Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Kim Fielding · Chapitre 4 sur 33

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Le prince en pâte à muffin (French Edition)

Chapitre 1

 

S EPTEMBRE 2020

Modesto, Californie

 

Baxter Quirke repoussa la planche de spiritisme, qui tomba de sa table basse. Ça n’avait pas fonctionné. Il ne s’y était pas attendu, bien qu’une petite part de lui avait espéré, et c’était cette part qui se retrouvait déçue à présent. Aucun message de la part de sa grand-tante Opal, qui avait toujours prétendu être une sorcière et que Baxter avait hérité de ses dons magiques.

— Bah ! lâcha-t-il.

Le son de sa propre voix le fit sursauter, tant cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ouvert la bouche. S’il avait réellement possédé le moindre talent surnaturel, tel que celui de prémonition, il aurait pressenti dès le mois de janvier que déménager de l’autre côté du pays n’était pas une bonne idée. Certes, cela lui avait paru être un bon plan, sur le moment. Il venait tout juste de rompre avec Sven, une situation des plus désagréable qui lui avait en outre coûté la plupart de leurs amis en commun. Ses parents étaient… quelque part, peut-être dans le New Hampshire. En tant qu’infographiste de métier, rien de particulier ne le retenait à Chicago, aussi quand il avait reçu une offre d’emploi en Californie, il s’était senti ressourcé et plein d’optimisme.

Sans la moindre petite prémonition pour l’avertir qu’une pandémie approchait. Aucun indice que, tandis qu’il s’installait dans sa petite maison sur Drury Lane à Modesto, l’État envisageait le confinement, qu’il serait forcé au télétravail et qu’il se retrouverait absolument seul dans un endroit où il ne connaissait pas un chat.

— Tu aurais pu me prévenir, tata Opal !

Un puissant vrombissement le secoua. L’espace d’une seconde, il crut que sa tante était peut-être venue communiquer avec lui en fin de compte. Puis, il se souvint des muffins de levain à la courgette qu’il avait mis au four ; c’était le minuteur. Il se précipita vers la cuisine.

Lorsqu’il avait choisi son nouveau domicile, Baxter n’avait pas prêté grande attention à la cuisine. Bien qu’il soit en mesure de faire des pâtes et des omelettes, il avait pour mauvaise habitude de se commander très souvent à manger. Ses plus grosses préoccupations s’étaient donc posées sur un loyer gérable et un trajet facile pour se rendre au boulot. Désormais, son trajet se faisait entre sa chambre et l’autre chambre où était installé son bureau, ce qui battait tous les records de vitesse pour se rendre au boulot.

Toutefois, comme pour beaucoup des autres personnes confinées chez elles, il s’était adonné à quelques nouveaux hobbies. Déjà, il avait commencé la pâtisserie, ce qui lui avait fait prendre presque cinq kilos et lui avait révélé à quel point sa cuisine était mal agencée. Trop étroite. Pas assez d’espace. Ou de rangement. Il s’était débrouillé ainsi malgré tout parce qu’il s’ennuyait à mourir et qu’il lui était impossible de déménager, mais il aurait aimé avoir un plus grand plan de travail. Comme en cet instant précis où, pour pouvoir disposer la grille de refroidissement, il allait devoir temporairement placer le seau de composts au-dessus de son frigo.

Les muffins dégageaient un parfum entêtant, leurs dômes étaient joliment bronzés et parsemés de mouchetures vertes. La surface s’affaissa sous la pression de son doigt avant de se remettre en place, tout comme elle l’aurait dû. Il fut tenté d’en engloutir un tout de suite, mais il savait qu’il valait mieux les laisser refroidir au moins quelques minutes. Bien qu’ils ne soient pas exactement légers en matières grasses, il avait réussi à se convaincre qu’ils feraient un encas sain. Le levain était censé faciliter le travail des bactéries intestinales alors que les courgettes de cette recette apportaient vitamines et fibres.

Bon, peut-être qu’il pouvait quand même en goûter un sans attendre.

Le gâteau collait à la coupelle en papier et Baxter se brûla légèrement les doigts en essayant de le déloger, mais le résultat en valait bien la peine.

— Mmm. Ch’est crop bon, déclara-t-il, la bouche pleine.

Il n’était peut-être pas doué pour la magie, mais au moins arrivait-il à faire des plats savoureux.

Réflexion faite, la recette de ces muffins lui venait de sa grand-tante Opal. Elle en avait laissé plusieurs dizaines sur des petites fiches de son écriture cursive à l’ancienne, dont il avait hérité lorsqu’il avait quitté le bercail. Ragoût de poulet aux haricots ; tourte au thon toute simple ; boulettes de viande suédoises ; pain de viande surprise (la surprise consistant en une coulée de fromage assurée de vous ébouillanter la langue) ; cookies aux épices ; farce de pain au maïs. Il n’avait testé qu’une infime partie des cartes, mais rien que les lire suffisait à lui rappeler d’agréables souvenirs de son enfance, quand il passait la nuit chez elle. Ses sœurs (sa grand-tante Ruby et sa grand-mère Pearl) se joignaient à eux pour le dîner, toutes trois ricanant avec tant d’enthousiasme qu’il était impossible qu’elles ne soient pas sorcières. Ensuite, une fois les deux invitées reparties, tata Opal laissait Baxter regarder la télé bien au-delà de son couvre-feu autorisé avant de le border dans la minuscule chambre dotée d’une lucarne qui lui offrait une vue imprenable sur la lune et les étoiles.

— Tu me manques, tata Opal.

C’était la raison pour laquelle il avait tenté de l’invoquer grâce à la planche de spiritisme : il se languissait de sa compagnie et de ses conseils. Bon sang de bonsoir, il se sentait seul, tout simplement.

Baxter réalisa qu’il ne restait plus une miette du muffin et qu’il était en train de plier la coupelle en une sorte d’origami malformé. Il scruta les dessins sur le papier (des cupcakes roses entourés de cœurs arc-en-ciel), puis, dans un arc parfait, le jeta dans le seau à compost.

Il se souvint tout d’un coup d’une autre recette dont il avait hérité de sa grand-tante. Il avait éclaté de rire la première fois qu’il l’avait vue, la reléguant au même titre que toutes ses autres excentricités. Il lui fallut plusieurs minutes pour la retrouver dans sa boîte à fiches, car elle était collée à une autre qui expliquait comment préparer des betteraves glacées à l’orange.

« Bonheur », indiquait la carte. Comme si la gaieté était facilement atteignable au fond d’une casserole. Pourtant, il en aurait bien besoin, en cet instant, et essayer cette recette n’était pas plus loufoque que sa tentative de communiquer avec un être cher depuis l’au-delà.

Baxter avait la plupart des ingrédients : cannelle, sucre, poivre noir, piment rouge en poudre, jus de citron, extrait d’amande. Le sang de dragon lui manquait, toutefois, et après un moment de délibération, il le remplaça par des graines de fenouil parce que… pourquoi pas ? Comme le lui indiquait la recette, il mélangea le tout dans un bol, maintint celui-ci au-dessus de sa tête et se mit à tourner dix fois dans le sens inverse des aiguilles d’une montre en fredonnant Abracadabra de Steve Miller. La carte ne demandait pas cette chanson en particulier, mais il la trouvait fichtrement adaptée. Enfin, il mit un doigt dans sa bouche, le fit rouler dans la mixture, puis se le lécha pour le nettoyer.

Certes, ça tenait plus du sortilège que de la recette. En même temps, tata Opal ne cessait de dire que mijoter de bons petits plats, c’était pratiquer la magie, alors peut-être que la frontière entre la cuisine et la sorcellerie était floue.

Quoi qu’il en soit, cela n’eut aucun effet. Bien qu’il ait suivi les instructions (en dehors de la substitution pour le sang de dragon), il ne se sentait pas plus heureux. De fait, il se sentait encore moins content, car la mixture était dégoûtante. Il soupira et versa le contenu de son bol dans le compost, au-dessus de ses déchets de levain, de courgettes et de la coupelle en papier. Il aurait bien fait l’aller-retour jusqu’à son bac, sauf que celui-ci était tout au fond du jardin et qu’il ne portait qu’un tout petit caleçon. Il se l’était acheté voilà bien longtemps pour faire une surprise à Sven, mais le portait désormais dans toute la maison dans une vaine démonstration de défiance et d’indépendance. Il lui arrivait même de le porter pendant qu’il travaillait s’il n’avait aucune conférence Zoom de prévue.

Baxter ouvrit à moitié la porte de derrière et jeta un coup d’œil dehors. Une clôture privative d’un mètre quatre-vingt encerclait son jardin, ce qui aurait pu s’avérer génial si les voisins n’avaient pas construit à trois mètres au-dessus du sol une cabane dans les branches d’un sempervirent. L’abri était plutôt joli, et il enviait en quelque sorte les gamins qui avaient le droit d’y jouer. Toutefois, elle leur offrait également une vue plongeante sur son jardin, ce qui signifiait qu’il n’avait pas le loisir de choisir l’option dénudée. Il n’y avait pour le moment aucun signe des enfants, seulement un gros oiseau noir qui l’observait depuis le toit de la maisonnette. Il posa néanmoins le seau sur son minuscule patio arrière, au cas où les petits s’avéreraient cachés à l’intérieur à l’épier depuis la fenêtre dans l’attente d’être terrorisés à jamais par un homme seulement vêtu d’un caleçon Andrew Christian.

De retour à l’intérieur, Baxter nettoya la cuisine et rangea la planche Ouija dans sa boîte. Ayant avalé un deuxième muffin, il se planta au milieu de son salon, perturbé. Il aurait pu sortir jardiner (un autre des hobbies qu’il s’était découvert pendant la pandémie), sauf qu’il faisait actuellement trente-huit degrés et que la qualité de l’air était en berne à cause des incendies qui recouvraient la moitié de l’État. Faire du sport était une autre option ; il avait fourré un vélo d’appartement et quelques haltères dans la seconde chambre, en plus du bureau et de la chaise. Ou alors, il pourrait mater Netflix, sans autre compagnie sous les draps. Lire un livre. Prendre de l’avance sur le dossier qu’il devrait rendre dans une semaine. Il pourrait reprendre le tricot qu’il avait commencé en mars lorsqu’il se cherchait de nouveaux passe-temps et avait abandonné quand la montée des températures lui avait ôté toute envie de poser de la laine sur ses genoux. Sinon, il pourrait toujours laisser ses doigts le guider au hasard des réseaux sur son téléphone.

Aucune de ces options ne lui faisait envie. Il en avait tellement marre d’être seul avec ses pensées qu’il aurait pu crier de frustration.

Sans qu’il comprenne comment, il se retrouva le dos courbé par-dessus son bureau, à taper les mots « fournitures de magie Modesto » dans son moteur de recherche. Il ignorait parfaitement ce qu’il pourrait acheter. Un guide pour l’aider à communiquer avec ses défunts ancêtres ? Un remonteur de temps pour retourner en janvier et prendre les bonnes décisions en sachant qu’une pandémie se profilait à l’horizon ? Ou peut-être du sang de dragon, afin de pouvoir tester une nouvelle fois la recette du bonheur de tata Opal en la respectant aux pieds de la lettre cette fois.

Dans tous les cas, il ne s’attendait pas à trouver une boutique occulte dans la région. S’il avait emménagé dans la région de la baie, à la limite… Les commerces hors du commun ne dénotaient pas trop, à San Francisco, mais à Modesto ?

Et comme de juste, sa recherche ne donna rien en ville. Pourtant… une minute. Il y avait bien un point de vente, au singulier, dans la ville voisine de Turlock. L’Entrepôt magique de Marden. Tiens donc.

Quand Baxter cliqua sur le lien, tout ce qu’il obtint fut une adresse et les horaires d’ouverture. Le site internet ne donnait aucun détail sur ce qui était vendu dans la boutique ni même si elle était encore opérationnelle. Il avait perdu toute notion de quelles professions avaient le droit de recevoir les clients à cette période de la pandémie. Un magasin de l’occulte se qualifiait-il comme commerce essentiel ?

— Tu frôles le ridicule, là, Baxter Quirke, bougonna-t-il en encodant les coordonnées de la boutique dans son portable.

Après avoir enfilé un jean et un tee-shirt rouge qui n’était plus trop grand, contrairement à une certaine époque, il sauta dans ses baskets. D’un crochet proche de la porte arrière, il saisit un masque – sur lequel on pouvait lire « VOTEZ ! » – et se rendit au garage.

 

Le téléphone de Baxter le fit quitter la voie express pour entrer dans Turlock en longeant une longue ribambelle de centres commerciaux extérieurs. Safeway, Target, Home Depot, Old Navy, un In-N-Out qui auraient pu lui faire du gringue s’il ne s’était pas déjà goinfré de muffins aux courgettes.

— Tournez à droite, lui intima l’appli.

Il obéit et entra ainsi dans un parking collectif partagé entre une animalerie, un Forever 21 et « Chez Dick : articles de sport ». Il ne se serait pas imaginé trouver la moindre once de magie dans un tel endroit, mais c’était bel et bien l’adresse qu’il avait dénichée sur le site web.

Il se gara, passa les fils du masque autour de ses oreilles et descendit de voiture. Il s’apprêtait certainement à perdre son temps, mais au moins s’était-il forcé à sortir de chez lui, ce qui devait être son but subconscient depuis le tout début. L’air, toutefois, lui donnait l’impression d’être dans un four à convection et charriait un relent de fumée même au travers de sa protection faciale. Il ferait sans doute mieux d’abandonner la partie et de rentrer à la maison.

À l’instant même où il faisait demi-tour pour attraper la poignée de portière, un gros oiseau noir le surprit en passant tout près de lui. Lorsqu’il tourna la tête pour voir où l’animal était parti… ouah. Qu’était-ce donc que ça ?

Entre les larges vitrines d’un marchand de chaussures et un autre d’articles de maison se trouvait un espace étroit recouvert de ce qui semblait être des panneaux de bois gravé. La porte en bois était en arche et parcourue de lourdes poutres entrecroisées. Et elle brillait de part et d’autre, d’une teinte rose violacée, comme ces bâtons lumineux qui faisaient rage aux fêtes d’Halloween.

— Ben tiens, murmura Baxter.

Plusieurs autres voitures étaient garées sur le parking, mais pas un seul être humain en vue. Le jeune homme ignorait si c’était un bien ou un mal.

Le cœur tambourinant à tout rompre, il s’approcha de la porte luminescente. Il n’y avait ni enseigne ni horaires d’ouverture. Toutefois, quand il tira légèrement sur l’épaisse poignée en fer, le battant s’ouvrit si promptement qu’il faillit perdre l’équilibre. Il prit une profonde inspiration avant d’entrer.

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