Le roman de la rose / Par Guillaume de Lorris et Jean de Meung; Édition accompagnée d'une traduction en vers; Précédée d'une Introduction, Notices historiques et critiques; Tome I

Partie de Jehan de Meung.

Mais il est une preuve autrement convaincante et que nous allons tirer du texte même. En effet, du vers 3509 au vers 3514, l'Amant dit: «Je vais maintenant vous conter comment Honte me fit la guerre, comment les murs furent élevés et le château fort, qu' Amour prit par la suite au prix de grands efforts.» Évidemment, le poète se proposait de raconter longuement, comme l'a fait du reste Jehan de Meung, la lutte d'Amour contre Honte, défenseur du château, c'est-à-dire de la passion contre la pudeur. Quand nous n'aurions pas d'autre preuve, celle-ci serait plus que suffisante. Ceci dit, nous allons faire l'examen critique de l'oeuvre de Jehan de Meung, et discuter la manière dont il sut tirer parti d'une aussi splendide mise en scène.

 

[p. XCII]

 

PARTIE DE JEHAN DE MEUNG.

Après le poète, après le doux jouvenceau de vingt-cinq ans, dont le coeur exhale avec tant de grâce et de naïveté ses ardents désirs, ses douces jouissances, ses cruelles déceptions et ses cuisantes douleurs, voici venir l'homme blasé, le sceptique, le savant, le philosophe. Jehan de Meung, c'est le Rabelais, le Voltaire du XIIIe siècle. Pour lui la Rose n'est plus qu'un accessoire; le cadre du drame, le jardin de Déduit, s'étend à l'infini; il embrasse la nature entière, la nature féconde, source d'éternelle vie. Guillaume de Lorris parlait avec son coeur; Jehan de Meung parle avec ses sens et sa raison; non pas la raison froide et égoïste qui nous fait étouffer les inspirations généreuses et les plus tendres sentiments du coeur, mais la véritable raison, qui nous dit que le seul moyen d'être homme, c'est d'être juste, c'est d'être bon, c'est d'aimer. Pour lui, tout ce qui est contre nature est injuste, honteux, abominable. S'il prend fait et cause pour l'Amant, c'est que celui-ci représente la nature dans ce qu'elle a de plus sacré, l'amour, et il s'indigne de ce que Jalousie, Danger, Honte et Peur, c'est-à-dire les préjugés, osent entraver ses droits en empêchant l'union des deux amants. Pour lui, rien n'est beau, rien ne doit être agréable à Dieu comme l'amour et les caresses de deux êtres également jeunes et beaux. Aussi, avec quelle éloquence et quelle vigueur il flagelle tout ce qui viole en général les lois de la nature, et en particulier tout ce qui s'oppose à la reproduction! Il condamne impitoyablement le célibat, les amours [p. XCIII] honteux et tous les vices qui peuvent entraver ou fausser l'oeuvre de nature. Il ne trouve pas d'imprécations assez virulentes pour flétrir ceux qui commettent l'attentat dont Abeilard fut victime.

Sortant même du domaine physiologique pour entrer dans le champ de l'économie politique, nous verrons avec quelle audace il attaque les prêtres et les moines, les juges iniques, les nobles et les rois. Il critiquera même le mariage, mais uniquement au point de vue des lois naturelles, regrettant que l'homme, par ses vices, ait rendu nécessaire cette violation du bien le plus précieux pour lui, la liberté, sans laquelle il n'est pas de bonheur sur la terre. On a souvent dit que Jehan de Meung était un athée. Non. C'est un philosophe naturaliste. Pour lui, Dieu, l'universel créateur de la matière, le père de Raison, après avoir achevé son oeuvre, assiste impassible, du haut du ciel, dans son immuable sérénité, aux évolutions de tous les corps qui gravitent dans l'immensité de l'univers, et dont la Terre n'est qu'un atome imperceptible. Tous obéissent aux lois éternelles et inviolables auxquelles rien ne saurait se soustraire. Son unique «chambrière,» Nature, est chargée de veiller à l'exécution de ces lois qu'elle-même ne saurait enfreindre. Sa mission est de transformer incessamment la matière et de lui transmettre la vie. Aussi, tout ce qui tend à se soustraire à sa domination est sacrilège, et fait insulte à Dieu lui-même. Mais le pouvoir de Nature n'est pas sans bornes. Il ne s'étend pas jusqu'à cette flamme céleste qu'on nomme l'intelligence; car elle-même le dit: «Je ne fais rien d'éternel; tout ce que je fais est mortel.» Elle ne peut guider les sentiments du coeur comme elle règle les impressions des sens. Raison [p. XCIV] plane au-dessus d'elle, Raison, fille de Dieu. Mais celle-ci respecte la volonté de son père, et jamais ne doit entraver l'oeuvre de Nature. Elle est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, comme Génius entre l'homme et Nature.

L'homme, comme tous les êtres vivants, naît, grandit, vit et meurt suivant des règles absolues. Dès son adolescence, il sent dans ses veines bouillonner les ardeurs des passions charnelles, il subit les lois de Nature. Mais cette force irrésistible, cette étincelle foudroyante qui soudain attire deux êtres, et les lie d'une chaîne si forte que souvent en la brisant on brise jusqu'aux ressorts de la vie, l'amour, en un mot, échappe à l'autorité de Nature. Il ne procède pas non plus directement de Dieu. Génius est cette force surnaturelle qui toujours doit aider Nature dans son oeuvre féconde pour que la passion soit respectable et sainte.

Tel est le système philosophique de Jehan de Meung. Quoique nous soyons loin de partager toutes ses idées, nous sommes obligé de reconnaître que, dans tout le cours de son poème, il s'est élevé à des hauteurs inconnues, que nos philosophes modernes n'ont jamais franchies et qu'ils rêvent aujourd'hui d'atteindre par la science. Aussi nous nous dispenserons d'analyser la partie scientifique et métaphysique de l'oeuvre. Nous ne l'étudierons qu'au point de vue économique et littéraire.

On comprend tout d'abord qu'il était difficile de concilier ce système avec les formes extérieures de la religion du Christ et surtout avec le dogme. La religion chrétienne, en effet, repose tout entière sur ce dogme, que l'amour est un crime, que l'homme est conçu dans le péché, et que, dès sa naissance, il [p. XCV] est responsable du péché commis par ses auteurs. De là les dogmes du péché originel, du baptême, de l'Immaculée-Conception et de la rédemption. Jehan de Meung ne pouvait guère s'appuyer, pour glorifier l'amour, sur une religion qui fait de l'amour un vice et du célibat une vertu. Il ne pouvait pas non plus, à son époque, émettre librement de pareilles idées sans risquer sa vie. C'est ce qui lui fit choisir la forme poétique. Grâce au privilège de la poésie, Jehan de Meung put diviniser l'amour sans devenir un hérétique.

Le vieux naturalisme grec et ses fictions charmantes se prêtaient bien plus aisément à l'exposition des théories naturelles de Jehan de Meung. Toutefois, l'auteur reste aussi indifférent à une forme qu'à l'autre; on sent bien que, né du temps d'Homère ou de Virgile, il eût été plus fervent adorateur de Vénus qu'il ne l'est de la Vierge Marie; mais c'est tout. Aussi doit-on moins s'étonner de voir figurer côte à côte, dans ce singulier roman, Dieu le Père et Saturne, Jésus-Christ et Jupiter, Vénus et la sainte Vierge, Mars, Vulcain, et tous les saints du paradis.

Ceci posé, il est facile de comprendre pourquoi Jehan de Meung entreprit de terminer l'oeuvre de Guillaume de Lorris. Outre la réputation méritée dont jouissait le Roman de la Rose, ce qui n'était certes pas à dédaigner pour trouver des lecteurs à une époque où il y en avait si peu, Jehan de Meung comprit aussitôt tout le parti qu'il pouvait tirer de cette merveille inachevée pour développer ses théories philosophiques.

On n'en reste pas moins stupéfait de l'audace incroyable de ses idées et de la vigueur de son style.

Nous l'avons déjà dit, Jehan de Meung est le Rabelais, le Voltaire du [p. XCVI] XIII e siècle. Mais combien ces deux apôtres de l'humanité restent pâles à côté du vieux romancier qui, en plein moyen âge, osait lever le drapeau de la liberté et de l'égalité, à une époque où le vilain n'était pas même un homme, où le roi était presque un dieu!

Écoutez-le criant au vilain: «Tu es l'égal des puissants de la terre, car ils n'ont rien de plus que toi. Tout cet or, toutes ces richesses qu'ils entassent, tous ces titres, tous ces châteaux, tous ces esclaves qui rampent à leurs pieds, ne sont pas leurs; ils sont à Fortune qui leur donnait hier, qui leur enlèvera demain. L'homme n'a rien à lui sur cette terre que son libre arbitre, sa conscience et sa volonté. Le roi lui-même est plus faible que le premier ribaud venu, car il ne sera rien le jour où le peuple voudra, et ce jour-là, pourra-t-il lutter contre un vilain? Non, car le moindre vilain est plus fort que lui. Ce qui fait la force d'un roi, sa valeur, sa puissance, sa richesse, c'est la force, le courage, le dévoûment et le travail de ses sujets, et rien de tout cela ne lui appartient; car rien n'est à nous que ce que Nature nous donna, et Fortune ne saurait faire qu'on possédât un seul fétu, l'eût-on par la force obtenu, si ne nous l'a donné Nature!» Et plus loin, s'adressant directement aux rois: «Ayez le coeur courtois, généreux et bon, et piteux envers les pauvres gens, si vous voulez du peuple l'amitié. Donner l'exemple aux seigneurs et aux riches; ne soyez orgueilleux ni rapace, car sans le peuple un roi n'est rien, non plus qu'un simple citoyen.»

On a vanté la hardiesse de ce fameux mot de Voltaire:

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Jehan de Meung a dit: [p. XCVII]

Le premier qui fut roi fut un vilain hideux.

Non, rien n'égale sa vigueur quand il s'attaque aux injustices criantes de la société, aux rois surtout. Six siècles après Clopinel, il y a quelques années à peine, qui donc eût osé écrire:

«Au temps de l'âge d'or les hommes étaient heureux; ils n'avaient pas comme aujourd'hui rois pour ravir le bien d'autrui; tous étaient égaux sur la terre. Les anciens, dit-il, n'eussent pas vendu leur liberté pour tout l'or du monde; car tout l'or du monde ne saurait payer la liberté d'un seul homme! Ils vivaient heureux, s'aimant comme des frères, et n'avaient pas besoin de seigneurs pour les juger, d'où sont nos libertés péries. Car les juges premièrement se conduisent si malement, qu'ils se devraient juger soi-même, s'ils veulent que chacun les aime, être loyaux et diligents, non pas lâches ni négligents, ni faux, ni rongés d'avarice, enfin faire aux malheureux justice. Mais ils vendent les jugements, ils cueillent, rognent et taillent, et pauvres gens leur argent baillent. Et tel on entend condamner un larron, qu'on devrait plutôt pendre, si l'on voulait rendre jugement des rapines qu'il a commises grâce à son pouvoir.»

Ne l'oublions pas, à cette époque la justice était un des privilèges de la noblesse, et rois et seigneurs, dit Jehan de Meung, n'ont été créés que pour défendre les droits de ceux qui les paient.

Puis, s'adressant aux nobles, il leur dira:

«Vous ne valez pas mieux que les vilains. Vous dites: «Je suis gentilhomme! Donc je vaux mieux que les misérables qui cultivent la terre ou du travail de leurs mains vivent.» Eh bien, moi je vous dis que non. L'homme n'est noble que par ses vertus et vilain que par ses vices. [p. XCVIII] Noblesse vient de la valeur, et noblesse de naissance n'est rien qui vaille à qui manque la prouesse de ses aïeux. Par plusieurs je vous le prouverais qui, sortis de bas lignage, montrèrent plus noble coeur que maint fils de comte ou de roi que je ne veux pas nommer. Mais, hélas! en vain on voit les bons toute leur vie parcourir de lointains pays pour sens et valeur conquérir, cultiver les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, souffrir la pauvreté; personne ne les aime. Les rois ne prisent une pomme ces hommes, plus nobles cependant que ceux qui vont chasser aux lièvres et sont coutumiers d'habiter en châteaux princiers.

«Et celui qui, de la noblesse d'autrui, sans valeur, sans prouesse, veut porter los et renom, est-il noble? Je dis que non. Il doit être pour plus vil tenu que s'il était fils de truand. Noblesse soit à qui la mérite! Mais l'homme vil, orgueilleux, injuste, méchant, vantard, paresseux, sans charité (et de ceux-là sur terre il en foisonne), s'il est issu de parents où brillaient toutes les vertus, pas n'est droit qu'il ait de ses aïeux la gloire; mais il doit être plus vilain tenu que s'il était de chétif venu. Ceux-là disent: «Je suis noble,» parce qu'on les nomme ainsi, et que tels furent leurs bons parents, qui faisaient leur devoir, eux, et parce qu'ils chassent par rivières, par bois, par champs et par bruyères, et des chiens ont et des oiseaux, comme tous nobles damoiseaux, et traînent partout leur oisiveté. Mais ils trahissent leur vilenie, quand de la noblesse d'autrui se vantent; ils mentent, et la noblesse de leurs aïeux volent en tombant plus bas qu'eux!»

Mais le côté le plus intéressant de cet ouvrage remarquable, c'est qu'il est un des premiers cris poussés par la France contre l'envahissement du clergé romain, qui voulait dominer toute la chrétienté, question [p. XCIX] brûlante, qui s'est rallumée de nos jours avec tant d'intensité, et fait le désespoir de tous les patriotes et des hommes vraiment religieux.

Depuis un demi-siècle environ, au moment où Jehan de Meung écrivait ces lignes, plusieurs ordres de religieux Mendiants avaient été créés par la cour de Rome, et comblés de privilèges qui les rendaient forts gênants et redoutables au clergé séculier. Sans nationalité comme sans patrie, puisqu'ils recrutaient leurs adeptes dans tous les pays et n'avaient pas de résidence fixe, ces Mendiants avares, hypocrites et sensuels, allaient de châteaux en châteaux demander de l'argent aux riches, avec lequel, quoique voués à la pauvreté, ils se faisaient bâtir de véritables palais, où ils visaient dans l'abondance et menaient une vie dissolue.

Ils dominaient au spirituel, puisqu'ils ne dépendaient que de Rome. Un évêque même ne pouvait rien contre eux, puisque, sans domicile élu, ils étaient curés de toute la France, et seuls, en qualité d'envoyés du Pape, pouvaient remettre certains péchés. Ils avaient une police admirablement organisée, et, grâce à leurs privilèges, devinrent en quelques années riches et puissants, mais craints et détestés. Leur audace devint telle que personne n'osait élever la voix contre eux. En 1256, Guillaume de Saint-Amour, chanoine de Beauvais, le premier combattit ces intrus. C'était un homme savant et renommé. Il avait maintes fois pris déjà la défense du clergé français et de l'Université contre les ordres Mendiants, et le pape Alexandre IV s'était vu contraint de faire brûler l'Évangile Pardurable, contre lequel Guillaume de Saint-Amour s'était élevé avec une extrême vigueur. Il est vrai que, dans ce livre, [p. C] si nous en croyons Jehan de Meung, les Jacobins avaient poussé l'audace jusqu'à s'attaquer a l'autorité apostolique elle-même. Quelque temps après, il publiait Les périls des derniers temps, satire virulente contre ces Mendiants éhontés, qui voulaient asservir à leur profit tout le clergé séculier. Mais ils étaient déjà si puissants qu'ils parvinrent, par leurs intrigues, à faire brûler à son tour le livre de Saint-Amour, et à le faire bannir de France.

Et, quelques années à peine après sa mort, Jehan de Meung, prenant courageusement sa défense, osait publier le pamphlet audacieux qu'il intercala dans le Roman de la Rose!

C'est en lisant ce passage et les chapitres suivants, où Jehan de Meung énonce ses théories naturalistes, que certains commentateurs en ont fait un athée. Rien n'est plus faux, et nul auteur ne mérite moins que lui une pareille accusation. Il était sincèrement religieux, au contraire; mais il savait allier l'amour de Dieu et l'amour de la patrie; en un mot, il était ce qu'on appelle aujourd'hui un gallican. Il gémissait de voir la papauté entrer dans cette voie funeste qui devait, quelques siècles plus tard, ensanglanter la terre. Et voilà ce qui lui fait pousser ce cri prophétique: «De tout cela sortiront de grands maux!» Patriotique terreur que toute la France aujourd'hui sent renaître plus poignante que jamais.

En effet, Jehan de Meung prévoyait tout ce qu'avait de dangereux pour la France et pour la chrétienté la création d'un clergé exotique et envahissant qui devait bientôt dominer la papauté, sur les ruines de l'ancienne Église apostolique élever l'Église romaine, et, oubliant sa divine mission sur la terre, résumer sa politique dans ce mot: «Périssent les nationalités, [p. CI] pourvu que l'Église triomphe, dût-elle régner sur des ruines!» C'est pour signaler l'ingérence de ces intrus tout-puissants dans la politique qu'il fait dire à Faux-Semblant:

Sur tous les royaumes s'étend

Notre lignage omnipotent....

A nous seuls doit prince bailler

A gouverner toute sa terre

Et lui, soit en paix, soit en guerre;

A nous se doit prince tenir,

Qui veut à grand honneur venir.

Était-il athée l'homme qui s'écriait:

Nombreux si sont tels louveteaux

Parmi tes apôtres nouveaux,

Sainte Église, tu es perdue,

Si ta cité est combattue

Par les chevaliers de ton ban.

Ton pouvoir est bien chancelant

Si ceux-là cherchent à la prendre

A qui la donnas à défendre.

Contre eux comment la garantir?

Prise sera sans coup sentir

De mangonneau ni de pierrière,

Sans déployer au vent bannière.

Si tu ne veux la secourir,

Laisse les tels partout courir,

Laisse; mais si tu leur commandes,

Tôt faudra-t-il que tu te rendes

Leur tributaire, faisant paix

Qu'ils t'imposeront à grand faix,

Si pis encor ne font les traîtres,

Et de tout ne deviennent maîtres.

Bien ils te savent endormir,

Le jour courent les murs garnir,

La nuit creusent profondes mines.

Ailleurs enfonce les racines

Que tu-veux voir fructifier;

Tu ne dois pas là te fier.

[p. CII]

Hélas! que le Saint-Siège n'a-t-il écouté notre poète! que ne s'est-il appuyé sur les clergés nationaux, sur ces humbles pasteurs qui ne demandaient qu'à le soutenir et l'aimer, s'il n'eût songé qu'à donner la pâture à toutes leurs brebis, au lieu de les laisser tondre par ces vils mercenaires! Mais la voix du grand homme se perdit, et sa prophétie de point en point s'accomplit. Peu à peu le pouvoir de la papauté fut absorbé par ceux qu'elle avait chargés de le défendre; l'Église et toute la chrétienté devinrent la proie des Mendiants. On vit bientôt les papes, créatures de «ces loups qui tout dévorent,» comme les appelle Jehan de Meung, à la grande gloire de Dieu et au profit de ce clergé sans patrie, semer dans toute l'Europe la discorde et la guerre, apporter sur le trône pontifical les appétits les plus ignobles et les passions les plus monstrueuses, jusqu'à ce qu'enfin l'Apôtre de Dieu ne rougît pas de descendre lui-même dans l'arène et de se vautrer dans le sang de ses brebis!

Il est toutefois une chose consolante pour nous: c'est qu'en ces crises épouvantables, la France chrétienne, la France tout entière se levait contre ces forcenés. C'est de sang français qu'était souillée l'armure de Jules II!

Mais la mesure était comble. La papauté depuis longtemps agonisait sous le joug des Mendiants, comme l'avait annoncé Jehan de Meung. Il ne restait plus qu'à partager les dépouilles, et, comme toujours, une querelle s'éleva entre les vainqueurs sur le cadavre de l'Église. Il s'agissait d'une grosse proie, les indulgences. Deux ordres Mendiants, les [p. CIII] Augustins et les Dominicains, se la disputèrent, et la Réforme éclata! On vit alors le successeur de saint Pierre, ce ministre de paix et de charité, enivré de sang, repousser dédaigneusement les propositions du clergé français, qui devaient réunir à nouveau, sous un même pasteur, le troupeau dispersé, pousser la Furie italienne qui régnait sur la France au plus épouvantable forfait, applaudir des deux mains au massacre de la Saint-Barthélemy, et, au nom de Dieu, bénir les assassins!

Oui, Jehan de Meung, tu avais raison, il en devait sortir de grands maux!

Hélas! si tu revenais aujourd'hui, tu ne reconnaîtrais plus la France! Le clergé national n'est plus, et cette chevalerie française, cette noblesse vaillante et généreuse qui fut jadis la gloire de notre vieille patrie, cette noblesse que tu représentais si dignement et dont tu étais si fier est elle-même devenue la proie des Mendiants romains!

Elle renierait Bayard aujourd'hui, si le chevalier sans peur et sans reproche osait lever la main sur l'étole pontificale, car pour elle la patrie passe après l'Église.

Mais une nouvelle France s'est levée, aussi chrétienne, aussi vaillante, aussi généreuse que la tienne. Tu la verrais, quelques années à peine après des désastres inouïs, fruits encore d'une guerre religieuse, plus forte et plus florissante que jamais, et, j'en suis sûr, tu ne la renierais pas!

Quand on relit ces pages, on se demande par quel miracle cet homme put échapper à la vengeance d'ennemis aussi vindicatifs et aussi redoutables, et comment la sainte Inquisition, établie en France depuis quelque vingt ans, le laissa mourir dans son lit [p. CIV] au lieu de le brûler comme hérétique. Du reste, il ne se faisait pas illusion sur les dangers qu'il courait, et c'est pourquoi il s'écrie:

En grogne, ma foi, qui voudra,

Et s'en courrouce à qui plaira;

Pour moi, je ne m'en tairai mie,

En dussé-je perdre la vie,

Ou contre droiture me voir,

Comme saint Paul, en cachot noir

Plonger, ou bien de ce royaume

A tort bannir comme Guillaume

De Saint-Amour.........

C'est que Jehan de Meung n'était ni un professeur de Sorbonne, ni un bourgeois, ni un vilain. C'était un seigneur riche et puissant. Il pouvait compter sur ses amis, et notamment sur un de nos meilleurs rois, jeune encore, qui devait par la suite devenir le champion le plus résolu des libertés gallicanes, celui dont le gantelet imprima sur la joue de Boniface VIII le plus sanglant défi qu'aient jamais jeté les idées modernes à l'absolutisme romain.

Philippe-le-Bel défendit jusqu'à sa mort, avec une incroyable énergie, les prérogatives de la royauté, c'est-à-dire de la France, contre les prétentions des papes qui, dans leur détresse, tournaient les yeux vers elle et lui tendaient les bras. La fille aînée de l'Église alors prodiguait pour eux et son or et son sang; mais une fois revenus de leurs terreurs, ces Romains, ne voyant plus dans les Français que des ennemis politiques, ne cherchaient qu'à les exploiter et leur susciter des ennemis de toutes sortes.

Telle est, en résumé, depuis mille ans, l'histoire des relations entre la France et la papauté. Et, chose [p. CV] étrange! après tant de luttes, c'est la royauté qui succomba! Aujourd'hui, nous l'avons dit, il n'est plus ni religion gallicane, ni Pragmatique-Sanction, ni concordat, ni déclaration de 1682, ni clergé national. Mais quand la royauté abdiqua devant la papauté, elle n'était déjà plus la France.

On s'étonne donc moins, en y réfléchissant, que Jehan de Meung ait pu braver jusqu'à sa mort les attaques violentes des papistes. Sa plume mordante avait pourtant stigmatisé ce clergé vicieux d'une bien rude façon, dans cette satire audacieuse, où le poète orléanais dévoile à ses contemporains les vices, la corruption et les crimes de ces moines omnipotents.

Les deux chapitres dans lesquels Faux-Semblant, le moine hypocrite, qui s'est glissé furtivement dans le camp d'Amour (car ses pareils s'insinuent partout), est obligé de se démasquer, sont bien certainement la partie capitale du roman. La verve et la vigueur du poète s'y élèvent si haut, que jamais elles n'ont été dépassées.

Ce passage jette un triste jour sur les moeurs du haut clergé à cette époque; il explique l'acharnement incroyable que les ennemis du poète déployèrent contre cette oeuvre et la vogue étonnante dont elle jouit pendant plusieurs siècles. En vain le chancelier Gerson s'écriait encore plus de cent ans après:

«Arrachez, hommes sages, arrachez ces livres dangereux des mains de vos fils et de vos filles. Si je possédais un seul exemplaire du Roman de la Rose, et qu'il fût unique, valût-il mille livres d'argent, je le brûlerais plutôt que de le vendre pour le publier tel qu'il est. Si je savais que l'auteur n'eût pas fait pénitence, je ne prierais jamais pour lui pas plus que pour Judas; et les [p. CVI] personnes qui lisent son livre à mauvais dessein augmentent ses tourments, soit qu'il souffre en enfer, soit qu'il gémisse en purgatoire.»

Mais il était inutile d'arracher ce livre des mains des lecteurs et de le brûler. Il était depuis longtemps à l'abri de la destruction. Toute l'oeuvre de Guillaume, en effet, était gravée dans les âmes tendres et passionnées des

damoiselles [1]; celle de Jehan de Meung au fond du coeur de tous les vilains, les savants et les honnêtes gens. Répandu par les ménestrels, qui l'allaient récitant par toute la France, comme les oeuvres d'Homère, le Roman de la Rose était impérissable. Cet ouvrage, aussitôt son apparition, jouissait d'une telle renommée, était devenu si populaire, il avait exercé une telle influence sur la littérature et sur les moeurs, que ses ennemis eux-mêmes, pour se faire lire et rendre leurs diatribes intéressantes, ne trouvèrent rien de mieux que de l'imiter servilement.

Du reste, il ne fut attaqué qu'au point de vue de la licence des expressions et des images, et quoique ses plus terribles adversaires aient compris dans leurs malédictions l'oeuvre tout entière, on est forcé de reconnaître que c'est là le seul grief sérieux qu'ils articulent contre ce chef-d'oeuvre.

Ainsi Gerson, cet acharné défenseur des libertés gallicanes aux conciles de Pise et de Constance, l'auteur de De Auferibilitate Papae, ne visait certainement pas, dans ses attaques, l'adversaire de Faux-Semblant, et Christine de Pisan ne lui reprochait que ses injustes critiques contre les dames. Aussi les [p. CVII] contemporains n'attachèrent que fort peu d'importance à ces anathèmes, qui, somme toute, s'adressaient à la littérature entière de ces siècles si peu collets-montés. On ne fit qu'en rire, et ceux qui ne connaissaient pas le roman le lurent avec avidité.

On reproche généralement à Jehan de Meung d'être verbeux et diffus, et de semer, sous prétexte d'érudition, son poème de hors-d'oeuvre considérables, qui rendent l'action confuse et ont presque fait ranger le délicieux roman de Guillaume dans le genre ennuyeux. «Les transitions n'y sont point ménagées, et chaque digression semble naître plutôt du caprice de l'auteur

que de l'enchaînement des idées [2] .» On l'accuse encore d'avoir intercalé au hasard ces tirades, sans même s'occuper de l'acteur qui les débitait.

La moitié de ce reproche est juste, mais c'est le défaut capital de la littérature du moyen âge. Pour le reste, c'est une erreur grossière; car l'oeuvre, au contraire, est savamment étudiée. Quand l'auteur combat les abus de la société au XIII e siècle, ce n'est pas au hasard qu'il choisit ses orateurs. Il sait parfaitement ce qu'il dit quand il fait attaquer les débauchés par Génius, les femmes par le Jaloux, les égoïstes et les riches par Ami, les juges iniques et les rois par Raison, et quand il choisit pour champion des vilains contre les nobles Nature elle-même.

Au surplus, si l'on ne considère l'oeuvre de Jehan de Meung que comme la continuation de celle de Guillaume de Lorris, plus de la moitié du roman pourrait en effet passer pour inutile.

Mais, comme nous l'avons dit plus haut, Jehan de Meung se souciait bien [p. CVIII] de Bel-Accueil vraiment! Il avait de l'esprit, et il comprit que faire un long traité de philosophie, de science et de morale, où il pût développer toute son érudition, c'était, au prix de peines et de dangers inouïs, se jeter dans les luttes arides de théologie et de métaphysique, qui ne pouvaient intéresser que les savants et ne lui attirer qu'un petit nombre de lecteurs. Et puis, comment développer en vile prose ces audacieuses maximes, qui trouvent si bien à se voiler sous les attrayantes allégories du roman? Que de choses, acceptables et même charmantes en vers, ne seraient souvent en prose qu'impudeur et qu'insanité! N'oublions pas que les mets les plus délicieux ne doivent leur saveur qu'à la manière dont ils sont apprêtés. «C'est le ton qui fait la chanson,» dit un proverbe populaire, et le genre badin permet d'émettre de cruelles vérités qui seraient trop dangereuses dans un livre sérieux. Telle maxime qui termine ingénument une fable du pauvre Ésope ou du bonhomme La Fontaine, telle pointe du malin Jehan de Meung deviendrait, même de nos jours, au milieu d'un discours politique ou d'un article de journal, un pamphlet séditieux. Quand le vigneron Paul-Louis le voulut faire, il n'y a pas de cela bien longtemps, on le lui fit trop bien sentir. Il ne faut donc lire le livre de Jehan de Meung que pour s'instruire et non pour s'amuser.

Donc, le reproche le plus sérieux et qui subsiste tout entier, c'est la crudité de quelques expressions, les attaques violentes contre les femmes, et surtout l'obscénité de certaines images et de la dernière scène.

Mais, comme dit Lantin de Damerey, dans sa Dissertation sur le Roman [p. CIX] de la Rose: «Si Jehan de Meung, pour avoir voulu être trop naturel, est tombé souvent dans le style bas et grossier, le mauvais goût de son époque en fut sans doute la cause.» La preuve en est dans tous les fabliaux et contes parvenus jusqu'à nous, et qui cependant faisaient les délices de nos chastes aïeules.

Pourtant on ne peut s'empêcher de rapprocher les deux écrivains, et en lisant Jehan de Meung, plus d'une gente dame regrettera bien certainement que la mort ait empêché le pudique Guillaume de terminer son oeuvre.

Du reste, Jehan de Meung s'en est ému lui-même, et il a pris soin de se défendre par la bouche de Raison. Celle-ci dit qu'on ne doit pas avoir honte d'appeler par leur nom les oeuvres de Dieu. «Ce n'est pas le nom qui est honteux, dit-elle, mais la chose. Or, quoi de plus noble que les divins instruments que Dieu façonna de ses propres mains pour perpétuer l'espèce humaine?» A vrai dire, puisque l'auteur n'a pas trouvé de meilleures raisons à nous donner, nous n'en chercherons pas, et nous l'abandonnerons à la colère des dames. S'il faut en croire son chroniqueur, André Thévet, maître Jehan, nous en sommes convaincu, se tirerait aujourd'hui d'un si mauvais pas aussi facilement que jadis en semblable circonstance.

Qu'on reproche donc à nos deux auteurs ce que l'on voudra. Ce qu'au moins on ne peut leur refuser, c'est d'avoir fait une oeuvre admirable, d'avoir écrit mieux que personne avant eux, et d'avoir fait faire un pas immense à la littérature française en créant un de ses plus beaux chefs-d'oeuvre.

Ce qu'on ne peut contester à Guillaume de Lorris, ce peintre inimitable, [p. CX] c'est une délicatesse et une grâce infinies, et à Jehan de Meung une vigueur de style, une élévation d'idées et une érudition sans rivales.

Sous la plume de ce fougueux satirique, le trait devient mortel et l'ironie sanglante, comme on peut en juger par le dix-neuf mille deux cent quarante-sixième vers: