Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I
Conclusion.
L'oeuvre de Guillaume de Lorris, cette idylle charmante, gracieux reflet d'une âme tendre, naïve et pure, est, à notre avis, un des plus beaux chefs-d'oeuvre de notre poésie. Quel doux parfum de jeunesse et d'amour! La forme y laisse parfois un peu à désirer; la diction est peut-être un peu monotone, mais l'ensemble en est délicieux! Malgré soi, on s'intéresse au pauvre Amant, on pleure ses souffrances, on maudit ses persécuteurs.
Comme ce Guillaume de Lorris connaissait le coeur humain! Seul celui qui aima dans sa jeunesse peut comprendre les douleurs de cet amant infortuné, ses désespoirs et ses enthousiasmes, ses affaissements et sa ténacité. Quelle naïveté charmante, quelle délicatesse de pinceau, et surtout quelle vérité dans le récit et les dialogues! Quelle richesse dans les descriptions, et comme les caractères y sont savamment étudiés! Cette littérature jeune et fraîche fut pour nous comme une révélation. C'est bien certainement, avec Daphnis et Chloé, les deux plus jolis romans que nous ayons lus. Comme, auprès de ces deux chefs-d'oeuvre de naturel et de simplicité, sont, malgré tout leur fracas, ennuyeux et tristes les romans d'aujourd'hui! Exagérés et faux, [p. LXXXVI] ils tourmentent l'esprit, le torturent et le fatiguent, sans jamais réellement l'intéresser. Quelquefois, quand il nous arrive d'y jeter les yeux, nous nous demandons si ce sont bien réellement des hommes qui sont en scène. A coup sûr, ce ne sont pas des hommes comme nous. Jamais nous n'avons pu nous y reconnaître une seule fois. Personnages de convention, tous les acteurs s'agitent au milieu d'une société bizarre; ils sont en tous points extrêmes, aussi impossibles dans le bien que dans le mal, jamais naturels. Dans ce petit roman, au contraire (je ne parle que du roman de Guillaume), c'est la nature prise sur le fait, et l'on s'y reconnaît à chaque pas. Nous ne saurions préjuger ce qu'eût été l'oeuvre du poète si la mort ne l'eût enlevé si jeune; mais à coup sûr on peut affirmer que si la fin eût été de tous points digne d'un si admirable début, Guillaume de Lorris pourrait, sans exagération, être comparé aux plus gracieux poètes de l'antiquité.
Avant de passer à la partie de Jehan de Meung, nous allons discuter la valeur d'un prétendu dénoûment attribué à Guillaume de Lorris.
M. Méon ayant rencontré par hasard deux manuscrits contenant la partie seule de Guillaume de Lorris, qui se terminaient par quatre-vingts vers formant un dénoûment, se crut en droit d'affirmer que Guillaume de Lorris avait terminé son roman, et que Jehan de Meung avait supprimé ces vers pour continuer ou plutôt recommencer l'ouvrage sur un plan beaucoup plus vaste. Cette opinion est aujourd'hui partagée par la plupart des commentateurs de [p. LXXXVII] cette oeuvre remarquable. Nous avons le regret de ne pouvoir l'accepter, et nous allons, de l'examen même du roman, tirer la preuve irréfutable d'une aussi surprenante erreur.
Du premier coup d'oeil, il est facile de voir que l'oeuvre de Guillaume de Lorris n'est que la mise en scène d'une oeuvre beaucoup plus considérable. C'est à peine si nous pouvons accepter ces trente-deux chapitres pour la moitié du roman. En effet, le dénoûment, dont nous allons donner tout à l'heure l'analyse, est beaucoup trop écourté pour un cadre de cette importance, et ne serait guère en rapport avec l'étendue de l'exposition, car nous ne pouvons appeler autrement l'oeuvre de Guillaume de Lorris.
Le lecteur a pu voir, du reste, avec quel art il sut traiter un si magnifique sujet. Dès le début, rien qu'au soin qu'il apporte à développer la mise en scène, à nous dépeindre les lieux et les acteurs principaux, nous devons admettre, jusqu'à preuve du contraire, que chacun devait jouer un rôle important dans ce drame ingénieux, et ce n'est certes pas uniquement pour donner carrière à sa verve poétique qu'il fait passer sous nos yeux une suite aussi longue de descriptions et de portraits inimitables, qui n'absorbent pas moins de douze chapitres sur trente-deux, 1690 vers sur 4150, c'est-à-dire à peu près la moitié du poème. Quant à la valeur de ce document, le lecteur pourra juger combien il est inférieur, sous tous les rapports, à ce qui le précède. En voici le sommaire ou plutôt la traduction un peu résumée:
L'Amant, voyant tout perdu, exhale sa douleur en plaintes amères. Mais voici soudain venir dame Pitié pour le consoler. Elle amène dame Beauté, Bel-Accueil, Loyauté, Doux-Regard et Simplesse. Ils [p. LXXXVIII] lui disent: «Jalousie s'est endormie, et nous nous sommes échappés à grand' peine, car Peur tremblante, qui toujours allait et venait, écoutant le moindre bruit, nous aperçut, et, redoutant la perfidie de Malebouche, ne savait ce qu'elle devait faire; mais Bonne-Amour ouvrit de force la porte, quoi que Peur pût dire et faire. Si Malebouche l'eût su, nous ne serions certes pas sortis; mais Vénus vola les clefs et nous a mis dehors.»
Laissons maintenant l'Amant raconter comme il fut mis en possession du très-doux bouton:
«Elles sont assises (pourquoi ce féminin?) aussitôt à côté de moi. Dame Beauté en tapinois m'a présenté le doux bouton; je l'ai pris de bonne volonté, et j'en ai disposé comme s'il fût mien, sans qu'il fît la moindre opposition. En paix, sur un beau lit d'herbes fraîches, couverts de feuilles de roses et de baisers, en grand soulas, en grand déduit nous passâmes toute la nuit. Elle nous parut trop courte, et quand l'aube se leva, il fallut nous séparer. Dame Beauté me réclama le doux bouton que je dus rendre à contre-coeur; mais il n'était plus clos. Alors, avant de partir, Beauté me dit en riant: «Jalousie peut maintenant guetter, ses murs hausser et renforcer, doubler ses haies d'églantiers; il est payé de ses peines. Beau doux Ami, vous me l'avez dit, tel service, telle récompense.»
Puis, après quatre vers de morale, l'Amant termine ainsi:
«Droit à la tour ils s'en retournent mystérieusement; moi je m'en vais et prends congé. Voilà le songe que j'ai songé.»
Évidemment, comme nous l'avons dit plus haut, ce serait une fin de tous [p. LXXXIX] points indigne d'un début aussi parfait, et de plus elle est écrite avec une négligence déplorable. Outre que ces quatre-vingts vers nous semblent d'un style relativement un peu plus jeune que le reste, il est facile de voir combien les caractères des acteurs y sont mal observés. Comment admettre que Beauté qui, dans tout le roman de Guillaume, n'est qu'un acteur tout à fait secondaire, puisqu'elle ne figure que dans la karole où on ne la voit pas même adresser la parole à l'Amant, soit appelée à dénouer seule une situation si compliquée? Au surplus, Beauté n'est et ne peut être qu'un personnage passif: c'est une qualité du corps; elle fait partie de l'objet à conquérir, de même que la Rose. Nous aurions mieux compris, dans ce rôle de médiateur, dame Pitié ou Courtoisie, comme l'a fait Jehan de Meung, par exemple. Quant à Doux-Regard, ce n'est qu'un comparse, le serviteur de Dieu d'Amours et non de Bel-Accueil, et un personnage jusqu'ici fort mystérieux. Pour ce qui est de Loyauté, c'est la première fois qu'apparaît cet acteur, et comme il vient pour ne rien faire, il est au moins inutile. Bel-Accueil, l'âme du drame, est ici tellement nul, qu'il en est ridicule; et puis, que dire de ce «doux bouton qui ne fait pas la moindre opposition?» Supposerons-nous qu'il y ait ici erreur d'impression et qu'il faille lire el au lieu de il, et dire «sans qu'elle (Beauté) fît la moindre opposition?» Enfin quelle est cette Bonne-Amour qui ouvre la porte du château et qu'on n'a pas encore vue jusqu'ici? Comment expliquer ce personnage? Faut-il supposer qu'il ne fasse qu'un avec Vénus, qui paraît quatre vers plus bas?
Mais le reproche le plus grave que nous puissions faire à l'auteur de ce [p. XC] morceau détestable, c'est d'avoir réduit Jalousie au rôle ridicule de mari trompé, et ceci au mépris du poète, qui se plaît à nous peindre Bel-Accueil comme une vierge innocente et pudique. Pour terminer enfin, que signifie cette Beauté réclamant, avant de partir, le bouton à l'Amant?
Le bouton, nous le répétons, c'est le plus bel ornement de la femme; c'est sa virginité, sinon celle du corps, au moins celle du coeur, sa vertu en un mot. Elle ne saurait la reprendre une fois qu'elle l'a donnée, pas plus qu'on ne peut rendre au rosier le bouton une fois cueilli. Cette pensée est presque ici de l'obscénité. Or, rien ne saurait justifier une pareille supposition de la part du chaste et naïf poète de Lorris.
Mais si ces raisons ne semblent pas concluantes pour faire admettre définitivement notre opinion, il est dans l'oeuvre même de Guillaume des preuves irréfutables qu'il ne l'a jamais terminée et qu'il songeait même à lui donner une bien plus grande étendue.
Ainsi, comment admettre qu'un poète aussi correct, aussi soigneux, qu'un écrivain de sa valeur, enfin, eût laissé subsister des négligences de la force de celles que nous allons relever? Dès le début, en effet, nous lisons que l'Amant va voir peintes sur le mur sept images. Or, le poète en fait passer successivement devant nos yeux dix et non pas sept. Il en est quelques-unes qu'on peut à peine qualifier [p. XCI] d'ébauches, les trois premières, par exemple, Haine, Félonie et Vilenie. La seconde même n'est qu'un titre. Évidemment, ou le peintre avait l'intention d'en supprimer trois, ou il en a intercalé trois après coup, avec l'intention de les achever en révisant son poème. Il en est de même des flèches d'Amour. Le poète nous dit qu'Amour a deux arcs, un beau, l'autre laid, et cinq flèches pour chacun d'eux, dont cinq belles et cinq laides. Or, il frappe l'Amant des belles flèches, et en les énumérant, il en nomme six. C'est encore une négligence que le poète n'eût pas manqué de faire disparaître. Quant aux cinq vilaines flèches, elles étaient sans doute appelées à jouer leur rôle, à moins pourtant de dire que Bel-Accueil, n'ayant que des vertus, en rendait l'usage inutile.