Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Kim Fielding · Chapitre 5 sur 33

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Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Chapitre 2

 

L’INTÉRIEUR DE L’ENTREPÔT MAGIQUE ÉTAIT BIEN PLUS VASTE QUE SA façade. Il était impossible qu’un espace aussi grand puisse tenir entre le vendeur de chaussures et la boutique qui vendait des coussins de canapé aux inscriptions du genre « Vivre, rire, aimer ». Pourtant, il s’y trouvait bel et bien, et Baxter resta planté là plusieurs minutes à se demander, bouche bée, s’il avait accidentellement ajouté un hallucinogène dans ses muffins aux courgettes.

Une odeur forte mais pas désagréable régnait, citronnée, avec un soupçon de cire et d’épices. Ça lui rappelait d’ailleurs fortement la maison de tata Opal. Contrairement à chez sa grand-tante, cependant, l’endroit était poussiéreux et la fumée violette d’encens convergeaient sous le plafond si bien que Baxter se mit à éternuer. Dans un coin, des chaudrons (de véritables chaudrons, comme tirés d’une production de Macbeth) bouillonnaient allégrement, tandis que des bougies – allant très certainement à l’encontre des mesures de sécurité – scintillaient sur leurs étagères. Des bibliothèques présentaient de vieux grimoires et une sélection de babioles qui, quand il les regardait de trop près, mettaient Baxter mal à l’aise. S’agissait-il bien d’une tête réduite, là-bas ?

Cligner rapidement des yeux n’aida en rien la boutique à adopter un aspect plus rationnel. Il venait de prendre la décision de faire demi-tour, de tracer jusqu’à sa voiture pour retourner à ses muffins, son jardin et son tricot à finir quand un homme apparut dans l’embrasure derrière la caisse. Sa robe fluide et sa barbe à la Gandalf lui auraient donné l’air ridicule n’importe où ailleurs, alors qu’elles étaient parfaitement tendance dans le décor ambiant. Le vendeur dévisagea Baxter sans expression particulière sur son visage ridé.

— Oh, euh, bonjour, dit Baxter.

Il se sentait toujours mal à l’aise quand il flânait dans les allées d’un magasin sans rien acheter, comme si les employés de caisse y prenaient personnellement outrage. C’était encore pire en cet instant, car l’homme semblait le jauger. Baxter tâcha de trouver une excuse pour s’en aller promptement. Devrait-il signaler au vendeur qu’il ne portait pas de masque, ce qui enfreignait probablement les décrets du gouverneur Newsom ? Quel était donc le protocole de distanciation sociale dans une boutique qui, selon un rouleau de parchemin calligraphié avec goût accroché à l’un des murs, offrait actuellement une promotion spéciale sur les écailles de wyverne ?

— Hum, fit Baxter.

Le sorcier – car il ne pouvait en être autrement, si ? – se tourna et hocha la tête à l’attention d’une femme en poste derrière le comptoir. Elle avait l’allure de la gothique par excellence : des cheveux noir de jais qui lui arrivaient à la taille, un corsage foncé au-dessus d’une blouse noire et une longue jupe noire. Elle ne semblait pas avoir le moindre maquillage et arborait le teint le plus pâle que Baxter ait jamais vu. Elle rendit son hochement au sorcier, qui disparut de l’autre côté de l’embrasure, puis elle fit le tour de la caisse pour s’approcher du jeune homme.

— Bienvenue à l’Entrepôt magique de Marden, déclara-t-elle avec un fort accent que Baxter ne parvint pas à identifier ainsi qu’un possible léger zézaiement. Je m’appelle Ilona. Si vous voulez bien me suivre, je pourrai vous aider.

— Je, euh, regardais juste.

Lorsqu’elle éclata de rire, ses crocs apparurent.

— Suivez-moi.

C’étaient sans doute des prothèses. Sûrement. Et la couleur écarlate de ses yeux devait provenir de lentilles de contact, forcément. Il la suivit le long d’un chemin marqué de flèches scintillantes qui contournait une gigantesque statue de sirène et menait au long comptoir. Il ne remarqua aucun autre client, ce qui était déconcertant, mais deux autres employés l’observaient. Comme Ilona et le vieux sorcier, ces deux-là semblaient aussi fans de cosplay. La femme aux courbes généreuses avait une natte blanche ainsi que des oreilles pointues, tandis que la tête de son collègue, extrêmement grand et beau, était ornée de cornes. Ils restèrent à leur poste le long du comptoir, toutefois, même si le géant se baissa pour que sa voisine puisse lui murmurer quelque chose à l’oreille.

Ilona décocha un grand sourire à Baxter depuis son poste de caisse.

— J’aime bien votre masque. C’est votre nom qui est écrit dessus, « Votèze » ?

Les yeux ronds, il la fixa un moment.

— Non. C’est « votez ». Comme, genre, aux élections.

— Ooh, j’en ai entendu parler ! Vous allez voter pour quoi ?

Était-elle sérieuse ?

— Pour préserver notre démocratie d’une vague croissante de fachos.

— Ça a l’air chouette ! Absolument charmant. Très bien, occupons-nous de ce dont vous avez besoin.

— Je n’ai besoin de rien. Je suis entré par erreur.

Devrait-il pousser le mensonge plus loin en prétendant qu’il cherchait un bol de pot-pourri ou des chaussures de course ?

— Oh, mon chou, si vous êtes là, c’est que vous avez besoin de quelque chose. Découvrons de quoi il s’agit.

Elle sortit un gros sac de toile d’allure ancienne et qui semblait avoir déjà bien servi, qu’elle posa sur le comptoir en pierre. Soudainement, elle fourra la main dedans, en remua un peu le contenu et en retira un morceau de papier entre ses grands doigts blêmes. Elle plissa les yeux.

— Mouais.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Votre article se trouve dans le revivarium. Je n’y vais pas souvent. Allée douze, conteneur…

Elle scruta à nouveau le bout de papier.

— Conteneur 27G.

— Quel article ?

— Celui dont vous avez besoin, évidemment. Suivez-moi !

Il n’en avait aucune envie, mais incapable de s’extirper de cette situation sans un horrible sentiment de gêne, il lui emboîta le pas alors qu’elle ouvrait une large porte et s’engouffrait dans un long corridor aux murs bordés d’épées. Toutes ces lames en acier affûté et luisant renforcèrent le malaise de Baxter, qui n’en fut que d’autant plus soulagé lorsqu’ils franchirent une petite arche tortueuse menant à un étroit couloir faiblement éclairé par des lanternes recouvertes de toiles et entrecoupé d’autres portes. Et si ce nouveau boyau lui sembla interminable, ce n’était sans doute rien de plus qu’une illusion d’optique due aux ombres.

— Je n’arrive pas à comprendre comment tout ça peut tenir dans un centre commercial, déclara Baxter.

Il manqua trébucher sur une énorme corde effilochée partiellement déroulée.

— Ni comment vous parvenez à éviter les procès pour ces centaines d’entorses à la sécurité.

Ilona ne répondit rien. Quelques mètres plus loin, elle s’arrêta devant une porte sur laquelle, peinte en lettres dorées, se trouvait la mention : Revivarium.

— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ? s’enquit le jeune homme.

— Comme le nom l’indique, c’est là que les choses qui avaient jadis une vie viennent trouver un nouvel usage. Ou des parties de choses qui vivaient jadis.

Cette explication ne lui disait rien qui vaille. C’était encore pire que l’allée d’épées. Et pourtant, il l’accompagna dans la vaste pièce qui lui fit penser à un Costco : un sol en ciment, un haut plafond criblé de néons, d’imposantes et robustes étagères en métal. Chaque allée était marquée d’un chiffre en tête de gondole, et les planches étaient recouvertes de grosses caisses en métal galvanisé, chacune fermée par un couvercle et identifiée au pochoir sur le devant par une combinaison de numéros et de lettres. Baxter était ravi de ne pas voir ce qu’elles contenaient.

Dans l’allée douze, Ilona fredonnait un petit air tandis qu’elle remontait le rayonnage jusqu’au 27. Le conteneur G se trouvait sur la tablette du bas.

— Voyons voir, chantonna-t-elle en se penchant pour enlever le couvercle.

C’était la cosplayeuse de vampire goth la plus joviale que Baxter ait jamais rencontrée. Et il en avait croisé pas mal, grâce aux conventions de SF.

Ilona plongea la main très profondément dans la boîte et hésita juste assez longtemps pour raviver les nerfs de Baxter avant d’en sortir… une enveloppe en papier kraft.

— Vive la déception, souffla Baxter.

Il s’était attendu à des os. Ou à une peau de bête. Peut-être même à un livre relié en peau humaine. Voire à une potion faite d’yeux de triton et de pattes de lézard. Il accepta malgré tout l’enveloppe qu’elle lui tendait et en détacha le rabat.

— Des plumes ?

Il s’apprêtait à mettre la main à l’intérieur lorsque :

— Ne les touchez pas !

Baxter sursauta si violemment qu’il se cogna à l’étagère ; il aurait un bleu à l’épaule. Au moins n’avait-il pas fait tomber l’enveloppe.

— Pourquoi ? Il y a un problème ?

— De quelle couleur sont-elles ?

— Noires.

Ilona hocha la tête.

— Corbeau, dit-elle.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Elles possèdent un grand pouvoir. Mais elles sont…

Elle fit la moue et agita une main avant de continuer :

— … difficiles. Combien en avez-vous ?

Il avisa les plumes.

— Trois ?

— Chacune d’elle a un grand potentiel magique, mais vous ne pourrez vous en servir qu’une seule fois, aussi ne les touchez que quand vous en aurez besoin.

— Besoin pour quoi faire ? Comment je suis censé m’en servir ?

Ilona haussa les épaules.

— C’est là que ça devient difficile. On ne peut jamais savoir à l’avance avec les plumes de corbeau. Mieux vaut suivre ce que vous dicte votre instinct.

Selon son expérience, l’instinct de Baxter n’était bon que pour une seule chose : lui rappeler qu’il était l’heure de manger. Après tout, si ses instincts étaient si bons que ça, il ne se serait pas retrouvé coincé tout seul à Modesto. Et il ne se serait pas lancé dans cette exploration de l’Entrepôt magique.

Sans rien ajouter, Ilona le ramena dans la grande salle par laquelle il était entré. L’homme élancé et la femme aux oreilles d’elfe n’avaient pas bougé. Il avait la nette impression que dès qu’il aurait tourné les talons, ils interrogeraient sa vendeuse attitrée sur sa personne et son enveloppe. Quant à Ilona, elle consultait déjà un parchemin rangé derrière le comptoir.

— Voyons voir… alque, dodo, oiseau de feu, griffon, harpie, phénix, quetzalcoatl… ah, nous y voilà : corbeau.

Elle releva les yeux vers lui.

— Cela vous fera dix-neuf quatre-vingt-quinze. Si vous n’avez pas d’espèce, nous acceptons le troc.

— Aucune de ces choses n’existe à part le corbeau. Euh, et peut-être l’alque.

Elle émit un rire moqueur.

— Ah, vraiment ? Dans ce cas, j’imagine que les vampires n’existent pas non plus. Pas plus que les elfes ou les incubes, ajouta-t-elle en désignant les deux autres employés. Il y a bien plus de choses dans le multivers que vous ne le réalisez, absurde mortel. Désirez-vous un sachet ?

— Euh… non. Merci.

Comme elle semblait attendre, il récupéra son portefeuille dont il sortit un billet de vingt dollars qu’il posa sur le comptoir et qu’elle rangea dans son tiroir-caisse.

— Damnation, nous n’avons plus de pièces de 5 cents. Accepteriez-vous vingt bani à la place ?

Elle lui montra une petite pièce en argent.

— Vous pouvez garder la monnaie.

— Au revoir, Baxter. Bonne chance !

Un sourire abasourdi aux lèvres, l’enveloppe en papier kraft serrée dans la main, le jeune homme retrouva la chaleur étouffante du dehors et le ciel couleur cendre. Il était déjà à mi-chemin de chez lui lorsqu’il lui vint à l’esprit qu’à aucun moment il n’avait donné son nom à la vendeuse.

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