il avait décidé de lui poser une question, prémédité une petite épreuve. Toute cette semaine-là, une semaine durant laquelle il s’était montré particulièrement sobre, elle avait été l’unique objet de ses pensées. Il était conscient, et peiné, de la sorte de vie qu’il lui faisait mener, des soucis qu’il lui causait, de l’impossibilité où il la mettait de jamais trouver le bonheur par lui. Il aimait Helen, la voulait, avait bien plus besoin d’elle qu’elle de lui. Mais qu’avait-il à lui offrir, alors que demain ou la semaine suivante il céderait de nouveau à l’attirance de la boue, se détruisant un peu plus, et elle avec lui ? Il fallait faire quelque chose. Une rupture nette et loyale, une rupture propre et franche, en s’y prenant avec le plus de ménagements possibles afin de ne pas la blesser outre mesure, car elle souffrirait inévitablement quand elle saisirait la portée de sa question. Il y avait profondément réfléchi. Tout à la fin de la soirée, juste au moment de la quitter, il lui demanderait : « Me prenez-vous au sérieux ? » et attendrait la réponse. Et quand elle viendrait, il dirait : « Eh bien ! vous ne le devriez pas. » Quels que soient les mots, ils provoqueraient cette réplique. Si elle répondait « Oui » ou « Non », ou même « Je ne sais pas », il n’avait qu’à dire : « Eh bien ! vous ne le devriez pas. » Tous deux auraient ainsi la réponse et se comprendraient à partir de cet instant.
À la porte, dans l’obscurité, il s’était approché d’elle et l’avait prise dans ses bras. Son cœur battait. Mais il était indispensable qu’il le fît. Peut-être, un jour, réaliserait-elle que ç’avait été par bonté. Il desserra son étreinte, alluma une cigarette pour calmer sa nervosité et posa la main sur la clenche de la porte.
— Ne partez pas, murmura-t-elle.
Il lâcha la clenche et lui prit le menton.
— Helen, me prenez-vous au sérieux ?
Elle lui mit les bras autour du cou, la réponse lui parvint sans hésitation, lasse et balbutiée, une réponse sur laquelle il n’avait pas compté et qui ne s’adaptait pas du tout à son petit plan : « Chéri, je vous aime ; quelle différence cela fait-il ? »
Qu’attendait-elle ? Qu’était-il, lui ? Mais, bien entendu, il y avait un nombre incalculable de réponses à cette unique question. Wick, d’une phrase, l’avait exprimé : « C’est parfait pour toi de gâcher ta vie, avait-il dit, ça te regarde, mais tu n’as pas le droit de gâcher celle de quelqu’un d’autre. »
Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours une femme inévitablement unie à un ivrogne incurable, de sorte que les Helen de ce monde se comptent par centaines de mille ? Mais de là, vous en arrivez à dire : Pourquoi les ivrognes sont-ils presque tous des êtres de talent, avec une personnalité, d’aimables qualités, des dons, un cerveau organisé, des atouts de toutes sortes (autrement, pourquoi les aimerait-on ?) ; pourquoi tant d’hommes brillants sont-ils des alcooliques ? Et la question suivante se pose : Pourquoi buvez-vous ?
Comme les précédentes, la question était propos de rhéteur, abstraite ; tout, excepté pragmatique ; aussi oiseuse que l’avait été la sienne. Il était trop tard pour poser un tel problème avec l’espoir raisonnable d’y trouver une solution… ou si une réponse intervenait, avec l’espoir raisonnable qu’elle serait digne d’être écoutée ou apporterait une preuve convaincante. Il y avait longtemps que cela avait cessé d’être important de demander : « Pourquoi ? » Vous étiez un ivrogne, c’était là tout ce qui comptait. Vous buviez, un point c’est tout. Et une fois parti, une fois déchaîné, quelle différence cela faisait-il. Pourquoi ? Il y avait de si nombreuses raisons qui n’entraient pas en ligne de compte. Peut-être buviez-vous parce que vous étiez malheureux, ou trop heureux ; parce que vous aviez trop chaud, ou trop froid ; parce que vous n’aimiez pas le Partisan Review, ou que vous l’aimiez trop. C’était aussi peu motivé que cela. Au diable les causes : un père absent, le choc de la Fraternité, la place trop importante qu’avait tenue sa mère, trop d’argent ou les dizaines d’autres raisons invoquées pour vous justifier. Elles ne signifiaient absolument rien en regard du fait unique : vous buviez et cela vous tuait. Pourquoi ? Parce que l’alcool ne se laissant pas diriger, vous êtes battu d’avance. Pourquoi ? Parce que vous aviez atteint le stade où un verre est de trop et cent, pas assez.
Il n’y avait pas de traitement valable. Cela vous tourmenterait aussi longtemps que vous y survivriez (Et pour combien de temps en as-tu encore du train où tu vas ?) Mais… il vous restait un espoir : vous pouviez guérir et demeurer bien portant. Guérir et devenir « un cas stoppé », comme le tuberculeux pour lequel le médecin ne veut pas s’engager en promettant une guérison certaine ou permanente. « La maladie ne progresse plus, mais il faut que vous preniez des précautions », ou : « À condition, toutefois, que vous ne fassiez pas de rechute. » Quand le malade est renvoyé de Davos, on lui souhaite bon voyage avec l’adieu encourageant : « Au revoir… jusqu’à la prochaine rechute. » Et l’infirmier Bim disant adieu pour la sixième fois de l’année au charmant publiciste s’attend à ce qu’il revienne. Mais le malade s’arrange pour ne pas retourner à Davos (et le publiciste n’a plus besoin de revoir Bim et la salle des alcooliques) : en admettant qu’il prenne des précautions, en admettant qu’il ne fasse pas de rechute.
Qui, mieux que lui-même, savait la vérité que renfermaient ces réflexions, lui qui avait eu l’occasion – des centaines de soirées comme celle-ci à zéro degré – de les approfondir, de les retourner en tous sens et de se promettre de se souvenir. De se souvenir ? Oh ! il pouvait s’y engager. Mais aussitôt que l’état de bien-être lui était rendu, le cauchemar du long week-end pâlissait, s’effaçait, devenait irréel, aussi irréel que cette langue de feu qui courait à la minute sur le tapis en direction du lit, cette traînée d’essence en flamme qui s’éteignait à peine l’aviez-vous regardée, parce que, pour commencer, elle n’existait pas…
La lumière dans la chambre semblait être devenue une lavure jaunâtre, une lueur inerte et terne comme la couleur morte et livide qui, une après-midi d’été, règne dans l’atmosphère avant une averse d’orage, la lumière qu’on aperçoit au-dessus des toitures des maisons de campagne quand l’air devient lourd, oppressant et orageux. C’était une distillation – une dilution plutôt, un délayage – du flamboiement rouge et jaune de l’essence répandue sur le tapis, flottant comme un brouillard léger et vaporeux dans l’air raréfié de la chambre. La petite lampe de chevet ne diffusait plus qu’une faible clarté orangée, anémique et dénaturée, pareille à la lueur d’une cigarette dans la pénombre rougeâtre et ténébreuse d’un café…
Le cœur erratique et affolé s’était assoupi dans une léthargie semblable à l’immobilité de la pierre. Extérieurement, Don était calme, mais soudain en lui-même si agité, si turbulent, si déréglé, qu’il chercha quelque chose sur quoi fixer son attention et détourner ainsi ses pensées de sa personne, regrettant presque les frissons et la terreur de cette longue journée, l’épouvante et la frayeur qui, dans un sens, lui avait procuré de l’action et de la distraction…
Ses yeux furent comme attirés par un mouvement, un frôlement au pied du lit. Il se tourna et ne vit rien d’autre qu’un petit trou dans le mur, à environ un pied au-dessus du niveau de ses yeux, une ouverture autour de laquelle le plâtre s’était effrité comme si l’on avait enfoncé un gros clou à coups de marteau et qu’on l’eût ensuite arraché… une pointe ou même quelque chose de plus grand. Quelques minutes plus tard, il aperçut dans un sursaut le léger mouvement qui avait éveillé son attention.
Était-ce une souris qui apparut à l’orifice du trou ? Il ne vit d’abord qu’un museau pointu et tressaillant qui reniflait l’air. Inquiet, il resta allongé sur le dos sans bouger. La bestiole s’enhardit et il ne tarda pas à voir la souris en entier, hésitant au bord de l’ouverture comme si elle craignait d’entreprendre la descente difficile jusqu’au plancher. Elle demeura là, tremblante, mi à l’intérieur, mi à l’extérieur du trou, la petite bête qui aurait pu être sa compagne d’infortune sur cette terre et sa petite camarade s’il n’avait eu une horreur toute féminine des souris. Il essaya de dominer cette répugnance sachant que la souris n’était pas à craindre dans le mur et ne pouvait descendre. Il garda les yeux fixés sur elle et peu à peu se calma. Bien qu’il ne l’aimât pas, il découvrit qu’il pouvait l’observer d’une âme égale, avec intérêt même, tant qu’elle ne courrait pas de-ci de-là sur le parquet ou sous le lit. Il y avait même quelque chose d’émouvant dans la façon dont elle regardait de droite et de gauche, quelque chose d’infiniment pathétique dans le nez minuscule qui s’agitait dans une appréhension nerveuse, dans les moustaches sensitives, hérissées à l’approche du danger, dans les yeux minuscules et brillants, pareils à des perles noires et qui reflétaient tant d’alarme. Fasciné, il l’observa avec compassion, en oubliant sur le moment ses propres angoisses.
Curieux, la façon dont il commença à aimer la petite créature. De temps à autre, elle tournait les yeux vers lui comme il ne la quittait pas du regard. Il se demanda si vraiment la souris le voyait et se mit à l’espérer. Il pensa que s’il tournait légèrement la tête ou faisait un mouvement, elle le verrait réellement, saurait que c’était lui. Néanmoins, il eut peur aussi qu’un geste de sa part ne l’effrayât, et il ne désirait causer à la petite bête aucune inquiétude autre que celle qu’elle éprouvait déjà. Par surcroît, il commençait presque à sentir le besoin de sa compagnie. Finalement, il aurait voulu pouvoir se lever et aider la petite chose grise à atteindre le sol, si c’était là son désir : et plus encore qu’elle s’aperçût qu’il ne lui voulait aucun mal… Ou stupidement, il souhaita qu’ils se saluassent mutuellement en preuve de confiance et d’amitié. Une fantaisie absurde, mais qui, il en était sûr, provenait autant de la solitude de la souris que de la sienne… Et maintenant, elle le vit. Pendant un moment, ils se regardèrent tous deux sans bouger, comme dans une reconnaissance réciproque et paisible, et, de façon inexplicable, il se sentit satisfait et soulagé.
Il sursauta. Il y eut un bruit imperceptible près de son oreille, quelque chose frôla sa tempe – un bruit pareil au léger flik que fait une ampoule électrique soudain brûlée – et une chauve-souris passa en volant. L’extrémité d’une de ses ailes courbes effleura son front comme, d’un voltigement rapide, elle fonçait droit sur la souris. Il se dressa avec la détente d’un serpent et, de sa position assise, fixa les deux bêtes enchevêtrées dans une lutte titanesque de pygmées.
Lorsqu’il cria, sa gorge sembla se déchirer. Il ne pouvait demeurer ainsi témoin impuissant de l’horreur et de l’injustice de ce spectacle. (Oh ! qu’à ce moment le monde finisse, et lui et elles avec !) Sa poitrine bouillonnait de rage et de chagrin, mais il ne pouvait protester ni être d’aucun secours. Des larmes brouillèrent sa vue, mais il fallait qu’il vît.
Les ailes répugnantes empêchaient de suivre les différentes phases de la lutte. Elles cachaient l’orifice du trou, accrochées au plâtre, mortellement immobiles, puis elles l’éraflèrent avec un bruit d’égratignement comme la chauve-souris changea de position. Une odeur se dégagea. Il en perdit le souffle dans son angoisse de voir. Les ailes se déployèrent comme celles d’un vampire, tandis que la bête immonde commençait à serrer le petit corps de chiroptère de la souris ; il put apercevoir les griffes crochues, pareilles à des rognures d’ongles en miniature. Les ailes hideuses se soulevèrent, les oreilles rondes de la chauve-souris disparurent, lorsqu’elle enfonça ses dents dans la gorge de sa victime qui se débattait. Plus elle resserrait son étreinte, plus les ailes s’élevaient haut et large, grises et luisantes de bave, comme de minuscules et infectes parapluies. Sous les ailes déployées, les deux corps velus étaient exposés à son regard comme enlacés sous un dais baroque, impossibles à distinguer l’un de l’autre, excepté qu’à présent la souris commença à saigner. Des gouttelettes d’un sang vif jaillirent le long du mur. De son lit, et comme provenant d’une longue distance, il perçut les faibles cris d’agonie.
Helen arriva en courant.
— Don ? qu’y a-t-il ?
Bégayant d’effroi, il indiqua du doigt :
— La souris, chauve-souris !
Elle prit des deux mains le bras rigide et, lentement, le ramena à son côté. Elle l’y tint fermement.
— Recouchez-vous, Don, fit-elle avec douceur. Je vous en prie, calmez-vous. Je vous en prie. Ne restez pas assis.
Il lutta.
— Là, dans le trou… ce trou… !
Elle tourna la tête involontairement dans la direction de son regard, appréhensive malgré tout, puis s’assit sur le bord du lit sans lâcher son bras. Elle sortit le mouchoir qui se trouvait dans la poche du pyjama et essuya la sueur qui coulait sur le visage de Don. Sa voix était basse et apaisante : « Don, il n’y a pas de souris, pas de trou »… et elle avait raison.
Il s’allongea, la respiration oppressée ; des larmes d’épuisement ruisselèrent de ses yeux, larmes de pitié pour la sollicitude bouleversée, triste et calme d’Helen, larmes de terreur impuissante pour ce qui pourrait encore lui arriver.
Quelques moments après, il ferma les yeux. Elle éteignit la lumière, sortit de la chambre sur la pointe des pieds et referma la porte derrière elle. Finalement, il glissa dans une vague somnolence, proche du sommeil. Le téléphone sonna derrière la porte close. Il entendit Helen courir dans le vestibule pour répondre avant que la sonnerie répétée ne l’éveillât. Il l’entendit parler et sut que son frère avait rappelé pour apprendre ce qui se passait. Il ne saisit pas les mots, mais fut certain qu’elle rassurait Wick et, au ton de sa voix, sut qu’elle le croyait sauf…
1. Decoration Day, rebaptisé Memorial Day, est une fête célébrée le dernier lundi de mai et instituée autrefois pour commémorer les morts de la guerre de Sécession (1861-65), mais qui honore depuis tous les soldats américains morts pour la patrie.
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2. Labor Day : le premier lundi de septembre. Équivaut à notre 1 Mai.
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