Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Kim Fielding · Chapitre 19 sur 33

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Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Chapitre 16

 

 

A RRIVÉS À LA FRONTIÈRE UDRODIENNE, BAXTER EXPRIMA SA DÉCEPTION face à l’absence des dragons.

— Il n’y en a pas suffisamment pour en poster tous azimuts, lui expliqua Morli. Ils préfèrent les voies fréquentées ; or celle-ci est très peu usitée.

— Personne ne vient pour voir les gnomes ?

— Pas tant que ça. Ce n’est pas Modesto, ici, Baxter. La plupart des gens ne quittent pas leur village natal.

— Oh, compris.

Morli fronça les sourcils. Baxter avait été si heureux pendant leur voyage qu’il ne s’était jamais plaint, pas même dans les auberges les plus miteuses. Il n’avait pas particulièrement aimé la forêt d’Aksesh, mais Morli ne pouvait le lui reprocher. Une fois qu’ils avaient eu un accès régulier à des vivres, Baxter avait retrouvé le moral et s’était pris d’un vif intérêt pour le monde de Morli. Il était même allé jusqu’à lui dire qu’il appréciait les hameaux par lesquels ils étaient passés, des endroits si reculés que la plupart des Udrodiens n’en avaient jamais entendu parler. Pourtant, son ami paraissait triste à présent, et le prince n’aimait pas ça du tout.

— Voilà ce que je te propose : une fois la princesse saine et sauve, je t’emmènerai à Burslem. La dragonne là-bas est particulièrement belle et imposante ; ses écailles sont violettes et vertes, et lui faire la conversation est fort intéressant. Elle te plaira. Euh, sauf si bien sûr tu préfères retourner à Modesto tout de suite.

Morli savait qu’il ne faisait que repousser l’inévitable, mais même quelques jours de plus auprès de Baxter lui seraient très précieux.

Le sourire de ce dernier réapparut.

— Ça ne t’embêterait pas ?

— Absolument pas. Je l’aime bien et ça fait plusieurs années qu’on ne s’est pas vus. Elle ne me reconnaîtra pas, bien entendu, mais ce n’est pas grave. Elle va t’adorer.

— Ouah. Rencontrer un dragon, s’extasia Baxter en secouant lentement la tête. Incroyable.

Ils en étaient à leur troisième jour depuis l’enrôlement des recrues qui, à la grande surprise de Morli, ne s’étaient toujours pas départies de leur engouement depuis le départ. Aucun d’eux n’avait mis le pied hors du royaume avant ça et ils trouvaient cela excitant au possible, même si l’autre côté de la frontière ressemblait en tout point au versant udrodien. Des amitiés s’étaient liées, mais aussi des histoires d’amour, au cours du trajet, et ils aimaient se donner en spectacle à chaque fois qu’ils traversaient un nouveau village. Les dieux soient loués, ses promesses d’aventures ne s’étaient pas révélées sans fondements.

Et ces personnes l’appréciaient, du reste, quand bien même pas l’une ne savait qui il était réellement. Baxter l’appelait Modesto, une blague d’initiés qui avait la particularité de partager les deux premières lettres de son vrai prénom et permettait d’éviter les erreurs. De ce qu’en savait leur entourage, Modesto avait été boulanger jusqu’à ce qu’un sortilège le frappe, le laissant dans son état physique biscornu et animé par une nouvelle passion pour la conquête de la fameuse tour. Selon Baxter, ce n’était pas un mensonge, simplement une vérité détournée. Quoi qu’il en soit, leurs soldats de fortune y croyaient et se disputaient avidement son attention. Lui-même continuait de leur parler de leurs familles et de leurs vies, et son intérêt les ravissait.

Morli n’avait jamais connu la popularité avant ça. C’était très étrange.

Toute la troupe traversait présentement d’un pas traînant mais enjoué, le petit morceau de Kovell qui séparait l’Udrodie de la Vraelum. Ils franchiraient bientôt une nouvelle frontière isolée et une petite forêt (bien moins sauvage que l’Aksesh) avant d’atteindre la tour. Face à cette anticipation, le cœur de Morli s’emballa douloureusement, mais il fit en sorte de garder une allure positive.

Ah, Baxter le remarqua malgré tout. Il rejoignit Morli et murmura :

— Tout va bien ?

— J’ai le trac. Ça prouve que je fais un piètre héros.

— Dixit l’homme qui est prêt à remettre les pieds à l’endroit où il a perdu la vie pour sauver une victime sans défense. Je vois là un grand héros, personnellement.

Morli lui décocha un regard reconnaissant.

— Mais j’ai peur.

— Tu serais bien bête, dans le cas contraire.

Il dut percevoir le scepticisme de Morli, car il gloussa.

— Quid de Frodon ? Était-il un héros ?

— Évidemment.

— Pourtant, il avait peur. Et il était réticent. Soumis aux tentations de cette saleté d’anneau.

Oh. Morli n’avait pas vu les choses sous cet angle. Dans les récits épiques de son monde, les hommes et les femmes héroïques marchaient vers leur destin sans le moindre scrupule ni boule au ventre, affrontant les dangers avec aussi peu d’inquiétudes que Baxter dévalait les allées chez Target. Toutefois, il était possible que ces héros et héroïnes aient peur et que cette partie ait été omise par les conteurs. Morli était d’avis qu’ils auraient dû les inclure. La peur rendait les braves plus humains et leurs exploits plus merveilleux encore.

Il redressa le menton et retrouva une démarche plus vive.

Quelques kilomètres plus loin, alors qu’ils approchaient de la frontière vraelume, Baxter rouvrit la bouche :

— Je ne veux pas te mettre la pression, mais as-tu un plan ?

— Plus ou moins.

— Tu partages ?

— Je vais demander à tout le monde d’encercler les ronces, puis de les attaquer en même temps, sans entrer sous le couvert des lianes. Leur but n’est pas d’atteindre la tour, vois-tu… ils sont là, hum, pour distraire la plante. De cette manière, il y a moins de chances qu’ils soient blessés.

Il espérait ne pas se tromper. Il comptait sur l’incapacité des ronces à frapper de toutes parts.

— D’accord. Et ensuite ?

— Je m’avancerai jusqu’à la tour.

— Comme la dernière fois.

Morli se renfrogna.

— La dernière fois, j’étais seul. D’ailleurs, en plus de mon épée, nous avons ton poison. Je m’en servirai aussi.

— Il n’y en a pas beaucoup. Dommage qu’on n’ait pas pu en amener un camion-citerne.

Morli s’esclaffa en essayant d’imaginer comment ils auraient pu transporter un tel véhicule.

— Je me débrouillerai avec ce qu’on a.

Il retrouva soudain son sérieux. Cela faisait un certain temps qu’il voulait dire quelque chose à Baxter et le moment semblait venu.

— Écoute. Si les ronces me tuent…

— Arrête !

— Chut. C’est important. Si elles me tuent, encourage l’équipe à continuer leur attaque. Sauf s’ils prennent peur et veulent abandonner, alors laisse-les faire. Ne les fais pas culpabiliser.

Il ne voulait pas être la cause d’une vie entière de regrets chez ces jeunes gens pleins d’entrain.

— D’accord, finit par répondre Baxter malgré lui.

— Une dernière chose. Je suis déjà mort une fois. Tout ce qui m’est arrivé depuis, et plus particulièrement les moments passés avec toi, représente le cadeau le plus précieux qu’on m’ait jamais offert. Si je dois mourir à nouveau, mes dernières pensées seront tournées vers la chance immense que j’ai eue de te rencontrer.

Il marqua une pause, levant une main pour taire la réponse de Baxter, et prit une profonde inspiration.

— Que j’ai eue de t’aimer, Baxter Quirke. Parce que je t’aime. De tout mon cœur.

Sa voix se brisa sur le dernier mot, mais quelle importance ?

Bien qu’il ne pleure pas, les yeux de Baxter scintillaient.

— Doux Jésus. Je t’aime aussi. Le sortilège de tata Opal a vraiment marché. Il m’a rempli de bonheur. Il t’a amené à moi.

Les larmes commencèrent sans doute à tomber alors, car il se frotta le visage de son avant-bras.

Quelle injustice qu’ils aient pu se côtoyer si peu de temps, mais ainsi allait la vie, dans son monde comme ailleurs. En outre, Baxter avait raison : ils avaient été tellement heureux ensemble. Morli aurait aimé pouvoir faire l’amour une toute dernière fois ; peut-être pourrait-il lui dérober un baiser lorsqu’ils auraient atteint la tour.

Ils s’arrêtèrent pour déjeuner avant de quitter la Kovell. C’était une superbe journée pour un repas en plein air, avec juste un murmure de mordant automnal dans l’air. Si Morli s’était trouvé au palais, il aurait préparé des tartelettes à la brasiérine, qui ne mûrissait que pendant une semaine à peu près, justement à cette période de l’année. C’était une baie délicate, qu’il fallait manipuler avec précaution et cuisiner avec grande précision, mais dans les mains d’un connaisseur et accompagnées des bonnes épices, les tartelettes à la brasiérine offraient une exquisité éthérée, une apothéose pour les papilles gustatives. Même la reine avait complimenté ses gâteaux l’année précédente, tout en sachant pertinemment qui les avait confectionnés.

Rassasiés, tous se relevèrent, rassemblèrent leurs affaires, nettoyèrent leurs déchets, puis reprirent la route.

Ils ne virent bien sûr aucun dragon à l’approche du petit village glauque aux habitants revêches qui s’attendaient à les voir mourir. Les locaux ne voulaient probablement pas qu’Osenne soit sauvée, puisque cela leur enlèverait une source importante de revenu.

Baxter devait en être arrivé à la même conclusion, car il fronçait les sourcils à l’attention d’une femme suffisante qui s’était apparemment autoproclamée mairesse du hameau.

— Vous pourriez continuer à accueillir les touristes par la suite, vous savez ? Il vous suffit d’inventer une offre groupée. Faites-leur payer le gîte et le couvert, puis emmenez-les à la tour où un guide leur racontera toutes les histoires saugrenues qui y sont arrivées. Faites-leur même visiter l’intérieur, du reste, pour qu’ils voient où la princesse dormait. Faites-leur payer des souvenirs fabriqués à base des branches de ronce.

— Une offre groupée, répéta la magistrate, l’air songeur.

— Exact. Vous pourriez même faire se déguiser des acteurs et rejouer les scènes : la méchante sorcière, la princesse qui ronfle, le courageux prince venu la secourir. Vous savez que les gnomes ne sont qu’à une journée d’ici ; vous pourriez peut-être collaborer avec eux ? Donner une raison aux gens de passer de grandes vacances ici. Ils iraient boire les eaux du puits avant de visiter la tour… pourquoi ne pas construire deux ou trois restaurants de qualité et attirer quelques saltimbanques pour donner un spectacle tous les soirs ?

Morli sourit intérieurement lorsque la mairesse s’éloigna. Elle ne suivrait peut-être pas les suggestions de Baxter, mais cela donnerait certainement aux villageois de quoi converser pendant un bon moment.

À quelques pas du village, ils pénétrèrent dans la forêt. Des siècles auparavant s’y trouvait non loin un palais, résidence estivale de la famille royale vraelume. Les arbres alentour en formaient jadis les bois, où rois, reines, princes et convives partaient en excursions de chasse qui servaient en réalité à faire étalage de leurs tenues d’équitation. Pendant que les nobles s’adonnaient à leurs petits jeux, une troupe de soldats postée dans un fort à proximité guettait la moindre raison de venir à leur rescousse. Un beau jour, sans que Morli en connaisse la raison, la royauté vraelume avait abandonné le palais, qui était tombé en ruines, laissant la forêt reprendre ses droits, et il ne restait plus du fort que la tour où la princesse Osenne était retenue prisonnière.

Un œil avisé pouvait discerner les traces de l’ancien apprivoisement de la sylve : certains arbres poussaient en rangs droits, là où ils avaient été plantés pour remplacer ceux qui avaient servi au bois de chauffage ou de construction ; les fondations de vieux sentiers apparaissaient encore çà et là, ainsi que des empilements de pierres, désormais recouverts de végétation, là où des pavillons avaient été érigés pour les repas luxueux des « chasseurs ». À un moment donné, ils passèrent même sous des branches arborant quelques vestiges décolorés et en lambeaux d’étendard jadis resplendissants.

C’était le genre d’endroit qui semblait dévorer le moindre bruit, comme si les sons avaient été emportés par le temps et l’oubli. À cause de l’atmosphère oppressive et d’une certaine trépidation à l’approche de leur destination finale, les recrues commencèrent à perdre de leur engouement. Ceux qui osaient encore parler le faisaient à voix basse. Pas un ne flancha, néanmoins : ils restaient les partisans inébranlables de Morli.

— Regarde-les, murmura-t-il à Baxter. Ils ont vécu une aventure, comme je la leur avais promise. Ils pourraient tourner les talons et rentrer chez eux avec un tas d’histoires qui leur vaudraient une popularité inégalée à la taverne. Pourtant, aucun d’eux ne s’en va.

Baxter secoua la tête, comme si Morli avait raté quelque chose d’évident.

— C’est pour toi. Parce qu’ils croient en toi.

— Mais ils ignorent que je suis leur prince.

— Et ça n’a rien à voir. Écoute, oui, tu les as séduits avec un beau discours, mais c’est ta gentillesse et ton humour qui les a fait rester. Tu as appris leurs noms jusqu’au dernier. Tu leur as posé des questions personnelles, ce qui leur a donné le sentiment d’être intéressants et valorisés. Tu fais un excellent meneur et c’est pour ça qu’ils te suivent. Pas besoin de titres de noblesse quand les gens te respectent.

Le respect. Voilà bien une chose à laquelle Morli n’avait jamais aspiré, principalement parce qu’il n’avait jamais cru y avoir droit. Au mieux, on le tolérait. Pourtant, les faits étaient là. Comment était-ce arrivé ? Il se tourna vers le bel homme costaud qui l’accompagnait et la réponse lui vint.

— Tu es bel et bien un sorcier, déclara-t-il.

— Ah, ne recommence pas. Écoute-moi bien. Ça me va parfaitement, ce rôle de bras droit. Je n’ai pas besoin de pouvoirs magiques.

— Pourtant, ils sont là.

Morli eut bien du mal à garder la voix basse lorsqu’il reprit :

— Réfléchis à tout ce qui est arrivé autour de toi : un seau rempli de levain naturel et de déchets végétaux s’est transformé en homme, avec tout ce que cela comprend de sentiments, de besoins et de défauts propres à l’humain. Plutôt que de sombrer dans un amas d’horreur à l’idée de me retrouver dans un monde étrange, j’étais fasciné. Charmé, parfois. Puis, quand j’ai réalisé que je devais rentrer chez moi, tu as fait en sorte que ce soit possible. Une fois dans mon monde, j’ai trouvé la confiance qui m’avait toujours éludé jusque-là et des talents que j’ignorais posséder. Quand je vacillais, tu me redressais. Tu n’en as peut-être pas conscience, mais ta magie nous entoure depuis tout ce temps, et elle est spectaculaire.

Baxter le dévisageait.

— Je… je ne crois pas… Je n’ai pas…

— Oh que si. Ta magie est comme la levure. Tu peux rassembler tous les ingrédients, farine, liquide, sel, mais c’est quand tu ajoutes la levure que tu peux faire du pain. Ta magie est l’élément clef de la réussite. Et je vais te dire autre chose. On va la conquérir, cette tour. Comment pourrait-il en être autrement avec un sorcier aussi robuste à nos côtés ?

Il en était certain à cent pour cent, que Baxter y croie ou non. Et cela le laissait admiratif, en sus, car c’était là une magie des plus puissantes.

— Si je suis un sorcier aussi fort que tu le dis, comment se fait-il que ma vie ait été une vraie calamité, dans mon monde ?

— Peut-être parce que tu n’as jamais essayé d’utiliser tes dons ? Peut-être que quelque chose dans ton monde entrave la magie ? Ça expliquerait pourquoi si peu de gens y croient. Ou peut-être que tes pouvoirs ont plus d’effet quand tu rends service à autrui ?

Morli haussa les épaules.

— Je l’ignore. Et ça n’a aucune importance. Regarde donc tout ce que tu as déjà accompli.

Bien que les sourcils de Baxter soient froncés, ses yeux brillaient d’une certaine lueur que Morli interpréta comme le début de la conviction.

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