Le Roman Comique du Chat Noir

Gabriel Montoya · Chapitre 33 sur 34

Pages du PDF

Le Roman Comique du Chat Noir

Le Chat Noir

(_L’Avenir._)

 

Rennes, 18 mars 1897.

«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut le talenct ou la subtilité s’exercer pour le plus grand esbaudissement des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n’eust été tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.

Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d’y celui, vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec tant de gauloys esprit qu’eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de Panurge, et myt à cet employ tant d’yronie opportune et tant de fois tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre «_tremens_» encore qu’à mon sens il ne le soit guares.

Et c’était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s’esclaffer et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d’une main digne d’un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces, lorsqu’en sa diserte et hilarante faconde l’amy Bonnaud, qui ne bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles, et nos pauvres académiciens, qu’irrévérencieusement il traictoit de glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys s’honore, et iusqu’à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva l’aventure à son goust et en daigna souryre!

Aussy me garderay-je d’omettre le tant joyeulx Milo d’Attique; celuy cy, avec le visage épanouy d’un bon paillart, débicte toutes sortes de soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m’a-t-il paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu’aulcuns disent attique l’esprict de bon aloy par où se dystingue nostre race… Mais j’ay haste d’arriver à ce qui fist sur toute l’assemblée si vivace impression: j’entends dire icy en prime lieu la Marche à l’Etoyle que mena à fin sous la tendre protection d’Euterpe et de Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l’oüie pareillement du Sphynx, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans l’espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de l’hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste que poussière, tandis que se dresse l’énygmatique figure du Sphynx, jusqu’à ce que touct s’évanouysse alentour de luy emmy le refroydissement final.—Le charmanct écryvain Montoya qui luy aussy avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque combien d’asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de Fragerolle. Aussy l’applaudîmes-nous de bon cueur, d’auctant de cueur que luy avait exprymé ce qu’yl ressentait et comprenaict sy bien…

Mays n’allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là n’a point l’ayr de secrèter plus de bile qu’il n’en faust pour l’intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l’organysme vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me tords du matyn au soyr!»

Et tous et toutes de l’ymiter que c’était un plaisyr, et si n’a-t-yl poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que j’eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa large panse balloter d’ayse sous la bure!

Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de rire; mais que dis-je à Dieu? C’est au revoyr que je vous veulx dire!»

 

FRÈRE JEAN, chroniqueur.

Pour copie conforme,

F. VALÉRY.

 

Paris, le 18.

 

C’est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d’où nous étions partis avec la perspective d’un long mois de tournée. Le retour de Rennes nous a paru pénible à tous, d’autant plus qu’à Saint-Brieuc où nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un sentiment de regret analogue à celui qu’éprouverait sans doute une armée qu’on obligerait à se retirer, au début d’une campagne, après deux ou trois batailles favorables.

En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d’un télégramme annonçant l’état désespéré de Salis et le priant de se rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en sorte qu’après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l’incertitude la plus complète sur les décisions individuelles qu’il nous faudra prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!

Les directeurs de quelques théâtres du boulevard sont décidément des êtres ineffables qui feraient pleurer d’attendrissement les anges du Très-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d’entendre leurs doléances. Quatre d’entre eux, désolés de voir que leurs salles moins fréquentées que l’ancien Odéon leur devenaient aussi coûteuses à entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imaginé de se réunir pour dialoguer sur les causes possibles de leur déchéance. Et, le croiriez-vous, ces messieurs, loin d’accuser le goût public qui fait justice de leurs exhibitions en refusant de s’y rendre, loin de s’apercevoir de leur aveugle croyance en l’infaillibilité de telle ou telle raison sociale, ont imaginé d’accuser Montmartre, la butte sacrée, pour sa déloyale concurrence. En des accès de lyrisme transcendant ils l’ont représentée, la pauvre butte, comme une gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur prendre leurs belles pièces trébuchantes. Par de savants et longs calculs ils sont arrivés à démontrer que la donzelle ne dévorait pas moins de 14000 francs par soir. C’est peut-être vrai après tout, mais ils n’ont pas songé qu’elle est bonne fille et tant soi peu marmite. Ses belles pièces d’or elle en fait part à ses innombrables amants, les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis hospitaliers de sa jupe. Et d’ailleurs, qu’est-ce que ces 14000 francs dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve, à ces messieurs, qu’on les a pris sur leurs recettes et qu’ils en bénéficieraient si Montmartre fermait d’un jour à l’autre ses trente bouches de gaieté.

Encore si ces messieurs s’étaient tenus au conciliabule pur et simple, on les pourrait excuser, comme des commerçants qui se sentant glisser vers la faillite, se veulent chercher à eux-mêmes de bonnes raisons. Mais leur hypocrisie ou leur naïveté, je ne sais vraiment pas lequel choisir de ces deux termes, les a poussés à bien d’autres extravagances, et c’est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de l’Evangile, à savoir qu’ils ont aperçu la paille de Montmartre et qu’ils n’ont pas vu la poutre boulevardière encastrée en leurs orbites. Estimant dans leur étroite et malsaine jugeotte, que le dévergondage et la pornographie sont les seuls éléments que le public recherche au spectacle, ils ont conclu qu’on devait être beaucoup plus sale et beaucoup plus obscène à Montmartre que chez eux. De là, à supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des indulgences qu’elle n’accorde point aux théâtres des boulevards, il n’y pouvait avoir qu’un pas et dans leur logique absolue ces messieurs l’ont sauté comme de simples lapins. Donc, supplique à la censure à l’effet d’exercer ses ravages sur les répertoires de Montmartre. C’est d’une drôlerie biblique, mais c’est drôle surtout quand on songe que ces directeurs offrent tous les soirs à leurs rares habitués, le ragoût pimenté de cinquante à soixante personnes de l’autre sexe outrageusement dévêtues. C’est drôle quand on songe que l’un de ces messieurs, véritable tuteur de la pudicité nationale, refusait à un jeune auteur une pièce charmante et finement écrite, sous ce prétexte qu’il n’avait pas trouvé, dans l’espace de trois actes, le moyen de dévêtir une seule de ses héroïnes.

Comme j’allais dîner, je croise sur le boulevard de Clichy mon excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prêt à rompre des lances pour les bonnes causes. Il me dit être précisément à la recherche de documents pour répondre à l’article du journal Le Matin qui s’est fait l’organe des revendications directoriales. Je suis heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lâche pas que vous ne m’ayez au préalable répondu en vers ou en prose à votre gré sur cette question.

—«Comment donc, mon cher ami, si je veux répondre et ce sera en vers, la seule manière de réponse, valable pour un chansonnier.» Mery me quitte, très affairé, en quête de chansonniers et de poètes pour corser son article de demain.

Il revient au bout d’un instant quérir ma réponse que j’ai hâtivement bâclée en dînant et que voici:

 

Adonc messieurs les potentats

Dont nous essuyons les ratas

A la sauce plus ou moins verte,

Vous vous plaignez que l’on déserte,

Pour la butte où nous fleurissons,

Vos très somptueuses maisons.

Franchement, cela vous étonne

Et votre voix rugit et tonne,

Non pas certes au nom de l’art

Qui peu vous chault, mais du dollar;

Et vous demandez le remède,

Et vous appelez à votre aide,

Pour rogner nos ailes d’oiseaux

Anastasie et ses ciseaux.

Or, voulez-vous savoir, messieurs les bons apôtres,

D’où vient le mal sur quoi vous gémissez,

C’est de prendre les ours des auteurs à succès,

Alors que vainement nous vous offrons les nôtres.

Quel dommage que pour constater par moi-même le bon effet de mon épigramme, je n’aie pas en cartons un bon petit vaudeville à pouvoir dès demain porter à ces messieurs. Je crois qu’il me suffirait pour être accueilli à bras ouverts de leur dire en me présentant: C’est moi qui vous ai fait parvenir par l’intermédiaire de Gaston Mery le petit avertissement rimé que vous avez pu lire dans la Libre Parole. Je viens savoir si vous en avez su profiter.

Pas de nouvelles, ce soir, de l’état de Salis, peut-être allons nous apprendre demain qu’il va beaucoup mieux. Ce ne serait pas après tout sa première résurrection et je crois que peu d’hommes ont été dans le cours de leur existence, aussi fréquemment condamnés à mort que ce vivace cabaretier. Les médecins, en somme, ont tout avantage à se montrer pessimistes; les malades leur savent toujours gré de s’être trompés en les jugeant perdus.

C’est demain à midi que se célèbre pour le malheureux Jules Jouy l’office des morts, en l’église de Saint-Laurent, j’y assisterai.

 

Paris, 19 mars.

 

Les obsèques de Jules Jouy ont eu lieu ce matin au milieu d’une affluence considérable d’artistes, d’amis et d’admirateurs du défunt. J’aime mieux ne pas vous citer un nom, car le tout Paris de la chanson, auteurs et interprètes, semblait s’être donné rendez-vous pour accompagner d’un adieu le frère d’art, enfin délivré par la mort, des affres et des agonies que lui furent deux ans de folie furieuse et d’internement.

Comme un dernier et touchant hommage, les orgues, tenues par le compositeur Paul Fauchey, ami du défunt, épandaient sur la foule émue et recueillie les mélopées funèbrement rythmées des œuvres les plus connues de Jules Jouy. Quelle chose étrange que ce convoi d’un des maîtres de la gaîté accompagné par ses disciples et ses fervents endeuillés; sur tous ces visages glabres et rasés, le sourire s’était comme figé et mué en grimace triste, car tous ceux pour qui le rire est l’obligatoire expression, ne sauraient être tristes sans quelque laideur, et il n’y a du rire au rictus qu’une nuance de contraction musculaire.

Vous n’imaginez pas les propos et les racontars qui circulent durant le très long parcours du cortège se rendant au Père Lachaise. La plupart prétendent connaître exactement et pouvoir préciser les causes qui déterminèrent la paralysie générale à laquelle vient de succomber le malheureux Jouy. D’aucuns vont jusqu’à soutenir que le long stage qu’il fit au Chat Noir et les vexations qu’il y supporta de la part de Salis peuvent être incriminés et ce, parce que dans ses accès de folie furieuse, Jouy proférait le nom du gentilhomme cabaretier. Cette façon de raisonner me paraît tout ensemble injuste et ridicule, attendu que la persécution dont Jouy se croyait l’objet de la part de Salis constituait déjà un phénomène morbide et ne reposait sur aucune base sérieuse. On est persécuté comme l’on est mélancolique, l’un ou l’autre état existe sans raison valable, mais quand même a besoin de s’appuyer sur un être ou sur un objet et choisit de préférence l’être ou l’objet dont la présence est obsédante à force de se répéter.

Bien avant sa folie déclarée, les observateurs un peu perspicaces qui vivaient dans l’intimité de Jouy avaient pu s’apercevoir d’une pléiade de symptômes tout à fait indicateurs dans ce sens; sa prédilection marquée pour les sujets macabres, l’étrange curiosité qui le poussait à connaître en leurs moindres détails les affaires sanglantes et les crimes sensationnels, enfin ce parti pris de ne pas avoir manqué en dix ans une seule exécution capitale, fallut-il pour y assister, effectuer de longs voyages; tout cela pour un aliéniste était significatif.

Une anecdote me revient en mémoire, qui me fut contée par Goudezki et qui, pour n’être en somme qu’une très mauvaise farce de rapin, ne montre pas moins combien Jouy était suggestible et accessible à la peur, au point d’amuser à ses dépens pendant plusieurs jours toute une compagnie de mauvais plaisants. C’était pendant la première et unique tournée du Chat Noir en Algérie et en Tunisie. Jolly, le chef machiniste, ayant été mordu à Tunis par un chat, manifesta hautement devant Jules Jouy et les camarades de tournée sa crainte de contracter la rage. Jules Jouy se moqua tout d’abord des suppositions du chef machiniste; puis, ayant lu, tôt après, comme il avait coutume de faire en présence d’un cas nouveau, quelque traité de médecine vétérinaire relatif à la contagion rabique, il fut le premier à reparler à Jolly de l’incident déjà oublié. Aussitôt on projeta, pour s’égayer à ses dépens, de jouer au crédule chansonnier une comédie de tous les instants pour lui laisser croire que Jolly était sous le coup d’une évolution rabique dont les manifestations pouvaient éclater d’un jour à l’autre. On n’imagine pas les terreurs de ce pauvre Jouy, à chaque fois que la conversation venait sur ce sujet, et ses efforts toujours vains pour éviter de se trouver assis à côté du machiniste, dans les trains quotidiens qu’il fallait prendre. Quand le hasard toujours renouvelé le plaçait aux environs de Jolly, il demeurait coi, n’osant pas bouger, parlant avec douceur quand il s’adressait à lui pour ne pas l’irriter. Jolly tenait son rôle à la perfection, assombrissait son regard, se livrait parfois à des mouvements désordonnés des mâchoires et proférait des sons rauques et inarticulés. Cette comédie dura jusqu’à Paris où le simulateur poussa la fantaisie jusqu’à laisser croire à un traitement chez Pasteur. Quand, plus tard, on voulut détromper Jouy il y fallut renoncer; il déclara qu’il avait parfaitement reconnu chez Jolly tous les symptômes de la rage, et qu’il avait été miraculeusement préservé lui-même. Sa colère ne connaissait pas de bornes si l’on persistait à le vouloir persuader.

Au Père Lachaise deux discours ont été prononcés, l’un par Octave Pradels, président de la Société des auteurs et compositeurs de musique, lequel a retracé la vie du défunt et pris au nom de la Société qu’il préside l’engagement d’élever un buste en bronze au chansonnier, à l’occasion de son prochain anniversaire; l’autre par le chansonnier Xavier Privas. Je tiens à vous citer ce dernier, très bref, mais d’une heureuse inspiration et qui a produit parmi les assistants une émotion profonde:

 

«MESSIEURS,

«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le cœur, un génie par le cerveau.

«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d’éloquence la cause des opprimés et des faibles c’est qu’il eut à lutter lui-même contre la souffrance et le malheur.

«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps, rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers scandinaves qui, lorsqu’ils s’étaient liés d’amitié étroite, creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et leurs chiffres.

«Cet usage s’appelait l’Association du sang.

«Aujourd’hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses cendres nos larmes de deuil, de respect et d’admiration, et sur la pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette devise qui aurait pu être la sienne:

 

«Il faut encor souffrir, après avoir souffert»

ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre:

 

«Gloire! Souvenir!»

Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt, l’inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s’il n’est pas mieux fixé que moi sur l’état de notre pauvre camarade, il tire de sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis est mort à trois heures du matin.

Malgré l’attente où je ne puis manquer d’être de ce dénouement, j’avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole que ce Montmartre.

Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu’elle provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy ayant fait une chute dans l’escalier du Chat Noir où il précédait Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n’était pas venu de se rompre les os et qu’il avait plus que jamais besoin de son concours. Jouy avait répondu que lorsqu’il mourrait, il comptait bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance.

Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l’homme est essentiellement un être de légende et de superstition.

Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à Chatellerault. J’ai donc largement le temps de m’y rendre en prenant ce soir même à la gare d’Orléans le train de minuit.

D’ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas manquer d’être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les journées qui ont précédé sa mort.

Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour m’y donner en toute hâte.

 

Naintré, 20 Mars.

 

Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault. Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis, car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s’est écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la sœur du défunt qui nous a priés d’attendre jusque vers dix heures la voiture qui nous doit conduire à Naintré.

Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques s’ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards. Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe d’eau limoneuse et semble décroître après une importante crue.

Après avoir énergiquement lutté contre l’engourdissement de nos membres par un match de billard et l’absorption successive de plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de la mère de Mme Salis et d’un prêtre ami de la famille. Une bonne heure après, nous apercevons le mur d’enceinte et les tourelles du château de Naintré.

Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C’est dans la salle de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu’il préférait, qu’on l’a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, le Chat Noir, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles par la société de secours de l’enfance à la suite d’une représentation au bénéfice de cette œuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et n’ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire ironique que Salis prenait lorsqu’il écoutait complaisamment dans son cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob prétentieux.

Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous fait, en un récit coupé de sanglots, l’histoire des dernières journées de son mari. Il n’a pas eu de délire à proprement parler. Sa continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à chacun de nous des observations sur le choix de ses œuvres, etc. Sa pensée, en somme, n’a pas une minute quitté son théâtre et ses collaborateurs. La veille de sa mort, il s’est fait habiller vers quatre heures de l’après-midi et, soutenu par son beau-frère, le capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d’amitié, il s’est promené dans les pièces principales de son château, comme s’il voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu’il n’a pas cessé d’accumuler et qu’il savait disposer avec un art impeccable.

Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s’est assis un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner son lit et n’a pas eu la force de gravir l’escalier, en sorte qu’il a fallu le monter dans son fauteuil.

En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d’un grand sens pratique et d’une mâle énergie, s’occupe aux apprêts du déjeuner, car le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à l’église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu’à petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture.

Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis, frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de Chatellerault accompagnent le convoi jusqu’au cimetière. Bonnaud prend la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse sous le coup d’une très vive émotion.

Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi, de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans l’après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée.

On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d’estampes et de dessins originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire d’amusantes légendes, j’entends fort bien à travers la cloison, Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m’entend de son côté mais ne veut pas en avoir l’air. Cependant, voici qu’en escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le meuble dans ma chûte. Je ne puis m’empêcher de rire aux éclats; et Bonnaud de m’imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n’est pas mal, je pense, pour un jour d’enterrement. Un détail encore: Les water-closets sont illustrés en ce féerique château; c’est là que sont relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques, tient compagnie à un pourceau dont on n’aperçoit que le groin et les oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d’œuvre est tout simplement signé Puvis de Chavannes.

Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié dans l’Éclair.

 

Paris, le 23 mars.

 

Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez, cousine, que j’ai secoué pour cette fois l’invincible paresse qui, jusqu’ici, m’avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez pas capable d’un tel effort et ce flux de correspondance vous doit avoir plus d’une fois étonnée.

Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passés, et vous ai-je conté avec assez de détails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la tournée. Pour que pas un élément ne vous fasse défaut et que cette correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son commencement, je vous envoie l’article découpé que le journal l’Éclair a bien voulu reproduire.

Et en attendant que des événements nouveaux et notables me fournissent l’occasion de vous récrire aussi longuement, je dépose sur le bout de vos ongles roses un baiser tout à fait régence, le seul, d’ailleurs, que vous ayez jamais voulu m’accorder.