Le Roman Comique du Chat Noir
Chapitre V
Les théâtres de Paris
Jusqu’alors pleins de mépris
Pour le poète incompris
Qui traînait sa plume,
Jouèrent à qui mieux mieux
Les drames jeunes ou vieux,
Spirituels, ennuyeux,
De l’Auteur Posthume.
VI
Bref, quand on apprit un jour
Que le joyeux troubadour
Vivait frais comme un amour
Non loin de Montmartre,
On ne l’eût pas reconnu,
Car au lieu d’être tout nu,
Il avait, le parvenu,
De vrais cols de martre.
[1] Extrait des Chansons Naïves et Perverses.—Ollendorf, 3 fr.
50.
Les deux autres poésies que m’inspira l’annonce anticipée de ma mort furent publiées dans le journal La Plume, sous ces deux titres: Vers d’un qui pensa mourir et Vers d’un qui ne mourut point. Elles n’ont point l’allure badine de l’Auteur Posthume que je viens de vous transcrire et la première fut écrite, il m’en souvient, pendant une des longues promenades que, sur l’ordre de la Faculté, je faisais au bras de ma mère dans les prestigieuses allées de la Promenade des platanes à Perpignan. Je fus interrompu dans ma composition par des quintes de toux qui m’arrachaient la poitrine et je crois qu’en lisant quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est aisé d’y voir la trace d’une émotion sincère et fortement ressentie:
Malade, malade, malade,
Ce mot résonne comme un glas
A mon oreille et je dis: las!
Mon corps, quelle dégringolade.
… … … … … .
Plus ne trousserai de ballade.
Bonsoir Hélène et Ménélas,
Oh! mes jambes en échalas:
C’est fini de la rigolade.
… … … … … .
C’est fini de nos baisers lents
Arythmiques et violents,
Suzon, qui fleurais la verveine;
… … … … … .
C’est fini d’eux, c’est fait de moi,
Ah! pour mon âme quel émoi,
Non, vraiment, je n’ai pas de veine!
La troisième pièce: Vers d’un qui ne mourut point, remonte aux derniers jours de ma convalescence. Elle a plutôt l’allure d’une fantaisie Edgard Poesque et témoigne d’une belle tranquillité d’esprit à l’endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez plutôt, car je ne veux pas vous faire grâce de ce morceau de littérature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime nécrologie.
J’ai vu de près la mort sinistre
Et je lui préfère vraiment
Un portefeuille de Ministre
Ou le pire médicament.
Car la drôlesse a les yeux caves,
Le nez camard à faire peur,
Et ses orbites sont des caves
Où l’on regarde avec stupeur.
Elle dédaigne les parures,
Elle n’eut jamais pour bracelets
Autour de ses maigres jointures,
Que de cliquetants osselets:
Des craquements font sa musique.
Elle aime le bruit des hoquets
Et la toux creuse du phtisique
Et les genoux entrechoqués;
Sa démarche est stupide et lente,
Avec un tel déhanchement,
Que l’on est pris de l’épouvante
D’un horrible déclanchement;
Et dans sa royauté macabre,
Elle accueille avec un rictus
Qui déraidit sa face glabre
L’humble troupeau des détritus.
Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue digression, permettez-moi de m’aller coucher; il est deux heures du matin et nous quittons Roanne à cinq heures: vous jugez donc s’il a fallu toute l’amitié que je vous porte et en même temps la solennité de ma promesse pour me tenir éveillé jusqu’à présent.
Dijon.
Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.
N’importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui soutiennent l’appareil aérien de cette moderne traction pourront toujours servir à des exécutions sommaires, un jour ou l’autre, si vient à souffler dans ces parages l’homicide vent des révolutions. Mais Dieu me garde de m’attarder à ces pronostics sanguinaires.
Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé des hurlements d’apache en s’apercevant du mauvais vouloir que le concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d’heure et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie, Montmartre, attirent les yeux des passants.
Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce soir, et creux également la cassette de notre barnum.
Vers quatre heures de l’après-midi, après avoir essayé tant bien que mal de réparer le désastre, par l’armement précipité d’une équipe d’hommes-affiches, Salis s’est enfermé dans son appartement de l’hôtel de La Cloche, disant qu’il va rédiger une lettre de protestation à l’adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu’il ne veut point dîner et demande simplement, au cas où il s’endormirait, qu’on le vienne avertir sur les huit heures.
Mais c’est en vain qu’à huit heures nous venons à tour de rôle frapper à sa porte et l’interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s’insinuent en nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n’avaient plus d’éclat, et dame, la colère aidant…………………….
Cependant il n’y a pas de temps à perdre; le régisseur de l’hôtel va quérir un trousseau de clefs qu’il essaie tour à tour au milieu d’une angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s’ouvre, Salis n’est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas sur la scène. La salle regorge d’un public impatient qui trépigne sur des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier l’incident.
Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté ce soir la très spirituelle chanson qu’il composa à l’occasion de la visite du Czar à l’Académie Française. Elle est inédite ou du moins, n’a paru qu’en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le public, vous la posséderez in extenso, car la voici:
LE CZAR A L’ACADÉMIE
Air: ça vous coupe la g….. à quinz’ pas.