Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I

Le Roman de la Rose

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Qui ne tint pas songes à lobes;

Ainçois escrist la vision

Qui avint au roi Cipion.

Quiconques cuide ne qui die

Que soit folor ou musardie

De croire que songes aviengne,

Qui ce voldra, pour fol m'en tiengne;

Car endroit moi ai-je fiance

Que songe soit senefiance

Des biens as gens et des anuiz,

Car li plusors songent de nuitz

Maintes choses couvertement

Que l'en voit puis apertement.

 

[p.3]

LE ROMAN DE LA ROSE

I

 

Ci est le Roman de la Rose,

Où l'art d'Amour est toute enclose.

 

Maintes gens disent que les songes

Ne sont que fables et mensonges;

Mais on peut tel songe songer,

Qui ne soit certes mensonger

Et par la suite vrai se treuve[1]. Moult évidente en est la preuve

Dans la fameuse vision

Advenue au roi Scipion,

Dont Macrobe écrivit l'histoire[2b]; Car aux songes il daignait croire.

Bien plus, si quelqu'un pense ou dit

Que soit sottise ou fol esprit

De croire qu'ils se réalisent,

Eh bien, que ceux-là fol me disent;

Car je crois, moi, sincèrement

Qu'un songe est l'avertissement

Des biens et maux qui nous attendent;

Et maints avoir songé prétendent

La nuit choses confusément,

Qu'on voit ensuite clairement.

 

[p.4]

Où vintiesme an de mon aage,23

Où point qu'Amors prend le paage

Des jones gens, couchiez estoie

Une nuit, si cum je souloie,

Et me dormoie moult forment,

Si vi ung songe en mon dormant,

Qui moult fut biax, et moult me plot.

Mès onques riens où songe n'ot

Qui avenu trestout ne soit,

Si cum li songes recontoit.

Or veil cel songe rimaier,

Por vos cuers plus fere esgaier,

Qu'Amors le me prie et commande;

Et se nus ne nule demande

Comment ge voil que cilz Rommanz

Soit apelez, que ge commanz:

Ce est li Rommanz de la Rose,

Où l'art d'Amors est tote enclose.

La matire en est bone et noeve[3]: Or doint Diez qu'en gré le reçoeve

Cele por qui ge l'ai empris.

C'est cele qui tant a de pris,

Et tant est digne d'estre amée,

Qu'el doit estre Rose clamée.

Avis m'iere qu'il estoit mains,

Il a jà bien cincq ans, au mains,

En mai estoie, ce songoie,

El tems amoreus plain de joie,

El tens où tote riens s'esgaie,

Que l'en ne voit boisson ne haie

Qui en mai parer ne se voille,

Et covrir de novele foille;

 

[p.5]

J'avais vingt ans; c'est à cet âge23

Qu'Amour prend son droit de péage

Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit

Étendu j'étais une nuit,

Et dormais d'un sommeil paisible.

Lors je vis un songe indicible,

En mon sommeil, qui moult me plut;

Mais nulle chose n'apparut

Qui ne m'advint tout dans la suite,

Comme en ce songe fut prédite.

Or veux ce songe rimailler

Pour vos coeurs plus faire égayer;

Amour m'en prie et me commande;

Et si nul ou nulle demande

Sous quel nom je veux annoncer

Ce Roman qui va commencer:

Ci est le roman de Rose

Où l'art d'Amour est toute enclose. La matière de ce Roman

Est bonne et neuve assurément[3b]; Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie

Et que le reçoive avec joie

Celle pour qui je l'entrepris;

C'est celle qui tant a de prix

Et tant est digne d'être aimée,

Qu'elle doit Rose être nommée.

Il est bien de cela cinq ans;

C'était en mai, amoureux temps

Où tout sur la terre s'égaie;

Car on ne voit buisson ni haie

Qui ne se veuille en mai fleurir

Et de jeune feuille couvrir.

Les bois secs tant que l'hiver dure

En mai recouvrent leur verdure;

 

[p.6]

Li bois recovrent lor verdure,55 Qui sunt sec tant cum yver dure,

La terre méismes s'orgoille

Por la rousée qui la moille,

Et oblie la poverté

Où ele a tot l'yver esté.

Lors devient la terre si gobe,

Qu'el volt avoir novele robe;

Si scet si cointe robe faire,

Que de colors i a cent paire,

D'erbes, de flors indes et perses,

Et de maintes colors diverses.

C'est la robe que je devise,

Por quoi la terre miex se prise.

Li oisel qui se sunt téu,

Tant cum il ont le froit éu,

Et le tens divers et frarin,

Sunt en mai por le tens serin,

Si lié qu'il monstrent en chantant

Qu'en lor cuer a de joie tant,

Qu'il lor estuet chanter par force.

Li rossignos lores s'efforce

De chanter et de faire noise;

Lors s'esvertue, et lors s'envoise

Li papegaus et la kalandre[4]: Lors estuet jones gens entendre

A estre gais et amoreus

Por le tens bel et doucereus.

Moult a dur cuer qui en mai n'aime,

Quant il ot chanter sus la raime

As oisiaus les dous chans piteus.

En iceli tens déliteus,

Que tote riens d'amer s'effroie,

Sonjai une nuit que j'estoie,

 

[p.7]

Lors oubliant la pauvreté 57 Où elle a tout l'hiver été,

La terre s'éveille arrosée

Par la bienfaisante rosée.

La vaniteuse, il faut la voir,

Elle veut robe neuve avoir;

De mille nuances, pour plaire,

Robe superbe sait se faire,

Avec l'herbe verte, des fleurs

Mariant les belles couleurs.

C'est cette robe que la terre,

A mon avis, toujours préfère.

Les oiselets silencieux

Par le temps sombre et pluvieux,

Et tant que sévit la froidure

Sont en mai, quant rit la nature,

Si gais, qu'ils montrent en chantant

Que leur coeur a d'ivresse tant

Qu'il leur convient chanter par force,

Le rossignol alors s'efforce

De faire noise et de chanter,

Lors de jouer, de caqueter

Le perroquet et la calandre[4b]; Lors des jouvenceaux le coeur tendre

S'égaie et devient amoureux

Pour le temps bel et doucereux.

Quand il entend sous la ramée

La tendre et gazouillante armée

Qui n'aime, il a le coeur trop dur!

En ce temps enivrant et pur

Qui l'amour fait partout éclore,

Une nuit, m'en souvient encore,

Je songeai qu'il était matin;

De mon lit je sautai soudain,

 

[p.8]

Ce m'iert avis en mon dormant, 89 Qu'il estoit matin durement;

De mon lit tantost me levai,

Chauçai moi et mes mains lavai.

Lors trais une aguille d'argent

D'ung aguiller mignot et gent,

Si pris l'aguille à enfiler.

Hors de vile oi talent d'aler,

Por oïr des oisiaus les sons

Qui chantoient par ces boissons

En icele saison novele;

Cousant mes manches à videle,

M'en alai tot seus esbatant,

Et les oiselés escoutant,

Qui de chanter moult s'engoissoient

Par ces vergiers qui florissoient,

Jolis, gais et plains de léesce.

Vers une riviere m'adresce

Que j'oi près d'ilecques bruire,

Car ne me soi aillors déduire

Plus bel que sus cele riviere.

D'ung tertre qui près d'iluec iere

Descendoit l'iave grant et roide,

Clere, bruiant, et aussi froide

Comme puiz, ou comme fontaine,

Et estoit poi mendre de Saine,

Més qu'ele iere plus espanduë.

Onques més n'avoie véuë

Cele iave qui si bien coroit:

Moult m'abelissoit et séoit

A regarder le leu plaisant.

De l'iave clere et reluisant

Mon vis rafreschi et lavé.

Si vi tot covert et pavé

 

[p.9]

Je me chaussai, puis d'une eau pure 91 Lavai mes mains et ma figure;

Dans son étui mignon et gent

Je pris une aiguille d'argent

Que je garnis de fine laine,

Puis je partis emmi la plaine

Écouter les douces chansons

Des oiselets dans les buissons

Qui fêtaient la saison nouvelle.

Cousant mes manches à vidèle,

Seul j'allai prendre mes ébats,

Témoin de leurs joyeux débats,

De leur grâce et leur allégresse,

Par ces vergers en grand' liesse.

Tout près un grand ruisseau coulait

Dont le murmure m'appelait;

J'y courus. Jamais paysage

Ne vis plus beau que ce rivage.

D'un tertre vert et rocailleux

Descend, en bonds tumultueux,

L'onde aussi froide, claire et saine

Comme puits ou comme fontaine.

La Seine est un fleuve plus grand,

Mais moins belle au large s'épand.

Je n'avais oncques cette eau vue

Qui si bien court et s'évertue.

Dans un charme délicieux

Plongé, je promenais mes yeux

Partout ce riant paysage;

De l'onde claire mon visage

Je rafraîchis lors et lavai,

Et je vis couvert et pavé

Son lit de pierres et gravelle.

La prairie était grande et belle [p.10]

Le fons de l'iave de gravele; 123 La praérie grant et bele

Très au pié de l'iave batoit,

Clere et serie et bele estoit

La matinée et atrempée:

Lors m'en alai parmi la prée

Contre val l'iave esbanoiant,

Tot le rivage costoiant.

 

II

 

Ci raconte l'Amant et dit:

Des sept ymaiges que il vit

Pourtraites el mur du vergier,

Dont il li plest à desclairier

Les semblances et les façons,

Dont vous porrez oïr les nons.

L'ymaige premiere nommée,

Si estoit Haïne apelée.

 

Quant j'oi ung poi avant alé,

Si vi ung vergié grant et lé,

Tot clos d'ung haut mur bataillié,

Portrait defors et entaillié

A maintes riches escritures,

Les ymages et les paintures

Ai moult volentiers remiré:

Si vous conteré et diré

De ces ymages la semblance,

Si cum moi vient à remembrance,

HAINE.

Ens où milieu je vi HaïneIllustration: ...Ens où milieu je vi... Voir image Qui de corrous et d'ataïne

 

[p.11]

Et jusqu'au pied de l'eau battait; 125 Or comme claire et douce était

Et sereine la matinée,

Parmi la plaine diaprée,

Sans but, je suivis le courant,

Tout le rivage côtoyant.

 

II

 

Ici, l'Amant en quelques pages

Va raconter les sept images

Qu'il vit sur les murs du verger.

Il va sous nos yeux les ranger;

Puis leurs façons et leurs postures,

Leurs costumes et leurs figures

Avant peindre, il les nommera,

Par la Haine il commencera.

Quand je fus à quelque distance,

J'aperçus un verger immense

Tout clos d'un haut mur crénelé,

Par dehors peint et ciselé

De maintes riches écritures.

Les images et les peintures

Je pus à mon aise admirer;

Or, je vais peindre et vous narrer

De ces images la semblance

Telle qu'en ai la souvenance.

 

HAINE.

La Haine au milieu se dressait.

Tout d'abord en elle on sentait

 

[p.12]

Sembloit bien estre moverresse, 151 Et correceuse et tencerresse,

Et plaine de grant cuvertage

Estoit par semblant cele ymage.

Si n'estoit pas bien atornée,

Ains sembloit estre forcenée;

Rechignie avoit et froncié

Le vis, et le nés secorcié.

Par grant hideur fu soutilliée,

Et si estoit entortillée

Hideusement d'une toaille.

FELONNIE[5].

Illustration: Car bien sembloit chose vilaine... Voir image

Une autre ymage d'autel taille

A senestre vi delez lui;

Son non desus sa teste lui,

Apellée estoit Felonnie.

 

VILENNIE.

Une ymage qui Vilonie

Avoit non, revi devers destre,

Qui estoit auques d'autel estre,

Cum ces deus et d'autel féture;

Bien sembloit male créature,

Et despiteuse et orguilleuse,

Et mesdisant et ramponeuse.

Moult sot bien paindre et bien portraire

Cil qui tiex ymages sot faire:

Car bien sembloit chose vilaine,

De dolor et de despit plaine;

Et fame qui peut séust

D'honorer ceus qu'ele déust[6].

 

[p.13]

Grande source de jalousie, 151 De courroux et de frénésie.

Elle me parut de poison

Pleine et de noire trahison.

Cette image mal atournée

A les traits d'une forcenée,

Un laid visage tout froncé,

Le nez petit et retroussé,

Puis, enfin, elle s'entortille

D'une hideuse souquenille

Qui plus hideuse encor la rend.

FÉLONIE[5b].

A gauche est sur le même rang,

De même taille, une autre image;

Tout au dessus de son visage

Félonie est son nom gravé.

VILENIE.

Une autre image j'ai trouvé

Sur la droite. C'est Vilenie

Avec elles en harmonie:

Même aspect hideux, repoussant;

Du premier coup d'oeil on pressent

Une créature orgueilleuse

Et médisante et rancuneuse.

Celui qui peignit ces tableaux

Savamment maniait pinceaux,

Car bien semblait chose vilaine

De douleur et de dépit pleine,

Et femme qui petit savait

Honorer ceux qu'elle devait[6b].

 

[p.14]

COUVOITISE.

 

Illustration:C'est cele qui fait l'autrui prendre... Voir image Après fu painte Coveitise: 179 C'est cele qui les gens atise

De prendre et de noient donner,

Et les grans avoirs aüner,

C'est cele qui fait à usure

Prester mains por la grant ardure

D'avoir conquerre et assembler.

C'est cele qui semont d'embler

Les larrons et les ribaudiaus;

Si est grans péchiés et grans diaus

Qu'en la fin en estuet mains pendre.

C'est cele qui fait l'autrui prendre,

Rober, tolir et bareter,

Et bescochier et mesconter;

C'est cele qui les trichéors

Fait tous et les faus pledéors,

Qui maintes fois par lor faveles

Ont as valés et as puceles

Lor droites herites toluës[7]. Recorbillies et croçuës

Avoit les mains icele ymage;

Ce fu drois: car toz jors esrage

Coveitise de l'autrui prendre.

Coveitise ne set entendre

A riens qu'à l'autrui acrochier;

Coveitise a l'autrui trop chier.

AVARICE.

Une autre ymage y ot assise

Coste à coste de Coveitise,

 

[p.15]

CONVOITISE.

Après est peinte Convoitise. 179

C'est elle qui les gens attise

De prendre et ne jamais donner,

Et leurs biens faire foisonner.

C'est elle encor qui à l'usure

Prête la main pour sans mesure

Constamment gagner, amasser.

Qui ne cesse au vol de pousser

Larrons, gens de mauvaise vie,

Dont les crimes, la félonie

A la potence les conduit:

Celle qui fait dauber autrui

Par dol et cauteleux langage,

Par mauvais compte, escamotage.

C'est elle qui, tous les tricheurs,

Inspire et tous ces faux plaideurs

Dont les manoeuvres criminelles

Ont maints varlets, maintes pucelles,

D'un héritage dépouillés[7b]. Tout crochus et recoquillés

Avait les doigts cette femelle,

Et c'est chose bien naturelle,

Car Convoitise, c'est connu,

Aucun bonheur n'a jamais eu

Fors quand les autres dévalise;

Ne sait entendre Convoitise

A rien qu'aux autres accrocher;

Elle a d'autrui le bien trop cher.

AVARICE.

Je vis une autre image assise

Côte à côte de Convoitise,

[p.16]

Avarice estoit apelée: 207 Lede estoit et sale et foulée

Cele ymage, et megre et chetive,

Et aussi vert cum une cive.

Tant par estoit descolorée,

Qu'el sembloit estre enlangorée;

Chose sembloit morte de fain,

Qui ne vesquist fors que de pain

Petri à lessu fort et aigre;

Et avec ce qu'ele iere maigre,

Iert-ele povrement vestuë,

Cote avoit viés et desrumpuë;

Comme s'el fust as chiens remese;

Povre iert moult la cote et esrese,

Et plaine de viés palestiaus.

Delez li pendoit ung mantiaus

A une perche moult greslete,

Et une cote de brunete[8]; Où mantiau n'ot pas penne vaire,

Mès moult viés et de povre afaire,

D'agniaus noirs velus et pesans.

Bien avoit la robe vingt ans;Illustration: Avarice en sa main tenoit... Voir image Mès Avarice du vestir

Se sot moult à tart aatir:

Car sachiés que moult li pesast

Se cele robe point usast;

Car s'el fust usée et mauvese,

Avarice éust grant mesese,

De noeve robe et grant disete,

Avant qu'ele éust autre fete.

Avarice en sa main tenoit

Une borse qu'el reponnoit,

Et la nooit si durement,

Que demorast moult longuement

[p.17]

C'était Avarice. Elle était 209 Affreuse et sale, et se voûtait.

Cette image maigre et chétive

Était verte comme une cive,

Et ce visage sans couleur

Semblait s'épuiser de langueur.

D'un mort elle avait l'apparence

Qui ne vécut que d'abstinence

Et de pain fait d'aigre levain.

Pour draper sa maigreur enfin

Elle était pauvrement vêtue

D'une vieille cote rompue,

Sale, de pièces et morceaux;

On eût dit épave en lambeaux

De la dent des chiens délaissée.

Une perche grêle est dressée

Tout près d'elle, où pend un manteau

Et cote de drap jadis beau[8b]. Pas la moindre trace d'hermine

Sur ce manteau de triste mine

D'agneaux noirs, velus et pesants.

Bien avait la robe vingt ans;

Mais avarice n'est pressée

D'avoir sa cote remplacée.

Toujours elle est à deviser

Comment ne pas sa robe user;

Car si la robe était mauvaise,

Avarice aurait grand mésaise,

Robe neuve avant de s'offrir,

Moult longtemps dût-elle en pâtir.

Dans ses mains Avarice cache

Une grand'bourse qu'elle attache

Et noue avec acharnement,

Afin de rester longuement

[p.18]

Ainçois qu'el en péust riens traire, 241 Mès el n'avoit de ce que faire.

El n'aloit pas à ce béant

Que de la borse ostat néant.

ENVIE.

Après refu portrete Envie,

Qui ne rist oncques en sa vie,

N'oncques de riens ne s'esjoï,

S'ele ne vit, ou s'el n'oï[9] Aucun grant domage retrere.

Nule riens ne li puet tant plere

Cum mefet et mesaventure,

Quant el voit grant desconfiture.

Sor aucun prodomme chéoir [10], Ice li plest moult à véoir.

Ele est trop lie en son corage

Quant el voit aucun grant lignage

Dechéoir et aler à honte;

Et quant aucuns à honor monte

Par son sens ou par sa proéce,

C'est la chose qui plus la bléce.

Car sachiés que moult la convient

Estre irée quant biens avient.

Envie est de tel cruauté,

Qu'ele ne porte léauté

A compaignon, ne à compaigne;

N'ele n'a parent, tant li tiengne,

A cui el ne soit anemie:

Car certes el ne vorroit mie

Que biens venist, neis à son pere.

Mès bien sachiés qu'ele compere

Sa malice trop ledement:

Car ele est en si grant torment,

[p.19]

Devant qu'elle en pût rien extraire. 243 Mais, las! elle n'en a que faire,

Car jamais n'aura le désir

De cette bourse rien sortir.

ENVIE.

Après était pourtraite Envie

Qui ne rit oncques en sa vie,

Et qui de rien ne s'éjouit

Que s'elle voit ou s'elle ouït[9b] Raconter quelque grand dommage.

Rien ne lui plaît ni la soulage

Autant que lorsqu'elle peut voir

Dessus aucun prudhomme choir[10b] Ou méfait, ou mésaventure,

Ou quelque grand'déconfiture.

Mais si quelque noble maison

Déchoit et souille son blason,

C'est la félicité suprême.

Aussi, ce que le moins elle aime,

C'est qu'un homme arrive à l'honneur

Par ses vertus et sa valeur.

Sachez que grande est sa colère

Lorsque advient quelque bien sur terre.

Elle est de telle cruauté

Qu'elle ne porte aménité

A compagnon ni bonne amie;

Car d'un chacun c'est l'ennemie,

Fût-il son plus proche parent,

Et son coeur serait moult dolent

Si bien venait même à son père.

Mais Dieu lui fait par grand'misère

Payer cette méchanceté;

Car son coeur est si tourmenté

[p.20]

Et a tel duel quant gens bien font, 273 Par ung petit qu'ele ne font.

Ses felons cuers l'art et detrenche,

Qui de li Diex et la gent venche.

Envie ne fine nule hore

D'aucun blasme as gens metre sore;

Je cuit que s'ele cognoissoit

Tot le plus prodome qui soit

Ne deçà mer, ne delà mer,

Si le vorroit-ele blasmer;

Et s'il iere si bien apris

Qu'el ne péust de tot son pris

Rien abatre ne desprisier,

Si vorroit-ele apetisier

Sa proéce au mains, et s'onor

Par parole faire menor.

Lors vi qu'Envie en la paintureIllustration:

Lors vi qu'Envie en la painture... Voir image Avoit trop lede esgardéure;

Ele ne regardast noient

Fors de travers en borgnoiant;

Ele avoit ung mauvès usage,

Qu'ele ne pooit ou visage

Regarder riens de plain en plaing,

Ains clooit ung oel par desdaing,

Qu'ele fondoit d'ire et ardoit,

Quant aucuns qu'ele regardoit,

Estoit ou preus, ou biaus, ou gens,

Ou amés, ou loés de gens.

[p.21]

Quand le bien voit, telle est sa rage, 275 Qu'elle en fondrait presque, je gage;

Et la vertu ce coeur vilain

Consume et déchire sans fin,

Et l'horreur de cette souffrance

Est de Dieu ci-bas la vengeance.

Envie et son bec malfaisant

Les gens ne lâche un seul instant,

Et s'elle connaissait, je pense,

Le plus honnête homme de France,

Ou même par delà la mer,

Le voudrait-elle encor blâmer.

Mais si sa langue envenimée

Une si ferme renommée

Ne pouvait d'un coup renverser,

Elle essaierait d'apetisser

Au moins son los et sa prouesse

Par sa fourbe et par son adresse.

Je vis, étudiant ses traits,

Qu'elle avait le regard mauvais;

Sur rien ne s'arrêtait sa vue

Que de biais, irrésolue,

Et moult laide habitude avait,

C'est que jamais elle n'osait

En plein regarder nulle chose.

De dédain sa prunelle close

D'ire soudain s'illuminait

Quand celui qu'elle examinait

Était beau, de haute naissance,

Ou pour son coeur et sa vaillance

Aimé de tous et respecté.

[p.22]

TRISTESSE.

Delez Envie auques près iere 301 Tristece painte en la maisiere;

Mès bien paroit à sa color

Qu'ele avoit au cuer grant dolor,

Et sembloit avoir la jaunice.

Si n'i féist riens Avarice

Ne de paleur, ne de mégrece:

Car li soucis et la destrece,

Et la pesance et les ennuis

Qu'el soffroit de jors et de nuis,

L'avoient moult fete jaunir,

Et megre et pale devenir.

Oncques mès nus en tel martire

Ne fu, ne n'ot ausinc grant ire

Cum il sembloit que ele éust:

Je cuit que nus ne li séust

Faire riens qui li péust plaire:Illustration: Si cheveul tuit destrecié furent... Voir image N'el ne se vosist pas retraire,

Ne réconforter à nul fuer

Du duel qu'ele avoit à son cuer.

Trop avoit son cuer correcié,

Et son duel parfont commencié.

Moult sembloit bien qu'el fust dolente,

Qu'ele n'avoit mie esté lente

D'esgratiner tote sa chiere;

N'el n'avoit pas sa robe chiere,

Ains l'ot en mains leus descirée

Cum cele qui moult iert irée.

Si cheveul tuit destrecié furent,

Et espandu par son col jurent,

Que les avoit trestous desrous

De maltalent et de corrous.

[p.23]

TRISTESSE.

Près d'Envie et tout à côté, 306 Sur le mur l'image se dresse

De la langoureuse Tristesse.

Il paraît bien à sa couleur

Qu'au coeur elle a grande douleur,

Elle semble avoir la jaunisse.

Rien n'est auprès d'elle Avarice

Pour son teint pâle et sa maigreur;

Car les soucis et le malheur,

Et les chagrins, et la détresse

Dont le jour et la nuit sans cesse

Elle souffre, l'ont fait jaunir

Et maigre et pâle devenir.

Oncques nul en un tel martyre

Ne fut, ni n'eut aussi grande ire

Comme à la voir il me parut,

Et je pense que nul ne sut

Faire chose qui pût lui plaire

Ni calmer sa douleur amère,

Tant son coeur était courroucé

Et profond son deuil enfoncé.

Aussi sur son propre visage

Elle dut assouvir sa rage

Ainsi que sur ses vêtements.

De sillons nombreux et sanglants

Sa face est toute lacérée,

Et cette robe déchirée

Est la preuve de ses dégoûts,

De sa haine et de son courroux.

S'épand sur son col, sa figure

De tous côtés sa chevelure

[p.24]

Et sachiés bien veritelment 333 Qu'ele ploroit profondément:

Nus, tant fust durs, ne la véist,

A cui grant pitié n'en préist.

Qu'el se desrompoit et batoit,

Et ses poins ensemble hurtoit.

Moult iert à duel fere ententive

La dolereuse, la chetive;

Il ne li tenoit d'envoisier,

Ne d'acoler, ne de baisier:

Car cil qui a le cuer dolent,

Sachiés de voir, il n'a talent

De dancier, ne de karoler[11], Ne nus ne se porroit moller

Qui duel éust, à joie faire,

Car duel et joie sont contraire.

VIEILLESSE.

Après fu Viellece portraite,

Qui estoit bien ung pié retraite

De tele cum el soloit estre;

A paine se pooit-el pestre,

Tant estoit vielle et radotée.

Bien estoit sa biauté gastée,

Et moult ert lede devenuë.

Toute sa teste estoit chenuë,

Et blanche cum s'el fust florie.

Ce ne fut mie grant morie

S'ele morust, ne grans pechiés,

Car tous ses cors estoit sechiés

De viellece et anoiantis:

Moult estoit jà ses vis fletris,

Qui jadis fut soef et plains;

Mès or est tous de fronces plains.

[p.25]

Qu'elle a rompue en son tourment, 337 Ses pleurs coulent abondamment.

L'âme la plus dure, à sa vue,

De grand'pitié se fût émue,

Car son sein tout elle battait

Et ses poings ensemble heurtait.

Toujours à deuil faire attentive,

La douloureuse, la chétive

Jamais ne cherche à s'amuser

Ni sa bouche le doux baiser.

Car celui dont l'âme dolente

Languit, de rien ne se contente,

Ne veut danser ni karoler[11b]; Il ne sait que se désoler

Sans nulle distraction prendre,

Joie et deuil ne sauraient s'entendre.

VIEILLESSE.

Puis je vis Vieillesse en regard

A peu près un pied à l'écart,

Comme ont coutume les vieux d'être.

A peine elle pouvait repaître

Son estomac débilité;

Rien ne restait de sa beauté,

Moult était laide devenue;

Toute sa tête était chenue

Et blanche comme fleur de lis,

Et si ce corps, à mon avis,

Desséché, déjà tout inerte,

Fût mort, mince eût été la perte.

Son front jadis plein et rosé

Tout de rides était creusé.

Ses oreilles étaient moussues

Et tretoutes ses dents perdues,

[p.26]

Les oreilles avoit mossues, 365 Et trestotes les dents perdues,

Si qu'ele n'en avoit neis une.

Tant par estoit de grant viellune,

Qu'el n'alast mie la montance

De quatre toises sans potance.

Li tens qui s'en va nuit et jor,

Sans repos prendre et sans sejor,

Et qui de nous se part et emble

Si celéement, qu'il nous semble

Qu'il s'arreste adès en ung point,

Et il ne s'i arreste point,

Ains ne fine de trespasser,

Que nus ne puet néis penser

Quex tens ce est qui est présens;

Sel' demandés as Clers lisans,

Ainçois que l'en l'éust pensé,

Seroit-il jà trois tens passé.

Li tens qui ne puet sejourner,

Ains vait tous jors sans retorner,

Cum l'iaue qui s'avale toute,

N'il n'en retorne arriere goute:

Li tens vers qui noient ne dure,

Ne fer ne chose tant soit dure,

Car il gaste tout et menjue;

Li tens qui tote chose mue,

Qui tout fait croistre et tout norist,

Et qui tout use et tout porrist;

Li tens qui enviellist nos peres,

Et viellist roys et emperieres,

Et qui tous nous enviellira,

Ou mort nous desavancera;

Li tens qui toute a la baillie

Des gens viellir, l'avoit viellie

[p.27]

Pas une seule ne restait. 369 De si grand'vieillesse elle était

Qu'elle n'eût franchi la distance

De quatre toises sans potence.

Le temps qui s'en va nuit et jour

Sans repos prendre et sans séjour,

Et dont la course est si rapide,

Qu'il semble à notre esprit stupide

Demeurer toujours en un point,

Mais qui ne s'y arrête point,

Et qui si promptement expire

Que nul homme ne saurait dire

Tout au juste le temps présent;

S'il le demande au clerc lisant,

Avant d'avoir dit sa pensée

Grand' part en est déjà passée:

Le temps qui ne peut séjourner,

Mais va toujours sans retourner

Comme l'eau qui s'écoule toute

Sans qu'il en retourne une goutte,

Vers qui rien ne saurait durer,

Si dur fût-il, même le fer,

Qui ronge tout et décompose,

Le temps qui change toute chose,

Qui tout fait croître et tout nourrit

Et qui tout use et tout pourrit,

Le temps qui vieillit notre père,

Les rois et les grands de la terre,

Comme tous il nous vieillira,

Ou la mort nous devancera:

Le temps qui, lui, jamais n'oublie

De tout vieillir, l'avait vieillie

[p.28]

Si durement, qu'au mien cuidier 399 El ne se pooit mès aidier,

Ains retornoit jà en enfance,

Car certes el n'avoit poissance,

Ce cuit-je, ne force, ne sens

Ne plus c'un enfès de deus ans.

Neporquant au mien escient

Ele avoit esté sage et gent,

Quant ele iert en son droit aage,

Mais ge cuit qu'el n'iere mès sage,Illustration: Les vielles gens ont tost froidure... Voir image Ains iert trestote rassotée.

Si ot d'une chape forrée

Moult bien, si cum je me recors,

Abrié et vestu son corps:

Bien fu vestue et chaudement,

Car el éust froit autrement.

Les vielles gens ont tost froidure;

Bien savés que c'est lor nature.

PAPELARDIE.

Une ymage ot emprès escrite,Illustration: El fait dehors le marmiteus... Voir image Qui sembloit bien estre ypocrite;

Papelardie ert apelée.

C'est cele qui en recelée,

Quant nus ne s'en puet prendre garde.

De nul mal faire ne se tarde.

El fait dehors le marmiteus,

Si a le vis simple et piteus,

Et semble sainte créature;

Mais sous ciel n'a male aventure

Qu'ele ne pense en son corage.

Moult la ressembloit bien l'ymage

Qui faite fu à sa semblance,

Qu'el fu de simple contenance;

 

[p.29]

Si durement, il me semblait, 401 Que s'aider elle ne pouvait,

Mais bien retournait en enfance;

Car certe elle n'avait puissance,

A mon avis, force ni sens,

Non plus qu'un enfant de deux ans.

Et cependant en son bel âge

Damoiselle gentille et sage

Elle fut à mon escient;

Elle est bien changée à présent,

Car elle est tretoute hébétée.

D'une grande chape fourrée

Elle avait, je la vois encor,

Avec soin abrité son corps;

Les vieilles gens ont tôt froidure,

Bien savez que c'est leur nature;

Or s'était-elle chaudement

Vêtue, elle eût froid autrement.

PAPELARDIE.

Voici venir Papelardie

Et sa mine de comédie.

C'est elle qui en tapinois,

Tant qu'elle peut et chaque fois,

Quand nul ne s'en peut prendre garde,

De nul mal faire ne se garde;

Par dehors fait le marmiteux,

A voir son air simple et piteux,

On dirait sainte créature;

Mais ci-bas n'est male aventure

Que ne rumine son cerveau

Bien la présentait ce tableau

Qui fut fait à sa ressemblance;

Simple elle était de contenance,

 

[p.30]

Et si fu chaucie et vestue 431 Tout ainsinc cum fame rendue.

En sa main ung sautier tenoit,

Et sachiés que moult se penoit

De faire à Dieu prieres faintes,

Et d'appeler et sains et saintes.

El ne fu gaie, ne jolive,

Ains fu par semblant ententive

Du tout à bonnes ovres faire;

Et si avoit vestu la haire.

Et sachiés que n'iere pas grasse,

De jeuner sembloit estre lasse,

S'avoit la color pale et morte.

A li et as siens ert la porte

Dévéée de Paradis;

Car icel gent si font lor vis

Amegrir, ce dit l'Evangile,

Por avoir loz parmi la ville,

Et por un poi de gloire vaine

Qui lor toldra Dieu et son raine.

POVRETÉ.Illustration: Portraite fu

au darrenier... Voir image

Portraite fu au darrenier

Povreté qui ung seul denier

N'éust pas, s'el se déust pendre,

Tant séust bien sa robe vendre;

Qu'ele iere nuë comme vers:

Se li tens fust ung poi divers,

Je cuit qu'ele acorast de froit[12], Qu'el n'avoit ç'ung vié sac estroit

Tout plain de mavès palestiaus;

Ce iert sa robe et ses mantiaus.

El n'avoit plus que afubler,

Grand loisir avoit de trembler.

 

[p.31]

Portait chaussure et vêtement 433 Telle que nonne de couvent;

En main tenait un livre d'heures,

A grand' marques extérieures

Feinte prière à Dieu criait

Et saints et saintes appelait.

Point de plaisir, jamais de joie;

A bonnes oeuvres elle emploie

Son temps et toute sa vertu

Depuis que la haire a vêtu.

Sachez qu'elle n'était pas grasse,

De jeûner semblait être lasse

Et d'un mort avait la couleur.

A elle et aux siens le Seigneur

Du paradis ferme la porte;

Car leur visage de la sorte,

Dit l'Evangile, font maigrir

Ces gens pour se faire applaudir,

Et pour un peu de gloriole

Des saints ils perdent l'auréole.

PAUVRETÉ.

Pourtraite était tout en dernier

Pauvreté qui même un denier

N'aurait trouvé pour s'aller pendre,

Sa robe eût-elle voulu vendre;

Elle était nue ainsi qu'un ver:

Aussi bien, eût sévi l'hiver,

De froidure elle serait morte[12b]. Un vieux bissac seul elle porte

Tout rempli de mauvais lambeaux;

C'était ses robes et manteaux.

A l'écart, dans un coin, seulette,

Comme un chien honteux, la pauvrette

 

[p.32]

Des autres fu un poi loignet; 463 Cum chien honteus en ung coignet

Se cropoit et s'atapissoit,

Car povre chose, où qu'ele soit,

Est adès boutée et despite.

L'eure soit ore la maudite,

Que povres homs fu concéus!

Qu'il ne sera jà bien péus,

Ne bien vestus, ne bien chauciés,

Néis amés, ne essauciés.

Ces ymages bien avisé,

Qui, si comme j'ai devisé,

Furent à or et à asur

De toutes pars paintes où mur[13]. Haut fu li mur et tous quarrés,

Si en fu bien clos et barrés,

En leu de haies, uns vergiers,

Où onc n'avoit entré bergiers,

Cis vergiers en trop bel leu sist:

Qui dedens mener me vousist

Ou par échiele ou par degré,

Je l'en séusse moult bon gré;

Car tel joie ne tel déduit

Ne vit nus hons, si cum ge cuit,

Cum il avoit en ce vergier:

Car li leus d'oisiaus herbergier

N'estoit ne dangereux ne chiches,

Onc mès ne fu nus leus si riches

D'arbres, ne d'oisillons chantans:

Qu'il i avoit d'oisiaus trois tans

Qu'en tout le ramanant de France.

Moult estoit bele l'acordance

De lor piteus chans à oïr:

Tous li mons s'en dust esjoïr.

 

[p.33]

Toute petite se faisait 465 Et tristement s'accroupissait

(Car pauvre chose est délaissée

De tous et de partout chassée),

Et n'ayant rien pour s'affubler

Grand loisir avait de trembler.

Maudite soit l'heure fatale

Qui le pauvre conçut! Tout pâle

Il erre de faim épuisé,

Mal vêtu, honni, méprisé.

J'ai bien contemplé ces visages.

Comme je l'ai dit, ces images

Resplendissaient d'or et d'azur

De toutes parts peintes au mur[13b]. La muraille haute et carrée,

Mieux que haie et close et barrée,

Entourait un vaste verger

Où n'était onc entré berger.

C'était un beau site sans doute;

A qui m'en eût frayé la route

Ou par échelle, ou par degré,

Certes j'aurais su moult bon gré;

Car tel déduit et telle joie

Ne vit nul homme, que je croie,

Comme il était en ce verger.

Car ce lieu d'oiseaux héberger

N'était ni dédaigneux ni chiche.

Nul lieu ne fut d'arbres plus riche

Ni d'oisillons au piteux chant;

D'oiseaux était trois fois autant

Qu'en tout le reste de la France.

Moult belle en était l'accordance;

Le plus sombre, rien que d'ouïr

Ces chants, s'en devrait éjouir.

 

[p.34]

Je endroit moi m'en esjoï 497 Si durement, quant les oï,

Que n'en préisse pas cent livres;

Se li passages fust delivres,

Que ge n'entrasse ens et véisse

L'assemblée (que Diex garisse!)

Des oisiaus qui léens estoient,

Qui envoisiement chantoient

Les dances d'amors et les notes

Plesans, cortoises et mignotes.

Quand j'oï les oisiaus chanter,

Forment me pris à dementer

Par quel art ne par quel engin

Je porroie entrer où jardin;

Mès ge ne poi onques trouver

Leu par où g'i péusse entrer.

Et sachiés que ge ne savoie

S'il i avoit partuis ne voie,

Ne leu par où l'en i entrast,

Ne hons nès qui le me monstrast

N'iert illec, que g'iere tot seus,

Moult destroit et moult angoisseus;

Tant qu'au darrenier me sovint

C'oncques à nul jor ce n'avint

Qu'en si biau vergier n'éust huis.

Ou eschiele ou aucun partuis.

Lors m'en alai grant aléure

Açaignant la compasséure

Et la cloison du mur quarré,

Tant que ung guichet bien barré

Trovai petitet et estroit;

Par autre leu l'en n'i entroit.

A l'uis commençai à ferir,

Autre entrée n'i soi querir.

 

[p.35]

Pour moi, si grande était ma joie 499 Que si l'on m'eût ouvert la voie,

J'aurais céans et de bon coeur

Payé cent livres le bonheur

De voir des oiseaux l'assemblée

(Que Dieu garde!) sous la feuillée,

Gazouillant en ce frais séjour

A l'envi les danses d'amour

Et les plaisantes chansonnettes

Tant courtoises et mignonnettes.

Quand j'ouïs les oiseaux chanter,

Je me pris à me tourmenter

Par quel engin, quelle manière

Du jardin franchir la barrière;

Mais je ne pus oncques trouver

Lieu par où j'y pusse arriver.

De plus, si m'était inconnue

De ce verger aucune issue,

Nul n'était là pour me montrer

Non plus comment y pénétrer.

J'étais dans cette solitude

Rongé de noire inquiétude,

Tant qu'enfin à l'esprit me vint

Qu'à nul jour encore il n'advint

Qu'un si beau verger n'eût de porte,

Échelle, accès d'aucune sorte.

Lors j'allai d'un pas assuré,

Contournant du grand mur carré

Avec soin toute l'étendue.

Enfin, une porte perdue

J'aperçus, guichet bas, étroit;

Pour entrer c'est le seul endroit.

Adonc sans plus tarder encore

Je frappai sur le bois sonore.

[p.36]

III

 

Comment dame Oyseuse feist tant 532 Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.

 

Assez i feri et boutai,

Et par maintes fois escoutai

Se j'orroie venir nulle arme.

Le guichet, qui estoit de charme,

M'ovrit une noble pucele

Qui moult estoit et gente et bele.

Cheveus ot blons cum uns bacins[14], La char plus tendre qu'uns pocins,

Front reluisant, sorcis votis,

Son entr'oil ne fu pas petis[15], Ains iert assez grans par mesure;

Le nés ot bien fait à droiture,

Les yex ot plus vairs c'uns faucons[16], Por faire envie à ces bricons.

Douce alene ot et savorée,

La face blanche et colorée,

La bouche petite et grocete,

S'ot où menton une fossete:

Le col fu de bonne moison,

Gros assez et lons par raison,

Si n'i ot bube ne malen,

N'avoit jusqu'en Jherusalen

Fame qui plus biau col portast,

Polis iert et soef au tast.

La gorgete ot autresi blanche

Cum est la noif desus la branche

Quant il a freschement negié.

Le cors ot bien fait et dougié,

[p.37]

III

 

Comment dame Oyseuse fit tant 533 Qu'elle ouvrit la porte a l'amant.

 

Maintes fois ma main assidue

Heurta; puis, l'oreille tendue,

J'écoutai si quelqu'un venait.

Le guichet, qui de charme était,

M'ouvrit une noble pucelle

Qui moult était et gente et belle,

Les cheveux blonds comme un bassin [14b], La chair plus tendre qu'un poussin,

Bouche petite et mignonnette,

A son menton une fossette,

Le front poli, soucil arqué,

L'entrecil net et bien marqué[15b], Petit ni grand, bonne mesure;

Le nez droit, de gente structure,

Les yeux plus vifs que le faucon[16b] A faire envie à ce fripon;

L'haleine douce et savourée,

La face blonde et colorée,

De savante proportion

Le col gros et long par raison,

Bouton ni tache, la peau fine;

N'était jusqu'en la Palestine

Femme au col plus beau, plus luisant,

Ni plus au toucher séduisant.

Elle avait la gorge aussi blanche

Comme est la neige sur la branche

Quand il a fraîchement neigé,

Le corps bien fait et dégagé:

[p.38]

L'en ne séust en nule terre 561 Nul plus bel cors de fame querre.

D'orfrois ot un chapel mignot[17]; Onques nule pucele n'ot

Plus cointe ne plus desguisié,

Ne l'aroie adroit devisié

En trestous les jors de ma vie.

Robe avoit moult bien entaillie;

Ung chapel de roses tout frais

Ot dessus le chapel d'orfrais:

En sa main tint ung miroer,

Si ot d'ung riche treçoer

Son chief trecié moult richement,

Bien et bel et estroitement:

Ot ambdeus cousues ses manches,

Et por garder que ses mains blanches

Ne halaissent, ot uns blans gans.

Cote ot d'ung riche vert de gans,

Cousue à lignel tout entour.

Il paroit bien à son atour

Qu'ele iere poi embesoignie,

Quant ele s'iere bien pignie,

Et bien parée et atornée,

Ele avoit faite sa jornée.

Moult avoit bon tens et bon may,

Qu'el n'avoit soussi ne esmay

De nule riens, fors solement

De soi atorner noblement.

Quant ainsinc m'ot l'uis deffremé

La pucele au cors acesmé,

Je l'en merciai doucement,

Et si li demandai comment

Ele avoit non, et qui ele iere.

El ne fu pas envers moi fiere,

[p.39]

On n'eût su trouver certes guère 563 Plus beau corps de femme sur terre.

Un frais chapel doré portait[17b]; Nulle part pucelle n'était

Plus gracieuse et plus jolie;

Ses charmes tretoute ma vie

A dépeindre ne suffirait.

Robe élégante la drapait.

Sur son chapel, fraîches écloses,

Courait un chapelet de roses,

En sa main un miroir brillait,

Un riche peigne maintenait,

Surmontant sa riche coiffure,

Les tresses de sa chevelure.

Enfin d'un riche vert de Gans

Était sa cote, et des gans blancs

Gardaient du hâle ses mains blanches;

A lacets étaient ses deux manches,

Un cordon régnait tout autour.

Bien semblait-elle à son atour

N'être pas trop embesognée;

Car était faite sa journée

Quant ses cheveux avait peigné,

Paré son corps et atourné.

Bon temps et douce servitude!

Sans souci, sans inquiétude,

Rien ne l'occupait seulement

Que s'atourner moult noblement.

Quand ainsi m'eut ouvert la porte

Du jardin la pucelle accorte,

Je lui dis merci doucement,

Et puis lui demandai comment

Elle avait nom, qui était-elle.

Ne fut pas fière la pucelle

[p.40]

Ne de respondre desdaigneuse: 595 Je me fais apeler Oiseuse,

Dist-ele, à tous mes congnoissans;

Si sui riche fame et poissans.

S'ai d'une chose moult bon tens,

Car à nule riens je ne pens

Qu'à moi joer et solacier,

Et mon chief pignier et trecier:

Quant sui pignée et atornée,

Adonc est fete ma jornée.

Privée sui moult et acointe

De Déduit le mignot, le cointe:

C'est cil cui est cest biax jardins.

Qui de la terre as Sarradins

Fist çà ces arbres aporter,

Qu'il fist par ce vergier planter.

Quant li arbres furent créu,

Le mur que vous avez véu,

Fist lors Déduit tout entor faire,

Et si fist au dehors portraire

Les ymages qui i sunt paintes,

Qui ne sunt mignotes ne cointes;

Ains sunt dolereuses et tristes,

Si cum vous orendroit véistes.

Maintes fois por esbanoier

Se vient en cest leu umbroier

Déduit et les gens qui le sivent,

Qui en joie et en solas vivent.

Encores est léens sans doute

Déduit orendroit qui escoute

A chanter gais rossignolés,

Mauvis et autres oiselés.

Il s'esbat iluec et solace

O ses gens, car plus bele place

[p.41]

Et répondit incontinent: 597 «De tous mes intimes vraiment

Je me fais appeler Oyseuse,

Je suis riche, puissante, heureuse;

Car tout le jour j'ai moult bon temps

Et veille à mes ajustements;

Quand ma toilette est terminée,

Tout le reste de la journée

Tranquille passe à mon plaisir,

A jouer, à me divertir.

De Déduit suis la bonne amie,

Charmante et douce compagnie,

Le maître de ces beaux jardins.

De la terre des Sarrazins

Il fit jadis venir les plantes

En ce verger si florissantes.

Quand tous ces arbres furent grands,

Ce mur, qu'avez dû voir céans,

Alors Déduit fit autour faire,

Et par dehors y fit pourtraire

Ces peintures et ces tableaux

Qui ne sont séduisants ni beaux,

Mais pleins de tristesse et misère,

Ainsi que l'avez vu naguère.

Souvent vient s'éjouir en paix,

Ici, cherchant l'ombre et le frais,

Déduit et les gens qui le suivent,

Qui de joie et de soulas vivent.

Tenez, les gais rossignolets,

Pinsons et autres oiselets,

Ici près encore sans doute

Déduit tranquillement écoute.

Avec ses gens tretout le jour

Il s'ébat, car plus beau séjour

[p.42]

Ne plus biau leu por soi joer 629 Ne porroit-il mie trover;

Les plus beles gens, ce sachiés,

Que vous jamès nul leu truissiés,

Si sunt li compaignon Déduit

Qu'il maine avec li et conduit.

Quant Oiseuse m'ot ce conté,

Et j'oi moult bien tout escouté,

Je li dis lores? Dame Oyseuse,

Jà de ce ne soyés douteuse,

Puis que Déduit li biaus, li gens

Est orendroit avec ses gens

En cest vergier, ceste assemblée

Ne m'iert pas, se je puis, emblée,

Que ne la voie encore ennuit,

Véoir la m'estuet, car je cuit

Que bele est cele compaignie,

Et cortoise et bien enseignie.

Lors m'en entrai, ne dis puis mot,

Par l'uis que Oiseuse overt m'ot,

Ou vergier, et quant je fui ens

Je fui liés et baus et joiens.

Et sachiés que je cuidai estre

Por voir en Paradis terrestre,

Tant estoit li leu delitables,

Qu'il sembloit estre esperitables:

Car si cum il m'iert lors avis,

Ne féist en nul Paradis

Si bon estre, cum il faisoit

Ou vergier qui tant me plaisoit.

D'oisiaus chantans avoit assés

Par tout le vergier amassés;

En ung leu avoit rossigniaus,

En l'autre gais et estorniaus;

[p.43]

Il ne saurait trouver sur terre 631 Pour reposer et se distraire.

Les amis que le beau Déduit

Avec lui mène et qu'il conduit

Sont la plus gente compagnie

Que ne verrez de votre vie.»

Quand Oyseuse m'eut ce conté,

Que j'ai tout au long écouté,

Je luis dis alors: «Dame Oyseuse,

De ceci ne soyez douteuse,

Si Déduit le beau, le joli,

Avec ses gens repose ici

Dans ce verger, cette assemblée

Ne me sera certes volée.

Dès aujourd'hui, si je le puis,

Je la verrai, car, m'est avis

Que belle est cette compagnie,

Noble et pleine de courtoisie.»

Lors j'entrai, sans plus dire un mot,

Par l'huis qu'Oyseuse ouvrit tantôt,

Dans cette terre enchanteresse.

Grande alors fut mon allégresse;

Je crus être, je vous le dis,

Dans le terrestre Paradis.

Par sa beauté sans plus, du reste,

Ce séjour me semblait céleste,

Car il n'est point de paradis

Au ciel, comme il m'était avis,

Où douceurs nous soient réservées

Telles qu'ici les ai rêvées.

Oiseaux chantants étaient assez

Partout le jardin amassés;

Ici chantaient les hirondelles,

Chardonnerets et tourterelles,

[p.44]

Si r'avoit aillors grans escoles 663 De roietiaus et torteroles,

De chardonnereaus, d'arondeles,

D'aloes et de lardereles;

Calendres i ot amassées

En ung autre leu, qui lassées

De chanter furent à envis:

Melles y avoit et mauvis

Qui baoient à sormonter

Ces autres oisiaus par chanter.

Il r'avoit aillors papegaus,

Et mains oisiaus qui par ces gaus

Et par ces bois où il habitent,

En lor biau chanter se délitent.

Trop parfesoient bel servise

Cil oisel que je vous devise;

Il chantoient ung chant itel

Cum s'il fussent esperitel.

De voir sachiés, quant les oï,

Moult durement m'en esjoï:

Que mès si douce mélodie

Ne fu d'omme mortel oïe.

Tant estoit cil chans dous et biaus,

Qu'il ne sembloit pas chans d'oisiaus,

Ains le péust l'en aesmer

A chant de seraines de mer,

Qui par lor vois qu'eles ont saines

Et series, ont non seraines.

A chanter furent ententis

Li oisillon qui aprenti

Ne furent pas ne non sachant;

Et sachiés quant j'oï lor chant,

Et je vi le leu verdaier

Je me pris moult à esgaïer:

[p.45]

Et là grand assaut se livrait 665 Entre le geai, le roitelet,

Et l'alouette et la mésange;

Plus loin, la joyeuse phalange

Des rossignols harmonieux

S'égosillait à qui mieux mieux.

Ailleurs merles et mauviettes,

Étourneaux et bergeronnettes

Des autres oisillons chanteurs

S'efforçaient d'être les vainqueurs.

Enfin, perruches éclatantes

Et maints oiseaux aux voix savantes

S'étaient dans ce verger riant

Donné rendez-vous en chantant.

Formaient, caquetant à leur guise,

Ces oiseaux que je vous devise

Un concert si délicieux

Qu'on eût dit qu'il venait des cieux.

Jamais si douce mélodie

Ne fut d'homme mortel ouïe.

Les chants étaient si doux, si beaux,

Qu'ils ne semblaient pas chants d'oiseaux,

Mais je crus ouïr les syrènes

De la mer séduisantes reines;

Série et saine était leur voix

Dont on fit syrène autrefois.

Des oisillons, sous la feuillée,

La savante et gente assemblée

Lors déploya tout son talent.

Et sachez, quand j'ouïs leur chant,

Emmi ce beau lieu qui verdoie,

Je fus tout inondé de joie.

[p.46]

Que n'avoie encor esté onques 697 Si jolif cum je fui adonques;

Por la grant delitableté

Fui plains de grant jolieté.

Et lores soi-je bien et vi

Que Oiseuse m'ot bien servi,

Qui m'avoit en tel déduit mis:

Bien déusse estre ses amis,

Quant ele m'avoit deffermé

Le guichet du vergier ramé.

Dès ore si cum je sauré,

Vous conterai comment j'ovré.

Primes de quoi Déduit servoit,

Et quel compaignie il avoit

Sans longue fable vous veil dire,

Et du vergier tretout à tire

La façon vous redirai puis.

Tout ensemble dire ne puis,

Mès tout vous conteré par ordre,

Que l'en n'i sache que remordre.

Grant servise et dous et plaisant

Aloient cil oisel faisant;

Lais d'amors et sonnés cortois

Chantoit chascun en son patois,

Li uns en haut, li autre en bas;

De lor chant n'estoit mie gas.

La douçor et la mélodie

Me mist où cuer grant reverdie;

Mès quant j'oi escouté ung poi

Les oisiaus, tenir ne me poi

Que dant Déduit véoir n'alasse,

Car à savoir moult désirasse

Son contenement et son estre.

Lors m'en alai tout droit à destre,

[p.47]

Oncques n'avait goûté bonheur 697 Si pur qu'en cet instant mon coeur,

Et dans une extase infinie

Se plongeait mon âme ravie.

Oyseuse, alors j'ai reconnu

Quel service tu m'as rendu

Par cette douce jouissance.

Éternelle reconnaissance

Je te dois de m'avoir ouvert

Le guichet du beau verger vert!

Dès lors, poursuivant mon histoire,

Je vais chercher dans ma mémoire

Ce que je fis; puis ce qu'était

Déduit, quelle suite il avait,

Sans longue fable vais vous dire,

Et du beau verger tire à tire

Vous dirai la façon depuis.

Tout ensemble dire ne puis,

Mais tout vous conterai par ordre

Pour qu'on n'y sache que remordre.

Parmi ce jardin ravissant

Les oiselets allaient faisant

Leurs jeux et prodiguaient sans cesse

Leurs chants et leur vive allégresse.

Continuer : partie 2 sur 6