Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I

Analyse Détaillée.

Avant de passer à l'examen détaillé de tout l'ouvrage, nous ferons remarquer au lecteur que la partie de Guillaume de Lorris contient environ 4,500 vers, celle de Jehan de Meung à peu près 19,000.

[p. XXXII] Cette énorme disproportion surprend tout d'abord. Mais en lisant ce qui va suivre, le lecteur s'expliquera bien vite cette étrange anomalie. Nous nous dispenserons pour le moment de réflexions sur ce sujet; elles trouveront naturellement leur place à la fin de ce travail.

 

ANALYSE DÉTAILLÉE.

 

PARTIE DE GUILLAUME DE LORRIS.

Cette analyse a pour but de faire bien saisir la pensée de l'auteur, en la dégageant des mille allégories dans lesquelles il s'est plu a l'envelopper.

CHAPITRE I.

L'Amant s'endort à la fin d'une belle journée de printemps. Il voit en songe une prairie magnifique, toute couverte de fleurs et de buissons verdoyants, où mille oiselets chanteurs font entendre leurs cris d'allégresse. Cette prairie est traversée par une rivière délicieuse, dont la source est proche, car l'onde est fraîche et pure. L'Amant ravi se prend à suivre tranquillement la rive.

GLOSE.

Comme nous l'avons dit plus haut, en ce roman tout est allégorique. Nous ne devons donc pas voir simplement dans ces premières lignes le commencement d'une aventure que le romancier veut nous raconter.

L'Amant a vingt ans, le printemps pour nous. [p. XXXIII] La grande plaine, c'est le Monde; la rivière, c'est la Vie, qui s'épanche à son début au milieu de la verdure et des fleurs. En un mot, la jeunesse est le plus beau moment de l'existence. Sans soucis et sans inquiétude, l'Amant voit couler ses jours.

CHAPITRES II A IX.

Soudain se dresse à ses yeux un jardin immense entouré d'un grand mur crénelé, sur lequel, en dehors, sont peintes des images repoussantes, savoir: Haine, Félonie, Vilenie, Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, Papelardie et Pauvreté. L'Amant s'arrête un instant à contempler ces images et cherche à pénétrer dans le jardin. Il ne trouve qu'une petite porte basse et bien fermée, à laquelle il frappe. Une gente damoiselle, Oyseuse, vient lui ouvrir. Ce jardin est le séjour de Déduit. Là dansaient et jouaient Déduit, Liesse, Dieu d'Amours, Beauté, Richesse, Largesse, Franchise, Courtoisie, Oyseuse et Jeunesse.

L'Amant ébloui contemple ce tableau riant, lorsque Courtoisie vient le chercher et l'engage à la karole. Il accepte, choisit la belle Oyseuse pour sa danseuse et prend part à la ronde.

GLOSE.

Déduit ou Plaisir d'Amour, c'est la personnification des jouissances amoureuses, le bonheur de la vie. Son jardin enchanté n'est réservé qu'à un petit nombre d'élus; car pour y entrer, c'est-à-dire pour goûter dignement toutes les jouissances de l'amour, il faut être gai, aimant, beau, riche, généreux, franc, courtois, jeune et désoeuvré. Nul, par contre, n'y saurait [p. XXXIV] pénétrer s'il est haineux, félon, vilain, convoiteux, avare, envieux, triste, vieux ou misérable. Ceux-là ne savent pas ce que c'est que d'aimer, et personne non plus ne les aime.

Le désoeuvrement nous ouvre la porte, c'est-à-dire nous pousse au plaisir, et, comme vous le verrez, pour goûter réellement l'amour, il faut avoir beaucoup de temps à soi. Quand l'Amant dit qu'il choisit Oyseuse pour sa danseuse, il fait comprendre qu'il se jeta dans les plaisirs tout d'abord pour y chercher simplement des distractions. Enfin, comme la femme est avant tout un être aimable et courtois, nous nous sentons irrésistiblement attirés vers elle.

Voilà donc notre Amant emporté dans le tourbillon des plaisirs.

CHAPITRES X A XII.

Les danses terminées, chacun se disperse pour goûter le repos sous les frais ombrages. L'Amant, une fois calmé, s'y enfonce et arrive près d'une splendide fontaine qui coule dans un beau bassin. C'est la fontaine de Narcisse. Au fond est un miroir magique. Malheur à qui jette les yeux sur ce fatal miroir! En ce paradis terrestre, tout est séduisant, et le miroir est si bien disposé qu'il reflète jusqu'au moindre objet, si modeste et si bien caché qu'il soit. Une inscription est gravée sur la pierre qui borde le bassin: Ici le beau Narcisse est mort. Cette inscription rappelle à notre Amant la fin terrible du malheureux et l'épouvante. Son premier mouvement est de s'enfuir; mais il se rassure et se dit que Narcisse n'était qu'un égoïste et qu'un sot, et que, somme toute, il se sent assez fort pour ne pas [p. XXXV] tomber dans de pareils excès. Puis la curiosité, l'envie de connaître le poussant, il y jette un regard furtif. Mais, hélas! il est aussitôt saisi d'étonnement et d'admiration. Fascinée, sa vue ne peut plus se détacher du fatal miroir et surtout d'un magnifique buisson de Roses qui s'y reflète. Il y court aussitôt; le parfum suave le pénètre jusqu'aux entrailles, et timide, tremblant d'être blâmé, il n'ose y porter la main, car il craint d'irriter le maître de ce beau jardin. Heureux, s'écrie-t-il, celui qui pourrait seulement cueillir une Rose, n'importe laquelle, mais je donnerais tout pour en posséder une couronne! Or, entre toutes, il en choisit une, la plus belle, un bouton tout fraîchement éclos. Mais las! une épaisse haie, barrière infranchissable de ronces et d'épines, le sépare de la Rose.

GLOSE.

Le tourbillon des plaisirs enivre l'Amant, et pendant quelque temps il ne songe qu'à voir, admirer et se divertir. Mais, une fois le premier étourdissement passé, il rentre en lui-même, observe tout ce qui l'entoure; il veut savoir, il veut tout connaître. A force de voir et d'admirer, chemin faisant, il arrive à la fontaine de Narcisse. Le miroir magique, ce sont les illusions. La jeunesse ne saurait s'y soustraire. En vain les conseils, l'instruction, la sagesse et la raison nous mettent en garde contre elles; tous nous les voulons braver, et tous nous nous y laissons prendre. Notre Amant y succombe; il jette les yeux sur le miroir, et le voilà soudain affolé. Ce qui l'attire surtout, au milieu des splendeurs de la nature, c'est la Beauté, ce sont les charmes de la [p. XXXVI] femme et ce parfum exquis de délicatesse et de sensibilité qui s'exhale autour d'elle. D'abord il les embrasse toutes dans un amour sans bornes, toutes il voudrait les posséder; mais il finit par en remarquer une, la plus belle, et que seule il désire. C'est toujours la femme aimée qui est la plus belle; puis comme les difficultés ne font qu'accroître nos ardeurs et que les plaisirs faciles sont ceux qui nous séduisent le moins, c'est justement la Rose la plus difficile à cueillir que notre Amant préfère à toutes les autres. Transporté d'admiration, timide, muet, il se contente d'admirer en silence l'objet tant désiré, il n'ose lui déclarer ses transports, de peur du repentir, car il craint de l'irriter; et puis, comment vaincre tous les obstacles qui les séparent?

CHAPITRES XIII A XVI.

L'Amant contemple immobile le buisson de roses. Cependant, depuis qu'il a quitté les danses, Dieu d'Amours l'a suivi pas à pas et profite de l'extase où il est plongé pour le frapper de ses flèches. La première qu'il lance est Beauté, la seconde Simplesse. Cet deux flèches entrent par l'oeil et pénètrent jusqu'au coeur. La troisième est Courtoisie, la quatrième Franchise, la cinquième Compagnie, la sixième Beau-Semblant. Ces quatre dernières volent droit au but.

A chaque blessure, l'Amant veut arracher la flèche qui l'a frappé; mais chaque fois le fût lui reste entre les mains et le dard dans la plaie. Dieu d'Amours, voyant l'Amant épuisé, pantelant, se précipite et le somme de se rendre. Celui-ci, vaincu, voyant toute résistance inutile, se rend et fait hommage [p. XXXVII] à son vainqueur, lui jure d'être son esclave, et pour preuve de sa sincérité lui offre son coeur en gage. Dieu d'Amours l'accepte, et le ferme d'une clé d'or qu'il garde dans son aumônière.

GLOSE.

L'Amant, en contemplation devant la femme qu'il a choisie au milieu de tant d'autres, ne s'aperçoit pas que l'amour le guette, et le premier trait qui le frappe lui fait une blessure inguérissable. La beauté la première nous touche et nous inspire les plus vives passions. C'est par les yeux qu'elle pénètre jusqu'au coeur; elle est la plus naturelle de toutes les sensations. Il en est de même de la seconde, Simplesse, c'est-à-dire la simplicité, la grâce naturelle, qui n'est que le complément de la beauté. Les quatre autres représentent les qualités de l'âme; elles nous séduisent aussi bien que les avantages extérieurs, mais leur effet est moins foudroyant. Courtoisie, Franchise, Compagnie et Beau-Semblant, personnifient l'amabilité, la franchise, l'esprit et l'affabilité.

Notre Amant ne peut résister à tant de perfections; il ne songe plus à vaincre sa passion naissante; il s'y livre tout entier, et il jure de ne plus vivre que pour celle qui a pris son coeur.

CHAPITRES XVII ET XVIII.

Ici Dieu d'Amours dicte à l'Amant tous ses commandements, qu'il devra suivre s'il veut conquérir la Rose. Ils se résument ainsi: aimer, c'est souffrir. [p. XXXVIII] L'Amant n'hésite pas à s'y soumettre; mais il demande comment il pourra résister à de si rudes labeurs, et Dieu d'Amours lui répond: «Tu as l'Espérance! Elle devrait te suffire; mais je te promets encore trois dons qui adouciront tes peines et te soutiendront jusqu'à ce que tu sois arrivé au but de tes désirs, la conquête de la Rose. Ces trois biens sont: Doux-Penser, Doux-Parler, Doux-Regard.» Ceci dit, Dieu d'Amours s'envole.

GLOSE.

A peine l'Amant a-t-il donné son coeur, qu'il réfléchit aux conséquences de son action; il songe aux obstacles sans nombre qu'il lui faudra surmonter pour posséder sa bien-aimée, aux luttes, aux tourments, à tous les maux qui l'attendent, et il hésite. Mais l'espérance le soutient, l'espérance qui ne nous abandonne jamais. Et puis n'aura-t-il pas le bonheur de penser à sa bien-aimée, d'en ouïr parler et de la voir?

CHAPITRES XIX ET XX.

L'Amant reste seul, languissant, épuisé par ses blessures, et retourne à ses chères roses, mais sans pouvoir franchir la fatale haie. Peu à peu il se désespère et se demande s'il ne va pas se précipiter au milieu des ronces et des épines pour ravir le divin bouton, lorsque soudain arrive à lui un varlet de gente allure. C'est Bel-Accueil, le fils de Courtoisie. Il lui offre gracieusement de lui faire passer la haie pour sentir de plus près sa chère Rose, mais à condition qu'il se garde de folie. [p. XXXIX] L'Amant accepte confondu, et, grâce à Bel-Accueil, le voilà dans le pourpris. Celui-ci l'encourage par de tendres avances et lui cueille même une verte feuille près du divin bouton. L'Amant la saisit avec transport, s'en pare la poitrine et raconte à Bel-Accueil comment Amour lui fit au coeur plusieurs blessures, dont il mourra si on ne lui donne le bouton tant désiré. Bel-Accueil épouvanté le prie d'abandonner une si folle espérance et lui reproche de vouloir le déshonorer en lui demandant une chose aussi perverse et insensée. Pendant qu'ils parlaient, ils ne se doutaient pas que le hideux Danger, gardien du pourpris, dormait à l'ombre du buisson. Il se lève soudain et, brandissant sa massue, force Bel-Accueil et l'Amant à prendre la fuite.

GLOSE.

Malgré tout, l'Amant ne parvient pas à calmer ses blessures cuisantes, car il ne peut toucher le coeur de la belle. Un moment il songe à prendre un parti désespéré, celui de précipiter le dénoûment en se déclarant ouvertement. Mais au moment où il croit tout perdu, son amante elle-même vient à son secours. Touchée de tant d'amour, elle daigne enfin accueillir sa tendresse et cherche par de légères avances à consoler ce pauvre amant. Celui-ci, transporté, se déclare alors et la supplie de ne pas borner là ses faveurs. Hélas! la pauvrette a cédé trop légèrement aux premières inspirations de son coeur, et soudain, voyant dans quelle voie périlleuse elle vient de s'engager, pendant qu'il en est temps encore, elle rompt avec le malheureux et l'econduit.

[p. XL]

CHAPITRES XXI A XXIII.

L'Amant, une fois seul, rentre en lui-même, comprend sa folie, et tombe dans une morne tristesse. C'est alors que Raison vient à son secours. Elle cherche à lui prouver combien cette folle amour le doit faire souffrir, et sans aucun espoir de posséder la Rose. «Résiste donc, lui dit-elle, et si tu as du courage, renie Dieu d'Amours, qui te rend si malheureux, et oublie la Rose.» L'Amant indigné traite Raison assez durement, et lui reproche avec amertume d'oser lui donner des conseils aussi perfides. Il finit en lui disant: «Je veux aimer, tel est mon plaisir, et vos conseils sont hors de saison.»

Raison part et laisse l'Amant en proie à ses douleurs. Heureusement il se souvient qu'il a un Ami loyal et bon. Il se rend aussitôt auprès de lui.

GLOSE.

L'Amant, dont l'amour est plus grand encore depuis qu'il le croit partagé, voyant tout son bonheur anéanti, pleure et se désespère. C'est alors qu'il repasse en son esprit sa folie et ses souffrances, et se dit que vraiment c'est payer trop cher l'amour d'une femme que peut-être il ne possèdera jamais. Un moment il écoute les conseils de la raison. Mais tout à coup se réveillant honteux de lui-même, il se rappelle qu'il a donné à cette femme son coeur tout entier, et croit savoir aussi qu'elle l'aime. «Oui, s'écrie-t-il, je veux l'aimer, dussé-je souffrir cent fois plus encore, et je l'aimerai jusqu'à la fin!» Mais cette mâle résolution ne le guérît pas, et notre [p. XLI] Amant retombe dans ses défaillances. Alors seulement il se souvient de son ami, et court lui demander des conseils et des consolations. C'est toujours dans l'adversité qu'on pense à ses amis.

CHAPITRES XXIV A XXVI.

L'Amant raconte à Ami toute son histoire et lui expose ses embarras. Ami le rassure et lui dit: «Je connais ce Danger; il n'est pas si terrible que cela. Crois-moi, retourne le trouver, et avec de belles paroles tu en auras vite raison.»

L'Amant réconforté retourne aussitôt au pourpris, mais sans franchir la haie, et parvient à amadouer Danger qui lui répond: «Non, je ne suis pas irrité contre toi. Puisque je ne peux pas t'empêcher d'aimer, aime donc tant qu'il te plaira. Du reste, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais ne te hasarde plus auprès de mes roses, ou je te ménage quelque mauvais tour.»

L'Amant, transporté de joie, court vers Ami lui porter la bonne nouvelle. Celui-ci répond: «Tout va pour le mieux. Voyez-vous, Danger n'est pas si méchant qu'il en a l'air. C'est même un excellent auxiliaire pour qui sait le flatter à propos.» L'Amant retourne au pourpris; mais Danger veille, et il lui faut rester en dehors de la haie. Il voit de là les Roses, mais ne peut ni les sentir, ni les toucher. Ce n'est pas ce qui peut le contenter; aussi pousse-t-il de gros soupirs et de longs gémissements. Mais Danger ne se laisse pas attendrir, et l'Amant retombe dans une profonde mélancolie.

[p. XLII]

GLOSE.

L'Amant raconte à son ami tout son amour et ses ennuis: «Je connais cela, lui répond celui-ci; crois-moi, ne te désespère pas pour si peu. Ta bien-aimée, dis-tu, se montre vers toi plus froide et plus réservée qu'avant, tant mieux; c'est qu'elle voit le danger et qu'elle a peur d'y succomber, c'est qu'elle t'aime. Va la trouver, présente-lui tes excuses, proteste de tes bonnes intentions, et dis-lui que tu ne peux vivre sans l'aimer.» L'Amant écoute ce conseil et revient près de sa belle. Celle-ci lui répond: «Je ne suis point fâchée contre vous; je n'ai aucune raison pour cela, car vous m'êtes tout à fait indifférent. Vous ne pouvez vivre sans aimer, dites-vous, que m'importe? Cela ne me fait ni froid ni chaud. Mais cessez, je vous prie, ces continuelles obsessions, car je ne puis ni ne veux vous aimer. Je ne vous chasse pas; vous serez toujours ici le bienvenu; mais ne comptez pas obtenir la plus petite faveur.»

L'Amant court rapporter la bonne nouvelle à son ami, qui lui dit: «Tout va bien. Vous le voyez, le Danger, le moindre nuage tout d'abord épouvante les amoureux novices, et semble devoir les séparer à tout jamais; et cependant, si on l'affronte résolument, si l'on parvient à l'endormir, c'est un puissant auxiliaire en amour. Il excite nos ardeurs, qui peut-être sans lui finiraient par s'éteindre.»

L'Amant prend congé de son ami; mais c'est pour aussitôt revenir à sa belle. Celle-ci le reçoit froidement, lui enjoint de se renfermer dans les bornes des plus strictes convenances, et notre Amant, déconfit d'un accueil si glacial, retombe dans sa noire tristesse, pleure et cherche en vain par ses soupirs [p. XLIII] et ses gémissements à attendrir la cruelle chaque fois qu'il la rencontre; elle demeure inflexible.

CHAPITRE XXVII.

C'est alors que Franchise et Pitié viennent à son secours. La première s'adresse à Danger et lui dit: «Pourquoi malmener ainsi ce pauvre Amant? Pourquoi lui déclarer la guerre, puisqu'il a promis de vous servir en bon et fidèle sujet? Si Dieu d'Amours le contraint d'aimer, est-ce une raison pour le haïr? Voyons, montrez-vous moins cruel envers lui, car toute âme généreuse doit aider plus petit que soi, et il n'y a qu'un coeur impitoyable qui puisse rester sourd à la prière.» Pitié soutient Franchise: «Oui, dit-elle, c'est plus que de la dureté, c'est cruauté pure; c'est trop d'épreuves à la fin! Vous l'avez déjà privé de l'accointance de son gent compagnon Bel-Accueil, et lui faisant ainsi la guerre, vous doublez sa torture. Dieu d'Amours le persécute à tel point qu'il lui est impossible de ne pas aimer, et bien sûr il mourra s'il ne revoit Bel-Accueil. Or, puisqu'il vous a juré de ne pas cueillir les Roses, laissez-le les voir au moins en compagnie de celui-ci.» Danger ne saurait résister à de si pressantes prières; il cède. Franchise court aussitôt chercher Bel-Accueil et l'amène auprès de l'Amant. Bel-Accueil le prend par la main, le conduit à travers le pourpris, et lui permet d'admirer à son aise et de sentir les fleurs.

GLOSE.

Toutefois, la cruelle s'apitoie sur le sort d'un amant si constant et si malheureux. Elle se dit en [p. XLIV] elle-même que si elle ne l'aime pas, franchement ce n'est pas une raison pour le haïr et lui faire tant de peine, et elle se radoucit insensiblement, au point d'oublier le danger et d'accepter de nouveau les hommages de son adorateur. «Puisqu'il a juré, se dit-elle, de m'aimer loyalement, pourquoi le faire souffrir de la sorte? Du reste, le laisser me voir à son aise et me parler, cela n'engage à rien.» C'est alors que pour le consoler l'imprudente l'autorise par ses tendres avances à lui faire de nouveau la cour.

CHAPITRES XXVIII ET XXIX.

L'Amant n'avait pas vu la Rose depuis quelque temps. Il est ravi de la trouver plus belle encore que la première fois. Elle est un peu plus grasse, c'est-à-dire que le bouton s'est un peu plus ouvert, et ses feuilles au contour plus arrondi brillent d'une couleur plus vermeille. Il reste longtemps en extase devant le rosier, et enfin, encouragé par Bel-Accueil, qui ne lui refuse ni grâces ni faveurs, il se hasarde à lui demander une chose bien téméraire, et prie Bel-Accueil de lui laisser baiser la Rose. Celui-ci résiste, car: Qui peut baiser obtenir ne saurait là s'en tenir, et Chasteté dans sa leçon lui dit toujours qu'à nul amant il ne donne un seul baiser. L'Amant, de peur de le courroucer, n'insiste pas, et sans doute il eût attendu longtemps cette faveur, si Vénus ne fût accourue, Vénus, des amants la bienvenue, qui toujours poursuit Chasteté. Elle dit à Bel-Accueil: «Pourquoi refuser ce baiser à l'Amant? Il vous aime en toute loyauté; il est beau, gracieux, élégant, affable, doux et franc; et puis il est à la fleur [p. XLV] de l'âge; il a, je crois, douce haleine, les lèvres vermeillettes, les dents blanches et nettes, et sa bouche semble faite pour les baisers.»

Bel-Accueil, embrasé par le brandon de Vénus, accorde le baiser. Mais soudain le hideux Malebouche tant fait de glose sur leur compte qu'il éveille Jalousie. Celle-ci court sus à Bel-Accueil.

GLOSE.

L'Amant, admis de nouveau dans l'intimité de sa chère maîtresse, contemple d'un oeil avide tous ses charmes, et se plaît à reconnaître qu'elle est plus belle que jamais. Il s'approche, lui prend la main, et dans une muette extase nos deux amoureux se contemplent ravis. L'Amant, pour cimenter leur paix, ose pousser la hardiesse jusqu'à demander un baiser, un seul baiser. La belle refuse timidement, car la pudeur la retient encore. Mais elle ne peut détacher ses yeux de son amant qui, à tous les avantages physiques que la nature lui prodigua, joint une loyauté sans bornes, et dans un moment d'oubli laisse l'audacieux cueillir sur ses lèvres un tendre baiser, ce premier aveu d'un mutuel amour.

Mais le bonheur n'est pas facile à dissimuler. Bientôt les mauvaises langues commencent à jaser sur leur compte, et, comme le bonheur a toujours des envieux, les jaloux surgissent de tous côtés. Ils font tant qu'ils viennent bouleverser la félicité des deux amants.

CHAPITRES XXX ET XXXI.

Jalousie assaille Bel-Accueil et lui reproche amèrement d'ainsi se lier au premier venu. Pris en flagrant [p. XLVI] délit, les deux coupables ne savent que répondre, l'Amant s'enfuit. Honte alors s'approche et dit à Jalousie: «Tout ce que dit ce Malebouche n'est pas parole d'Évangile. Il y a certainement moins de mal qu'il n'en dit. Bel-Accueil n'a rien à cacher. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est un peu d'inconséquence et de légèreté. Mais je reconnais que je fus bien négligente à le garder, et désormais je jure d'y mettre toute ma vigilance.—Honte, fait Jalousie, j'ai grand'-peur d'être encore trahie, et j'y vais de ce pas aviser. Je ferai bâtir une tour inexpugnable où j'enfermerai Bel-Accueil.» Peur accourt, mais voyant Jalousie en si grande fureur n'ose souffler mot. Celle-ci court mettre son projet à exécution. Peur alors dit à Honte: «Je suis vraiment désolée de ce qui arrive. C'est ce maudit Danger qui est cause de tout le mal; il s'est montré faible envers Bel-Accueil. Allons à ce vilain reprocher sa folle conduite.» Danger dormait. Elles le réveillent et lui font des reproches si cruels, qu'il se redresse plus irrité que jamais, et voilà notre pauvre Amant derechef plongé dans la désolation.

GLOSE.

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Ce sont d'abord les reproches les plus amers sur sa liaison avec le premier venu, liaison qui la conduira fatalement au déshonneur, puis enfin les menaces les plus violentes. En vain la pauvre amante essaie-t-elle de se défendre, en vain jure-t-elle qu'elle n'a rien à se reprocher, si ce n'est peut-être un peu d'inconséquence et de légèreté, rien ne saurait calmer leur rage. Alors la honte et la peur s'emparent de son esprit; le danger se dresse devant elle plus menaçant que jamais: elle prend la ferme [p. XLVII] résolution de rompre une liaison aussi compromettante.

CHAPITRE XXXII.

Jalousie fait aussitôt bâtir un château-fort. Cette forteresse est carrée. Au milieu de chaque face est une porte. Les gardiens sont: Malebouche, Danger, Peur et Honte. Au milieu s'élève une tour inaccessible dans laquelle est enfermé Bel-Accueil. On lui donne pour geôlier une Vieille chargée de l'espionner continuellement. Alors l'Amant, séparé de son compagnon qu'il ne reverra peut-être plus, s'abandonne au plus violent désespoir.

GLOSE.

Épouvantée de sa folle passion, se sentant surveillée par mille envieux, en butte à la calomnie, la pauvre amante, écrasée de honte, se croyant à jamais déshonorée, se forge des chimères et des dangers sans nombre, et pour ne plus retomber dans ses erreurs passées, elle enferme son coeur dans un cercle inexpugnable. Ses quatre défenseurs sont: sa pudeur, sa réputation, la crainte de succomber, et enfin ses folles terreurs. Elle craint autant pour elle que pour celui qu'elle aime; elle renonce à le voir et voudrait l'oublier. Celui-ci, voyant tout à coup s'évanouir ses rêves de bonheur, exhale sa douleur en des plaintes sans fin et songe même à mourir.

Ici se termine la partie de GUILLAUME DE LORRIS.