Le sari vert

Ananda Devi · Chapitre 1 sur 4 · partie 6/7

Pages du PDF

Le sari vert

Couverture

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Je suis sorti avec Kitty et j’ai marché au hasard dans la nuit, comme j’allais le faire si souvent après la mort de sa mère. Mais, plus je marchais, plus je m’enfonçais dans la nuit de la sorcière. Elle était partout ; dans les briques, dans le chaume, dans les pavés, dans les pierres, dans les arbres, son souffle pulsait au milieu des feuilles avec une stridence que je n’avais jamais entendue, son rire habitait les cris inquiets des oiseaux, et ses ongles marquaient le ciel de leurs striures. Surtout, surtout, elle était en moi. Elle était logée partout en moi, dans ma soif, dans ma faim, dans mon ventre grossissant, dans mes jambes fatiguées, partout, partout. Tant de fois je l’avais pénétrée, mais c’était elle qui m’avait violé par tous les trous, qui avait percé ma peau comme une pluie d’aiguilles, qui avait contaminé mon sang, colonisé mes intestins, infecté mes pensées. C’était elle.

J’ai tenté de la fuir ce soir-là, de me débarrasser de son emprise, de ne plus savoir qui elle était, ni qu’elle était là, derrière moi, attendant le premier faux pas. Je voulais partir avec Kitty et ne plus jamais les revoir, elle et le cadavre de l’enfant qui avait refusé de vivre avec une telle mère. Je pleurais en marchant et je gémissais de peur parce que je me disais que je ne survivrais pas à cette découverte. Je ne voulais pas laisser Kitty seule. Que ferait-elle de Kitty, qu’arriverait-il à ma fille ? Je l’ai prise dans mes bras et j’ai voulu courir, mais mes jambes ne me portaient plus et je suis tombé, je me suis écrasé sur la chaussée, pitoyable et maudit, sanglotant de honte et de peur.

Quand je suis enfin rentré, les prières étaient finies, les hommes étaient prêts à emmener le corps pour être brûlé. Je les ai suivis. Je titubais en avant. Ils pensaient que c’était de chagrin. Je portais encore Kitty alors qu’elle n’aurait pas dû venir, mais ils ne m’ont rien dit. Le monde avait basculé. Je ne savais comment faire face à cette femme. J’ai attendu toute la nuit dehors, même si le cadavre n’a pas mis longtemps à brûler, recouvert par le bois de manguier et les chants du prêtre et les maléfices du ciel. Je ne croyais plus. Le diable n’était pas loin. Les flammes ont teint de rouge les yeux fascinés de Kitty. Elle a regardé brûler son petit frère sans rien dire.

Le lendemain, j’ai demandé à la sœur de ma femme de garder Kitty. Elle a eu l’air surprise de cette requête et a jeté un coup d’œil vers la chambre de sa sœur. La porte était fermée. Nous ne l’avions pas vue de toute la matinée. Elle a hoché la tête et a pris Kitty dans ses bras. Kitty s’est mise à pleurer.

Je veux Maman, a-t-elle dit, tendant les mains vers la porte et le cœur fermés de sa mère.

J’ai pensé que cet abandon la suivrait toute sa vie.

Je ne sais ce qui m’a poussé à la reprendre dans mes bras et à lui murmurer à l’oreille : ce n’est pas ta mère, c’est une vilaine sorcière qui a pris sa place.

Je l’ai aussitôt regretté mais je me suis rassuré en me disant qu’elle ne comprendrait pas : elle n’avait que deux ans. Elle s’est tue, est devenue toute grave et m’a regardé droit dans les yeux, comme tentant de deviner si je disais la vérité ou pas. Quand sa tante l’a reprise, elle est restée raide et droite, mais elle fixait la porte fermée avec une intensité telle que j’ai frémi. Je suis parti très vite, en me répétant qu’elle n’avait rien compris.

Elle avait tout compris.

À partir de là, le sort de la sorcière s’est installé dans notre maison et dans nos vies. Je rentrais le soir et la maison était éteinte. Il n’y avait pas un seul bruit. Rien n’avait bougé depuis le matin. La sœur avait décidé de garder Kitty chez elle pendant quelque temps. L’autre n’a pas protesté, n’a rien dit, ne l’a pas cherchée. Elle n’était qu’indifférence. Elle ne changeait plus ses vêtements, ne se lavait plus, restait assise dans un mutisme total, absente de tout et d’elle-même. Je ne pouvais plus m’approcher d’elle tant elle dégageait des effluves malsains, une sorte d’obscénité fermentée.

Elle n’a pas réagi non plus quand Kitty est finalement rentrée à la maison. Kitty a couru la voir, mais s’est arrêtée sur le seuil de la porte. Elle a observé sa mère, puis a levé les yeux vers moi comme pour obtenir la confirmation de quelque chose. J’ai hoché la tête. Kitty a levé les bras pour que je la soulève. C’était la première fois qu’elle faisait cela ; elle me tendait les bras et s’offrait ainsi à mon amour.

Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai serrée contre moi. Mon affection pour Kitty est née à cet instant-là. Tout ce qui était venu avant n’était qu’un sentiment vague et sans substance. La mère ne m’était plus rien. Je devais vivre pour Kitty, qui serait tout pour moi comme jadis sa mère l’avait été jusqu’à ce qu’elle devienne quelqu’un d’autre.

Ce soir-là, la mère est sortie de sa chambre comme un squelette qui venait de se souvenir qu’il avait jadis était vivant. Elle semblait s’être rendu compte que Kitty était là et qu’il lui fallait faire semblant d’être mère. Elle est allée dans la cuisine pour préparer le repas. Je l’ai regardée, s’affairant dans la cuisine, et j’ai eu la nausée en la voyant manipuler mes casseroles, mes assiettes et mes couverts de ses mains et de ses ongles sales.

Je me suis assis sous le manguier, l’écoutant aller et venir dans la cuisine comme une femme normale. Tout était pourtant faux. Ce qui se passait dans la cuisine était une affreuse mascarade. Je tenais Kitty sur mes genoux, et j’ai serré contre moi son petit corps souple. Ma fille, il n’y a plus que toi et moi, lui ai-je murmuré. Elle a ôté ses deux doigts de sa bouche avec un petit bruit de succion et a dit : c’est vrai qu’elle est une sorcière ?

J’ai su alors qu’elle avait très bien compris ce que je lui avais dit.

J’ai peur de la sorcière, a dit Kitty.

N’aie pas peur, ma fille, Papa est là.

La sorcière ne te prendra pas ?

Non.

Tu ne te changeras pas en sorcier ?

Non, je te le promets.

Elle a remis les doigts dans sa bouche et s’est tue.

Je te garderai près de moi et je te protégerai. Ne change pas, ne deviens pas une autre, ne me trahis pas, je t’en supplie. Je ne le supporterais pas.

L’autre est sortie de la cuisine et a été dans sa chambre. Au bout de dix minutes elle est ressortie, enveloppée du beau sari vert qu’elle avait porté ce jour où nous étions allés nous promener dans les salines quand elle était enceinte de notre fils. Mais ses cheveux pendaient, huileux et sales, ses mains étaient toujours aussi crasseuses et elle dégageait la même odeur repoussante. Elle a tendu les bras à Kitty.

Viens, Rani, nous allons manger.

Kitty a secoué la tête et s’est serrée contre moi, en se cachant le visage contre mon torse. Le visage de l’autre est devenu orageux. Je n’ai pas eu envie de provoquer sa colère. J’ai posé Kitty à terre et je me suis levé, j’ai pris Kitty par la main et j’ai dit nous allons tous manger ensemble. Nous nous sommes mis à table et la sorcière est allée chercher la marmite de riz. Elle l’a posée devant moi, l’a ouverte et me l’a présentée avec une sorte de rire rentré, indécent, comme un gloussement qui sortait de son ventre nu.

Il y avait à l’intérieur une masse glutineuse, immonde. Je ne sais comment elle avait préparé ce riz, mais il était grisâtre, il n’avait pas été trié, des morceaux de cosse et ce qui ressemblait à des corps de chenilles nageaient au-dessus, elle y avait mélangé de l’huile rancie qui l’avait transformé en une émulsion graisseuse. C’était de la nourriture de porcs.

Contemplant ce riz qui me ramenait à toutes les années où elle s’était moquée de moi, et me souvenant de ce rire d’enfant dont j’étais tombé amoureux en l’entendant sous les feux d’artifice, j’ai eu la sensation que toute ma vie n’avait abouti qu’à cela. Toute cette lutte, tous ces espoirs, toutes ces fatigues, et j’étais là, assis devant cette chose infecte. Tout cela m’avait conduit ici ; à cette vie grotesque et irrespirable. Je me suis levé, j’ai pris la marmite et, sans trop savoir ce que je faisais, je l’ai renversée sur elle.

Elle est restée debout. Le riz dégoulinait de sa tête à ses pieds. Gris, gluant, glauque. Elle dessous. La fumée qui s’en dégageait m’a fait prendre conscience qu’il était chaud. Je l’avais peut-être brûlée. Je n’en avais rien à foutre. Elle n’avait qu’à ne pas me provoquer de la sorte. J’ai vu ses yeux au milieu du fouillis suintant : ils ne me quittaient pas. Ils étaient immenses, écarquillés. La laideur de cette image ne me quittera jamais. L’odeur du riz mêlée à la sienne m’a soulevé le cœur. Elle a levé une main vers moi. Je savais qu’elle allait me maudire, c’était sa nature de daïne. Kitty était encore auprès de moi, je l’ai violemment écartée en disant, sauve-toi Kitty, va dans le jardin, je ne voulais pas qu’elle reçoive la malédiction. Mais elle est restée debout à côté de moi, examinant sa mère presque avec curiosité, comme si elle ne ressentait rien.

L’autre a regardé Kitty, s’étonnant qu’elle ne dise rien, qu’elle ne fasse rien pour la défendre. Elle a attendu un geste de sa fille, et non de moi. Elle a attendu. Puis elle a vu que Kitty ne bougerait pas et ne dirait rien. Elle s’est retournée et a marché d’un pas de robot vers sa chambre, et elle est allée se coucher avec le riz qui se figeait déjà sur son corps. De là où nous étions, nous pouvions la voir, tournée sur le côté, les yeux ouverts, des paquets de riz fumant tombant encore à terre avec un petit bruit mou.

OceanofPDF.com

Un corps fumant, dégoulinant, immobile, et des yeux qui percent la mélasse.

Un sari vert maculé de taches brunâtres de vieux lait. Mousseline de soie coûteuse qui avait habillé un corps jadis illuminé, aujourd’hui éviscéré de toute beauté. Ce vert particulier, vert d’eau matinale, vert des oiseaux qui s’éveillent et qui viennent boire, désormais irrécupérable. Vert-de-gris vert de tombe vert de terre damnée. Traînant au sol comme un chemin de soufre.

Main lasse, amaigrie de squelette, n’attendant rien, ou plutôt l’infini.

Image, bien sûr, de la défaite culminée.

Kitty regarde. Je pense qu’elle s’en souviendra toute sa vie, même si petite. Mais elle ne dit rien. Peut-être pense-t-elle que c’est bien fait pour la sorcière. Dans sa petite tête, il n’y a déjà plus de mère. Tout cela s’est bien ficelé, jalousie envers le petit frère né et objet de tous les soins, soulagement que ce soit fini, disparu, brûlé, le petit frère, et puis sa mère tout à elle, mais voilà, sa mère n’était toujours pas à elle, il n’y avait là qu’une effigie de sa mère, mais plus de tendresse, plus de Rani, plus de princesse, plus de contes ni de chansons. Mère disparue. Et quoi, à la place ? Quelque chose qui lui ressemblait, mais qui avait le regard dangereux des usurpateurs. Mon explication était logique, une évidence. Dans sa petite tête, la sorcière a avalé la mère. Elle oublie peu à peu le visage de la mère. Ce qu’elle voit, c’est cette masse glutineuse allongée dans le lit, plaques rouges des brûlures sur le visage, sur les bras, son père pour une fois n’est pas celui qui châtie mais celui qui protège en détruisant la sorcière. Je deviens le héros, une fois de plus.

La masse, pourtant, respire encore. Plus de forme, empaquetage aux étranges boursouflures, genou, ventre, coude, je ne sais pas dans quel sens elle se trouve, elle aurait pu avoir le dos tourné mais non, les yeux sont là, fixes, noirs, ouverts, yeux d’infinie sottise, qui disent qu’une femme habite encore ici.

Femme ? Non. Plus femme. Chose de chair et de muscles et d’autres matières encore, assemblage de cellules, de veines, de tendons, d’organes. Rien de plus. Poulet sur une table de cuisine que l’on s’apprête à achever et à découper. Cela n’a pas d’âme, pas de conscience, pas d’émotions, ce sera quelque chose qui sera nettoyé de ses viscères, de ses abats, dont on consommera les parties charnues et goûteuses, dont on jettera les restes. Je ne ressens rien, à la voir. Elle a abandonné toute humanité, tout droit à la considération et à la dignité. Je ne suis pas cruel, la décrivant ainsi. J’ai consommé les parties charnues et goûteuses mais c’est elle qui s’est consumée toute seule, masse de cire qui se fige, qu’on gratte de l’ongle et dont on disperse ensuite les poussières de suif.

Il ne manque plus qu’une mèche à la bougie pour annuler définitivement le maléfice vivant.

Je ne la quitte pas des yeux. Ma main est étonnamment ferme, tandis que je sors mes cigarettes de ma poche. J’en allume une et aspire profondément. Je pose la boîte sur une table, les allumettes à côté. L’odeur de soufre emplit la pièce.

OceanofPDF.com

Il y a des dettes qu’une seule vie ne suffit pas à effacer.

Désormais, Kitty était chargée d’une telle dette. Ma Kitty, ma fille aux yeux de crépuscule, avait les mains brûlantes et ensanglantées. À peine avais-je commencé à l’aimer que j’ai été obligé de la punir. J’ai voulu la protéger de la sorcière. Mais, plus elle grandissait, plus elle devenait comme l’autre. Il y avait des moments où, les yeux rougis par ma douleur, je ne pouvais plus faire la différence entre elles. J’ai été obligé de recommencer à haïr alors que je ne voulais plus vivre que par amour pour ma fille. Les nuits où elle pleurait après être sortie d’entre mes mains sont restées gravées dans ma chair. Mais elle ne l’a jamais compris ni su le mériter. Elle est devenue cette femme idiote, sans cervelle et sans souvenir.

Ouvre cette porte, Kitty. Laisse-moi te dire. Lourd est mon secret. Mais je me dis désormais qu’il faut que tu saches. Pas de paix possible sans la vérité.

Mais Kitty ne vient pas. C’est Malika qui m’apporte mon repas. Je n’ai aucune idée de ce que c’est. J’avale parce que j’ai faim. Mais mes boyaux se tordent de colère, grondent d’un séisme rageur, elles n’ont pas le droit de me traiter ainsi.

Quand j’ai fini de manger, Malika me dit :

Tu as parlé dans ton sommeil, grand-père.

Ah bon ? Tant mieux pour vous, au moins ça fait un peu de conversation intelligente dans cette maison.

Tu es en forme, c’est bien.

Oui, et ce n’est pas grâce à la nourriture que vous me donnez.

Tu veux qu’on te gâte, grand-père, qu’on soit aux petits soins pour toi ? Tu veux des plats mijotés aux petits oignons ? Et pourquoi ?

Pourquoi ? J’ai droit à un peu d’égards, me semble-t-il, non ?

Des égards ? Je viens de te dire que tu as parlé dans ton sommeil. Je t’ai écouté avec beaucoup d’attention. Peut-être ne dormais-tu pas. Tu as parlé d’une marmite de riz renversée.

Je ne savais pas que j’avais parlé à voix haute. Dangereux, dangereux, dangereux.

Heureusement que Maman dort, reprend-elle. Je suis seule à t’avoir entendu. C’est quoi cette histoire de riz renversé, grand-père ?

Tu dis que tu as tout entendu.

Tu as vraiment renversé une marmite de riz brûlant sur la tête de ma grand-mère juste avant sa mort ? Juste après qu’elle a perdu son bébé ?

Ce n’était pas brûlant, juste chaud.

Mais tu l’as fait ? Ce n’était pas un rêve ?

Je ne sais pas ! Je n’ai plus toute ma tête, Malika, je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui est faux ! Ce n’est peut-être jamais arrivé, je dormais, j’ai rêvé, je ne me souviens plus de rien.

Tu ne l’as pas nié tout de suite.

Crois ce que tu veux, je n’ai plus rien à dire. Je suis fatigué, je suis malade et vous n’avez qu’une envie, c’est de me torturer à mort.

Elle sourit. Je n’aime pas ce sourire.

Te torturer à mort ? Non, ce n’est pas vraiment mon intention. Mais tu mérites une leçon. Une telle méchanceté ne doit pas rester impunie. Maman m’a raconté il y a longtemps comment tu l’as obligée à dormir dans des vêtements détrempés de lait sucré. Tu t’en souviens ? Et comment au matin elle s’est réveillée, couverte de fourmis. Elle a été terrifiée, mais toi tu as ri en l’entendant hurler. Ça te dit quelque chose ?

Non. J’avais autre chose à faire.

Bien sûr. Tu sais que c’est la saison des fourmis, en ce moment ? Dans la cuisine, si on n’essuie pas soigneusement toutes les surfaces, s’il y a la moindre miette sucrée, au matin tout est couvert de fourmis. Peut-être qu’elles viendraient ici si elles te trouvaient assez sucré, non ?

Où veut-elle en venir, la conne ? Je n’aime pas ce sourire.

Elle se penche et soulève une bouteille posée par terre. Elle a dû l’apporter en entrant.

Tu sais ce qu’il y a dedans ?

Je hausse les épaules, simulant l’indifférence.

Il y a du sirop de canne. Du sirop noir, bien épais, bien gluant, le meilleur du meilleur de la canne à sucre pressée. On sent son parfum de très loin, tu sais. J’aime le sirop de canne dilué dans l’eau, pas toi ? Quand il fait très chaud, avec des glaçons, c’est un délice... Mais tel quel, c’est horrible. Les villageoises le laissent sécher au soleil pour en faire des gâteaux de sucre que les enfants adorent, mais les adultes trouvent ça écœurant. Si je te transformais en « béli » de sirop de canne ? Ce serait amusant, non ? Je pense que les fourmis accourront très vite et te trouveront très à leur goût. Elles seraient bien les seules.

Je ne vais pas en mourir, dis-je crânement, même si ma peau se hérisse à l’idée.

Non, c’est vrai, et d’ailleurs je n’ai pas l’intention de te tuer, je te l’ai dit. Mais pour toi qui es si soigneux, qui aimes la propreté par-dessus tout, je suis sûre que l’idée d’être enduit de sirop est très déplaisante. C’est comme la punition du Far West, tu sais, le goudron et les plumes ? Pour toi, ce sera le sirop et les fourmis ! C’est pas une idée canon, ça ?

Elle se met à chantonner en s’approchant de moi avec la bouteille : du sirop et des fourmis, du sirop et des fourmis, laï laï laï laï, grand-père est puni, laï laï laï laï, elle est folle, au secours, j’essaie d’appeler Kitty mais elle a prévu cela, elle me bâillonne avec un foulard, pas trop serré mais juste assez pour étouffer mes cris, puis elle m’enlève mon pyjama propre, et là, sur le lit, tandis que je gesticule, que j’agite les bras et les jambes sans pouvoir sortir du lit, elle déverse le sirop de canne sur mon corps, c’est tiède et visqueux, elle prend soin de bien m’en recouvrir, l’odeur est étourdissante, d’abord agréable puis de plus en plus écœurante, comme elle l’a dit, je sens tout ce sucre qui se colle à ma peau, cela sèche très vite, se fige en un carcan de sucre pur, je me dis que ce n’est rien, rien qui ne puisse partir après une bonne douche, mais c’est viscéral, je suis un homme propre et ce sirop dans mes cheveux, sur mon torse, sur mes jambes, dans mes aisselles, cela me dégoûte, j’ai une envie terrible d’une douche, d’un bain au parfum de lavande, mais c’est ce liquide épais qui dégouline dans mes encoignures, sur mon front, même dans ma bouche à travers le bâillon, j’ai l’impression que je vais étouffer, je tente de tousser de désarroi mais le bâillon m’en empêche.

C’est moins désagréable que du riz brûlant sur la tête, grand-père, dit-elle. Ne l’oublie pas. Ce n’est pas si terrible. Je suis plus généreuse envers toi que tu ne l’as jamais été envers nous.

Elle s’assied par terre, dans un coin de la chambre.

Elles arriveront bientôt, ou peut-être dans une heure, dit-elle, je n’en sais rien, je n’ai jamais étudié le comportement des fourmis, peut-être aurais-je dû mais je n’en ai pas eu le temps, trop occupée à autre chose, à écouter ma mère, à savoir ce qu’il s’était vraiment passé dans son enfance. Elle m’a raconté des bribes, tu vois, trois fois rien, l’épisode des fourmis, et puis que tu la réveillais la nuit pour l’emmener voir tes patients et le lendemain elle était trop fatiguée pour aller à l’école et tu l’as encouragée à rester à la maison, à s’occuper du ménage, petit à petit elle est devenue la maîtresse de maison mais elle n’en était pas vraiment la maîtresse, n’est-ce pas, de la maison. Elle était terrifiée, tu lui disais ce qu’il fallait faire et au retour il fallait que tout soit parfait, elle vivait la peur au ventre et au moindre oubli c’était les coups, comme avec sa mère, c’est ce que tu en as fait, une épouse de substitution, mais

Elle s’arrête.

Mais quoi ? n’osé-je demander, car je sais où va son esprit, à présent.

Je sens son regard, pesant. Elle se demande comment formuler sa question, ou même si elle va la poser. Je peux deviner ses scrupules. Je m’en moque. Elle ne sait rien. Va-t-elle poser la question ? Rien n’est moins sûr. Allez, un peu de courage, ma pauvre fille. C’est moi qui ai subi le châtiment du goudron et des plumes, c’est moi dont la peau démange de partout et c’est toi le tortionnaire, souviens-toi. Va jusqu’au bout, si tu en as la force.

Elle reprend :

Tu as presque réussi à me convaincre que ma mère souffre de schizophrénie héréditaire ou je ne sais trop quoi. J’ai failli tomber dans le panneau, tu sais ? Je m’en veux, mais je me suis rattrapée à temps. Mais quelle est la véritable explication ? Mon père était quelqu’un de bon, de doux. Elle-même est intelligente, belle. Alors, pourquoi était-elle ainsi ? Qu’est-ce qui l’a rendue névrosée ? J’ai su depuis toujours qu’elle avait eu une enfance malheureuse, mais à quel point ? Et pourquoi ? Je dois le savoir maintenant, sinon je ne pourrai jamais l’aider. Une fois que tu seras mort, tu vois, elle ne se remettra jamais de toi. Je ne veux pas de ça pour elle. Plus de mère, plus de père, une fille insatisfaisante parce que pas assez fille et qui ne perpétue pas vos gènes de beauté. Oui, ton regard qui s’évade et s’évanouit me dit que tu me trouves encore plus laide qu’avant, mais toi ça ne compte pas, tu trouves tout le monde laid et con et insatisfaisant, à part toi, bien sûr, seigneur Dieu, tu es le seul qui atteignes tes sommets d’exigence, mais tu t’es bien regardé dans la glace, ces derniers temps ? Tu es sûr d’être si beau que ça ? Tu es sûr d’être aussi intelligent que ça ? Je crois qu’il est temps de dessiller tes yeux, gramps, comme on dirait en anglais, gramps, c’est mieux que grand-père, non, plus affectueux, mais je ne ressens envers toi aucune espèce d’affection parce que je sais.

Tu sais quoi ? dis-je d’un grognement derrière mon bâillon lâche, inquiet de ce qu’elle a fini par déduire. L’évidence, bon Dieu de merde.

Je sais que tu es un monstre.

Je ricane, malgré l’inconfort de ma situation. Ça c’est original ! Ça c’est bien trouvé ! Tout un discours pour déduire que je suis un monstre. Dans ce cas, je ne vous dois aucune espèce d’égards non plus, puisque je suis un monstre. Pas de règles, puisque monstre. Pas d’amour, puisque monstre. Pas de dettes, puisque monstre. Qu’as-tu à répondre à cela ?

p q p

Elle n’a rien à répondre, puisqu’elle n’a rien compris. Elle regarde le sol où elle est assise. Puis sourit :

Ah bien, voilà, elles arrivent.

Je tends le cou, lève la tête et ne vois pas ce qu’elle voit : les fourmis.

Elles arrivent, dit-elle. Fidèles au rendez-vous. Merveilleuses fourmis ! Aucune hésitation, aucune négligence. Elles viennent. Pas d’illusions, rien que des certitudes. Tu crois qu’elles souffriront jamais de psychoses, les fourmis ? Tu les imagines, schizophréniques ? Pas du tout ! Elles répondent toujours à l’appel de l’instinct. Ce sont des insectes, rien de plus. Programmés pour agir selon leur nature, et non selon leur raison ou leur conscience ou leur moralité ou l’absence de tout cela, selon une mystérieuse loi contraire à tout, qui les conduirait à des excès dont ils ne pourraient se disculper. Remercie-les, gramps, de s’occuper de toi et de venir, parcelle, par parcelle, grignoter ce sucre qui te terrifie tant !

Ce n’est pas tant le sucre qui me terrifie, c’est l’idée de ces milliers de petites pattes sur moi, c’est l’idée qu’elles pourraient me pénétrer par les orifices, c’est l’idée absurde qu’elles pourraient pondre dans mon corps des œufs qui écloront et me coloniseront de fourmis, c’est l’idée que je vais me mettre à enfanter des fourmis à mon tour. Je dois sortir de ce lit et me traîner jusqu’à la salle de bains, j’y arriverai, je ne suis pas une mauviette, mais qu’elle parte d’abord, je ne vais pas ramper devant elle, je ne lui donnerai pas cette joie.

Elles ont encore un petit bout de chemin à faire, dit-elle. Tu as le temps de parler. Si je veux, je peux les empêcher de t’atteindre. Tu vois, la plus grande douleur de ma mère, c’est qu’elle n’a pas connu sa mère et que tout le monde a gardé le silence à son propos. Elle a eu beau interroger ses tantes, ses oncles, toi, tous ceux qui l’ont connue, elle n’a eu aucune réponse. Des faux-fuyants. Des mensonges. Des truismes. Une belle femme, qui aimait rire, qui est morte si jeune, en couches. Rien d’autre. Cela te suffirait, à toi, comme souvenir d’une mère ? Il devait bien y avoir autre chose à dire, mais non. Rien. Ce n’est pas la mort qui l’a annihilée. C’est vous tous, qui n’avez perpétué aucun souvenir d’elle, qui ne l’avez pas recréée pour Kitty, qui n’avez pas assez aimé Kitty pour comprendre qu’elle avait besoin d’images, de rêves reconstruits, d’instants revécus, de couleurs, de parfums, pas juste quelques mots, à peine une dizaine, qui ne signifiaient rien. Elle l’a cherchée dans sa mémoire et n’a rien trouvé. Elle l’a cherchée dans vos mémoires et n’a rien trouvé. Pourquoi ? Qu’y avait-il à cacher ? Est-ce la marmite de riz qui l’a tuée ?

Je secoue la tête, les yeux exorbités. Comment vais-je pouvoir répondre si je suis bâillonné ?

Une belle femme, qui aimait rire, qui est morte si jeune, en couches, reprend-elle. Ça te suffirait, à toi ? Une belle femme, qui aimait rire. Ça ne veut rien dire. Morte en couches. Même pas vrai, elle n’est pas morte à la naissance de l’enfant, tu l’as dit toi-même. Doublement tuée, cette femme, d’abord par la mort, puis par l’oubli. Et un oubli délibéré, prémédité, des clous multiples bien enfoncés dans son corps pour qu’elle ne ressorte pas, ne réapparaisse pas quand on ne l’a pas sonnée ou même quand on la sonne, pour que des souvenirs doux ne puissent pas venir murmurer à Kitty qu’elle a été aimée même si sa mère est morte trop tôt, et que ces quelques années d’amour valaient bien toute une vie. Alors, pourquoi avoir oblitéré si délibérément, si définitivement cette femme ?

Elle vient vers moi et m’enlève le bâillon.

Pourquoi avoir oblitéré cette femme ? demande-t-elle.

Elles posent les questions qui tuent et puis sont mécontentes quand on n’y répond pas. D’ailleurs, le plus drôle c’est qu’elles connaissent les réponses, toutes les deux. Elles veulent entendre les réponses de ma bouche, comme ça je serai à jamais le coupable à leurs yeux, à leurs oreilles, dans leur tête de bique, mais il suffirait qu’elles écoutent ce que savent leur instinct et leur corps. Je n’ai rien besoin de leur dire. Je réussis à sourire faiblement.

Malika, as-tu vraiment besoin d’entendre la vérité ?

Elle m’écoute, interloquée.

Auras-tu la force de faire face à ce que tu sais déjà ?

Eh oui, ça fait moins la fanfaronne, tout à coup. Je profite de la brèche pour enfoncer la porte, mon esprit décuplé de clarté par la fureur de me trouver dans cette situation humiliante, mes mots accouchés du flot voluptueux d’une intelligence qu’elle n’aura jamais :

Nous cherchons tous à savoir, à percer les secrets, à décoder le passé, à mettre à plat tous ces plis qui nous cachent le visage de ce que nous sommes. Adultes, nous pensons que tout est contenu dans le poing fermé du passé et qu’il suffit d’ouvrir ce poing pour nous résoudre, et que cette résolution nous offrira enfin la possibilité du bonheur. Quelque chose, dans ces jours enfouis, dans cette mémoire fuie, nous contient, nous résume. Quelque chose, dans ces nuits effacées, dans ces vies annulées, peut nous rendre à nous-mêmes. Nous ne sommes jamais responsables du présent, n’est-ce pas, toutes nos névroses sont le fait d’événements survenus bien avant, sur lesquels nous n’avions aucune prise, et ainsi, nous sommes sans faute, le nous qui est ici, maintenant, est déchargé de toute responsabilité de nos failles, ce que nous sommes n’est que le résultat d’un enchaînement dont nous devons défaire un à un les maillons pour parvenir au point de source et d’origine qui nous ramènera à notre état d’innocence et de pureté, l’impossible exonération qui nous permettra de faire face à notre visage dans le miroir, si chargé de doutes et de hontes et de culpabilité. C’est nouveau, tu sais, cette manière qu’ont les gens de penser que

p q g p q

toutes les réponses se trouvent dans le révolu ? Alors que chaque minute, chaque heure, porte sa charge de réussite et d’échec, de chagrin et de joie, de don et de péché, chaque minute, chaque heure, rachète la précédente et la condamne, clôt les précédentes et ouvre la voie aux prochaines, et malgré tout ce ne sont que des instants disparates, il n’y a pas de construction possible du futur puisqu’à tout moment l’échec reste dans le domaine des possibles, le prochain pas peut être balayé par une voiture ou une tornade, et en quoi la mort d’une personne peut-elle être préméditée sauf par des forces supérieures aux nôtres, en quoi la rage de l’un est-elle le fruit de l’arbre d’un autre, crois-tu que ce qu’est Kitty aujourd’hui est contenu dans mon cerveau, celui que tu as touillé avec tant d’emphase et de délectation tout à l’heure, ta mère est-elle moins adulte que toi ou que moi, ne pouvait-elle pas combattre ses propres démons ? Cela ne vous servira à rien de chercher à m’inculper de toutes vos peurs, ma pauvre fille, car quand je serai mort, vous n’aurez plus personne à incriminer et cela vous effrayera encore plus. Ce qui vous délivrera de la peur, ce sont vos propres réponses. Elles sont là, à l’intérieur de vous, pas besoin de chercher plus loin. De quoi as-tu peur, Malika ?

Malgré l’état dans lequel je me trouve, je perçois son tremblement, sa frayeur soudaine. Oh, pauvre fille, de quoi a-t-elle peur ? Mais de tout, de tout ! Elle veut me faire avouer sous sa torture minable, la seule que son cerveau soit parvenu à concocter, même pas originale, puisque copiée d’un souvenir sans doute déformé de Kitty, et donc, son histoire ridicule de fourmis pour me faire dire des choses qui leur feront mal à toutes les deux, elle vient seulement de s’en rendre compte, elle vient de constater que la torture risque de se retourner contre elle, et qu’elle n’a peut-être pas tellement intérêt à ce que je parle.

De quoi as-tu peur, Malika, ma fille, ma petite-fille ?

La voilà qui claque violemment des dents, qui se ronge les ongles, qui gigote sur son derrière mou. La mort de sa grand-mère, elle en était jusqu’ici persuadée, ne désignait qu’un seul coupable. La névrose de Kitty aussi. Et la sienne, héritée des deux autres. D’où l’idée de la torture pour me faire avouer que oui, j’avais tué ou conduit à la mort sa grand-mère, oui, j’étais responsable d’avoir fait de Kitty une loque, oui, j’avais détruit les deux pauvres loques qui constituaient cette parodie de famille, et donc, oui, une fois mort, elles seraient libres et saines, elles pourraient vivre, s’entendre, partir en croisière, que sais-je, faire les choses que mes actes les ont empêché de faire, fin heureuse de l’histoire, vengeance consommée, vieux achevé comme il se doit, justice est faite.

Si c’est ainsi que cela doit se passer, pourquoi trembles-tu tant, Malika, ma fille ?

Et pourquoi Kitty n’est-elle pas là, elle aussi ? N’a-t-elle pas le droit de savoir comment est morte sa mère, puisque c’est cela que vous voulez savoir ? Crois-tu qu’elle ait envie de tout déterrer, Malika, vraiment tout ? Appelle Kitty, demande-lui si je dois prononcer à voix haute ce que tu sais déjà.

Appelle Kitty, Malika, pour entendre ma confession. Oh, mes prêtresses, mes douces nonnes qui veillez sur mon lit de mort, penchez-vous encore pour entendre l’haleine aigre de mes aveux. Mais ne soyez pas surprises si cette aigreur vous envahit aussi, si elle semble provenir en même temps de vous...

Une famille ne garde secrètes que les choses qu’elle ne veut pas savoir, Malika, il en est ainsi pour tous, ce que je pensais avoir tenu secret tout ce temps est si facile à deviner qu’il n’y a aucun suspense, ce n’est pas un polar que nous écrivons ensemble, ma fille, c’est la lente lente ruine, c’est comment les cercueils ne sont pas là où on se l’imagine, c’est la mise à nu des évidences que nous refusons de voir, mais quand on s’approche du tombeau, comprends bien cela, ma fille, il ne reste plus qu’une seule peur, face à elle le reste n’a aucune importance, et je n’aurai aucune difficulté à détruire le peu d’humanité qu’il reste en toi et en Kitty même si j’aurais préféré mourir sans être obligé de le faire, mais que veux-tu, c’est toi qui tiens à fourrer votre nez commun dans cette merde, c’est toi qui insistes pour bien mettre les points sur les i que sont les sexes dressés des hommes de toutes les familles, c’est toi qui veux entendre prononcer les mots qu’il ne faut pas dire, alors pourquoi m’empêcherais-je de le faire, puisque vous le demandez, puisque c’est vous qui en souffrirez et pas moi ?

Malika, pâle comme un pénitent enfermé, est sortie à toute vitesse et revient avec un balai. Elle balaie frénétiquement les fourmis qui ont commencé à s’approcher. C’est une hécatombe, pauvres fourmis. Et pourtant, elles ne lui ont rien fait. Elle n’a que trop bien compris où je voulais en venir. Une fois la vanne de la confession ouverte, rien ne l’arrêtera. Comme le sirop et les fourmis, elle envahira tout, les moindres pliures, les moindres recoins, les moindres cavités, et nous serons tous les trois réunis par une même noirceur gluante et grouillante, une chape identique de cruauté. Ce châtiment qu’elle m’administre, elle le comprend à l’instant, sera aussi le leur, les vivantes, et quand je serai mort, elles y seront emmurées pour la vie. Ses gestes frénétiques à l’encontre des fourmis sont sa tentative de se protéger. Tu vois, chérie, j’avais raison : il n’y a rien de mieux que le silence.

Elle apporte une bassine et un chiffon et se met à m’essuyer le corps. C’est drôle, ces deux laveuses qui se complaisent dans leur agenouillement. C’est intrigant de ne voir aucune velléité de révolte véritable en elles. Les ai-je si bien matées ? Sa main est si anxieuse qu’elle a du mal à me nettoyer. L’eau est froide, mais bienfaisante. J’aurais dû rire de cette bécasse affolée, qui n’arrive même pas à jouer les dures jusqu’au bout. T’es pas de taille, gamine, ai-je envie de lui dire. Mais après tout, cela ne servira à rien. Elles n’apprennent jamais rien. Je ferme les yeux, fatigué.

Bassesses infinies, grotesque comédie.

OceanofPDF.com

Et Kitty dans tout ça, où est-elle ? Que fait-elle ? C’est elle que je veux voir, elle manque à mes os cassables, sa main me manque, ses yeux de momie me manquent. J’ai besoin de Kitty comme de l’animal familier auquel on aime bien faire peur et que l’on console ensuite en lui tendant la main à lécher. Sentir ses petites dents pointues mordiller cette main, sentir derrière ce mordillement joueur l’envie de faire mal, la rage, la douleur de l’impuissance, et cette extraordinaire retenue, cette volonté de continuer à se faire aimer de sorte que même la haine passagère qui emplit cet esprit primaire soit tenue en laisse (c’est le cas de le dire). L’animal sait qu’il n’est pas dans son intérêt, dans l’intérêt de cet amourpassionadoration, de donner libre cours à sa colère. On sait alors qu’on a dompté la bête : son intelligence et son calcul se sont révélés plus forts que l’instinct.

Quelle merveilleuse sensation que de plier une créature à sa volonté ! Le pouvoir est un flux brûlant qui inonde les veines et accélère le cœur. Le pouvoir — le vrai, pas simplement le pouvoir politique qui est malgré tout soumis à d’autres pouvoirs, à d’autres volontés — n’appartient qu’à quelques-uns. Le vrai pouvoir exige de celui qui le construit et le détient et le retient une force de caractère surhumaine, puisque sans cesse la conscience tente d’en ébranler les fondations. Le vrai pouvoir appartient à celui qui sait que la conscience est traître, qu’elle est la compagne du doute, qu’ensemble ils sont les prémices de cette faiblesse qui fait partie de la nature humaine et qui départage les hommes plus sûrement que tout autre critère. L’être social moderne aura beau tout tenter pour nier cette évidence, il n’y parviendra pas : celui qu’on appelle « monstre » ne fait que suivre la nature et lui rendre l’hommage qu’elle mérite. Il explore jusqu’au tréfonds de son corps et de son esprit les infinies possibilités du pouvoir et aidera un jour l’homme à mieux se connaître. Celui qu’on appelle monstre est un découvreur de l’âme humaine, celui qu’on appelle monstre est le seul à assumer le courage de son exploration et à le montrer au monde, celui qu’on appelle monstre a la force de sa solitude et de l’affranchissement de toute béquille morale, de tout prétexte à ses actes, de toute excuse qui l’exonérerait aux yeux du monde, celui qu’on appelle monstre a donc les yeux du fauve lorsqu’il regarde l’autre même si en apparence il est tout à fait pareil aux autres, et dans ses yeux on peut reconnaître l’obscurité et le magma, le défi et la morsure, et surtout, surtout, le noir flux du pouvoir.

Celui que l’on dit monstre est l’expression la plus belle et la plus achevée de l’espèce. Celui que l’on dit monstre est terrifiant de beauté plutôt que d’être terrifiant tout court parce qu’il décèle avec une finesse inhumaine les failles des autres et les élargit et les aggrave, et il devient ainsi cet idéal de sombre masculinité que toutes les mythologies prêtent également aux dieux et aux démons. Les mythologies n’ont pas de moralité, elles célèbrent l’absolue hégémonie de la force, la divine attribution d’une nature ciselée avec une précision d’orfèvre pour mieux survivre, pour mieux régner, pour mieux asservir et assujettir, et celui que l’on dit monstre s’élance et plane au-dessus du monde, admiré et haï, jalousé et adoré, et c’est dans cette solitude altière qu’il parvient à trouver d’autres élans et d’autres pouvoirs et à se rendre invulnérable à tous, y compris à ceux qu’il aime.

Car il aime, bien sûr, ce dit monstre, il n’est pas insensible, ce dit monstre, il n’est pas fait d’acier, ce dit monstre, au contraire, son amour est de la même trempe que sa colère, entier, plein, immédiat, indiscuté, pas de mais, pas de si, pas de peut-être, aucun de ces marchandages qui défont les couples plus vite qu’ils ne les font. Le dompteur ne tolère de négociation ni avec les chiens ni avec les fauves. Son amour n’en a que plus de prix. C’est un don qui résiste à tout, parce que les punitions assénées pour tout manquement, pour corriger les failles de l’autre ne sont que des preuves de plus, sinon, si l’on n’aimait pas, pourquoi perdre tant de temps et d’énergie à tenter de corriger cet autre que l’on aime, que l’on voudrait parfaite, que l’on voudrait sculptée dans un bois rare et précieux, pourquoi voudrait-on faire de la femmepoupée une bonne ménagère, la compagne de chaque jour du Dokter-Dieu, pourquoi, après la longue fatigue de la journée, consacrerait-on tant d’énergie à cette créature imparfaite si on ne l’aimait pas ? Ce monstre prétendument dépourvu d’émotions et de sentiments souffre en lui-même à chaque claque assénée, à chaque coup administré, à chaque injure proférée. Mais cette souffrance acceptée et assumée les yeux ouverts, qui en est conscient ? Qui en prend l’exacte mesure ? Un monstre est un monstre, il ne ressent rien, il n’a pas d’émotions, il ne peut pas souffrir, c’est ainsi qu’on le voit. La complexité de sa personnalité est telle que les gens normaux ne peuvent comprendre les ramifications de ses émotions. Alors, pourquoi chercher à se faire comprendre ? Qu’ils m’appellent monstre ou dieu, cela a-t-il une quelconque importance ? Je l’ai dit plus tôt, mon épitaphe m’indiffère. Moi je saurai que je n’aurais pas vécu une vie ordinaire, une vie inutile, une vie passée à courtiser le médiocre, à me contenter du peu, de la banalité, des faux-semblants, des mensonges du quotidien qui permettent de se croire vivant et valable, mensonges que l’on se fait à soi-même pour se satisfaire de ce que l’on est, oh oui, j’ai engueulé mon subalterne aujourd’hui, je suis quelqu’un d’important, j’ai marqué des points auprès de mon supérieur qui recommandera ma promotion, je suis donc plus intelligent que les autres, j’ai réussi à brasser du vent plus longtemps et plus fort que les gens autour de moi, je suis donc plus puissant, et ils ne savent pas combien l’opinion de ces autres est peu conforme à ce qu’ils croient, le mépris, le ridicule, l’opprobre, ils marchent comme des automates dans le flux d’air qu’ils ont eux-mêmes créé de leur vent intestinal, et ils ne voient pas le dégoût des autres et ils ne savent pas qu’ils marchent vers leur fosse avec encore plus d’ignorance de ce qu’elle contient jusqu’à ce que leur ambition savamment nourrie soit confrontée à la réalité du but : l’infarctus au bout du chemin, pauvres hères désemparés par leur inconscience, leur mallette de projets et de promotions et de stratégies de modernisation au poing, sur laquelle la première motte de terre sera jetée !

D’ailleurs, je vous le demande, qui appelez-vous monstre ?

Ah oui, j’oubliais, c’est moi, bien sûr, pas vous là-bas aux minuscules tortures, infimes méchancetés matinales tandis que vous jouez au mâle compréhensif et attentif, pas vous le raciste en douce qui glissez des yeux de soufre vers toute peau sombre mais souriez de vos dents jaunes, pas vous le costumé qui serrez le nœud coulant de votre cravate pour éviter d’injurier les pauvres qui vous usurpent l’espace, pas vous la déhanchée qui toisez les laides avec un sourire en coin, pas vous l’engrossée qui donnez le soir des coups de poing à votre ventre dans l’espoir d’être débarrassée de la tumeur fœtale, pas vous la vipère qui vitupérez les voisins avant de les inviter à dîner, pas vous l’assassin sans arme qui poignardez le dos tourné de vos médisances, pas vous l’ange martyr qui consacrez votre vie à vos enfants mais devenez pour eux un reproche vivant, pas vous l’obscène derrière son écran d’ordinateur, pas vous qui serrez le poing de rage mais n’osez le lancer au visage de votre haine, pas vous ni vous ni vous qui me conspuez mais qui partagez la jouissance de mes actes et attendez ma confession avec délectation, pas vous ni vous ni vous qui achetez le journal où sont étalés en gros titres les méfaits des monstres aux yeux nus, qui mangez votre pain et laissez couler au bord de votre lèvre le jus de l’envie, racontez encore, amis journalistes, frères dans la révolte et la révulsion, les invraisemblables actes commis par nos pairs, dites encore comment ils ont enfermé leurs enfants, comment ils les ont torturés, comment ils les ont assassinés et découpés et dépecés et comment l’amant a mangé l’amant, comment la femme a congelé ses petits, comment le père a

racontez encore et laissez-nous croire, bavant d’indignation repue, à nos natures généreusement humaines, tandis que les monstres, eux, vivent pour nous

dites-nous comment ce monde abrite la terreur dans la maison d’à côté et nous rend bons parce que nous n’avons pas commis ces actes-là, ô morale répugnance, ô grandeur de nos âmes feutrées

dites-nous comment nous avons réussi, nous, à maîtriser nos pulsions en ne commettant que de minuscules délits, trois fois rien, faciles à excuser au vu des méfaits démesurés des monstres

donnez-nous encore et encore un prétexte à la méchanceté quotidienne et délivrez-nous de notre conscience

amen.

Eh oui, il n’est pas si aisé de tracer une ligne droite entre les monstres et nous. De l’autre côté de cette barrière, mon Dieu, qu’ils ont l’air ordinaire ! Je veux dire, des hommes comme on en croise chaque jour, pas plus grands ni plus musclés que d’autres, mais juste ce qu’il faut d’inflexible dans les yeux et la bouche pour que l’on reconnaisse en eux ce qui les sépare de nous.

Ou ce qui me sépare de vous, puisque vous avez décidé que j’étais de l’autre côté de cette ligne.

Les barrières sont faciles. Il suffit de planter un piquet, et puis d’autres s’y ajoutent. Un coup de maillet et le tour est joué. Rappelez-vous, tous les crucifiés ne sont pas des monstres.

Mais avant de décider, il faut suivre le chemin jusqu’au bout. Le chemin, c’est cette rigole de feu qui est partie de mes pieds ce jour-là.

Il y a eu la cigarette, et ensuite il y a eu le Chivas, oui, mais plus tard. Ce sont ces deux faiblesses qui m’ont permis de prendre la mesure de ma force.

Je regarde la porte de ma chambre : elle est entrebâillée. Après avoir tout nettoyé (pauvre torture qui n’a pas eu lieu, pas eu le courage, la Malika, après cette brève velléité d’affirmation de soi, dès que je l’ai confrontée à ce qu’elle sait déjà, plus de fille ni de petite-fille, aussitôt inscrite aux abonnés absents), elle a pris la fuite. Mais je vois la lumière verticale qui entre par cette porte et je sais qu’elle est là, se disant que je vais de nouveau parler à voix haute, me parler à moi-même et à un interlocuteur invisible et ainsi elle entendra ma confession sans avoir besoin de me l’arracher avec des tenailles. C’est ainsi qu’elle voudrait que les choses se passent. Bien. Qu’il en soit ainsi, ma chérie, peut-être Kitty est-elle à tes côtés en ce moment, que tu l’as forcée à venir aussi pour entendre, pour écouter aux portes comme toutes les curieuses qui oublient toujours que ce qu’elles entendront leur déplaira souverainement, quelle soif d’humiliation doit les habiter pour ainsi s’exposer au mépris ! Enfin bref, qu’elles assument.

Je vais donc parler à voix haute, délibérément cette fois, alors qu’avant j’ai dû le faire inconsciemment :

Après la marmite de riz renversée, ce jour-là, il y avait sur le lit un lourd paquet de glu. Le riz et l’eau, mêlés à l’huile rancie, ça devient de la colle, mes petites, une fois refroidi. L’amidon échappé du riz trop cuit sert de liant au mélange. Le paquet humain, allongé dans le lit et recouvert de sa chape de colle, ne peut plus bouger. Il ne peut que regarder cet homme et cette petite fille qui ne sont plus siens, perdus par sa propre folie et son obstination. Des yeux fixes, noirs, déjà remplis de la certitude d’un arrêt brutal : il n’y a plus de suite possible. Le désir de vie a été expurgé d’elle avec ce dernier sursaut où elle a cru pouvoir nous tromper. La sorcière a vu qu’elle avait affaire à plus intelligent qu’elle. Je tiens Kitty par la main pour l’empêcher de s’en approcher, mais je sais déjà que Kitty est à moi, tout à moi, à moi seul, et que rien ne la fera de nouveau appartenir à la masse fumante d’ordures déversée dans ce lit.

Le sari vert déployé dans la retraite de la créature vers sa chambre traîne à terre, presque jusqu’à nos pieds. Soie des souvenirs morts. Ils veulent fuir aussi, quitter le navire chaviré, oublier qu’ils se sont un jour amoureusement enroulés autour de ce corps qui a oublié son innocence. Je me souviens qu’elle vient d’avoir vingt ans. Vingt ans, et elle n’a toujours rien compris au métier de femme ! J’ai envie de tirer sur le pan du sari pour le détacher entièrement du corps, pour l’en libérer et peut-être en garder quelque chose, un fragment de couleur et de douleur, mais au fond je ne ressens pas grand-chose, cette femme est partie si loin de moi qu’elle est déjà morte et c’est une autre que je pleure.

À ce moment, Kitty me demande : tu sais comment on punit les sorcières ?

Je la regarde, étonné de cette question.

Je ne sais pas, Kitty, lui dis-je.

Il faut les brûler, déclare-t-elle.

Je ne réponds pas. Ses questions me troublent. Elle a désormais peur de sa mère, peur de cette femme qui ne bouge pas, qui hantera ses rêves, elle ne pourra plus dormir tant que cette femme sera vivante. Les yeux noirs sont toujours posés sur nous, et je commence à ressentir le vertige de sa malédiction.

Comment punit-on les sorcières ? Il faut les brûler, affirme Kitty. Que lui dire ? Que lui expliquer ? J’ai peur moi aussi de la haine coagulée dans ce lit, des gouttes figées de rancune sur le sol, des yeux trouant l’espace entre nous, du sari qui commence doucement, doucement, à s’avancer pour nous prendre.

Continuer : partie 7 sur 7