Le sari vert
Couverture
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Je commence à me trémousser dans mon lit.
Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu es devenue folle ? Sors tout de suite des draps et un pyjama propres et arrête de me regarder, tu entends ? I SAID NOW !
Mais elle est dans un rêve, Kitty, dans un monde aux limites de la démence et de la décence, et elle sourit d’une sauvagerie intime, et elle dit
C’est donc ça, un homme ?
Je frémis de colère.
Oui, c’est ça, ne me dis pas que tu n’en as jamais vu, d’homme, tu as bien fait un enfant, non, ou je me trompe, tu as bien dû voir, ou bien tu as fermé les yeux comme une bonne fille et cela ne s’est passé qu’une seule fois dans le noir, ça veut dire quoi, c’est donc ça un homme ? J’ai été plus homme que tous les hommes que tu as connus, souviens-toi de ça, ma fille !
Elle hoche la tête, lentement.
Débile haineuse.
Je m’en souviens. Dit-elle.
Maintenant le silence est pour de bon.
Visage de pierre. Bile malsaine. Fiel mousseux. Kitty debout. Rien dessous. Seulement le vide qui aspire nos pensées. Une bouche ventouse ouverte pour mieux extraire de nous la solitude de la confession. Qu’y a-t-il entre nous ? Je ne me souviens de rien. Amoncellement d’inutile. Le temps boyau qui se resserre, parce que je n’ai plus, moi, le temps. J’ai fini de vider l’essence. Plus qu’à allumer. J’ai essayé d’être tout pour elle. Kitty de pierre regarde mon corps et y inscrit des mensonges et des insanités. Le tatouage s’étale, s’étend, me recouvre, m’interdit toute évasion. Je lève la tête, tends le cou pour tenter de lire ce que ses yeux ont inscrit sur ma peau. Mais je sais que j’y lirai l’écriture de l’enfer.
Je ne veux plus rien dire. Qu’elle aille se faire foutre. Elle et sa fille et sa mère. Elles n’auront jamais le courage de faire face à un homme, un vrai, on tente de le diminuer par tous les moyens, de le pousser au bord du précipice, de le regarder avec des yeux blancs ou muets, de faire comme s’il ne comprenait rien aux femmes, mais c’est le contraire, mes belles, mes chéries, mes trésors, c’est vous qui ne comprenez rien aux hommes si vous croyez pouvoir les assujettir, c’est vous qui passez votre vie à attendre d’eux qu’ils deviennent des femmes pour ensuite mieux les rejeter, c’est vous qui voulez en faire l’objet de votre mépris alors qu’ils sont l’objet de votre envie, de votre jalousie, de votre détestation et de votre infini désir !
Je sais, Freud l’a dit bien avant moi. Pas idiot. Mais Freud n’avait pas trois générations de femmes tournant autour de son lit de mort en une danse vénéneuse pour mieux le détruire ! Car même morte, l’autre est là, je sais que c’est elle qui les guide et les propulse, c’est elle qui a transformé Kitty en pierre et qui menace de creuser mon tombeau là, tout de suite, sous ce lit, c’est elle qui a envoyé Marie-Rose pour me narguer et me tenter, c’est elle qui coordonne mon châtiment. Et qui croit que je me laisserai faire...
Tu auras beau danser, chère âme, je te retiendrai toujours par le cou. Comme un petit chat maigre que je noierais, tu vois, avec son pelage tondu, le petit chat mignon qui ne meurt pas facilement mais qui mourra quand même parce
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qu’il ne peut rien contre cette main d’homme qui l’entoure, et qui l’enserre, et qui le broie.
Kitty, tu vois, ta mère, tu.
Malika, tu vois, ta mère, je.
Et toi, tu vois, mère de la mère, mère des mères, tu le sais très bien, j’ai eu droit de mort sur toi, sur ta lumière, sur tes attentes. Je les ai massacrées dès que j’en ai eu l’occasion. Et maintenant j’ai le même droit sur tes filles, bien qu’elles croient que c’est le contraire. Alors ne viens pas jouer aux puissantes avec moi. Même morte, tu n’as aucune puissance. Même morte, je te sens prête à t’agenouiller, peut-être pas d’amour, non, ça je le sais, mais de haine, tu t’agenouillerais, haine parfaite et inspirée, et tu saurais que rien ne pourrait mieux te combler, c’est ça que tu désirais, n’est-ce pas, un sentiment qui remplacerait tous les autres, un sentiment qui serait le sommet de ta stupide recherche d’exaltation, alors exalte-toi, n’en perds pas une minute, car tu viens d’atteindre le pic de la haine !
Ou peut-être pas. Je peux peut-être t’en donner un peu plus, dans ma générosité et ma mansuétude, oui, pourquoi pas, je vais te combler davantage, tu as envie, n’est-ce pas ? Alors, regarde et apprends :
Je rassemble mes forces et pousse un cri.
Kitty sursaute. Elle revient à elle, ce n’est pas trop tôt.
Kitty ! J’ai mal ! J’ai maaaal ! J’ai maaaaaaal !
Mon paroxysme la sort enfin de sa catalepsie, elle redevient Kitty, passe la main sur mon corps, oubliant que c’est le corps nu sur lequel elle a tatoué l’innommable, pose la main sur mon front, sur ma bouche, je continue de hurler, je ne savais pas que j’avais encore de telles ressources vocales dans ma cage thoracique mais j’en suis fier, je suis plus vivant qu’elle, plus vivant que toutes, maintenant ce ne sont plus les louves qui rôdent autour de moi mais les femmes redevenues expertes en création, en maternité, elle va trouver ce qui ne va pas, elle est plus Dokter que moi, n’est-ce pas, c’est ta prostate, demande-t-elle, c’est le sphincter, c’est l’intestin grêle, c’est la vésicule biliaire ? Elle dit n’importe quoi, répète comme un automate des mots qu’elle m’a entendu prononcer enfant, et maintenant cela lui revient, c’est tordant, mais je ne peux pas rire, je dois utiliser toutes mes forces pour hurler :
Ce sont mes testicules !
Du coup, elle les regarde différemment, plus aucun trouble, tout est dans l’ordre, regard de la fille sur son père malade, persuadée que cela fait longtemps qu’il n’y a pas grand-chose là, petits trucs desséchés, plus ramassés que des noyaux de longane, la pitié affleure au bord de ses yeux, elle retrouve sa nature de bien-pensante, de fille dévouée, elle retrouve la puissance débile du bien portant sur le mort en sursis, je vous dis, c’est presque fatigant, tant de bêtise, c’est même louche, Dieu aurait pu mieux faire les choses, et je hurle que je suis en feu et elle dit, voletant de vide en vide, je vais appeler un médecin, et je hurle que je suis médecin et elle, voletant de plus belle, alors dis-moi ce qu’il faut faire, il faut me laver, je dois prendre un bain chaud, pas bouillant attention tu risques de me brûler, juste chaud, tu y plonges le coude avant, oui je sais, j’ai fait ça pour Malika bébé, c’est ça, tu fais comme pour Malika bébé, fais couler le bain et ensuite revenez me chercher toutes les deux, je ne pourrai pas marcher et mets-y quelques gouttes de lavande si tu en as et
Et quoi ?
Un verre de Chivas.
Je pense que je suis allé trop loin mais elle n’a pas entendu, elle sort, rentre, ressort, appelle Malika qui vient, l’air bougon, ombre conjurée du noir, elle ordonne à Malika d’aller me faire couler un bain pendant que je hurle un peu moins fort, fatigué quand même, puis elle change d’avis et dit à Malika que non, elle va le faire elle-même, Malika ne trouvera pas la bonne température, reste avec lui, dit-elle, il a mal aux
Au quoi ? demande Malika.
Elle ne peut pas.
Non, rien, dit Kitty, soudain renfermée. Reste là, c’est tout.
Malika me regarde avec curiosité. Je gémis, n’osant trop croiser son regard, avec elle on ne sait jamais.
C’est ta prostate ? demande-t-elle sans grande sympathie.
Toutes médecins, du coup.
Je ne sais pas, dis-je. Peut-être. Ou peut-être est-ce autre chose qui se déglingue. Si je pouvais me passer au scanner, je saurais, mais là, tu vois, je sais seulement que j’ai mal.
Tu as mal à toi-même, c’est tout.
Merci, félicitations, diagnostic parfait.
Je ne suis même pas sûre que tu aies vraiment mal, poursuit-elle.
Je ne réponds pas. Cette fille est une tisane d’herbe bourrique. Cueillie là où toute une portée de lapins a pissé.
Quand je serai mort, tu auras la preuve que j’avais vraiment mal, dis-je, les dents serrées.
Elle tire une chaise et s’assied.
Causons, dit-elle, pendant que Maman prépare ton bain.
J’ai mal.
Je sais, mais comprends-tu pourquoi nous te haïssons ?
Non, qu’est-ce que je t’ai fait ?
Elle n’a pas de réponse évidemment, car à elle, je n’ai pas fait grand-chose, si tant est que j’aie fait quelque chose à qui que ce soit. J’en profite pour répéter, qu’est-ce que je t’ai fait, fasciné par l’absence de réplique dans son cerveau de tique (attention, je vais faire concurrence à Kitty en matière de poésie). Elle se reprend :
J’ai grandi avec les yeux nus de ma mère quand elle te voyait. Dès que tu arrivais, c’était le vide en elle, un vide si grand qu’à tout moment elle pouvait y basculer, et moi avec. Une telle peur, un tel silence. J’ai bu sa frayeur par osmose, j’ai absorbé sa terreur animale de toi et j’ai grandi pénétrée de cette peur alors que, c’est tout à fait vrai, tu ne m’as rien fait. Mais, tu comprends, je suis ma mère. Et quand elle te voyait, elle redevenait Kitty, la petite fille terrorisée. Alors la vraie question c’est : que lui as-tu fait, à elle, Grand-père ?
Je détourne la tête. Elle ne semble pas effrayée par ma nudité. Besharam, fille sans honte, grommelé-je.
Que lui as-tu fait ?
Tu veux dire que tu n’as pas compris ce qu’elle a ? lui dis-je doucement. Elle ne t’a jamais parlé de ses crises d’amnésie ? De ses cauchemars récurrents qui lui faisaient voir des sorcières partout ? Du fait qu’elle a été somnambule jusqu’à l’âge de douze ans ? Qu’une fois elle a cru qu’elle avait été attaquée par des fourmis rouges et qu’une autre elle a failli mettre le feu à la maison ? Elle ne t’a jamais dit tout ça ?
Elle secoue la tête. Elle ne comprend pas encore où je veux en venir.
L’enfant, tu vois, se croit seul responsable des disputes des adultes. Il torture sa petite tête en se disant, qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Il pisse de peur face à ses propres bêtises, jusqu’à ce qu’il grandisse et se rende compte qu’il brille dans les yeux de sa mère une rage permanente qui n’a rien à voir avec ses bêtises : c’est tout simplement une rage d’être. N’est-ce pas à ce moment-là que tu as cessé de lui parler et de la voir ? Tu as bien fait de prendre le large à ce moment-là et tu as eu tort de revenir. Il est temps de voir les choses en face, Malika : ta mère est une espèce pathologique, un parasite qui ronge son hôte et le dévore à petit feu mais tarde à le tuer. Nous sommes tous les deux ses hôtes. Sa propre mère était ainsi. C’est dans leurs gènes, j’ai commencé à le comprendre quand je les ai vues devenir le miroir l’une de l’autre, la même bouche traversée de spasmes, la même violence expiatoire, avec ce visage d’ange clair qui n’admet aucun doute. Étant médecin, j’ai su déceler les anomalies. J’ai compris la paranoïa, la folie de la persécution. Mais tu sais comment on traitait les malades mentaux à cette époque ? On les enfermait à l’asile, on les assommait de piqûres et on les sanglait pour les empêcher de bouger. Ils dormaient sur des lits sans draps prétendument pour éviter le risque de pendaison, mais c’était surtout pour que le personnel soignant n’ait pas à les changer. (Elle jette un coup d’œil coupable à mon lit nu.) Je ne voulais pas de ça pour ma fille. Je n’ai dit à personne qu’il y avait des maniaco-dépressifs dans toute sa lignée maternelle. La menace du suicide était leur monnaie d’échange.
Je vois poindre l’inquiétude dans les yeux de Malika.
Ne vois-tu pas comment tout prend, pour elle, des proportions apocalyptiques ? Ne comprends-tu pas qu’elle vit dans l’excessif, dans l’escalade, que sans ça elle n’a pas l’impression de vivre, que c’est sa normalité à elle ? N’as-tu jamais pensé qu’elle refusait le bonheur même quand il était à sa portée — surtout quand il était à sa portée ? Ne me dis pas que tu n’as jamais apposé le mot « folie » à sa fureur blanche, Malika.
Je lis toutes ses pensées, toutes ses émotions sur son visage. Je suis presque fatigué d’avoir toujours raison. Personne n’est à la hauteur. Même cette femme qui se croit forte parce qu’elle aime les femmes ne peut me résister. J’aurais aimé qu’un jour quelqu’un me voie clairement. J’aurais aimé qu’un jour quelqu’un me parle avec les mots de la raison. L’autre aurait pu le faire, je le sais. Elle ne s’en est pas donné le temps. Trop stupides, toutes, toutes, à désespérer de l’espèce. Elle aurait pu m’apprendre à l’aimer.
Tu vois, Malika, continué-je du ton docte du Dokter, mais sans trop de conviction tant tout cela m’ennuie, ses comportements pathologiques ont rendu impossibles toute relation normale, toute logique, toute rationalité. C’est la maladie pure et simple. Ta mère est malheureusement ainsi, et si tu l’aimes, si tu en as le courage, tu devrais la faire hospitaliser de force. Vous en avez encore le temps. Après, tu pourras retisser des liens normaux, reformer avec elle ce nœud filial sans lequel tu ne seras jamais entière. Sinon, ce sera impossible. Tu es responsable d’elle, et aussi de toi, de ta reconstruction. Ne te préoccupe pas de moi. Occupe-toi d’elle. Vous devez recomposer votre identité fragmentée.
La pseudo-psychologie a du bon. Je puise dans les articles que j’ai lus et tout cela semble très convaincant, tant que je reste dans les truismes.
Elle ne dit rien. Elle réfléchit. Ça risque de prendre du temps, vu la lenteur de ses synapses. Ou peut-être se dit-elle qu’il vaut mieux attendre que je sois mort avant de faire enfermer sa mère, sinon elle devra s’occuper de moi. Je ferme les yeux, soupirant de mes vraies douleurs. J’ai assez semé pour aujourd’hui. D’ailleurs, quand Kitty revient, les yeux rongés, les cheveux dressés, comme électrocutés, autour de sa tête, je me dis que je n’ai pas besoin d’en faire plus. Elles feront tout le sale boulot elles-mêmes, je peux me reposer.
Viens Papa, ton bain est prêt, dit-elle.
Ces mots sont plus terribles qu’elle ne semble le deviner. Kitty.
Sa main tendue vers moi tremble. Malika la regarde avec une sorte d’horreur et de pitié. Mes semences bourgeonnent. Bientôt les feuilles sortiront, vertes et bien formées. Et puis des fleurs. Et puis des fruits. Et puis Kitty à l’hôpital psychiatrique. Et puis Malika bien embêtée de n’avoir plus personne sur qui compter, à part sa Marie-Rose.
Ce regard de Malika sur Kitty est une chose réjouissante. C’est moi, moi seul, qui ai fabriqué cet instant de doute et de répugnance. Kitty ne sait pas ce qui se passe dans la tête de sa fille en ce moment, elle ne comprend pas combien elle est proche de l’enfermement psychiatrique. Je savoure.
Mais ensuite, Malika reprend les rênes de son esprit à sens unique. Elle est plus forte que je ne m’y attendais. Le regard qu’elle tourne vers moi est rempli de doutes. Je vais la rendre folle, la pauvre. Elle soupire, terrassée par tant d’incertitude.
Je vais t’aider, dit Malika.
Elles me mettent en position assise dans le lit, chacune passe un de mes bras sur son épaule, elles me soulèvent et me portent ainsi jusqu’à la salle de bains. Je ne fais aucun effort pour marcher. À quoi serviraient-elles, sinon, les bonniches ?
Elles m’aident à entrer dans le bain. Il est à la bonne température. L’eau sent bon la lavande. C’est un délice que de sortir de cette chambre pourrie.
Je m’allonge dans l’eau. J’aime la propreté et les bonnes odeurs à tel point que j’ai l’impression de redevenir jeune : l’eau efface la vieillesse de mon corps.
La main de l’eau est plus douce que celle de Kitty. Elle ne mélange pas les émotions et les passions. Elle n’hésite pas non plus. Elle glisse, s’insinue, se distille lentement à travers mes pores. Baigné de la lune de l’eau, j’ondule mes chairs émaciées et dévastées, mes muscles oubliés. J’ai envie de jouer comme un enfant, mais pas sous leurs regards barbelés.
Sur le rebord de la baignoire, il y a un verre de Chivas. Je souris à Kitty. À contrecœur, elle me rend mon sourire. Elle ne peut s’empêcher d’espérer. Elle prend le verre et l’approche de mes lèvres. J’en avale une gorgée, lente, lumineuse.
Les crétines sont chiffonnées. Je me sens lisse et neuf. Il est encore possible d’être heureux.
Ô bêtise humaine.
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Retour dans la chambre nettoyée, aérée, aspirée, serpillée, désodorisée pendant le bain par Kitty, estomac chaud de Chivas, peau fleurant lavande, pyjama propre repassé — que c’est bon, ce tissu craquant, comme neuf, où s’accroche comme une caresse le parfum de lessive qui y a été scellé par le fer à repasser. Tous mes recoins sont propres, décrassés, dégraissés ; la fenêtre ouverte laisse entrer une brise mouillée d’une pluie récente que je n’ai pas entendue et l’odeur du gazon coupé dans le jardin du voisin, odeur brumeuse, tendre, chaleur, pluie, lumière, toutes les conditions sont bonnes pour que l’herbe repousse vite, immense continuité.
Même les oiseaux ne me dérangent plus. Je suis réconcilié avec eux. Ils font partie du monde. Tous ces bruits, dehors. Vent, feuilles, avion de passage, voiture, tondeuse, oiseaux, chiens. Femme qui chante au loin. Tiens, il y a des femmes heureuses ? Le monde, dehors. Depuis quand fait-il jour ? Depuis quand la nuit est-elle finie ? Je n’y croyais pas, à la fin de la nuit. Mais il y en aura une autre, sans sommeil, parce que j’ai pris l’habitude néfaste de dormir le jour. Plus de sommeil, la nuit. Le jour est rassurant, on n’a pas peur du jour, mais la nuit on reste là à écouter le silence et c’est là que les choses vont mal parce qu’on a mal à soi, comme dit Malika, mal à la nuit, parce qu’on ne choisit pas les souvenirs qui émergent comme des squelettes de leur magma d’oubli, ces cadavres de souvenirs que l’on croyait depuis longtemps enterrés, les voilà qui ressortent et c’est pour cela qu’il vaut mieux brûler les morts : même enterrés, ils ont la fâcheuse habitude de revenir, de fouiller la terre à l’envers comme dans un film d’horreur pour revoir le ciel et on ne perçoit que trop clairement la fureur de leurs orbites vides, de leurs dents jaunies. Le ricanement des souvenirs que l’on croyait enterrés est effroyable. Je ne dois plus dormir le jour, au contraire, je dois me remplir de vie en écoutant les bruits, fenêtre ouverte, et ensuite je dormirai la nuit pour qu’elle passe plus vite et ainsi je continuerai à vivre, j’aurai un bain tous les jours, lavande, Chivas, Kitty, et puis je dormirai dans des draps propres, pyjama repassé, souvenirs endormis aussi, peu de rêves, oui, ainsi je pourrai continuer à vivre si on m’en laisse le temps. Il y a finalement un bonheur à capturer, même dans un lit, juste à cause d’une brise mouillée et du gazon coupé.
Le seul problème, le seul vrai problème, c’est de les savoir là, elles, à l’affût comme des chiennes en manque. Cela me met en rogne, me fait suer de rage, et j’oublie alors qu’il y a quelque douceur à la vie. Face aux dévoreuses, aux vampires, aux parasites, difficile d’être en paix ; elles me forcent à revivre les fantômes, elles les réveillent, elles ne veulent pas laisser dormir un vieil homme souffrant, pas de fin de vie sereine, elles vont me ronger la chair et les organes et me laisser sécher dans le lit, vivant sans vivre, mourant sans mourir, aucun espoir ne demeure tant qu’elles seront là, toutes les deux.
Je ferme les yeux. Non, je ne dois pas dormir, pas dormir le jour dans cette lumière si douce, si verte qu’elle berce, qu’elle me berce, moi qui n’ai pas de mère, que des ennemies prêtes à m’assassiner de solitude. Ma mère, elle, vendait des patates douces, assise sur un petit banc de bois au coin de la rue La Corderie, à Port Louis, presque au ras des pieds des gens. Elle se prenait toute la poussière dans la gueule, elle rentrait tannée et échevelée, le sari crasseux, les ongles noircis alors qu’elle était si propre sur elle, et elle trouvait encore la force de me sourire, de me caresser les cheveux de ses ongles sales. Je n’ai jamais été dégoûté par elle, jamais. Elle me préparait des gâteaux-patate avec les tubercules qu’elle n’avait pas réussi à vendre et je détestais cela parce que c’était les seuls gâteaux auxquels j’avais droit, mais aujourd’hui j’y pense et l’eau me vient à la bouche à ce souvenir, depuis quand n’en ai-je pas mangé, de ces petits croissants bruns et mous, de ces coussins dodus bombés sur leur garniture de noix de coco râpée et de sucre, et les dents s’enfonçaient sans résistance dans une couche fondante suivie du craquellement de la noix de coco cuite et du sucre à moitié fondu, et puis de nouveau l’enveloppe souple, le chant sucré de mon enfance. Maman faisait cela pour me consoler de notre inconsolable pauvreté et moi je réussissais tous mes examens pour la consoler de n’avoir rien à me donner, mais elle ne l’a jamais su parce qu’elle ne m’a pas vu Dokter.
Même pas ce cadeau-là du destin, rien du tout.
Une fois partie, je n’ai plus rien reçu des femmes.
Un jour je l’ai vue, elle, quinze ans, qui riait devant un feu d’artifice. J’ai entendu son rire avant de la voir. Avant de me retourner, j’ai su que c’était elle. Elle portait un sari rouge et son visage était allumé du feu d’artifice qui la teignait de rouge, de jaune, de bleu, de violet, comme son rire — une femme feu d’artifice, ça ne se rencontre pas tous les jours. C’est ainsi que je l’ai découverte. Comment pouvais-je savoir que le mariage la laisserait telle, dans l’explosion d’une incandescence factice ?
Notre génération devait grandir vite. Pas comme aujourd’hui, où les jeunes sont des enfants attardés à trente ans et où la vieillesse est un gros mot. Au contraire, dès quinze ans on était adulte, on avait la responsabilité de sa famille parce que les parents à quarante ans étaient usés comme des chaussures trop portées et on savait qu’il fallait prendre le relais et le bâton, je ne pouvais laisser pourrir ma mère au bord de la route, je devais grandir vite, réussir vite, ne plus être une charge pour elle, prendre soin d’elle — mais je n’en ai pas eu le temps.
Alors, elle, ma femme, je pensais qu’elle assumerait de même ces interminables devoirs, qu’elle serait ma partenaire, je m’imaginais rentrant le soir dans une maison parfaitement entretenue par une femme au visage nocturne et à la natte infinie, et, traversant le seuil, j’aurais poussé un soupir qui m’aurait dégagé de tous mes soucis, de tous mes morts, des gangrènes, des infections, je serais rentré et mes épaules se seraient redressées parce qu’elle aurait été là, en jaune, en rouge ou en orange, feu et flamme mais aussi le seuil de mon repos. Voilà comment je m’imaginais les choses.
Ne me dites pas que c’était déraisonnable.
Je me suis retrouvé avec une succession d’enfants sur les bras. Elle, Kitty, Malika. Moi, l’homme, ne pouvais me reposer sur personne. Toutes se tournaient vers moi comme leur sauveur.
Je ne suis le sauveur de personne. Pas même des malades, à vrai dire. Je peux le dire, aujourd’hui, puisque je ne soignerai plus personne. Les guérisons étaient toutes miraculeuses parce que certains guérissaient et d’autres pas sans que j’y sois pour grand-chose. Mes connaissances me permettaient tout juste de les retenir, vacillants, au bord. S’ils retrouvaient leur équilibre, c’était par le plus grand des mystères.
Bien sûr, je ne le dis que maintenant. Avant, j’étais persuadé de mes pouvoirs. Maintenant, face à la folie de ces femmes, je vois bien qu’il y a des choses que l’on croit savoir mais qui nous échapperont toujours. La médecine, c’est toujours du chamanisme. Rien de plus. Danse de pluie, chant de guérison, gestes superstitieux qui ont un résultat ou pas, ma mallette ne contenait que des gris-gris.
Je ne m’en suis même pas rendu compte ce soir-là, où l’homme est venu me chercher en pleines émeutes et grèves dans les propriétés sucrières pour aller soigner son frère. J’aurais pourtant dû comprendre, après, que mon geste n’était pas celui d’un vrai médecin. Celui qui ne fait pas la différence entre une bête et un homme peut-il se dire véritable médecin ? Non, tout au plus un Dokter-Dieu pour ces imbéciles prêts à tout gober, à tout avaler, ce comprimé guérira votre jambe massacrée, oui, Dokter, vous comprenez qu’il n’y avait rien à faire, oui Dokter, sans ça vous seriez mort, oui, Dokter.
Non, vous ne seriez pas mort. Vous seriez vivant, avec vos deux jambes. Si je n’avais pas déclenché la colère du chauffeur de taxi. Si, quinze ans auparavant... Si... Comme dans les mythologies, de longs filaments de causes et de conséquences nous enchaînent à nous-mêmes. Ils nous font commettre des erreurs qui, des années plus tard, reviennent nous casser la gueule.
Il y avait des grèves dans les usines sucrières, sur les tablissements, comme on les appelait, donnant une étrange résonance à ces masses de fer et de machines qui déchiraient nos paysages. Même vieille histoire sans cesse rejouée des puissants et des soumis. Rien de bien nouveau à tout cela. Les propriétaires des usines broyaient les journaliers et ruinaient d’un seul coup les petits planteurs en décrétant que leurs cannes n’étaient plus conformes. Ils vendaient leur sucre aux Anglais et les laboureurs devaient manger la cendre de leur amertume et de leur défaite en silence. Les gens mouraient de faim et de cette colère rentrée qui leur rongeait les entrailles. Mais les anciens colons ont fini par constater que ces Indiens pâlots et fayots étaient eux aussi capables d’exprimer leur colère, au lieu de toujours dire oui mo bourzois, bien mo bourzois. Ils ont déposé leurs serpes. Ils ont refusé de couper la canne. Celle-ci mûrissait sur pied et serait bientôt inexploitable. Les propriétaires ont envoyé des hommes pour tabasser les laboureurs et les obliger à reprendre la coupe, sur les genoux s’il le fallait. Après tout, ils étaient habitués à vivre à genoux.
À Port Louis, nous étions loin des tablissements. Il n’y avait pas lieu de nous soucier de notre propre sécurité.
Une nuit, on frappe à ma porte. C’est un homme que je connais, un homme du quartier. Il me dit que son frère, laboureur sur la propriété de Mon Trésor Mon Désert, a reçu une balle et a besoin d’aide. La famille n’a pas osé franchir les barricades pour l’emmener à l’hôpital. Les hommes sont devenus des bêtes, ce soir, dit-il, impassible. Il a décidé de venir chercher le Dokter. Lui, on le laissera passer, tous le connaissent, ils n’oseront pas l’empêcher d’emmener un patient, lui seul peut sauver l’homme blessé. Alors il est venu me chercher en taxi, s’il vous plaît, Dokter, venez, mon frère est entre la vie et la mort.
Je ne pouvais refuser. Il exagérait quant à l’état du patient, comme d’habitude, ils étaient tous à l’article de la mort quand ils venaient me chercher, mais je n’avais pas le choix : j’étais le sauveur. J’ai réveillé Kitty et nous sommes montés dans le taxi.
La route vers le sud était longue. Kitty s’est endormie, la tête sur mes genoux. Je regardais la mer que nous avons longée, puis les montagnes aux formes changeantes sous la lune, et les enfilades de champs de cannes, le trésor de l’île, et aussi son désert de cruauté parce qu’il venait à bout de tant d’hommes remplaçables à l’infini. Curieux nom pour une propriété sucrière : Mon Trésor mon Désert. Et en même temps juste. Le silence était étrange, quand on savait combien d’hommes avaient été tués pendant ces émeutes. On aurait dit que cette nuit était une trêve. Il ne se passerait rien parce que je la traversais, moi, je traversais l’île de nord en sud, j’étais le Dokter-Dieu que rien ne pouvait toucher, j’arriverais là-bas, je soignerais l’homme, je l’emmènerais à l’hôpital et les barricades s’écarteraient pour nous, s’écarteraient par respect pour moi, pour moi seul, les hommes sanguinolents seraient au garde-à-vous, nous passerions, seuls et droits, et les cannes se fendraient pour nous ouvrir leur route de sucre et de violence.
Je commençais à m’endormir, malgré la nervosité de l’homme qui était venu me chercher. Ouvrant les yeux, j’ai vu que le chauffeur me regardait avec insistance dans le rétroviseur. J’avais remarqué ce manège depuis qu’on avait quitté Port Louis.
Pourquoi me regardez-vous comme ça ? ai-je demandé.
Il a fait un bruit moqueur de la bouche, un « tchk » détestable.
On s’est déjà rencontrés, dit-il. Vous ne vous en souvenez pas ?
Non, désolé. Je vois beaucoup de gens, je suis médecin, vous savez.
J p g j
Oui, je sais. C’était il y a quinze ans. Ma mère était très malade, elle avait mangé quelque chose qui l’avait empoisonnée.
J’ai essayé de me souvenir. Bien évidemment, cela ne me disait rien. Ces gens croyaient que je devais me rappeler chaque rhume et chaque colique que j’avais soignés.
Et donc, a-t-il poursuivi, mon père est venu vous chercher au milieu de la nuit. J’avais dix ans. Je croyais que ma mère allait mourir. Mon père est revenu avec vous. Toute la famille vivait dans une seule chambre. Vous êtes entré, vous avez vu la chambre, le lit dans lequel on dormait tous, un fauteuil dans un coin, la cuisine dans un autre coin et les quatre enfants autour du lit et ma mère qui vomissait et vous avez dit, en regardant mon père dans les yeux : vous pouvez me payer ?
La voiture roule pendant quelques minutes suspendues dans le temps.
Vous pouvez me payer ? a répété le chauffeur, m’observant dans le rétroviseur.
Une chaleur m’est montée au visage. Oui, je m’en souvenais. Oui, cette chambre à l’odeur terrible, cette femme qui souffrait de diarrhées telles qu’elle ne pouvait que faire sous elle et ces enfants suffoqués par l’odeur, oui, c’était hallucinant de voir cette famille entassée dans cette minuscule chambre, tellement effrayée par cette maladie inconnue qui terrassait la mère. Pourquoi avais-je posé cette question ? Je n’avais pas l’habitude de faire payer les plus pauvres. Pourquoi ? Je ne m’en souvenais plus.
Je devais avoir besoin d’argent, je n’en sais rien, moi. Ou alors, l’idée de passer toute la nuit auprès de cette femme, dans cette chambre engluée dans les pires humeurs du corps humain, et de repartir au matin les mains vides avait été au-dessus de mes forces. Il y a dans la vie de ces moments de fatigue et de découragement où le prochain pas dans le même flot tourbeux semble impossible. On s’arrête, on hésite, et on pose la question la plus stupide, mais aussi la plus sincère qui soit : pouvez-vous me payer ? Je reconnais que c’était totalement dérisoire, à la limite de l’absurdité ; je reconnais l’insulte et le camouflet impossible à oublier, même après quinze ans.
Mon père n’a pas répondu tout de suite, a poursuivi le chauffeur. Puis il vous a montré la porte. La porte est là, Dokter, il a dit. Il n’a rien dit d’autre, il a attendu. Et vous êtes parti.
Une mélancolie me saisit à ce souvenir.
Et votre mère ?
Elle s’en est sortie. Pas grâce à vous.
La voiture était silencieuse. On ne savait plus quoi dire. Le chauffeur a arrêté la voiture. J’attendais. Il attendait.
Et maintenant, a-t-il fini par dire, je vais vous dire la même chose que mon père, puisque le destin m’a donné cette chance : la porte est là.
Nous ne savions que faire. L’homme dont le frère était malade a essayé d’argumenter avec le chauffeur. Son frère était malade, il avait besoin de cette voiture pour le ramener à l’hôpital. Vous en trouverez une autre, a dit le chauffeur. Je ne veux pas de lui dans ma voiture.
Finalement, j’ai vu qu’il ne changerait pas d’avis. J’ai réveillé Kitty et nous sommes tous descendus, sauf le chauffeur qui a démarré, a fait demi-tour et a disparu, nous laissant seuls en plein milieu de la campagne sous une lune grosse et rigolarde.
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Je sais ce qu’on dira de moi. De nos jours, les hommes comme moi se font lyncher pour crime de mal-pensance. Ce qui me fait rire, c’est que certains pensent comme moi, exactement comme moi, mais ils n’osent plus le dire. Être traité de machiste ? De male chauvinist pig ? Voir sa femme claquer la porte et ses talons hauts dès la première remarque un peu misogyne ? Mieux vaut se tenir coi. Ne rien dire. Obéir aux soldats femelles. À la police des pensées. Faire la vaisselle, c’est plus facile que de rester seul, étiqueté à vie. Sachant en même temps qu’à trop respecter les femmes, on ne se respecte plus soi-même.
Je l’admets, avant c’étaient les hommes qui jouaient ce rôle-là. Peut-être y a-t-il une justice à ce que la situation se soit ainsi retournée. Sauf qu’elles ne parviennent pas à aller jusqu’au bout de ce choix. Elles resteront toujours accrochées par un bout de sein à un enfant qui exigera tout d’elles et boira tout d’elles et ne leur pardonnera pas de l’avoir privé et d’un père et d’une mère, puisque aucun ne remplit plus tout à fait ce rôle. Cette culpabilité-là, elles ne s’en remettront pas. Au moins les hommes ne sont-ils attachés à l’enfant que par un acte lointain, bien avant qu’il se forme. Aucun monstre quémandeur n’a grandi dans notre ventre.
Kitty a été un monstre quémandeur dans le ventre de sa mère. Déchirure. Hémorragie. Pâleur assassinée de la jeune mère qui a l’air d’avoir onze ans. Mais dès qu’elle apparaît, plus aucun souvenir de souffrance. Elle se souvient de chacune de mes gifles, ça oui, mais pas de la tête de l’enfant lui déchirant le vagin. Les deux jours les deux nuits de gémissements, de hurlements, de suée. Oublié, tout cela, parce que la mère est un animal qui met bas avec chaque fois le même enchaînement à son instinct.
Et ensuite, plus rien ne compte.
J’ai accouché tant de femmes que j’ai désacralisé cet acte depuis longtemps. C’est biologique, point. Ces femmes qui culpabilisent les hommes parce qu’elles portent l’enfant et accouchent dans la douleur ne savent pas à quel point elles sont grotesques face à l’acceptation simple et humble des autres animaux. J’ai été chez des paysans où les femmes et les vaches accouchaient en même temps. Je courais de l’une à l’autre. Je ne savais plus qui était qui. Une fois, j’ai soigné une vache qui n’arrivait pas à mettre bas parce que les pattes du veau étaient coincées en arrière au lieu d’être rassemblées auprès de la tête. La tête était sortie mais les pattes coudées restaient bloquées. Le cou étranglé du petit s’était enflé. Il n’y avait pas de place pour passer la main et le changer de position. J’ai regardé la vache dans les yeux. Ses yeux de nuit froide refusaient de trahir sa souffrance, tandis que, dans la case là-bas, la femme hurlait à la lune. J’ai dû couper la tête du veau pour pouvoir plonger la main et dégager le reste du corps. J’ai accouché un corps décapité. Elle a regardé son petit, scindé en deux, la tête coupée posée à côté du corps, et ses mamelles ont expulsé un lait épais et tendre et parfumé en un dernier acte de maternité d’une extraordinaire beauté.
C’est seulement après que je suis allé m’occuper de l’autre vache qui n’a eu, elle, aucun mal à faire sortir l’enfant.
Des années après, j’ai lu un poème de Ted Hughes où il décrivait exactement la même scène. Il n’y a que les hommes pour avoir ce courage et cette compassion-là.
Oui, on peut me prendre pour un misogyne, mais je ne fais que constater l’évidence. Je ne m’érige pas en juge. Il n’y a qu’à voir les deux exemples de féminité que j’ai auprès de moi en ce moment : quelle est leur raison d’être ? À quoi sert cet assemblage de cellules inutiles ? Ça marche, ça bouge, ça parle, ça vivote. Et quand ça aura disparu ? Il n’y a pas de question plus terrible, après la mort, que à quoi a-t-elle servi ?
Prenez Malika : tout droit sortie d’une caverne préhistorique, chaînon manquant ; Malika, yeux perplexes de l’incongruité d’être. Enseignante à Case Noyale, enfin, exenseignante puisque désormais virée, et maintenant caressant son rêve de venir en aide aux enfants des pêcheurs. Mais que sait-elle de la haute mer, de ces enfants qui font semblant de plonger en apnée à la recherche de coquillages qu’ils ont plantés là plus tôt pour les vendre aux touristes épatés, et qui apprennent cinq langues pour mieux les rouler encore, qui leur vendent des pacotilles comme à des êtres primitifs, juste retour des choses, que sait-elle de leur monde, de leur odeur de poisson et de salive et de goémon et d’anguilles ? Elle ne sait rien et elle veut leur faire la leçon. Qu’elle aille vers sa noyade. Plus vite on aura tiré un trait dessus, mieux on se portera.
Et Kitty : soyons juste, pauvre Kitty, ce n’est pas pareil, elle aurait pu être autre chose, pauvre Kitty, fleur de serre pourrie, trop vite flétrie, pauvre Kitty, enfouie dans l’humus de sa folie. Seul objectif de vie : me manipuler. C’est là tout ce qu’elle a trouvé pour devenir quelque chose, à défaut d’être quelqu’un. J’ai fait des rêves pour elle, des rêves d’elle. Je pensais... Mais bon, il n’est plus temps pour ce genre de regrets.
Pour ses quinze ans, cet âge qui m’a toujours semblé obscurément fatidique, je lui ai fait coudre une robe de velours. Je lui ai acheté des chaussures neuves, le chapeau et le sac assortis. Je les ai posés sur son lit avant qu’elle se réveille et je me suis caché dans son armoire pour surprendre son premier regard de bonheur. Cela faisait longtemps que je me disais qu’avec ces yeux-là, le rire de Kitty devrait être sublime. Mais Kitty ne riait jamais.
Elle s’est réveillée. Elle a vu les cadeaux et a regardé autour d’elle comme s’il s’agissait d’une mauvaise blague. Accroupie sur le lit, elle a déballé les paquets, étalé la robe, posé le sac à côté, le chapeau au-dessus, les chaussures plus bas. Ayant fait tout cela, elle n’y croyait toujours pas. Elle a attendu que les objets se dissipent avec le sommeil encore lourd dans ses yeux ou se désagrègent au premier soleil. Au bout d’un moment, elle a de nouveau touché la robe, caressé le bleu royal du velours, les ganses blanches, le liseré du col, la boucle argentée de la ceinture. Elle a respiré le cuir du sac et des chaussures. Elle a fait une grimace comique en pinçant les narines pour ne pas pleurer. Moi, j’attendais qu’elle les essaye, qu’elle porte la robe et le chapeau et le sac et les chaussures, je commençais à m’impatienter, la chaleur de l’armoire a fait jaillir une sueur aigre de mes aisselles.
Elle a pris tout son temps. Non par plaisir mais parce qu’elle avait peur qu’on ne la surprenne perdant son temps à des futilités, s’arrogeant le droit au plaisir. Elle a fini par se décider. Elle a enlevé sa chemise de nuit et a enfilé la robe par le dessus, en faisant bien attention à ne pas la laisser traîner à terre. Elle a levé les bras pour passer la robe et l’a laissée glisser sur elle avec un tout petit geste du torse. La robe s’est déposée sur son corps, parfaitement ajustée. Le haut était étroit, avec ses petits boutons de nacre et son col bleu et blanc, la taille était fine et bien cintrée. La jupe, elle, était pleine, l’étoffe lourde et fluide donnant une ampleur aux plis naturels qui lui tombaient jusqu’aux mollets. Elle a attaché la ceinture, mis les chaussures et, après une longue hésitation, a posé le chapeau sur sa tête et accroché le sac au creux de son coude.
Elle s’est regardée dans le miroir. Elle a paru surprise et effrayée. Caché dans l’armoire, j’ai éprouvé la même stupeur. Mon ventre s’est resserré. Ce qu’il y avait dans ce miroir, ce n’était pas Kitty, la sauvage, Kitty l’éternelle effarouchée. Il y avait là une. Il y avait là une femme. Plus ma fille Kitty. Autre chose. Exactement sa mère si elle avait porté des robes au lieu de saris. C’était sa mère que je voyais dans le miroir. Mais Kitty, elle, ne pouvait le savoir. Ce qu’elle voyait, c’était elle-même. C’était quelqu’un qu’elle n’avait jamais vu.
Elle a fini par sourire. Par incliner le chapeau selon un angle coquin. Par porter le sac de plusieurs manières différentes. Par faire claquer ses premiers talons hauts. Par tourner sur elle-même pour voir voler la robe et en sentir le heurt contre ses jambes lorsqu’elle s’arrêtait. Et enfin, par danser pour de vrai, une main posée sur une épaule imaginaire, l’autre main tenue par une main imaginaire. Pour la première fois, je me suis rendu compte qu’elle pouvait penser à un homme, qu’elle s’imaginait dansant avec un homme qui la guidait à travers la chambre, qu’elle souriait à cet homme avec un sourire de femme, et qu’elle levait les yeux vers lui puis les détournait avec l’habileté d’une séductrice consommée.
Ma tête était sur le point d’exploser. Je suis sorti de l’armoire pendant qu’elle dansait encore. Au bout de quelques secondes, elle m’a vu dans le miroir. Elle s’est arrêtée net. Ses mains ont gardé leur pose artificielle, main gauche plus haut, recourbée sur l’épaule de l’homme invisible, main droite plus bas, refermée sur sa main. Sa bouche souriait toujours, mais le sourire s’était dénaturé en une grimace de terreur.
La jupe a continué à danser toute seule tant ses jambes tremblaient.
Je croyais lui faire plaisir en lui offrant pour ses quinze ans une si belle tenue.
La regardant, je n’ai prononcé qu’un mot :
Chienne.
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Je vais mourir et j’ai envie de dire ce que personne n’ose plus dire. L’honnêteté de pensée est désormais un crime. Pas le droit d’admettre qui l’on est ou d’accepter les aires obscures de notre être. Moi, j’accepte. Et je prétends aussi que j’étais bien meilleur que la plupart des hommes de mon époque, et infiniment meilleur que ceux de maintenant, parce que je suis passé par la misère, par la faim, par la souffrance et que j’en suis sorti victorieux. Le combat est ma seule raison d’être. Je ne m’avouerai vaincu ni par la vie ni par la mort, et encore moins par les femmes. Je ne ploierai pas sous le regard des autres, qui si hâtivement jugent et condamnent. Je verrai bien si la mort accepte de me regarder dans les yeux. J’ai tordu ma vie comme une barre de fer de mes propres mains pour qu’elle prenne les formes que je voulais lui donner, même si parfois cette barre était brûlante et que mes mains en ont gardé les traces. Je n’ai pas peur du jugement des autres.
Que voulez-vous que l’on dise à mes obsèques ? Aucune ambition d’être cet homme ordinaire dont tous disaient à ses funérailles qu’il était un homme bon, alors qu’ils n’en avaient rien à foutre de son vivant. Enn bon dimunn, ils n’avaient que ça à la bouche, comme un chœur grec, comme une chorale, comme des moutons. Bêê bêê bêê... J’étais là, je pensais à lui et je me disais, face à la masse bêlante, que cet homme n’avait rien fait de sa vie, rien du tout, il était une pâle copie de quelque chose qui ressemblait à un être vivant, on le voyait à contre-jour même quand il était face au soleil et personne ne se souvenait de ses traits, lavage blanc de l’anonymat, et je me disais, voilà que les gens, ces gens qui devaient se moquer de lui dans son dos, viennent seriner sur son cadavre le chant de sa bonté. Est-ce ce que je veux qu’on dise de moi à ma mort ? Cet homme-là n’a rien compris. On peut faire seriner ce qu’on veut aux gens sans nécessairement être un couillon fini. J’ai pu être un sage, un Dokter-Dieu, un héros de l’indépendance, et c’est ce qu’ils diront de moi à mes obsèques, mais personne ne saura vraiment ce que je pense d’eux. Il suffit d’être plus malin. La bonté n’a rien à y voir. L’intelligence est notre bien le plus précieux, mais elle n’est pas à la portée de tout le monde.
Je suis fatigué. Même quand je me sens mieux, que les mille douleurs de la maladie consentent à vider temporairement les lieux, les souvenirs finissent par reprendre le dessus et m’entraîner là où ils le veulent. Pas de repos. Je ferais mieux de dormir, quitte à affronter une autre nuit de violence et de solitude.
Mais pas envie de dormir. Elles deux, quelque part dans cette maison, se vautrant dans leurs jérémiades comme des hippopotames dans leur bain de boue, parlant de moi, mines outrées, haleine viciée, soufflant de l’eau par leurs narines, ton grand-père, ton père, ne prononcent pas mon nom, n’oseront jamais m’appeler par mon nom complet, pour elles c’est le nom tabou de Dieu : Bissam Sobnath, Dokter Bissam, c’est ainsi que m’appelaient mes patients. Si elles voulaient vraiment se défaire de leur peur, elles devraient dire notre ami Bissam, ou bien encore le vieux Sobnath, ou même Ton Sobnath, comme si j’étais leur serviteur ou leur jardinier. Cela me ramènerait à leur mesure. Elles seraient alors capables de parler de moi sans trembler. Mais non, je sais bien qu’elles en seront incapables. Nom tabou. Dieu de leurs terreurs intimes. Elles murmureront toujours, du bout des lèvres, ton grand-père, ou ton père, se condamnant chaque fois à leur rôle de fille, de petite-fille, de femelle engendrée. Elles n’auront pas l’intelligence de comprendre qu’adultes, elles peuvent se sortir de cette gangue. Elles pourraient enfin commencer à grandir puisque je ne serais plus là pour les maintenir dans leur état naturel d’enfant peureux.
Si je le voulais, je pourrais les libérer de moi, leur donner la clé pour ouvrir le cadenas et s’échapper, je pourrais, par grandeur d’âme, leur ouvrir la porte de l’exonération, prendre sur moi tous les torts et leur dire qu’elles n’ont rien à se reprocher, vraiment rien, puisque le monstre, c’est moi.
Mais pourquoi devrais-je faire preuve de grandeur d’âme ? En ont-elles montré, elles ? Pourquoi dirais-je que je suis un monstre quand je ne suis qu’un homme ?
Les secrets, mes chéries, leur dirais-je, sont tels que personne n’en sort indemne.
La condamnation des autres est facile. Mais se regarder en face ? Oser voir ce qu’on a passé sa vie à se dissimuler si soigneusement ? L’étude du genre humain ne me passionne plus. Je comprends trop bien les humains, je perce leur âme dès le premier regard. Je vois à travers leurs mensonges et leurs illusions et parviens ainsi à me jouer d’eux sans aucune peine. Désormais tout cela me désole et m’ennuie. Plus envie. Je n’ai d’ailleurs plus que ces deux spécimens minables dont je connais par cœur les rouages et les outrages. Elles ne m’amusent plus. Bien sûr, je peux encore jouer avec elles et rire brièvement de leur ductilité, mais quand on joue au poker avec la mort, ces pâles figures de vivantes n’ont d’intérêt que pour quelques secondes. Je puis être un marionnettiste et les faire danser au bout de mes ficelles, mais à un moment donné, lassé du spectacle, je n’ai plus qu’une envie : enrouler ces ficelles autour de leur cou déplumé et tirer très fort, jusqu’à ce qu’elles ne dansent plus que des soubresauts de la mort. Que faire ? Que faire ?
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J’ai dû m’endormir. Je dois encore dormir, puisqu’elle est là. Nous marchons dans les salines. Brise verte. Étendues plates, carrés de mer s’évaporant lentement pour ne laisser qu’un résidu de sel d’un blanc insoutenable. Sari vert comme la brise, qui sinue avec les mêmes caresses, vient vers moi, repart, revient, repart, il n’y a plus qu’un sari, une forme à peine perçue, un fantôme de soie qui me tente, que j’ai envie de saisir mais dans mon rêve je sais que je ne saisirai que du vent. Je frissonne à la poursuite du sari vert.
Le sel entre dans mes narines. Arrête, lui dis-je. La forme s’arrête, le sari continuant de trembler d’inexistence, sur le point de s’évanouir. Arrête. Peu à peu, la forme s’arrondit. Le ventre devient protubérant. Oui, nous nous étions promenés un jour de brise et de lenteur, alors qu’elle attendait notre fils. Elle était loin de moi. Elle ne me regardait pas. Elle marchait, pieds nus, et ses traces étaient celles d’un enfant. Mais le visage de profil n’était pas celui d’un enfant : c’était le visage d’une absence. Je ne pouvais plus la lire. Elle ne consentait à me livrer que la plus illisible des surfaces.
Le ventre grossit. La démarche est un peu plus lourde. Les traces d’enfant se creusent. Le sari verdit, s’enfle, s’épanche. Eaux perdues. Gouttes de sang. L’enfant sortira tout à l’heure. L’enfant mourra plus tard. Et, quelque temps après, elle le suivra. Mort terrible.
Ce n’est pas parce que je lui ai renversé une marmite de riz sur la tête. Ce n’est pas pour ça qu’elle est morte. Personne ne me croira. J’ai gardé le secret alors même qu’il me brûlait le corps. Brûler ? Il corrode, il dépèce, il casse les doigts du mourant un à un, c’est un secret qui torture et que je ne peux pas dire parce qu’il faudra alors que je dise pourquoi, et qui. Qui : la grande question sur laquelle se fondent toutes les condamnations. Qui : la cour préside et tranche, mais quel châtiment ? Quelle cour de justice préside aux fautes des siens ? Surtout à celles d’un enfant ? Il n’y a jamais eu que moi. Juge et partie.