Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Kim Fielding · Chapitre 11 sur 33

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Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Chapitre 8

 

LA QUALITÉ DE L’ AIR S’AMÉLIORA TRÈS PEU AU COURS DE LA SEMAINE suivante, au grand déplaisir de Baxter.

— Courir me manque, bougonna-t-il.

Apparemment, il courait pour le plaisir de faire de l’exercice, concept que Morli trouvait bien étrange. D’un autre côté, lui-même avait magné l’épée, ce qui était fort peu courant à Modesto de ce qu’il en avait compris.

Baxter avait du travail, bien entendu, aussi Morli passait-il ces heures-là à pâtisser et à lire. Quand son hôte en avait terminé avec son ordinateur, toutefois, il emmenait son invité faire des balades en voiture, que celui-ci ne trouvait à présent plus que modérément terrifiantes. Morli arrivait difficilement à saisir l’énormité des lieux et les milliers de personnes qui les habitaient. Pourtant, Baxter lui avait précisé que Modesto était une petite localité et lui avait même montré des photographies et des vidéos des grandes villes : New York, Tokyo, Delhi, Sao Paolo, Le Caire. Ces images lui avaient coupé le souffle. Il s’imaginait que s’il avait atterri dans l’un de ces endroits, il serait recroquevillé dans un coin, trop effrayé pour bouger.

Grâce à ces tableaux et aux discussions avec Baxter, il apprit que de nombreuses gens dans ce monde étaient pauvres à l’extrême. Mouraient de faim, même. Et que d’autres, à l’inverse, étaient riches au-delà des rêves les plus fous de n’importe quel roi ou reine.

— Dans mon royaume aussi, avoua-t-il. Je n’ai jamais connu la faim ni l’inquiétude de savoir où j’allais dormir. J’avais des domestiques pour me rendre la vie facile sur tous les plans. Mes parents et mes frères dépensent parfois une véritable fortune pour un seul vêtement, qu’ils ne portent qu’une fois avant de le jeter. Les paysans, en revanche, travaillent dur toute leur vie et n’ont presque rien. Certains meurent si vient la sécheresse ou une inondation, ou si l’un d’eux est blessé et ne peut se mettre à l’ouvrage.

Il avait tenté d’en parler à sa famille plusieurs fois, car il devait bien exister un moyen d’aider les démunis. La famille royale n’avait-elle donc pas assez pour se défaire de quelques biens et vivres ? Ses parents, toutefois, avaient toujours refusé d’en discuter. C’était un sujet indécent, selon eux. Son frère, Algar, était allé jusqu’à murmurer le mot « trahison ».

Savoir que ce monde-ci, malgré toutes ses merveilles, ne valait pas mieux attristait Morli.

Et parmi ces merveilles, il comptait les innombrables découvertures culinaires, tous ces livres remplis d’histoires et les images télévisées, en particulier celles que Baxter appelait « films Disney » et ceux où les personnages se mettaient à chanter à tout va.

— J’ai entendu parler d’un sorcier qui avait été engagé pour fournir des lumières magiques à un mariage. Comme le couple refusait de le payer, il a maudit la ville tout entière. Plus de musique, pas même un fredonnement.

— Les sorciers de chez vous aiment les malédictions, je vois ?

— Seulement quand on les provoque, répondit Morli avant de froncer les sourcils. J’ignore ce qu’a pu faire la famille d’Osenne. Quelque chose de terrible, j’imagine.

Cette partie de l’histoire ne semblait pas narrée dans la légende. Les parents de la princesse s’étaient sans aucun doute assurés que leur part de responsabilité soit effacée de tous les récits.

Morli et Baxter se lancèrent dans une longue discussion sur ce qui constituait la justice et ceux qui devraient la faire régner. Baxter avait des idées très étranges, mais il était agréable de parler avec lui, même quand ils n’étaient pas d’accord. Il agitait beaucoup les bras quand il se passionnait vraiment sur un sujet. Il lui arrivait parfois de faire tomber des choses.

Par les portes des Enfers, comme Morli aurait voulu le toucher ! l’embrasser ! explorer son ample corps !

Il n’en avait cependant pas le courage.

Un soir, ils se retrouvèrent à converser sur l’éducation. Morli avait eu droit à des gouvernantes et des précepteurs, bien entendu, tandis que Baxter était allé à l’école avec d’autres enfants.

— J’avais d’assez bonnes notes, disait-il. Pas resplendissantes, mais décentes. Mes professeurs comprenaient vite qu’ils ne devaient pas faire beaucoup d’efforts avec moi pour me faire réussir, mais aucun d’eux ne s’attendait non plus à ce que j’aie des résultats spectaculaires. J’étais comme un fantôme, en quelques sortes. Mes parents s’en moquaient, du moment que je ne ratais pas et que je ne faisais pas de bêtises. Tata Opal, en revanche, n’avait de cesse de secouer la tête, de me dire que je valais mieux que ça. « Trouve ce qui te passionne », qu’elle disait.

— Ça a marché ?

— J’en sais rien. Je n’ai jamais trouvé.

Morli pencha la tête, tâchant de le concevoir.

— Vous avez un métier, pourtant. J’ai cru comprendre que vous étiez doué.

— Certes, et ne vous méprenez pas : mon boulot est sympa. Ça paie bien. Mais j’ai du mal à trouver le côté passionnel avec Mr Saucy.

Baxter baissa les yeux vers ses mains jointes sur ses genoux. Ses cheveux cascadèrent en avant, dissimulant ses yeux, et ses épaules s’affaissèrent. Comme s’il essayait de se faire plus petit. De se rendre invisible.

Morli se décala un peu plus près de lui sur le canapé.

— N’avez-vous vraiment aucune idée de ce qui vous passionne ?

— Aucune, confirma Baxter dans un soupir. J’ai répondu à des tests de personnalité sur le net, mais ça n’a rien donné. Je m’étais dit que j’allais pouvoir trouver quelque chose avec tout le temps en plus pendant la pandémie : le tricot, le jardinage, la pâtisserie… alors oui, c’est amusant, mais rien qui me fasse chavirer.

— N’avez-vous jamais eu un rêve ?

Il secoua la tête.

— Non. Mes parents étaient si distants… que je pense ne pas avoir développé cette étincelle. Quand j’étais gosse, je passais beaucoup de temps dans les bouquins. Et à regarder des films. Des trucs de geek. Pour fuir la réalité, selon mes parents. Parce que je suis un gamin, d’après Sven. J’aime la science-fiction et la fantasy.

Il releva la tête, un minuscule sourire aux lèvres.

— Tant qu’il y a des dragons, des princes et des sorciers. Vous, vous avez une passion, par contre.

L’espace d’une seconde où son échine fut parcourue de frissons, Morli crut que Baxter allait dire « Votre passion, c’est moi ». Au lieu de quoi, cependant, il dit :

— La pâtisserie.

Ignorant un pincement de déception, Morli acquiesça.

— Quand j’étais enfant, je me glissai dans les cuisines à la moindre occasion. Peut-être qu’au début, je cherchais seulement un casse-croûte, mais il n’a pas fallu longtemps pour que grandisse ma fascination envers les boulangers. Ils font tant de choses avec si peu d’ingrédients. C’est comme une forme de magie où le magicien est intimement impliqué. Il choisit la recette et les composants, mesure les ingrédients, pétrit la pâte.

Il se rendit compte que ses doigts bougeaient par réflexe et posa les mains sur ses genoux pour les caler.

— Je comprends, intervint Baxter. En plus, c’est gratifiant.

— Oui ! On donne aux autres quelque chose de merveilleux à manger. Et même si on commet une erreur, ce n’est pas une catastrophe. Il suffit de recommencer.

Ses doigts pétrissaient à présent ses rotules.

— Pâtisser, c’est une bonne chose. Pleine de générosité. Y arriver demande beaucoup d’entraînement, de savoir-faire et de patience, et… et peut-être un peu de talent inné. Pâtisser, c’est important. Ça vaut la peine.

Il se souvint des propos railleurs de ses parents et de ses frères, des ricanements des courtisans et même des attitudes méprisantes des domestiques lorsqu’ils se pensaient à l’abri de tout regard.

Voilà qu’il sanglotait de nouveau, comme s’il avait en lui l’un de ces interrupteurs de chez Baxter, mais chez lui ils causaient des larmes plutôt que de la lumière. Il n’en avait aucune envie ; c’était gênant et inutile. Et ridicule, de surcroît. Car pourquoi devrait-il s’appesantir de ce que tous ces gens pensaient de lui ? Il ne les reverrait jamais.

Cette pensée ne fit qu’accentuer ses pleurs.

Comme la première fois, Baxter le prit dans ses bras. C’était une position inconfortable, chacun d’eux tourné vers l’autre, le visage de Morli enfoui contre le torse de son ami. Baxter ne devait pas être à l’aise ainsi, pourtant il n’avait pas hésité et son étreinte restait suffisamment ferme pour être réconfortante. Il ne se plaignait ni se souciait, semble-t-il, des dégâts que Morli était en train de causer à sa chemise.

Le prince demeura ainsi contre lui bien plus longtemps que de nécessaire, partiellement parce qu’il avait trop honte pour faire face à son hôte, mais aussi parce qu’il se sentait bien. Vint un temps où il n’eut plus le choix, néanmoins. Il agita légèrement les épaules et se redressa ; Baxter le relâcha aussitôt.

— Toutes mes excuses, dit-il, l’air maussade.

— C’est inutile.

— Je ne pleurais jamais, avant. Je vous assure.

Baxter lui tendit une boîte de mouchoirs posée sur la table basse.

— Je vous ai déjà dit ce qu’en pensait ma tante Opal.

— Mais je ne suis pas votre tante Opal ! Je suis un prin…

Non, il ne l’était plus. Il n’était rien. Il se moucha.

Baxter garda le silence un moment avant de s’éclaircir la voix.

— Tata Opal est morte en juin dernier. Pas dans d’atroces souffrances, ni quoi que ce soit de genre. Elle venait d’avoir quatre-vingt-quinze ans et je lui avais organisé un dîner d’anniversaire à l’un de ces restaurants où il faut réserver des mois à l’avance. Très chic. On s’est mis sur notre trente-et-un et on a passé un super moment. Pendant le dessert, elle m’a dit qu’elle avait vécu assez longtemps. Ses mots exacts ont été : « C’est l’heure pour moi de tirer ma révérence ». Deux jours plus tard, elle s’en allait dans son sommeil.

Il soupira lourdement. Morli posa une main sur son genou.

— Je suis navré.

— Merci. Elle a eu une belle vie. C’était une personne très gaie, voyez-vous ? Elle riait tout le temps. Bref, après son décès, j’ai eu beaucoup de mal à l’accepter. Trois mois plus tard, j’étais encore au plus bas.

— Trois mois, ce n’est pas long pour le deuil d’un être cher.

— Sven est passé chez moi un après-midi. On était censé faire du sport ensemble avant de s’envoyer en l’air. C’était la routine. Mais je n’en avais aucune envie, ce jour-là. Quelque chose m’avait fait penser à tata Opal et… j’avais le cafard. Quand j’ai essayé de l’expliquer à Sven, j’ai éclaté en sanglots.

L’expression de Baxter se durcit.

— Et il a réagi comment un sale con. Il m’a dit que les hommes, les vrais, ça pleure pas. Qu’il était temps que j’arrête de me morfondre pour une vieille gâteuse qui n’était même pas ma grand-mère.

Un torrent de colère envers un homme qu’il n’avait jamais rencontré déferla dans les veines de Morli. Si Sven s’était trouvé dans la même pièce, le prince l’aurait provoqué en duel. Ou il se serait contenté de lui casser le nez afin d’en finir rapidement et avec satisfaction.

— C’est horrible.

— En vrai, c’était ce qu’il me fallait. C’est ce jour-là que j’ai arrêté de le fréquenter. À ce stade, il s’est avéré être encore pire et a commencé à inventer des mensonges à mon sujet auprès de nos amis communs.

Baxter releva le menton.

— Je suis heureux d’avoir rompu à ce moment-là.

— C’est un vil scélérat, vous traiter de la sorte ! Et un imbécile de n’avoir pas su reconnaître la valeur d’un homme tel que vous.

Leurs visages étaient assez proches lorsque Morli rétorqua cela, aussi Baxter n’eut qu’à très peu pencher la tête pour l’embrasser.

Oh, par Vadal le Vertueux, quel magnifique baiser.

Les lèvres de Baxter étaient douces et encore légèrement sucrées de la tarte aux pommes que Morli lui avait préparée ce jour-là. Il était du genre à se plonger entièrement dans l’instant présent, entrelaçant ses doigts dans les cheveux de Morli et approchant son corps tout près sans pour autant se montrer insistant. Morli aurait facilement pu s’écarter s’il en avait eu l’envie. Ah ! Une tribu entière d’ogres n’aurait pas pu les séparer.

Le prince joignit les mains derrière la nuque de Baxter et entrouvrit les lèvres, lui permettant l’accès tout en lui laissant le choix de la cadence. Baxter n’était pas pressé. Il savoura leur échange comme il le faisait de chaque repas, et lorsqu’un gémissement guttural lui échappa, Morli s’enflamma de désir des pieds à la tête. Il imaginait une nuée d’étincelles tout autour d’eux, leurs corps brillant comme des soleils. Il imaginait la fumée se dissipant enfin dans le ciel et les dieux leur souriant depuis leur céleste résidence. Il imaginait déjà une histoire d’amour dont les ménestrels déclameraient les vers pour les générations à venir.

Baxter recula un peu, mais garda les mains sur les épaules de Morli. Il haletait, ses yeux étaient grand ouverts et lorsqu’il parla, ce fut d’une voix rauque :

— Je n’avais pas prévu de faire ça.

— Je suis ravi que tu l’aies fait.

Ils se dévisagèrent l’un l’autre.

— On pourrait recommencer, suggéra Morli.

Baxter gronda.

— Si on recommençait, je risquerais de ne plus pouvoir m’arrêter.

— Je ne vois pas pourquoi on devrait s’arrêter.

Morli battit des paupières sans aucune honte. Il était prêt à se jeter sur les genoux de Baxter au besoin.

Ce dernier, toutefois, ne répondit pas du même ton séducteur. Au contraire, il semblait attristé.

— Moi, je vois beaucoup de raisons.

Blessé, Morli s’écarta. Il avait bien failli oublier qu’il n’était pas réel, qu’il n’était qu’un amas de déchets animés par magie. C’était idiot de sa part.

Baxter, toutefois, lui attrapa la main.

— Je ne voulais pas… Vous… tu es la personne la plus remarquable que j’ai jamais rencontrée. J’adore passer du temps avec toi. Je ne veux pas tout gâcher avec le sexe. D’autant que tout ça est nouveau pour toi. Seigneur, imagine un peu que tu souffres du syndrome de Stockholm ?

Morli sembla alarmé.

— Est-ce une autre épidémie ?

Baxter lança un rire dépourvu d’humour.

— Non. C’est quand un prisonnier crée un lien émotionnel avec son ravisseur afin de se protéger du danger.

— Je ne suis pas ton prisonnier. Ce n’est pas toi qui m’as amené ici et tu ne m’as jamais empêché de partir.

Morli indiqua la porte du doigt.

— Je peux m’en aller quand je veux.

— Pour aller où ?

Il n’avait aucune réponse sensée à offrir.

Baxter relâcha sa main et se leva.

— Je suis en vrac, tu comprends ? Je n’ai jamais eu de relation sérieuse avec qui que ce soit. La solitude me ronge. Et toi, tu es si… si… incroyable. Mais aussi vulnérable. Et Seigneur, Morli, je ne pourrais jamais me le pardonner si je te faisais du mal.

Le pire pour Morli était de savoir que Baxter avait raison, ce qui le mit en colère envers sa décision alors même qu’il admirait sa force de caractère. Ajoutez à cela au désir qui lui remuait l’estomac, la tristesse qui suintait de ses vieux souvenirs et la brume de confusion qui l’enveloppait depuis sa mort, et c’en était trop pour lui. Il se leva à son tour.

— Je pense que je vais aller me coucher.

Il était beaucoup trop tôt pour dormir, mais c’était la seule chose qu’il se sentait capable de faire en cet instant.

Partant à reculons, Baxter hocha la tête.

— D’accord. Je crois que je vais prendre de l’avance dans mon boulot. Mr Saucy m’attend.

Il fit demi-tour, entra dans la chambre d’amis reconvertie et en ferma délicatement la porte.

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