Le sari vert

Ananda Devi · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/7

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Le sari vert

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

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ANANDA DEVI

 

LE SARI VERT

 

roman

 

GALLIMARD

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Je ne suis pas l’apôtre du dire poli. Je ne souscris pas à l’hypocrisie de ces belles et vides formules dont notre époque est si friande. Je ne suis ni jeune, ni riche, ni faible, ni gentil, ni femme, ni blanc, ni noir, ni pauvre, ni affamé, ni obèse, ni beau, ni contrefait, ni minorité brimée, ni majorité insensible, ni politicien hâbleur, ni prophète apocalyptique, ni mère Teresa, ni Berlusconi — bref, ni le meilleur, ni le pire.

Je suis un homme, et je suis en voie de disparition.

Je suis vieux et je suis en voie de décomposition.

Si vous souhaitez des joyeuseries, passez votre chemin. Si vous pensez sortir d’ici le ventre grouillant de bons sentiments, vous vous êtes trompé de porte.

Gens qui criez trop fort sans avoir rien à dire, écoutez-moi si vous le voulez ou bien foutez le camp.

Tout cela m’indiffère.

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J’ai entendu sa voiture qui gravissait la côte ; bruit éploré, reconnaissable de loin, de la vieille guimbarde dont elle est fière par une sorte de snobisme à l’envers et qu’elle conduit en apnée, étroitement enroulée autour de son volant.

Elle a sonné à la porte, plusieurs fois, impatiente d’entrer. Je ricane. Elle ne sait pas ce qui l’attend. D’ailleurs, l’autre abrutie, celle qui l’a appelée, ne s’y méprend pas. Elle tarde à ouvrir, traîne ses pantoufles et son maigre corps inerte quelque part dans la maison suffoquée de silence, derrière les cloisons grouillant de termites. L’impatiente piaffe sur le perron venteux.

Enfin, elle se décide à ouvrir. J’imagine leur baiser honteux, les pommettes proéminentes entrechoquées. Les regards, eux, ne se rencontrent pas : elles sont si habiles à se fuir. Maintenant, la vieille s’efface pour laisser entrer la jeune. Enfin, la jeune, elle a ses quarante ans passés, j’en suis à peu près sûr, je ne me souviens plus de sa date de naissance mais elle doit avoir au moins ça sur le dos. Quant à l’autre, elle doit avoir soixante-deux, soixante-trois. Qu’importe ? Elles sont toutes deux bien plus vieilles que moi, qui ai à peine quelques rides, tous mes cheveux, toutes mes dents et plus d’intelligence dans un seul poil qu’elles n’en ont jamais eu dans toute leur masse de chair décomposée.

Et voici venu le temps des messes basses ! Ça n’a pas son pareil pour chuchoter comme si ça veillait en permanence un mort. Ça chuchote de honte, ça chuchote de peur, ça chuchote de colère, ça chuchote de tous les secrets dont ça a besoin pour se croire important. Ces secrets qui les engrossent de flatulences sont leur monnaie d’échange contre l’ennui :

Pourquoi m’as-tu appelée ? dit l’une, frémissante d’anticipation nerveuse.

Je ne pouvais pas te le dire au téléphone, murmure l’autre.

Me dire quoi ?

Il est là.

Qui, il ?

Tu le sais bien.

Fin de conversation. Silence. Goutte de sueur égarée dans la moustache de l’une. Un peu de temps soustrait à la vacuité de l’autre. La moins vieille a pâli. Elle ne pensait pas que sa mère, après tout ce temps, l’aurait appelée pour cette raison. Se retrouver pour ça, pour « il », pour celui qu’on n’a pas besoin de nommer, non, elle ne s’y attendait pas, ayant nourri on ne sait quels rêves de réconciliation en route, les mains moites et tremblantes sur le volant de sa casserole. Elle croyait que sa mère voulait renouer avec elle. Perdu ! Ta mère ne veut pas renouer avec toi ; elle veut juste que tu l’aides à faire face à ce père qu’elle n’a pas su mériter.

Tu seras toujours, tu vois, celle que l’on appelle en dernier recours.

Le silence dure. Je ne les entends même plus chuchoter. Qu’est-ce qu’elles manigancent ? Que peuvent-elles bien se dire de l’autre côté de la porte, me laissant macérer dans cette chambre close ? Elle aurait pu me donner la sienne, de chambre, mais non, même pas, c’est la chambre d’amis, celle des amis qui ne viennent jamais et dont l’absence remplit la pièce de mépris, et elle me dit, la bouche en pointe, les narines étrécies, les toilettes ne sont pas loin, comme si j’en avais la force, comme si je devais lui rappeler qu’un grabataire, ça ne sort pas du lit, on prend soin de lui et de ses besoins, il a assez vécu, assez donné, maintenant il reçoit !

La colère réveille un goût de fiel dans ma bouche. J’ai envie de cracher. Dédaignant la boîte de mouchoirs en papier à côté de mon lit, je me racle la gorge bien profondément et expulse un globe de glaire verdâtre. Quand elle viendra, elle n’aura plus qu’à se pencher et essuyer. Si toutefois elle arrive à y voir quelque chose.

Le vent a arraché les feuilles des camphriers et les a collées à la fenêtre, masquant la rare lumière. La ville de Curepipe est bien la seule du pays à connaître un automne permanent. Il n’y a qu’elle pour vivre dans un endroit qui refuse aussi obstinément le soleil tropical. Il pleut tout le temps, il fait froid, l’humidité entre par tous les pores, vous moisit la chair, vous imprègne de vert-de-gris, vous fait pousser des champignons entre les orteils. Je ne serais pas venu ici si j’avais pu me réfugier ailleurs. Mais il n’y a plus qu’elle ; elle, avec ses yeux clairs en croissant de lune, ses yeux de chatte qui lui ont valu le surnom de Kitty quand elle était enfant. Tous la trouvaient jolie avec son visage triangulaire aux traits presque chinois (alors que nous sommes de bonne souche indienne). Je souriais quand on disait cela. Dès que nous étions seuls, je m’empressais de la détromper : ils disent ça pour me faire plaisir, lui rappelais-je. Ils disent ça parce que tu n’as pas de mère. En réalité tu n’es pas belle. Tu es différente. Tu es monstrueuse. Personne n’a les yeux de cette couleur ni de cette forme dans la famille. Je ne sais pas d’où tu sors. Ils devraient plutôt t’appeler la Chinetoque.

La consternation ruinait son visage. La honte emplâtrait sa bouche. Je lui disais alors, Kitty, Kitty, Kitty, viens ma chatte, viens sur les genoux de Papa. Et elle soupirait, elle tremblait, elle s’approchait.

Son vrai prénom est Kaveri Bhavani. À sa naissance, sa mère s’était longuement penchée sur des livres anciens pour sortir cette chose imprononçable. Elle l’appelait Kaveri Rani, la reine Kaveri. Heureusement, Kitty ne s’en souvient pas. Heureusement, sa mère est morte avant d’avoir pu lui farcir la tête d’illusions.

La reine Kaveri n’a pas fait long feu. Après, elle est devenue Kitty pour tout le monde. Kitty tout court. C’est un prénom à sa mesure.

Elle est comme ces chats qui vous regardent avec des yeux si froids que vous avez envie d’essuyer vos semelles sur leurs poils propres.

Je sais ce qu’il y a au fond de cette tourbe. Elle a finalement bien choisi sa ville : Curepipe sied bien à sa nature de fosse septique.

Dans les camphriers, les bengalis fous de pluie ont repris leur chorale. Ils ne me laissent pas en paix. Chaque fois que je commence à m’endormir, on dirait que tous les oiseaux de la terre le savent. Après ce sera les crapauds, ensuite les chiens. Une symphonie animalière, mais sans harmonie aucune. La nature est très surfaite. Protéger la nature des hommes ? Ceux qui ont les yeux ouverts savent, au contraire, que ce sont les hommes qu’il faut protéger de la nature. Mais, comme en toute chose aujourd’hui, il faut prendre à contre-pied l’enseignement de nos pères.

Les deux corbeaux femelles, là-bas, récitant leur litanie de rancunes, sont eux aussi une menace : ils représentent la vengeance des faibles.

Je me demande ce qu’elles se racontent. Des mensonges, encore des mensonges. Je devrais dormir, juste pour les emmerder quand elles viendront enfin me voir. Je pourrais faire semblant. Fermer les yeux, respirer bruyamment, et écouter ce qu’elles disent.

Après, je les ferai trembler en répétant très exactement leurs inepties.

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Elles sont là. Elles me regardent. Elles ne parlent pas.

Elles ont une sorte de rire muet, à peine une ondulation de l’air que je perçois malgré mes yeux fermés. Ce rire contient une complicité nouvelle. Mais elles ne doivent pas s’unir. Elles doivent rester ennemies. J’ai besoin de les choquer l’une contre l’autre, sinon ce ne sera pas amusant du tout.

J’ouvre un œil. Elles se figent. La couleur déguerpit du visage de Kitty. Formidable pouvoir que j’ai sur elle. Elle a un geste de recul en s’apercevant que je la fixe des yeux. Une vieille de soixante-quatre ans, et toujours cet air d’enfant sur le point d’être tabassé. Je souffle entre mes dents, d’un ton chantant, viens, Kitty, Kitty, ma chatte. Elle est seule à m’entendre. Elle connaît par cœur cette mélodie-là, ma Kitty, n’est-ce pas ? L’autre ne bouge pas, ne semble rien capter, silence radio comme disent les jeunes, suspendue dans sa bulle de nullité. Elle était déjà comme ça, enfant : elle ne comprenait rien, ses yeux étaient vacants, elle me regardait et j’avais parfois l’impression qu’elle ne me voyait pas, qu’il n’y avait rien derrière ce front plat. Je suis sûr que c’est une demeurée, disais-je. Kitty la défendait, sachant que c’était une bataille perdue d’avance.

Elle est intelligente, elle a peur de toi, c’est tout, disait-elle. Et pourquoi elle aurait peur de moi ? Parce que tu es toi. Je ne lui ai rien fait. Elle sait.

(Kitty a de ces phrases sans conséquence qui n’obéissent à aucune logique.)

Sa fille a fini par trouver le courage de s’approcher du grand-père mourant. Quelle bravoure ! Je te congratule, ma fille, lui dis-je. Tu as fini par te rendre compte que je n’allais pas te mordre ?

Non, je constate que le cancer n’a toujours pas eu raison de ta méchanceté, répond-elle.

J’en perds la voix. Jamais on n’a osé me répondre ainsi. Personne n’emploie ce mot honni en face de moi. Le sang afflue à ma tête. J’entends le gémissement de Kitty, qui regrette aussitôt de lui avoir demandé de venir. Je lui décoche un regard qui aurait dû la faire fuir, mais elle reste là, imperturbable. Une demeurée, je l’ai bien dit.

Regarde-le, dit-elle, se tournant à demi vers sa mère. Tu ne vois pas combien il est pitoyable ? Tu ne vois pas que c’est une loque qui ne peut plus te nuire ?

C’est ce que tu crois, ma fille. La loque a encore des ressources.

Kitty reste en arrière, défaite.

Laisse-le, Malika, dit-elle. Je ne veux pas le faire souffrir davantage, dans son état.

La fille mâchonne sa langue, plus bovine que jamais :

Tu ne changeras pas, toi non plus. C’est bon, je m’en vais. Kitty lui serre le bras.

Tu as accepté de venir. Tu ne peux pas te défiler maintenant.

Je suis pris d’un fou rire qui se transforme en quinte de toux. Elles sont trop grotesques, et le niveau de la pièce est tel que je m’y attendais — navrant. Je ne m’ennuierai pas.

Kitty s’est précipitée. Elle verse, mains fébriles, de l’eau dans un verre. Elle se rapproche de mon lit pour me faire boire. Ce faisant, elle marche sans s’en rendre compte dans mon crachat. Elle traînera mon infection dans toute la maison, sous ses pantoufles, comme elle a traîné les griefs de toute une vie. Ma joie en est décuplée. Je bois une gorgée et me renverse sur mon oreiller, respirant aussi fort que possible pour faire entendre le grouillement des humeurs dans mes voies respiratoires.

Merci Kitty, dis-je. Je sais que tu seras toujours là pour moi, ma fille.

Ses yeux se mouillent ! Dieu du ciel, il n’y a vraiment pas de limites à la connerie. Kitty, la petite fille qui a toujours voulu croire à l’amour de son père, ô merveille de la paternité, joie de savoir que le souvenir de l’enfant sera toujours en soi avec ses rondeurs et ses moues ! Sauf que le visage qui me surplombe en ce moment n’a plus rien de la grâce de l’enfance. C’est un visage décati, trop pâle, aux ridules visibles, aux pommettes saillantes, à la peau parcheminée. Rien à voir avec la svelte élégance et la classe naturelle qui me sont restées, malgré les années. J’ai toujours pensé que j’aurais dû vivre en d’autres temps. En attendant, je dois exercer mes pouvoirs considérables sur ces deux piètres exemplaires d’une humanité qui se décompose debout.

Papa, je voudrais tant que nous puissions nous retrouver, me souffle-t-elle, s’alliant avec moi contre sa fille.

Je le voudrais aussi, dis-je, reproduisant précisément la tonalité de sa voix. C’est pour cela que je suis venu chez toi. Elle ne comprendra pas, elle ne pardonnera pas, je le sais.

Je l’aiderai à comprendre, je te le promets, répond-elle, fondant de soulagement de me voir aussi raisonnable. Nous pouvons profiter de tes... de ce temps qui nous est accordé pour défaire le passé.

Je suis certain qu’elle allait dire « de tes derniers jours ». Ce seront peut-être mes derniers jours. Mais défaire le passé ? Croit-elle que cela soit possible ? Mais ma pauvre fille, le passé est déjà fait, puisqu’il est mort. Il ne peut être défait, puisque les jours sont clos, les souvenirs rigidifiés, la mémoire pétrifiée dans ses formes terrifiantes. Comment peut-on croire que quoi que ce soit puisse être changé ? Ou vouloir y changer quelque chose ?

En attendant, une barrière transparente s’élève devant sa fille. Malika reste seule en ce lieu dont je suis finalement l’unique maître puisque j’en connais toutes les règles. Je suis prêt à jouer au prestidigitateur avec leurs souvenirs, à les faire apparaître et disparaître selon mes humeurs et mes caprices. Elles ne sont, elles, que de pauvres parodies ; des ébauches de quelque chose qui restera à jamais inachevé. Destructibles et friables, elles sont des poupées de chiffon contorsionnées selon mes besoins.

Oh Kitty, j’ai si mal, dis-je de cette voix geignarde et éteinte qu’ont les vieux sur leur lit de mort.

Je peux faire quelque chose ?

Peux-tu me masser les épaules ?

Bien sûr, Papa.

Tu es sûre que ça ne te dérange pas ?

Mais non, voyons, murmure-t-elle.

Je lui offre mon dos. Mes os me font vraiment souffrir. Elle s’agenouille sur le lit pour me masser. Mes yeux croisent ceux de Malika, restée près de la porte. Je lui souris. Elle se raidit. Ses yeux s’agrandissent de stupeur. Elle n’avait pas imaginé l’ampleur de ma duplicité. Mes épaules sont secouées par un nouveau spasme d’hilarité que Kitty prend pour de la douleur.

Je te fais mal ? demande-t-elle, anxieuse.

C’est mon corps qui ne supporte plus rien, plus rien du tout...

Maman, viens, sortons, je dois te parler, dit Malika.

Non, je dois d’abord m’occuper de lui, réplique Kitty.

Belle, belle coulée de mots... Cette nuit, je l’appellerai pour me masser. Cette nuit, je recevrai ses mains. Elles s’attaqueront, vertigineuses, aux nœuds de fatigue démultipliés à travers mon corps. Je lui dirai d’enlever mon pyjama et de me masser à même la peau. C’est ce qui me soulage le plus, même si ses mains n’ont plus la douceur qu’elles avaient jadis.

Je ferme les yeux et me souviens. Kitty, viens me masser les épaules, Kitty. J’enlevais ma chemise, assis devant mon bureau. Elle se mettait debout derrière moi. Je lui donnais des instructions précises. Ses petites mains hésitaient, puis se posaient sur mes épaules huilées par la chaleur de Port Louis. Elles hésitaient, puis glissaient sur les omoplates, sur la crête de l’épaule, sur le milieu du dos en appuyant, d’abord maladroitement puis avec plus de fermeté, sur les vertèbres. Je fermais les yeux et me laissais envahir par cette douceur. Si elle pouvait ne se résumer qu’à ces mains sur mon dos, je lui pardonnerais tout. Mais j’entendais aussi sa respiration, je percevais le tremblement de peur dans son corps, je voyais derrière mes yeux fermés sa face de bête prise au piège et je sentais la colère qui naissait dans mon abdomen en y répandant une chaleur dure. Mes cuisses se pétrifiaient, ma respiration devenait de plus en plus profonde et je savais que, lorsque ses mains auraient dénoué tous les nœuds et m’auraient enfin soulagé, je soulagerais, moi, ma rage d’homme sur la sangsue qui refusait de me libérer de moi-même.

Quand, le moment venu, je me retournais vers elle, les larmes coulaient déjà, silencieuses, sur ses joues. Je lui demandais alors, avec ce calme qui la terrifiait : Ne t’ai-je pas dit de ne pas pleurer pour rien ?

Ne t’ai-je pas dit de ne pas pleurer pour rien ?

J’ai posé la question à voix haute. Elle se projette littéralement hors du lit jusqu’à la porte. Stupéfait, je la regarde. Les douleurs un instant enfuies reprennent possession de mon corps.

Qu’est-ce qu’il y a ?

Son visage est déjà souillé de larmes.

Tu disais toujours ça... murmure-t-elle. Tu disais toujours ça. Je croyais qu’on essayait d’oublier.

Je ne sais quoi répondre. Je viens de perdre un sacré terrain.

Kitty, j’étais sincère... Je ne veux pas que tu pleures pour moi, ma petite fille. Je ne suis plus rien et je ne veux plus te voir souffrir pour ce rien que je suis devenu, c’est tout ce que je voulais dire, je te le jure.

Elle ne sait que faire. Essoufflée, traquée, échevelée. J’ai presque pitié d’elle. Je me demande avec un peu de curiosité légitime si elle va tomber dans un piège aussi grossier. J’en rajoute en soupirant et en feignant d’essuyer une larme. Mauvais calcul. Elle secoue la tête, les narines pincées.

Ne fais pas semblant de pleurer. Tu n’as jamais pleuré, ni à la mort de ma mère, ni à la mort de ton chien. Je me souviens de chacun de nos instants et je n’ai jamais vu de larmes dans tes yeux. Ne joue pas à cela avec moi. Tu es incapable de pleurer.

Elle sort en claquant la porte. Je ne savais pas que j’avais parlé à voix haute. La vieillesse m’a trahi. Foutue vieillesse ! C’est comme un pantalon qui se déchire au mauvais endroit pour révéler nos indignités. Mais je ne m’en fais pas, elle reviendra. Elle m’est toujours revenue.

Elle n’a pas les... Enfin, je me comprends.

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J’essaie de dormir mais aussitôt le visage apparaît, tout proche du mien. Son souffle a une odeur d’épices rancies. Les orbites sont nues et pourtant habitées d’un regard invisible. La bouche s’ouvre sur des profondeurs colonisées par la vermine.

Cette image n’est pas réelle : la mère de Kitty a été brûlée, comme je le serai à ma mort. Son cadavre ne pourrit pas dans un cercueil mais s’est désintégré sur un bûcher de bois de manguier. Mais ce que je vois d’elle, c’est toujours cela : un corps à moitié décomposé, un visage qui n’a plus rien d’humain et qui reste pourtant reconnaissable dans toute sa beauté, cette sorcellerie de la nature féminine qui subjugue les hommes et qui perd son pouvoir aussitôt asservie dans un lit d’homme. Elles sont comme un palais aux infinies promesses où l’on ne découvre, une fois la porte enfoncée, que la vétusté et le vide.

C’est ainsi qu’elle m’a subjugué et m’a poussé à la conquérir à tout prix, même si elle aurait dû m’être inaccessible. J’étais un orphelin qui s’était construit tout seul. Elle était issue de la haute société. Mais j’étais médecin ; cela compensait tout. Au bout de longs mois de négociations avec ses parents, nous avons fini par avoir gain de cause. Elle s’est battue avec autant d’obstination que moi. Quand je l’ai ramenée chez moi, jeune épousée, j’ai pensé que le bonheur, cette chose inavouable, m’était acquis. Je croyais que ma femme serait comme cette côte d’Adam dont les chrétiens pensent que la femme est issue : indispensable, mais invisible.

J’entends sa haine calme comme le froissement d’un drap clair. Elle me sait à sa portée. Elle m’attend. Elle sait que je ne tarderai pas. Dans la nuit où il n’y a plus personne pour disperser les fantômes, je vis seul avec elle et une peur métallique se glisse en moi. Que se passera-t-il lorsque je mourrai ?

Je crois qu’elle chante une berceuse, mais je n’en reconnais ni les paroles ni la mélodie. Ça ne ressemble à rien, une voix d’outre-tombe, sauf, peut-être, à des étoiles fracassées. J’ai la vague impression que je devrais connaître cet air, qu’elle le fredonnait à voix basse pour calmer le nouveau-né dont les hurlements m’empêchaient de dormir. Mais la résonance en est sinistre, comme s’il ne contenait plus rien d’autre que les relents de ma colère.

Je sais que cette colère m’a conduit trop loin. Elle est, je l’admets, responsable de beaucoup de choses. C’était une source écarlate qui m’envahissait et m’interdisait toute retenue, tachant mes lèvres de son goût magnifique. Je ne pouvais frapper le bébé pour le faire taire, alors je frappais la mère. C’était normal. Il n’y avait pas à en rougir. Ce n’est que plus tard que les hommes sont devenus des mauviettes et que les femmes ont eu des droits.

Ce qui n’était pas normal, c’était qu’elle refuse, elle, l’ordre établi et s’engage dans cette guerre silencieuse contre moi. C’est cela qui nous a conduits à la destruction.

L’image originelle, ce vert de ses serments et de ses tenues, s’est faussée lorsqu’elle s’est barricadée dans le refus de m’obéir. Elle n’admettait même pas que je lui dise qu’elle était mauvaise cuisinière. Ce n’était pourtant que la vérité, rudement assénée, certes, mais qu’y avait-il d’extraordinaire à ce que je refuse de manger ce riz gluant, ce poulet élastique ou à moitié cru, ces légumes ensevelis dans une sauce trop salée ? Si vite, j’ai dû déchanter, comprendre que ce que j’avais attendu, les tendres constructions de la vie à deux, m’était interdit ; la vie conjugale n’était faite que d’illusions outrepassées. La beauté ne compensait rien du tout. Elle riait de ses maladresses comme une gamine. Elle avait déjà dix-sept ans et elle n’avait pas compris que la vie de couple n’était pas une plaisanterie. J’ai dû le lui apprendre avec des coups de poing. Quand pour la première fois j’ai fendu sa lèvre d’autre chose que d’un sourire, elle a commencé à comprendre.

Vive, délurée, maligne, la langue bien pendue, la gaieté féroce, quand je l’ai connue, elle avait quinze ans. Une femme en miniature, avec ses boucles d’oreilles longues, son diamant au nez, ses poignets fragiles, sa gourmandise de la vie, évidente dans la manière dont elle léchait une glace du bout extrême de sa langue rose. Une femme en miniature debout sous une averse de feux d’artifice, le nez levé au ciel. Elle ne ressemblait à aucune autre femme que je connaissais. Je n’avais jamais rencontré tant d’insouciance et d’abandon. J’avais vécu jusque-là dans le gris de la pauvreté et de l’ambition. J’ai su que je ne voulais personne d’autre qu’elle.

C’était le rire qui m’avait séduit. Et c’est le rire qui m’a dépossédé. Après notre mariage, il m’a été impossible de partager sa gaieté. Elle m’a paru fausse, un masque assumé exprès pour cacher ses nombreux défauts. Un trompe-l’œil. Quand on est femme, quand on s’apprête à être mère, on ne peut plus rire de la même façon. La gravité est un acte de dignité nécessaire.

La honte est venue sans que je m’y attende, avec une évidence si forte que je me suis étouffé sur le samossa que je mangeais à cet instant. Quand elle a ri en public à un mariage où nous étions invités, me cherchant des yeux comme pour partager ce moment de gaieté stridente, je n’ai pas souri en retour : je lui ai tourné le dos. J’ai continué à discuter politique avec les hommes qui m’entouraient. Notre anglais était artificiel et pompeux, maladroit et zozotant, mais nous nous sentions différents des autres. Nous parlions de la guerre récente dont les échos nous avaient secoués. Nous construisions l’avenir d’un pays pas encore indépendant. Nous chasserions les Anglais de notre petite île, nous serions les pionniers, nous marcherions sur les traces de Nehru et de Gandhi, nous aurions notre route du sucre pour faire écho à leur route du sel. Pendant que je parlais, je sentais dans mon dos, sur ma nuque, la griffure de son regard. Elle m’enjoignait de me retourner. Je sentais sa fureur d’être ignorée. Cela a renforcé ma détermination : elle ne me plierait pas à sa volonté. J’ai résisté à l’envie de la regarder. Cela a été ma première victoire.

Je la vois encore, ce jour-là, vêtue d’un sari jaune, transparent, aux paillettes d’or. Jaune de feu soyeux qui seyait parfaitement à son teint chaud et à ses cheveux noirs. Ce jour-là, elle les avait relevés en chignon sur sa nuque. Elle portait des bijoux coûteux offerts par ses parents. Quand nous sommes arrivés, j’ai vu que tous, hommes et femmes, la regardaient. Elle faisait sourire les vieilles, qui disaient qu’elle ressemblait à l’actrice Soraya. Mais elle était plus belle que Soraya. Elle était une flamme ambulante sur ses sandales à talons hauts. J’ai fait semblant de ne pas remarquer les regards, je me suis comporté comme s’il était tout à fait normal pour moi d’arriver avec elle à mes côtés. Au moment où nous sommes entrés dans la salle, elle s’est rapprochée de moi et m’a effleuré le bras de son épaule nue. Cette proximité, avec sa légère odeur de jasmin et de sueur, m’a embarrassé. On n’affichait pas ainsi les rapports entre homme et femme. Je me suis écarté, humilié par ce geste trop intime.

Et ensuite, plus tard, il y a eu ce rire qui a retenti à travers la salle, qui m’a saisi et qui est entré dans mes oreilles comme un clou. Et alors, cette honte m’a étouffé, a fait résonner dans mes oreilles les pensées des gens autour de moi aussi clairement que s’ils les avaient prononcées : voilà ce que c’est que d’épouser une femme trop belle, disaient-ils, il a épousé une poupée qui le mène par le bout du nez, ricanaient-ils, il fait le fier mais en réalité, c’est un henpecked husband, murmuraient-ils. J’ai pincé les lèvres et les narines et je ne l’ai plus regardée de la soirée. Quand on est rentrés, elle a senti la colère que je retenais à deux mains comme une chose sauvage. Ses talons claquaient de peur sur les rues pavées de la capitale. Elle a eu la sagesse de ne rien dire. Une fois à la maison, elle est allée se coucher très vite. Au milieu de la nuit, je l’ai entendue renifler et ma colère s’est évanouie. Je l’ai prise dans mes bras et j’ai senti son soulagement euphorique. Au bout de notre accouplement, elle s’est permis de rire à nouveau. Mais ce rire-là n’avait plus aucune magie. Je ne lui trouvais aucun attrait.

Quand pour la troisième fois consécutive elle a brûlé les lentilles et trop cuit le riz, quelque chose en moi s’est fissuré. Il y a eu une sorte de fusion métallique dans mon ventre, comme une montée de désir ou peut-être de lait pour les femmes, c’était aussi organique que cela, mais ce n’était pas du désir, au contraire, c’était une extraordinaire haine blanche dont l’odeur même était masculine et fécale.

Elle a posé le plat malodorant devant moi. Contemplant la masse glutineuse, blanc du riz désintégré, brun des lentilles carbonisées, j’ai été stupéfait qu’elle ait pu penser que j’accepterais de manger cela. Elle s’est penchée, faisant en sorte que sa longue natte se balance exprès devant mon visage. Elle souriait, ne me regardant même pas, sûre de son fait, certaine que je me laisserais prendre à son jeu. Il y avait de la duplicité dans ce sourire. Peut-être aussi du mépris. J’ai serré les mâchoires jusqu’à entendre craquer mes dents, et une poudre de porcelaine s’est échappée de mes molaires. Elle était penchée, le sari écarté de sa petite poitrine. Sa natte se balançait encore devant moi, si épaisse que si j’y refermais la main elle remplirait totalement ma paume, un corps noir, onduleux, sinuant, se déroulant jusqu’à terre. Presque sans réfléchir, je l’ai saisie, cette natte qui me narguait, glissement, crissement de ses cheveux sur la peau fine de ma main, et j’ai tiré si violemment que sa tête est venue heurter la table tout près de l’assiette avec un bruit nu. J’ai tiré encore et encore, comme sur la corde d’un carillon, ne me rendant même pas compte qu’après le premier cri de surprise elle n’avait plus crié ni protesté.

Je dois avouer qu’à ce tout premier acte que je dois par honnêteté qualifier de violent il y a eu en moi comme une éruption d’un bonheur triomphal, si riche et si chaud que cela m’est tout de suite monté à la tête. Je me suis senti libéré de tout un poids de faux-semblants. Toute la tension que je ressentais s’est dissipée. Mes os ont craqué sous l’effort, mais le soulagement qui a suivi était si intense que j’ai eu l’impression que mes vertèbres s’étaient dénouées, qu’elles étaient faites d’air, que l’instant d’après je flotterais, m’élèverais dans les airs et me dissiperais dans un état de parfaite légèreté. J’avais la main encore serrée autour de sa tresse et je continuais à lui marteler la tête contre la table, mais mon esprit était ailleurs, mon esprit riait, libéré de ses angoisses. Je me rendais compte que, désormais, cette femme ne pouvait plus me tourner en bourrique.

Quand je l’ai relâchée, elle avait au front et sur la joue des plaques rouges qui vireraient bientôt au bleu. Sa lèvre était fendue de ce sourire terrible qui n’en était pas un. Ses yeux étaient énormes. Elle me regardait comme si, malgré les signes visibles et la douleur qu’elle devait ressentir au visage, elle ne pouvait croire que cela s’était vraiment passé. Elle est restée ainsi, debout devant moi, minuscule, avec ce visage écarlate et cette goutte de sang au bord de la lèvre. Je l’ai regardée avec un petit sourire et j’ai attendu. Elle s’est mise à trembler. Alors, je lui ai pris le bras, doucement, je l’ai attirée sur mes genoux et je l’ai laissée pleurer. Quand elle a été épuisée par ses propres larmes, je lui ai dit, lui caressant les cheveux :

La prochaine fois, tu feras attention au repas.

Je n’ai pas eu besoin d’ajouter, sinon je t’arracherai cette natte.

Bien plus tard dans la nuit, moi aussi je me mettrais à trembler, secoué par la finalité de mon acte. Mais c’était un tremblement qui ressemblait au plaisir et non à la peur.

Aujourd’hui encore, en y pensant, j’éprouve cette intime consolation du geste. Personne n’a su expliquer cela, mais c’est la vérité : la violence est une grâce.

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Je vois tous ses visages en même temps : visage d’enfant, visage de vieille, visage de morte, visage de daïne, visage de chienne, visage du temps effacé, visage de toutes les boues figées.

La voyant ainsi sous toutes ses formes, quelque chose tressaille en moi. Je crois que j’arrive encore à bander, miracle, en pensant à ma femme morte depuis si longtemps. C’est surtout quand je l’imagine telle qu’elle était avant. Avant que le mariage la rende imbuvable et transforme son charme d’oiseau en besoins de rapace.

Je pense à son corps d’enfant, tout mince, au petit ventre rond, et ses seins fragiles comme une tête de nouveau-né. Ses pieds parfaits dans leurs sandales à lanières. Je pense à elle le soir des noces, friable, timorée et attentive, remplie d’un amour trop tenace pour être longtemps supportable. Douceur de sa peau. Noirceur de ses cheveux, partout. Sa bouche embrassée pour la première fois, goût d’épices et de virginité.

Je l’ai aimée, alors. J’étais prêt à tout lui donner.

Et puis le soleil dur du matin qui éclaire une poupée inutile, endormie avec tant d’abandon dans le corps, dans les jambes, que j’en suis effondré. À demi redressé dans le lit, je la vois, longée par la blancheur de Port Louis. Froidement offert au regard, cet espace étrange, gris-rouge, qui me paraît d’un seul coup si animal et si laid que la femme s’efface et se résume à ces seuls orifices. La chaleur et les ébats de la nuit passée les ont enrobés d’une odeur de pelage mouillé. Je la recouvre d’un drap. Elle se retourne vers moi, s’étire, inconsciente de ma découverte, met ses bras autour de mon cou, m’attire vers elle. Quelque chose se déchire. Comment une si jeune femme peut-elle si bien maîtriser la séduction ? Sont-elles ainsi faites, dès la naissance ?

Cette image d’elle, renversée sur le lit blanc, désordre de ses membres ponctués d’aires sombres, me poursuivrait désormais. Ma parfaite jeune épousée avait disparu en une nuit.

Je n’ai plus le temps. Je dois tout ranger, tout classer, tout trier. Je n’ai jamais pris la peine de remettre de l’ordre dans tout cela. À quoi cela aurait-il servi ? J’ai vécu une vie exemplaire, mais toutes ces femmes en ont déformé le sens, altéré la droiture. J’avais tant de choses à leur apprendre. Elles n’ont pas compris que j’étais un héros.

Et maintenant, les vivantes complotent. Leur chapelet de murmures devrait, s’il y avait une justice en ce monde, s’enrouler autour de leur cou et serrer très fort. Je ne sais plus quelle heure il est. Il y avait bien une pendule dans la chambre quand je suis arrivé, mais son tic-tac m’empêchait de dormir. Ma montre est sur la table à côté du lit. Je n’ai pas la force de la saisir. Quelle importance ? L’heure fuit, c’est une évidence. Jamais le temps ne nous a fait des faveurs et ne s’est arrêté pour nous.

Ce vieux corps vit encore. Je commence à avoir faim et soif. Il ne faudrait pas qu’elle tarde à m’apporter mon repas. Le corps réclame ses plaisirs, les bonbons enroulés dans leur papier d’or, les crèmes qui calmeraient le lancinement d’une peau trop fine, le parfum d’une chevelure dans laquelle la nuit se serait recroquevillée. Je renifle, mais aucune odeur de cuisine ne me parvient pour calmer ces envies aussi légères que des doigts sur ma bouche. La pensée du repas de ce matin me ramène à une triste réalité : non moulinée, la soupe contenait des morceaux de potiron qui se sont coincés dans ma gorge alors qu’elle aurait dû être une riche décoction de saveurs. Je lui ai demandé de la fricassée d’aubergines pour le repas du soir ; j’aurais déjà dû sentir l’oignon sauté et les cubes d’aubergine pourpre fondant lentement dans l’huile pimentée, mais jusqu’ici, rien. Piments, épices, oignons, légumes, huile, éloquence des cuisines, langage précis et secret des femmes qui y plongent leur vertu et leurs sourires, mais pas ici, et pas là-bas, dans ma maison de Port Louis. Autrefois, on donnait aux vieux une mixture infâme appelée arrow-root, qu’on prononçait « arouroute ». On leur disait que cela leur redonnerait des forces et puis, vous savez, aucun problème de mastication et d’évacuation. Mais la vérité était que les brus qui servaient cela à leurs beaux-parents vieillissants se réjouissaient de leur enlever petit à petit cet unique et dernier plaisir qu’est la bonne nourriture. C’était leur maigre vengeance de brus après une vie de petites mesquineries. J’espère que Kitty ne fera pas cela. Si elle l’ose, je le lui renverse sur la tête, comme la fois où. Que j’ai envie de cette fricassée ! Mon ventre gargouille rien que d’y penser.

Mais Kitty n’est pas une bonne cuisinière. L’absence de talent, ça se transmet aussi. Malika, oui. Je me souviens de ce succulent biryani nappé d’arômes qu’elle avait préparé pour l’anniversaire de sa mère, du temps où elles se parlaient encore. J’étais passé voir Kitty et j’étais resté à dîner, attiré par l’odeur de safran, de cardamome et d’agneau mijoté. Malika m’a demandé si c’était bon. Mangeable, ai-je répondu. Elle ne l’a pas bien pris. Elle a été tentée de me répondre avec insolence, je l’ai vu à sa lèvre froissée sur un début de réponse, mais elle a croisé le regard perpétuellement moribond de sa mère et n’a rien dit. Après le dîner, quand nous avons commencé à nous disputer, Kitty et moi, Malika est partie en emportant son parfum délirant de nourriture chaude. Je vous laisse à vos amours, a-t-elle dit. Elle n’avait pas son pareil pour dire les choses les plus inconvenantes avec une telle légèreté.

Quand la porte s’est refermée, Kitty avait le visage plus gris que ses tentures fanées.

Pauvre Kitty ! Incapable de la moindre distance, aucune ironie, aucune défense. Croulant sous le poids d’une culpabilité qu’elle assumait toute seule — on ne lui avait rien demandé.

J’ai tranquillement terminé le verre de whisky qu’elle m’avait servi et je lui en ai demandé un autre.

Sers-moi encore un whisky, Kitty.

Le Chivas, celui que je préfère.

Tu n’as pas sommeil, ma fille ?

Non, Papa.

Le Chivas roule sur ma langue, sous ma langue, brûlure, douceur, je ferme les yeux, je le savoure et j’attends la sensation plus forte encore qui s’ensuivra.

Non. Fermer la porte à tout cela. Pourquoi toujours me tourner vers le passé ? Parce que je n’ai plus d’avenir.

Amère lucidité. Pourtant, je n’ai jamais vraiment cru à ma propre mortalité. J’avais envisagé une lointaine échéance, qui ne viendrait que lorsque la mort me semblerait, pardonnez l’expression, plus baisable que la vie. Je n’imaginais pas que cela viendrait comme ça. Une lente progression qui vidange mon corps de sa vitalité. Les liquides qui partent par les soupapes ouvertes. Bon Dieu, ce qui peut sortir de ces trous dont nous sommes munis une fois qu’ils ne sont plus bouchés comme il faut ! Ce que je récolte de moi-même sur mes draps ! L’ignominie de cette déchéance m’use encore plus les nerfs et les chairs. Je me renifle et ne perçois plus une odeur d’homme mais de viande avariée, pas encore tout à fait pourrie, mais déjà filandreuse et dégoulinante. Moi, si propre et bien mis, je ne peux me résigner à être vu que par Kitty. Et par son espèce de fille, bien sûr, qui n’a aucune importance.

Ce que Kitty pense de moi est secondaire. Kitty ne mérite pas qu’on s’y attarde. C’est une effacée de naissance. Si sa mère était une flamme, elle n’a jamais été, elle, qu’un pétard mouillé. Quand sa mère est morte, elle a pris sa place dans ma vie, mais plutôt comme un animal de compagnie. Ainsi elle ne pouvait avoir trop d’exigences. Je n’avais pas besoin d’un autre fardeau.

Personne ne comprendra tout ce que j’ai fait pour elle. Je lui ai donné un nom. Elle était la fille du Docteur, non, du « Dokter », prononcé avec cette emphase mélodieuse sur la dernière syllabe qui représentait l’accomplissement ultime pour ces minables.

Ah, le Dokter ! Ce demi-dieu dont même les proches étaient auréolés d’une lumière par procuration ! Le Dokter possédait toutes les réponses, détenait les clés de toutes les guérisons. On s’accrochait à lui à la naissance de l’enfant et à chaque âge de ces précieux rejetons qui avaient tant de mal à survivre aux rougeoles, aux dysenteries, aux gastro-entérites, à la poliomyélite, au paludisme et à toutes les infections qui les guettaient comme de mauvais esprits dès le berceau. En vieillissant, ils devenaient encore plus dépendants du Dokter-Dieu. Rhumatisme, diabète, malnutrition, ulcères, hypertension artérielle, la cohorte de pathologies ne cessait de grandir, et les maladies qu’on ne savait expliquer tuaient les gens d’un mal qu’ils résumaient en une phrase : arrêt du cœur.

S’il échouait, on ne lui en tenait pas rigueur : la mort était entre les mains de Dieu — arrêt du cœur. Mais la guérison et la vie, elles, venaient directement du Dokter. Quoi d’étonnant à ce qu’il se sente investi d’une sorte de toute-puissance ? Il faisait de moins en moins de concessions à la bêtise de ses patients. Il en perdait, petit à petit, le sens de la compassion. Ce n’était pas par orgueil. Mais le Dokter était amené à voir la face la moins ragoûtante des gens, leurs fesses, leur graisse, leurs os, leurs furoncles, leurs abcès, leurs maladies imaginaires, leur pitoyable complainte de vie qui finissait par devenir un chant de mort, une fois parvenus au bout du chemin. Je pouvais percer leurs abcès et libérer le pus qui leur infectait la chair ; mais celui qui emplissait leur esprit ? Je tentais bien au début d’éclairer ces esprits fermés, cet obscurantisme forcené de l’époque, mais à quoi bon ? Ils étaient incurables, malgré les efforts du Dokter-Dieu. Incurables et irrachetables, impossible rédemption des animaux égarés dans un corps humain auquel ils n’auraient pas dû avoir droit.

Au bout de quelques années, mes diagnostics étaient presque infaillibles. La connaissance alliée à l’intuition me conférait une sorte d’omniscience. Je pouvais lire les têtes et les corps ; ils me croyaient doué d’une deuxième vue. Peut-être était-ce vrai. Toujours est-il que, dans mon quartier de Port Louis, j’étais entouré d’une vénération que je percevais comme une vibration autour de moi quand je marchais dans les rues, parfois inconsciemment voûté par mes préoccupations. On me glissait dans la main un sac de fruits ou de légumes, les mains étaient tendues vers moi, les regards presque étouffants de dévotion. Je leur répondais avec rudesse, c’était devenu une habitude, mais quelque chose en moi explosait malgré tout d’une joie muette. Je ne pouvais me sentir blasé. J’avais besoin de cette nourriture-là pour vivre. Surtout après sa mort.

J’avais parfois l’impression d’avancer sur un tapis de fleurs vénéneuses que mes patients déposaient à mes pieds : elles m’enivraient de leur parfum mais m’empoisonnaient de leur souffle. Ce n’étaient en fin de compte que les fleurs du flamboyant qui s’éparpillaient sous les rares brises de Port Louis. Ces chemins que je suivais nuit et jour, généralement à pied parce que je ne pouvais me permettre l’achat d’une voiture, je les connaissais si bien que je les parcourais l’esprit ailleurs, rongé par le doute et par la colère qui grandissaient en moi. Plus les gens de l’endroit me respectaient, plus je me sentais dévalorisé par cette femme que j’avais si difficilement conquise et qui était partie avant que j’aie pu la résoudre. Il ne me restait entre les mains qu’un peu de sa cendre infâme, et cette fille qui me suivait partout comme un chien.

On me réveillait à toute heure de la nuit. On me consultait à tous les coins de rue. Les conversations tournaient autour des corps et des fonctions biologiques, comme s’ils se complaisaient tous à contempler l’abîme de décomposition potentielle dont ils étaient constitués. Et, toujours, leur regard m’offrait des fleurs tandis que de leur bouche sortait le poison.

Comme si la nuit exaspérait les blessures, mes patients m’appelaient à des heures impossibles. Je devais réveiller Kitty pour l’emmener avec moi. Je n’avais qu’à dire son nom pour qu’aussitôt elle se mette debout, le visage fripé, les yeux encore fermés. Je lui disais de s’habiller, vite. Elle s’habillait, vite. Elle mettait sa robe à l’envers, frissonnant d’un froid imaginaire. Par les fenêtres ouvertes entrait une brise noire traversant les fougères. C’était une odeur presque humaine, imprégnée des cellules humaines par lesquelles elle était passée, charriant de lourds effluves de boucherie. Kitty reprenait lentement conscience en sentant cette odeur qui la faisait frémir. Elle n’avait pas le temps de se coiffer et ses cheveux défaits s’étalaient en une masse désordonnée autour de son visage. Peu m’importait. Je l’entraînais dans la nuit.

Les chemins sinuaient devant nous, longue marche, moi avec ma mallette dans une main, la main de Kitty dans l’autre, l’une ma source de vie, l’autre un boulet dont je ne me débarrasserais jamais. Rues moribondes de Port Louis, crasseuses, lézardées, longées de vies si pitoyables que je me demandais à quoi cela servait de sauver tant de gens inutiles. Et pourtant, j’y allais, parce que c’était mon devoir et ma raison d’être. J’y allais. Je laissais les murs, les trous, les prostituées, je me sentais comme le seul ange parmi ces ombres démoniaques, je volais au-dessus de la ville au secours des autres.

Les familles des patients recevaient Kitty comme une princesse de porcelaine qu’elles osaient à peine effleurer de leurs gros doigts. On s’apitoyait sur elle, sur sa mine ensommeillée. On lui donnait du lait qu’elle refusait d’une petite voix parce qu’elle n’en buvait jamais. Si on insistait, elle prenait la tasse et la tenait dans ses mains sans boire, attendant que je sois prêt à partir pour la poser discrètement sur la table. Une fois, elle s’est endormie ainsi, assise sur une chaise raide, un verre de lait entre les mains. Le lait s’est renversé sur elle et par terre. Elle n’a rien dit ; elle est restée immobile, regardant sa robe mouillée, incapable d’appeler ou de s’excuser. Quand je suis sorti de la chambre du malade, épuisé, je l’ai trouvée ainsi, catatonique, la robe détrempée et une flaque de lait à ses pieds. Ce regard bovin m’a tellement énervé que la gifle est partie, si forte que Kitty a basculé comme un mannequin de bois.

J’étais un père plutôt attentif. Mais j’attendais d’elle un minimum d’intelligence, un éclair d’esprit qui m’auraient rendu fier d’elle. Au lieu de quoi, cette bouche à moitié ouverte, cette lèvre réduite à un pleur figé. Au lieu de quoi, cette flaque blanchâtre à ses pieds comme un épanchement muqueux. Les gens ont émis des reproches affectueux, ce n’est qu’une enfant, Dokter, elle n’a pas fait exprès, la pauvre petite, mais je voyais bien à leur regard coulé qu’ils se disaient, comme quoi, même un demi-dieu peut avoir une attardée pour fille. Ces sous-entendus, je ne les supportais pas. J’ai pris Kitty par le bras, je l’ai traînée tel un ballot de charbon et je l’ai obligée à aller au lit avec ses vêtements collants de lait sucré.

Au matin, elle m’a réveillé avec des cris de terreur parce qu’elle était couverte de fourmis. J’ai dit qu’elle avait de la chance que ce ne soient pas des fourmis rouges, car celles-ci lui auraient tout bonnement mangé les fesses (j’avais déjà vu des prurits monstrueux causés par leurs piqûres). Cela m’a rendu ma bonne humeur et je l’ai laissée danser et sautiller sur place pendant quelques minutes pour tenter de se débarrasser des fourmis qui grouillaient sur elle, avant de l’emmener sous la douche. Elle a regardé, pétrifiée, la cascade de fourmis entraînées dans la bonde, on aurait dit qu’elles étaient nées de son propre corps. La tragédie n’était jamais bien loin d’elle.

Il faut dire que les peurs de Kitty étaient si intenses qu’elles se transformaient en symptômes physiques. Aujourd’hui, on appelle cela des affections psychosomatiques. À l’époque je me disais qu’elle jouait si bien la comédie qu’elle arrivait à tromper son propre corps. C’était la même chose, en fin de compte. Elle parvenait à se faire son cinéma pour se donner de l’importance, se terrassant de maladies qui l’empêchaient de grandir et de se développer. Elle menait une bataille rangée contre elle-même, mais en réalité, c’était contre moi qu’elle en avait. Eczémas, allergies, fièvres intestinales ; c’était sa manière sournoise de me défier. J’avais fini par comprendre très précisément le langage de son corps.

L’unique expression dans les yeux de Kitty était celle de la défaite. Elle n’était pas née pour conquérir mais pour nourrir l’échec comme un enfant chéri. C’était ça, le seul enfant que le destin avait consenti à me donner. L’autre, qui aurait peut-être été tel que je le désirais, était mort.

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Je me réveille dans la nuit, la tête confite, la bouche en compote. Il fait noir dans la chambre. La désorientation est totale. Je ne sais plus quelle heure il est, où se trouve cette chambre, comment je suis arrivé là.

J’entends le vent qui siffle, dehors.

Même vent, exactement le même que le vent de la vache mourante, cet autre soir-là, dans l’immensité d’un champ de canne gelé de lune, les quatre pattes sectionnées avec une netteté chirurgicale par des laboureurs en grève contre les propriétaires des usines sucrières. Cela se voyait qu’ils avaient l’habitude de trancher les cannes juste au-dessous du premier nœud. La vache était agenouillée dans un champ. Elle léchait le sang qui glissait de ses blessures. Une vache agenouillée au visage de jeune mère. Je l’ai aidée à mourir d’une piqûre de morphine. Après, il ne m’en restait plus assez pour soulager la souffrance d’un homme dont je devais soigner la jambe. À cet instant précis, face à ses yeux impossibles, le choix ne m’a pas semblé difficile. Après, je me suis demandé si cela avait été le bon. Je n’en sais rien : ces souvenirs sont si lointains qu’ils pourraient appartenir à quelqu’un d’autre.

C’est peut-être la vérité : tous ces nous dispersés dans le temps ne sont pas les mêmes, chacun est un autre homme, avec ses convictions et ses doutes, et on ne le connaît pas.

Des bourrasques font trembler la maison. Grincements, crissements, craquements, on dirait un tremblement de terre. Il y a de l’eau qui goutte, quelque part, dans une bassine métallique.

Je suis seul.

Je suis seul. Suis-je encore vivant ? La mort est-elle ce souffle amer du vent dans les bardeaux ?

Mais je sens l’odeur de mon corps. Je me dégoûte. Je ne suis plus un homme. Je me décompose et mon esprit est vivant — la dernière conspiration du corps contre soi. Il n’y a pas de mort préférable à une autre. Toutes sont également cruelles et arbitraires. Toutes contredisent la nécessité de l’existence. Tant d’effort pour vivre, et aboutir à cette ultime inutilité. L’accumulation de désirs, d’exigences, de passions, de colères, de grandeur et, à la fin, ceci : une masse immonde dans un lit qui devient le seul monde connu, le seul espace reconnu, pas de géographie, pas d’histoire, pas de passé, pas de futur, pas de certitude, pas de foi. Le grand inconnu.

Petit à petit, je reviens à moi. Je sais enfin qui je suis et où je suis. J’ai faim et je ressens un besoin pressant. Que fait-elle ? Pourquoi ne vient-elle pas ? Je tends la main vers la clochette qu’elle a posée sur la table de chevet. Cette main osseuse, ce poignet d’enfant squelettique m’horrifient. Je la vois, comme si elle

p g q q J

était séparée de moi, saisir la cloche et tenter de la secouer. Je suis si faible que le tintement m’est à peine audible. Je dois me faire entendre. Il y va de ma survie.

Continuer : partie 2 sur 7