Le Roman Comique du Chat Noir
Le Chat Noir Vient
Province, de Paris noble et vaste banlieue,
Ils ont fait pour te voir et kilomètre et lieue
Dans les sombres wagons des durs chemins de fer.
Récompense-les en, parce qu’ils ont souffert
Des cahots incessants de la locomotive
Que toujours, d’un bras fort, le fier chauffeur active.
Voici les chansonniers, les Ombres, le Chat Noir
Honoré des Princes et des Dieux. Que ce soir
Le travailleur lassé des labeurs infertiles,
Et l’oisif délaissant ses passe temps futiles
Viennent se retremper aux rythmes des chansons
Que versent, de Salis, les nombreux échansons.
Voici venir Salis et sa noble cohorte.
La joyeuse chanson n’est pas encore morte.
Peuple, sache cela, car sous tes yeux charmés,
Les âges révolus, les siècles périmés,
Le Sphinx mystérieux, seul dans la nuit sans voile,
Les Rois mages suivant la symbolique étoile,
Antoine et Cléopâtre et tous les grands amants
Qui, depuis le Déluge, échangent des serments,
Et d’autres OEuvres dont légion est le nombre
Et que Rivière qui tira l’Ombre de l’ombre
Peignit et dessina si magistralement,
La Mer, les Bois, les Caps, les Monts, le Firmament,
Vont bientôt, évoqués par Georges Fragerolle
Sur un air d’élégie ou bien de barcarolle,
Défiler lentement et solennellement.
Et puis c’est Montoya, le Poète charmant
Qui va te moduler sur un air bel et tendre
Que jamais on ne peut se fatiguer d’entendre
La volupté de vivre et le miel du baiser
Et tant d’autres, experts en l’art de nous griser,
Gondoin tombant Félisque avec son Protocole,
Ce Félix qu’on devrait renvoyer à l’école
Apprendre le respect des Muses et de l’Art,
Si véritablement il n’était un peu tard,
Oble dont la voix est plus tendre que la brise
Et qu’un public d’élite à juste titre prise.
Expert en l’art subtil d’émouvoir, de charmer,
De rendre court le temps qui vient nous consumer,
Milot qui nous célèbre en un rythme sonore
Les vertus des aïeux dont la France s’honore,
Nobles vertus d’Hier dont demain est sevré
Et dont Aujourd’hui n’est qu’un souvenir. C’est vrai!
Clément Georges, Bonnaud, tour à tour ironiques,
Abondants, gracieux, langoureux, sataniques,
Des genres les plus fous des tons les plus divers,
Mais tous égaux en grâce en le bel Art des Vers.
La joyeuse chanson n’est pas encore morte.
Voici venir Salis et sa noble cohorte!
Pour faire suite à cette annonce pleine d’alléchantes promesses, un programme a été rédigé, lequel renferme, après une parade de quelques lignes, l’énumération complète de tout le répertoire d’ombres, imposant par le nombre autant que par la qualité, dont nous réservons aux provinces l’extraordinaire déballage. Voici d’abord les pièces de moindre importance dont le commentaire est confié à l’heureuse initiative et à l’inépuisable faconde de Rodolphe Salis lui-même: Le Déluge, pièce antidiluvienne de M. le Préfet; L’Age d’or, poème en un acte de A. Willette; Pierrot peintre, pantomime en 7 tableaux de Louis Morin; La divine, Aventure de Cléo de Mérode, poème belge de Steinlen et Fernand Fau; Plaisirs d’amour, étude cruelle de G. Delaw; La nuit des Temps, drame historique en 25 tableaux de Robida, enfin L’Epopée de Napoléon, grande pièce militaire en 2 actes et 40 tableaux par Caran d’Ache; il me semble que voilà une assez aimable collection. Eh! bien, j’ai gardé pour la bonne bouche les pièces dont le poème et la musique écrits par des auteurs renommés seront religieusement interprétés et fidèlement déclamés chaque soir au cours de nos pérégrinations, à savoir: Le Sphinx, poème et musique de Georges Fragerolle, dessins de Vignola; Les Clairs de Lune, poème et musique du même, dessins de H. Rivière; Le Rêve de Joël, poème et musique de Fragerolle, dessins de Métivet; La marche à l’Étoile, poème et musique de G. Fragerolle, dessins de H. Rivière; L’Honnête Gendarme, farce de Jean Richepin, dessins de L. Morin; l’Enfant prodigue, parabole en 18 tableaux de G. Fragerolle, dessins de Rivière; et Phryné et Ailleurs, deux chefs-d’œuvre de l’exquis poète Donnay, mis en ombres par H. Rivière. Bien entendu, notre spectacle de chaque soir ne comportera en outre des intermèdes abondants et variés que quatre ou cinq pièces choisies parmi le richissime répertoire que je vous viens d’énumérer.
Au verso du programme sur lequel s’étalent pompeusement ces merveilles, Salis s’est plu à rédiger, avec l’aide de quelques amis au nombre desquels je soupçonne vaguement Alphonse Allais, Gondezki, Edmond Deschaumes, et Dominique Bonnaud, des biographies fantaisistes de ses camarades de tournée.
Vous les trouverez ci-jointes et vous verrez de quelle folie verveuse elles sont empreintes; je ne crois pas que le genre de littérature qui fleurit depuis quelque temps et qu’on dénomme familièrement le genre loufoque ait jamais atteint des sommets aussi paroxystiques; mais je vous laisse juge.
D. BONNAUD
«Parisien, journaliste, boulevardier, spirite et officier de réserve. Collabore à presque tous les grands journaux de la Capitale. Devenu chansonnier, par la grâce de N.-S. Rodolphe Salis, gonfalonier de la Butte. Ce fut au cours d’une chasse à l’éléphant, aux environs d’Amsterdam que, sur le point d’être écrasé par un de ces redoutables pachydermes, il fit vœu, s’il en échappait, d’obéir à toutes les injonctions de son sauveur. Là-dessus, Rodolphe Salis ayant foudroyé l’éléphant furieux en lui récitant à bout portant seize vers coniques et explosifs de François Coppée, le seigneur de Chatnoirville intima à «son» sauvé l’ordre de faire des chansons, ordre qui fut exécuté.
Adoré du public parisien, Bonnaud a les fréquentations les plus éclectiques: déjeune chez le Père Didon, chez le duc de Luynes ou chez l’anarchiste Zo d’Axa, indifféremment, et dîne au hasard chez M. Méline, chez Yvette Guilbert ou chez le prince Roland Bonaparte, qu’il accompagna dans un voyage économique. Converti au bouddhisme par M. Guimet, s’est fait l’interprète des malheurs de l’Arménie, dans la pièce de vers célèbre: On vient d’empaler ma Sœur.—A publié un Traité des couleurs complémentaires, aujourd’hui en usage à l’Institution des jeunes aveugles, et ses considérations sur l’État d’âme des culs-de-jatte décorés du mérite agricole, qui resteront; a fondé la Banque des Prêts hypothécaires sur parole d’honneur, qui prospère de jour en jour.—Epoux morganatique d’une des filles du roi de Siam, lequel n’a d’ailleurs, en fait de progéniture, que des garçons.»
Jules MOY
Membre de plusieurs sociétés savantes et secrètes.
«A remué ciel et terre pour obtenir la croix de la Légion d’honneur, sous le prétexte fallacieux qu’un de ses oncles incarnés d’Amérique, avait donné des leçons de solfège dans un établissement de bains sulfureux. Mais il échoua piteusement, malgré son accent anglais, grâce aux intrigues du sire de Montjarret, le célèbre inventeur du vaccin électoral.
Jules Moy, résigné, demanda alors les palmes académiques, mais il ne réussit qu’à obtenir une médaille de sauvetage, en acceptant une place de nègre sous le tunnel de Batignolles-Clichy-Odéon. Après avoir fabriqué des eaux minérales naturelles, il épousa morganatiquement la concierge de la maréchale Booth, qui, de retour des Indes portugaises, avait prêché la religion salutiste dans le désert du Sahara, sur un automobile alimenté par trois veilleuses baignant dans l’huile de ricin rectifiée. Jules Moy divorça pour aller dans l’archipel des Poulocondores diriger un orphéon de poules mélomanes. Il fut ensuite successivement chef des chœurs dans une institution de sourds-muets, professeur de monocycle au lycée des culs-de-jatte de l’île de la Grande-Jatte, et répétiteur d’anglais dans le club espagnol des jeunes japonaises séduites pour l’amélioration des laitages internationaux.»
G. OBLE
«Compositeur français, né à Poitiers. A l’âge de dix ans s’embarque comme mousse, débarque à Taïti, devient rapidement le préféré de la reine, charmée par son adorable voix; installe, grâce à un crédit illimité fourni par la cassette de Sa Majesté, un Conservatoire noir, y fait représenter les œuvres françaises. Empoisonné par un rival, les médecins européens l’envoient en Russie, il devient chef des chœurs des chevaliers-gardes. Epouse une parente du grand Khan de Badjaerah, organise des concerts à Tiflis, part pour Chandernagor, chasse le tigre pour se distraire, en tue 1,800 dans six mois. Est nommé baronnet honoraire. Revient en Europe, devient professeur de castagnettes du prince de Galles. Pris de nostalgie, débarque à Montmartre, au Chat Noir. Auteur des Museaux roses, du Cantique bleu, des Bas violets, du Corset lilas, de Tes vrais Yeux, Tes vrais Pieds, Ton vrai Billet de Chemin de Fer, Bon Dodo, etc.»