Le Roman Comique du Chat Noir

Gabriel Montoya · Chapitre 32 sur 34 · partie 1/2

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Le Roman Comique du Chat Noir

Matutina

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

De ses premiers rayons l’aube argente la plaine;

Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,

Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;

L’Aurore épand ses feux en nappe de lumière,

Et la nature entière

En un mystique bruit

S’apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.

 

Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie

Charme du laboureur la douce rêverie,

Tandis que l’oiselet caché dans le buisson

Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie

Et joint la mélodie

De sa frêle chanson

Au cantique d’amour qui berce la moisson.

 

La cloche du village annonçant les matines,

Egrène lentement ses notes argentines

Qui montent dans l’azur en harmonieux chant;

Vers les cieux attiédis levant son front austère,

L’ouvrier de la terre

Jette un appel touchant

Et demande au bon Dieu de féconder son champ!

 

Paris.

 

Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l’après midi, en l’an de grâce 1897, alors qu’on vient, deux mois durant, de savourer la joie du libre espace et l’imprévu des quotidiens déplacements, ce n’est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après d’interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous prétexte d’encombrements et d’inévitables lenteurs, exigent de doubles salaires, vous donnez votre adresse avec l’espoir que la demi-heure qui va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers à plus d’un titre. Grave erreur. Une heure s’écoule et vous constatez avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d’une infinité d’autres, à l’intersection d’une rue traversière et des grands boulevards. Toutes protestations sont vaines d’ailleurs, car il ne faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh! combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.

Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d’ailleurs, où, furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l’étroit véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière pour constater par vous-même les difficultés d’une marche en avant: alors, n’en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce projectile sera accompagné d’un heurt de votre occiput contre la paroi supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu’une douleur très vive, l’humiliation d’avoir fait rire un groupe de crétins et votre cocher.

En mettant les choses au pire il se pourrait qu’un malencontreux confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont vous m’épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez quitte pour une bénigne ophtalmie.

Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare pestilentiel qu’est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà m’accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je me trouvai dans l’impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer dans sa serrure la clef, d’ailleurs fort encombrante, qui jusqu’à ces deux mois passés, m’avait servi de Sésame. On m’a cambriolé, pensai-je, et après m’être épuisé en des efforts qui n’aboutirent point j’envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner, après l’infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauter le pêne et j’entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s’était-il produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication s’impose. Savez-vous, cousine, ce que c’est qu’un voisin? Je ne pense pas et c’est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n’habitent pas les demeures coûteuses et très capitonnées, où l’épaisseur des murs et des tentures réalise presque l’isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être dont les mœurs, les goûts et l’éducation première sont précisément inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent creuser encore l’abîme impliqué par cette brève définition, vous pouvez conclure que la guerre est l’état de raison entre gens qui ont acheté très cher le droit d’habiter des pièces contiguës ou superposées et d’être plusieurs fois le jour déshabillés par l’inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.

Je suis donc affligé, cousine ma mie, d’un voisin auquel pour mes péchés, la définition ci-jointe s’applique en sa toute rigueur: Oyez plutôt: mon voisin s’absente de son logis aux heures durant lesquelles sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui le reste du temps, c’est-à-dire aux heures où les gens de race, doués de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble de disgrâce ce protozoaire est l’ennemi juré de toute harmonie et ne prend plaisir qu’aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois l’avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein vent dont la voix cassée venait d’éructer la chanson des Blés d’or.

Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s’asseoir à mon piano pour m’en régaler? En ces heures de musicale ivresse et d’harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.

Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L’énervement et un peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin, Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou peu s’en faut, quand Mulder, en proie à l’harmonieux délire qui cette fois n’allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème qui vous donne la lumineuse vision d’un lever de soleil, depuis l’aube indécise et pâle jusqu’à l’embrasement complet du ciel. Hélas! croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d’œuvre furent troublées par l’insolite répétition de coups frappés à mon plancher, à l’aide d’un manche à balai, faisant pour la circonstance office de bélier.

«C’est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans l’attitude d’un fakir.

Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les notes claironnantes sonnent l’éveil de la nature et comme autant de radieuses fusées, illuminent les quatre coins d’un horizon fictif en un pays de rêve somptueusement évoqué.

Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je l’entendis ouvrir sa porte avec fracas et d’un pas où résonnait sa bourgeoise colère, escalader l’étage qui nous sépare. En quelques secondes, il frappait à ma porte: «L’esprit se rapproche, ricana de Lautrec.—Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»

Je me contentai toutefois d’interpeller le fantôme à travers la mince cloison de bois, car j’entendais rugir cette bête coléreuse et je me souciais peu d’une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon droit, vu l’heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même bruyantes. Au lieu de m’écouter, l’irascible tailleur vociféra de plus belle, m’adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en sorte que si je n’avais écouté que les protestations révoltées de ma conscience, je lui eusse peut-être donné sur l’heure une leçon de convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m’affirmant que le mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l’offenseur. Tous deux s’offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de l’incident et se réjouissaient par avance de la condamnation infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale intervention.

J’assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du XVIIIe arrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d’une seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes d’affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m’attribua les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les témoins.

Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon adversaire aurait la mauvaise foi d’invoquer des témoins contradictoires, j’informai les deux amis présents à l’algarade qu’ils auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L’ami chargé par moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se rendit pas à l’audience. De son côté, le tailleur pratique fit comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et m’attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D’autre part, et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux garçon coureur de fillettes, dont l’antipathie m’était connue de longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu’il déclara avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l’auteur. Il s’étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré pour la musique.

Le coupeur triomphant se conduisit, en l’occurrence, comme se conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort de mon absence, il s’assura le concours d’un huissier et la saisie suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste et l’indifférence du concierge m’empêchèrent d’être mis au courant de toutes ces opérations qui s’effectuaient à Paris pendant que je humais les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont l’illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de ceux que la loi n’a pas tout-à-fait accablés.

Vous dépeindre la colère qui s’empara de moi, lorsqu’un coup d’œil circulaire m’eut révélé de quelle infamie j’étais victime, je préfère y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon voisin, du juge de paix, de l’architecte et de l’huissier, encore que ce dernier ne fût que l’instrument de la loi dont je pâtissais. Une chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier, réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m’évanouir à l’idée qu’une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses exhumations, les produits d’un labeur obstiné de dix ans. Ce viol m’apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s’ajouter à la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière plus odieuse encore, et dans l’éclair de ma légitime fureur je compris l’Anarchie.

Mais, comme il s’agissait de parer tout d’abord aux conséquences immédiates de la saisie et qu’une prompte intervention suffisait pour cela, je n’eus garde de m’arrêter longuement aux considérations théoriques et je m’empressai de solder la note de mes juridiques émotions. J’eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d’un docteur en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour n’être point tenté d’avoir jamais recours à la justice des hommes, je me remémorai quelques sentences latines telle que: Homo homini lupus ou encore Summum jus, summa injuria, lesquelles, chère cousine, je livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur pour les flots d’encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.

 

Paris, 9 mars.

 

Vous ai-je dit, cousine, qu’une seconde tournée doit commencer le 11 courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer un peu la colère qui s’est élevée en moi à la suite du ridicule procès que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J’impose silence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de révolte de ma conscience éprise de justice; j’essaie de me créer un nouvel état d’âme et d’envisager l’existence dans nos rapports avec les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans laquelle il se faut efforcer d’être uniquement spectateur, si l’on ne veut pas être ou dupeur ou dupé.

La fantaisie m’a pris avant-hier d’aller entendre Manon à l’Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle de l’écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu’il soit possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et maniérée, unie à plus d’humanité sincère et de vibrante passion. Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l’interprétation fût inférieure à tout ce que j’étais en droit d’attendre dans le second théâtre lyrique de la capitale. Si j’excepte le tendre Leprestre qui a fort bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment délicat, pour lesquels il faut, j’en conviens, mieux que l’appoint d’un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendre Manon m’ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province ne furent aussi mal réglés. L’orchestre, lui-même, l’orchestre tant réputé de l’Opéra Comique, dirigé d’ailleurs par un succédané du maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C’était si mauvais, qu’à plus de vingt reprises j’ai dû maintenir de force à son fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait d’éclater.

Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant avec l’heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.

—Ces Messieurs n’ont pas l’air satisfait.

—Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.

—Ces Messieurs ont peut-être oublié que c’est aujourd’hui dimanche.

—Tiens, c’est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa réponse était l’éclatante preuve, à savoir qu’il se faut résigner le dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des chefs-d’œuvre consacrés.

Il faut que je vous conte, petite cousine, une visite que j’ai faite hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j’ai nommé le sculpteur Pendariés. J’ai toujours eu pour la sculpture un amour spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la réalisation d’une œuvre sculpturale qu’il y a positivement lieu de se demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une carrière aussi ingrate. L’imagination qui se plaît à considérer les artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et féminins en quelque sorte s’effarouche de cette vision brutale d’un homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu’il pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de maillet, les éclats d’un cube de marbre d’où surgira l’impérissable beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d’un vieux castel où des trésors sont enfouis.

Encore s’il ne fallait pour aboutir que l’effort physique et la seule patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte la foi et non point seulement cette foi qui se manifestant avec des ardeurs d’incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l’Etincelle n’aboutit point, l’inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce qu’il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c’est la hantise constante, l’obsession de son idéal, la persécution de l’image guidant la main durant les innombrables séances de l’exécution. Plus que tout autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont l’œuvre aujourd’hui rayonne sur la France intellectuelle, je n’en vois qu’un qui eût mérité de tenir le ciseau, c’est Gustave Flaubert, l’homme au burin méticuleux, l’implacable forgeur qui travaillait sa prose, comme travaille à l’ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir compte du vol impassible de l’heure et sans s’émouvoir de l’œuvre qui n’avance pas.

Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n’avais pas vu depuis plus d’un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je m’intéresse à sa personne et à son art.

A dire vrai, j’étais un peu curieux de savoir ce qu’il va présenter au prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l’ouverture du Palais de l’Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n’a pas cessé d’exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois d’ailleurs récompensées. J’ai gardé le plus gracieux souvenir d’un Narcisse en marbre qu’il exposa ces deux ans passés et qui m’apparut comme un petit chef-d’œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. J’avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle huit vers que je m’en vais vous dire.

 

Joli comme un été qui touche à son déclin,

Dans la pâle clarté d’une aube languissante,

Narcisse est étendu près d’une eau bruissante

Et contemple, amoureux, son visage câlin.

Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,

La brise emplit sa chair d’harmonieux frissons.

Cependant que perdu dans les bleus horizons,

Longuement il jouit de sa métamorphose.

L’illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.

Je m’attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle, en laquelle se donneraient libre carrière les qualités maîtresses de mon ami, à savoir l’harmonie des formes, la souplesse câline des contours et cette passion chantante de la chair qu’il sait si bien rendre voluptueuse et frissonnante.

Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente indifférence à l’endroit l’un de l’autre, j’interpellai vigoureusement le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de son art. «J’espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la primeur.

—«Bah! fit-il avec une moue, qu’il s’efforça de rendre dédaigneuse, mais où je sus lire un manque total de sincérité, c’est si peu de chose.

—«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»

A mesure que nous avancions vers l’atelier je surprenais sur sa mobile et expressive physionomie, l’éclatement comprimé d’un sourire mystificateur.

Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s’ouvrit.

Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissante d’une fin d’après midi, m’apparaissait immense, à cause un peu de l’atelier très exigu, l’œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de sculpture des Champs-Élysées.

«Peste, mais c’est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que ce n’est point là l’expression d’un sentiment très esthétique, mais j’avoue qu’au premier moment je fus dominé par la vision du labeur géant que mon ami venait d’accomplir, considération de second ordre j’en conviens, qui ne tarda point à s’effacer devant une autre plus flatteuse: l’admiration.

Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu’une main d’enfant pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d’un tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus admirable anatomie qui se puisse rêver.

Cet homme, un paysan comme l’a voulu son auteur et non point un paysan d’atelier aux rondeurs mièvres et graciles d’Apollon, mais un rustre à la puissante musculature, s’est arrêté près d’une roche inculte. Les jambes fléchies, le torse un peu voûté de l’homme qui se livre aux travaux ardus de la terre, tout dans son attitude et dans son mouvement crie la fatigue et l’effort continu d’une laborieuse journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins que la fertilité et ce n’est pas sans peine qu’elle nourrit ses amants obstinés, l’ingrate et revêche marâtre. Aussi l’homme à la longue s’est-il découragé; le peu d’âme qui somnolait en ce coffre de brute attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute justice d’en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l’équitable joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la terre mauvaise entr’ouverte sous son effort. Et joignant ses mains calleuses où le manche du pic a laissé l’ineffaçable stigmate du travail, levant au ciel sa face où pour une minute s’est réfugiée la vie de tout ce grand corps, le paysan s’exalte en une prière marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.

Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l’âme de mon précieux ami en lui énumérant une à une, toutes ces émotions que je viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore ne m’attardai-je point, avant tout, féru d’art sincère, à lui vanter l’exactitude merveilleuse des attaches et l’incomparable fini des moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l’œil exercé des professionnels.

—«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»

Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:

—«Te chargerais-tu d’en trouver un satisfaisant?

—«Non, certes.

—«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu’il soit nécessaire de résumer par un mot sans doute insuffisant l’état d’âme complexe que j’ai voulu rendre. Tu n’as pas eu besoin de titre pour me comprendre; d’autres, je l’espère, me comprendront également et c’est la plus grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu qu’il ne voit pas, mais dont il attend l’infinie miséricorde et qui lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c’est moi-même. Ah! pendant les deux ans qu’a duré ce travail, dont tu contemples le résultat, que de fois moi aussi j’ai laissé tomber le marteau, pesant à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l’Idéal, ces mains fatiguées qui s’épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je l’ai pu rendre assez pour que d’autres hommes le déchiffrent, je n’ai plus rien presque à désirer.»

Ce bougre là m’avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de mains de lui témoigner combien son œuvre m’allait au cœur. Après quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte entr’ouverte de l’atelier en me disant: «Allons boire un bock à la santé de mon Bonhomme!»

 

10 mars.

 

C’est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois s’il vous plaît. L’itinéraire ne nous promet pas cette fois une succession de séjours paradisiaques et nous n’aurons guère le choix, ce me semble, qu’entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame, on s’amollirait à la fin si l’on rencontrait fréquemment en voyage des oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne mourrons pas d’avoir affronté Saint-Nazaire, Nazaire les chiens, comme il me souvient d’avoir entendu dénommer ce savoureux port de mer, à l’époque où je m’embarquais à bord du Lafayette pour la Havane et Vera-Cruz.

Oui, cousine, c’est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s’il plaît à Dieu jusqu’à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques cités importantes du centre et de l’ouest.

A vrai dire, il me tarde presque d’être en route et je sens que je vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j’y viens de passer n’ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si j’excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon désagréable.

Je subis cette impression très curieuse d’être dépaysé chez moi, pour ce fait que je viens d’arriver à peine et que j’en vais aussitôt repartir. Le séjour que je fais à Paris m’apparaît simplement comme une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des habitudes, et n’ayant rien qui me retienne, j’ai presque hâte de décamper. La saison, d’ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni chaud, mais l’immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu’aux moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de giboulées.

Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se sent quelque peu devenir nomades. Changer d’air et de table et de lit et d’horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité. Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains rapides nous épargnent l’usage des souliers à clous et des bâtons ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit d’autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe présentement à l’Odéon avec une pièce portant ce titre: Le Chemineau. J’en suis ravi pour la gloire de l’auteur et aussi pour les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que l’importance des recettes et la location par trop anticipée, m’ont empêché d’entendre cette œuvre, que si volontiers j’eusse applaudie. Fasse le ciel qu’elle demeure au répertoire et que je la puisse aller voir en d’autres temps, d’autant plus qu’elle est, dit-on, fort bien jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l’occasion qu’il devait chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense que je l’ai vu ces deux ans passés, tenant dans le Tour du Monde en quatre-vingts jours, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu’il fût infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d’avoir à dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à lui les belles créations où l’on se dépense, où l’on peut être soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.

J’ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon. C’est de lui que je tiens l’itinéraire dont je vous entretenais tout à l’heure. Ce diable d’homme est un des êtres les mieux trempés que j’aie encore vus. Je l’ai trouvé, l’œil terne, la face jaune avec des reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le trahissaient d’involontaires crispations du visage. Il refuse absolument de garder le lit malgré son état d’extrême faiblesse et il se traîne sur un grand fauteuil à clous d’or, celui, si je ne me trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c’est un entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d’objets multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois, figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés pêle-mêle dans un coin. C’est tout le matériel dont s’armaient, aux jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces contiguës qui composaient le cabaret.

Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d’un aigle de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de prendre place dans la très artistique collection des œuvres Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un stage. Lors de la reprise de l’Epopée, ces deux ans passés, un dessin colorié de Caran D’Ache amusa pendant plus de six mois, les visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de foudre de guerre, emporté par le galop formidable d’un cheval à l’hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient, sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés, mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d’artilleurs organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute taille, et le visage impassible, franchissait d’un bond d’invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu’il sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l’aquarelle dont l’œuvre était rehaussée lui donnaient l’apparence d’une superbe épreuve d’Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des dorures en forme d’aigles achevait la mystification et j’ai plusieurs fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les accompagnaient que c’était là le très véridique portrait d’un général de l’Empire.

Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l’excellent caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la hanche, le bras droit tendu vers l’écran où défilent des bataillons, les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction d’un imaginaire ennemi.

Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont volontairement accentués, une esquisse représente la tête d’un guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d’où seuls émergent les lèvres et le menton. L’œil s’aperçoit par un orifice ménagé à son niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l’impression générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement des lignes. C’est de la bonne charge et de la très spirituelle caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa chevaleresque origine.

Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d’honneur, était, si je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville. Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise, est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs champêtres que l’auteur le prie de venir partager avec lui).

 

A l’ombre à Vaux, l’on gèle. Arrive! Oh! la campagne.

Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.

 

Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait constituer l’ensemble. Je ne suppose pas qu’un comédien, même des mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des auditeurs, voire aux plus rompus en l’art d’ouïr des étrangetés rimées.

Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous l’auvent d’une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et Alphonse Allais) faisaient sauter l’omelette au lard mentionnée dans la courte pièce. Autour d’eux, accrochées aux murs et aux solives du plafond, d’innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de gargantuesques mangeries.

Plus loin, sur l’autre face de la marge, une servante à la croupe rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de bachiques désirs vers la gorge mal défendue.

Vous ne m’en voudrez point, cousine, de m’étendre si longuement sur ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de plaisir que vous n’en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien, ne va pas sans quelque mélancolie. Car c’est du passé que je parle et l’effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie, suffira, je l’espère, à me les rendre inoubliables désormais.

L’hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en quelques jours, l’uniforme et quelconque maisonnette en laquelle s’abritera la précieuse santé d’un marchand de savons, rentier. Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la procession du Veau d’or; envolées au vent les superbes lanternes en fer forgé qu’au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina tout exprès pour Salis; et l’enseigne hiératique, où dans un croissant de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la fenêtre du premier étage et s’irradiait sur un chat apothéotique. Je traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que tout ce décor n’était désormais vivant qu’en la mémoire de quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l’emplacement de l’ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une image plate, dont l’uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert sale des volets, me fit croire un instant que je m’étais trompé de route. Une seconde j’hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me retourner, je hâtai le pas.

Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur, puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l’étrange bric-à-brac au milieu duquel je l’ai trouvé. J’ai peine à croire, en l’examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage crispé, à l’œil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager avec nous les fatigues d’un mois de tournée. Malgré ce que je sais et ce que j’ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps, et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure, d’opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter d’inévitables querelles, a-t-il refusé jusqu’à présent d’aborder devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.

La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d’une fois la preuve de ses capacités oratoires.

Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette éventualité d’une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son concours, ce qui, jusqu’à l’heure actuelle, ne s’est pas encore présenté.

—«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j’ai peur que le repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait suffisant à vous mettre sur pieds.

—«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez, je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une demi-heure de repos le jour comme la nuit.

—«Diable, mais c’est grave, cela.» Et je commence à m’expliquer l’état d’affaissement où je l’ai trouvé et aussi les tons livides de sa physionomie.

—«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.

—«Mais que vous ordonne votre médecin?

—«Mon médecin, c’est un âne. Je continue à le voir parce que je me suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu’il a perdu son latin et qu’il n’en sait pas plus long que moi sur mon mal. Il prétend que j’ai de la tuberculose intestinale et il m’ordonne une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut se fouiller, j’ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce. Voyez plutôt, sur la commode.»

Et j’avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu’il faut pour me confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me vient de répéter, avec l’air dégagé d’un homme qui parlerait du mal dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent créancier.

—«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m’efforçant de lui parler avec gravité. Le moment n’est pas venu d’abuser de vos forces et je crois qu’à la veille d’un départ, il serait temps de vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l’heure et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.

—«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j’en ai plein le dos, mais d’autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n’en a pas l’habitude, convenez que c’est dur. Je ne sais pas si je me déciderai jamais à boire de ce côté. Jusqu’à présent savez-vous comment j’ai toujours soigné la diarrhée? par les œufs durs. Et je continuerai: ce sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l’Autriche et pour l’Italie. La Russie l’attire par dessus tout et il ne renonce pas à l’idée de donner l’Epopée à Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame, dit-il, il ne s’en est fallu que de l’épaisseur d’un cheveu que le souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale dans Paris. J’avais manœuvré comme un zèbre pour déterminer ces messieurs du Protocole à faire figurer l’Epopée au nombre des réjouissances dont on devait régaler l’Illustre visiteur. Songez donc, personne mieux que moi n’était en posture de demander pareille faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des vers qui ne cassaient rien et qui n’ont pas fait oublier Corneille. Je crois même qu’il a pris un avant-goût des fonctions qu’il remplit à l’Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la rue Victor Massé. Crozier m’était donc tout acquis; mais il s’est trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été remisé.

«N’importe, on s’était ému à l’ambassade russe des démarches faites par moi et il m’y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me venir voir à l’occasion du second voyage un peu moins officiel que le premier qu’il ferait dans la capitale. D’ailleurs je lui ai décerné le titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre rentrée en France.»

Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s’est redressé. Il gesticule en parlant comme s’il avait à faire à son auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne doutant plus une seconde qu’il bonimentera comme un seul homme, à Versailles, le surlendemain.

La température est exceptionnelle aujourd’hui. Le ciel, ce soir invite à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je m’endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j’ai toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l’Espérance, je mets pied à terre pour m’offrir un bock. A la terrasse, tout près de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment. Sans nul effort pour surprendre ce qu’ils disent, j’entends assez pour me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les deux demoiselles, deux sœurs, et que leurs propos roulent sur l’étrangeté des rencontres en semblable occurrence.

—«Tu te souviens, Jeanne, dit l’une des cyclistes, comment s’est fait l’an passé le mariage de notre amie Augustine.

—«Ah oui, c’est très drôle, répond la sœur, elle a fait connaissance de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça, l’un sur l’autre, qu’ils se sont promis de continuer.»

 

Versailles.

 

La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point donné d’entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour. N’importe, le voyage, si court soit-il, n’a pas été pour moi tout à fait dépourvu de charme.

En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J’y pénètre et je m’aperçois tout d’abord de la difficulté qu’il y a à voyager avec quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes, impossibilité manifeste d’insinuer une valise. Aucun inconvénient à cela pour l’heure puisque j’étais seul; j’installe donc à ma droite, en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s’asseoit en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi; bonne compagnie et point d’encombrement, et me voilà, pour n’être point en retard, faisant observer à la jeune personne qu’elle abîme ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l’ombre grandissante et la pénurie des lampions, son numéro du Petit Temps. L’aimable enfant ne trouve pas celui (style Willy) de formuler sa réponse; une famille de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le chiffre admis par le règlement, mon bagage m’apparaît déjà très incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu’on nous laisse tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l’ultime contrôleur, trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s’arrangeront comme ils pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d’une autre; cependant que le train s’ébranle, une volumineuse matrone, maintenue par la poigne vigoureuse d’un employé, s’engouffre dans l’étroite cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager la banquette. La bonne dame consent à s’asseoir sur la boîte en carton que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux l’énorme valise. J’ai conscience de la mine déconfite que je ne puis manquer d’avoir en semblable posture et j’ose à peine regarder à la dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière le Petit Temps le rire incoercible qui la poinct.

 

Versailles.

 

Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la gare. Ils ont tous l’air de vieux carrosses de l’époque du roi Soleil, dont on n’aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la carcasse ligneuse dont votre individu s’accommode assez mal. Les chevaux d’ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c’est vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car j’ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je compte obtenir ce détail de l’obligeante concierge.

Sous une pluie fine, et bien qu’il soit à peine 7 heures, quelques gamins attendent l’ouverture des bureaux. Ce sont probablement des marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs yeux et leurs oreilles. Deux d’entre eux se précipitent au devant du luxueux attelage plus haut décrit et sans que j’en aie aucunement exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j’ai peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend, «Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma valise.» Mais l’un d’eux, avec de profondes révérences et comme s’il eût été à l’école de Salis lui-même.—«Je pensais que Monseigneur allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l’OEil de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que j’en aie et je pénètre chez la concierge. Là j’apprends que mes camarades sont descendus tout à côté, à l’Hôtel des trois Suisses. Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui m’offrait ses services. Mais il paraît que je n’en ai pas encore fini avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion dont j’ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire: «Monseigneur m’a donné un sou italien.—Tant pis pour toi, fiche-moi la paix.» Et je rentre en riant à l’Hôtel des Suisses poursuivi par ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.» Qu’on vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable hors de Paris.

Dans les coulisses, après m’être informé de l’état de Salis qui semble un peu meilleur que l’avant-veille, j’aperçois la sympathique bobine de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et d’agitations politiques mais que l’on remercia dès qu’on le reconnut capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n’ayant d’ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra s’enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique et buveur impénitent il possède le secret de l’éternelle jeunesse et il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi les convois. Il a résolu ce problème d’habiter Versailles et d’être une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de connaître jusqu’à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du matin, de la place Blanche au Square d’Anvers. Il vous peut conter sur chacune d’elles mille authentiques détails connus de lui seul et de Dieu.

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