Le sari vert

Ananda Devi · Chapitre 1 sur 4 · partie 4/7

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Le sari vert

Couverture

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

La punition un soir parce que la vérité est irréversible. L’horreur absolue, nue, coups sur les fesses, chienne, cochon, mais après, cette main ne voulait plus frapper, plus du tout. C’est comme cela que ça s’est passé la première fois, mais pas les autres. Toujours, ce besoin de punir, de les punir toutes, générations de femmes qui ne méritent rien d’autre que d’être tabassées parce que leur goût est trop amer ou trop sucré et c’est à chaque fois un mensonge, je vous le dis, tout en elles est mensonge, et le sari qui flotte, faisant semblant de porter un enfant qui mourra, c’est le sari d’une morte depuis longtemps qui fait remonter de mon estomac une bile malsaine. Je vais mourir empoisonné par la haine de mon secret.

Il faudra que je m’en débarrasse avant.

La brise de sel a emporté le sari vert. Elle n’est plus. Mais j’entends quelque chose de glacé venant de loin là-bas, audelà des salines, là où la mer est coupée en deux par des rochers qui ressemblent à des glaives. J’entends la voix de son horreur. Le sari vert sait tout. Maintenant, il s’enveloppe autour de mon cou et il tire, tire. Je ne suis plus le marionnettiste. Je suis le mannequin brisé.

Je me réveille et je me souviens que le sari vert a brûlé. Le corps qui n’existait pas s’est consumé avec une facilité malveillante : il avait envie de disparaître. Il est resté immobile, tandis que mille étincelles s’échappaient du vêtement telle une pluie d’or. La chaleur est devenue suffocante. Le tissu fin comme une aile de mouche était parfait pour se transformer en brasier. Elle n’a pas bougé, n’a pas crié. Elle s’est laissé brûler et je crois qu’à la fin elle a eu un sourire en me regardant, avant d’ouvrir la bouche en grand pour laisser sortir une fumée gluante. Elle était consumée vive, de l’intérieur.

Le sari vert des salines n’était plus qu’une mare ardente. Tout était parti : le vent, le sel, l’océan, la saveur d’une femme.

Je ne dois pas dormir. Ces visions sont des poisons. Elles se répandent dans mon corps, dans ma chair ou le peu qu’il en reste, elles brûlent mes vaisseaux, rongent mes organes. Je meurs de mes visions. Je meurs de mes secrets. Que resterait-il de ce vieux corps sec et décharné, si j’en étais débarrassé ?

Le silence.

Ce n’est pas le silence qu’il y a là-bas, de l’autre côté de la cloison. J’aimerais savoir ce qu’elles se disent. Comment parlent-elles ? Se parlent-elles encore ? De quoi parlent-elles, elles qui n’ont pas de vie ? De Marie-Rose ? Ah oui, j’aimerais bien voir ça, Malika parlant à sa mère de Marie-Rose !

Oui, tu vois, Maman, elle et moi, le matin, on aime bien se réveiller ensemble, collées par notre sueur, il fait si chaud à Case Noyale, tu vois, pas comme à Curepipe, froidure humide, moisissures glacées, non, là-bas c’est le chaud du vent et de la terre qui monte, seulement un peu déblayé par le vent marin, et alors le matin, même si nous dormons fenêtres ouvertes, nous sommes collées, littéralement, et il faut détacher notre peau l’une de l’autre, ça fait des bruits de succion qui nous font toujours rire, tu devrais voir Marie-Rose au matin, Maman, ses cheveux en halo autour de la tête, sa bouche gonflée de rêves, et quand j’embrasse ses doigts je sens mon odeur à moi, et sur moi il y a son odeur à elle, nuits Marie-Rose, mouchoirs en papier roulés en boule au bas du lit, lit creusé par nos poids conjugués, nous sommes des femmes-femmes, tu vois, pleines partout, parfois c’est elle qui prend l’initiative, parfois c’est moi, mais nous avons toujours envie, toujours, dès qu’on se regarde, c’est l’effet immédiat, pas comme un homme, tu vois, lui il devient dur, nous c’est le mouillé, ce sont les seins qui se tendent, c’est le grouillement dans le ventre et le souffle de la mer dans la tête, et sans attendre nous sommes dans les bras l’une de l’autre, gourmandes, je te dis pas, envie de dévorer l’autre tout entière, oh Marie-Rose, oh Malika, Ma, Ma, nos prénoms commencent par ce possessif et c’est tout ce qu’on a besoin d’en dire, des nuits Marie-Rose.

Mais on peut toujours en dire plus, des nuits Marie-Rose, parce que tu ne les connais pas, Maman, et tu ne la connais pas elle, alors comment pourrais-tu savoir ce que contiennent ces nuits, ces boîtes de torpeur et de désir qui nous enferment si étroitement, on dirait de petits cercueils d’amour, c’est ça, les nuits Marie-Rose, nous, presque mortes, enfouies dans nos grâces, murmurant des prières lèvres contre peau, lèvres contre lèvres, hosannas lancés ou chuchotés parce que nous nous sommes trouvées alors qu’il aurait été si facile de nous perdre, le noir de la houle toute proche se fracasse sur nos écueils, oh ce son de la mer proche, Maman, qui ondule les nuits Marie-Rose, qui entre dans nos oreilles et nous mord de l’intérieur comme une bête avalée et doucement joueuse dans notre ventre, dans nos cuisses, ce son de la mer proche est le partenaire de nos jeux, nous ne serions sans doute pas aussi heureuses sans lui, notre enjôleur qui nous pousse toujours à aller plus loin, encore un peu, mes belles, la nuit n’est pas finie, il vous reste bien encore un peu d’envie, là, dans les recoins de vos squelettes sublimes, il vous reste bien encore un peu de jus, là, dans les réservoirs d’où proviennent vos liquides, ne vous arrêtez pas encore même si l’autre rend l’âme, même si elle supplie d’arrêter, continuez bien au-delà de vos sens parce que c’est ainsi que sont les nuits Marie-Rose, et c’est ainsi que je l’aime, Maman, pour nos nuits, pour nos vies chatoyées d’infini.

J’imagine Kitty pendant que Malika lui raconte tout ça, même si je sais que Malika ne lui dira jamais rien de tout cela parce qu’elle serait honteuse et furieuse, Kitty, elle rougirait et giflerait sa fille, si pudique ma Kitty, pour elle le corps ne devrait pas exister, c’est une chose dont elle se serait bien passée, être éthéré, esprit désincarné, Kitty est aveugle au désir. Non, Malika ne lui racontera pas ses nuits Marie-Rose, mais elle doit bien les deviner, tout de même, et peut-être sent-elle sur le corps de Malika les relents de Marie-Rose, peut-être les aisselles de Malika exsudent-elles l’huile aigre des nuits Marie-Rose, peut-être les cuisses de Malika tremblent-elles des caresses absentes de Marie-Rose et Kitty alors devine, ne peut s’empêcher de les imaginer, ne peut fermer les yeux ni l’esprit à l’humiliation de savoir sa fille ainsi donnée, ainsi prise, dans l’absolue dégradation de sa féminité !

Bon, j’aimerais bien qu’elle vienne me voir, Kitty, au lieu de me laisser macérer dans cette chambre, macérer comme un mauvais noir pensant à Marie-Rose, pas besoin de me tenir compagnie, pas besoin de venir voir si je veux quelque chose, si la morve me coule du nez, si j’ai envie d’uriner, c’est quoi comme fille, ça, c’est ainsi qu’on s’occupe d’un père mourant, mais c’est pareil que la mère, enfin, c’est tout à fait comme sa mère, même engeance, même absence, n’est-ce pas, quand vous les cherchez elles ne sont pas là, quand vous ne les avez pas sonnées, elles accourent avec leurs exigences, leurs poings fermés, leurs yeux blessés, leur sari vert couleur des salines odeur de sel, et vous restez là avec vos mains nues, vos mains de Dokter qui ont coupé et cousu et parfois guéri, parfois massacré, et vous pensez, je ne suis qu’un homme, mais qu’est-ce qu’elles veulent de plus ?

Cette nuit-là, quand le chauffeur de taxi nous a abandonnés en plein milieu de la campagne, dans l’air sucré des champs de canne, cette nuit-là, oui, j’ai massacré et j’ai tué sans le vouloir. Mais je n’avais pas le choix. Kitty tombait de fatigue. Le frère du patient s’est mis à injurier le chauffeur de taxi qui nous avait quittés, mais je voyais, à ses yeux qui glissaient vers moi, qu’il m’injuriait aussi intérieurement pour avoir réussi à me faire haïr si fort. Mais ensuite il s’est calmé et il m’a dit que nous n’étions pas loin, nous pouvions encore y arriver, marchons, Dokter, et nous avons marché en écoutant les craquettements des feuilles de cannes, cela a fini par ressembler à des caquètements de vieilles femmes, des ricanements de sorcières lunaires, elles riaient de me voir marcher, ma mallette à bout de bras, les champs cachaient l’injustice du monde, ils cachaient la boue et la machette, ils cachaient la sueur des laboureurs et les cris des labourées, musclaient les bras et terrorisaient les mains, coupaient, tailladaient, raccommodaient avec autant de finesse que le Dokter-Dieu, mains effilochées des laboureurs qui étaient mon sang, qui étaient mon passé, qui étaient mon père, les champs me disaient que j’avais trahi les miens, que j’aurais encore dû être là aujourd’hui à ramasser la paille, à porter les longs fagots de canne violette sur ma tête, à tituber sur mes jambes maigres jusqu’à la corbeille de fer, à manger mon riz et mon dhall à midi sous le soleil sans même remarquer que le riz était trop cuit ou le dhall trop clair, si faim que je lèche mes doigts, ma paume et mon poignet enrobés de liquide jaune, et après, de nouveau la machette, de nouveau l’amputation des corps violets, de nouveau la cassure du dos qui se baisse, qui se relève, qui se baisse, qui se relève.

À présent les cannes vieilles et décadentes me disent que si j’étais resté, elles se seraient données à moi comme jamais, messan Dokter, messan Dokter, pourquoi es-tu parti ?

J’ai sommeil, Papa, dit Kitty, butant sur les cailloux. Je passe ma mallette à l’homme et je porte Kitty, elle est lourde, je suis si fatigué, combien de temps encore jusqu’au village, comment s’appelle-t-il, ce village ? Kenya, dit-il. Kenya ? Oui, vous avez déjà été à Kenya ? Non, ni celui de Maurice, ni celui d’Afrique, dis-je, et il ne comprend pas. C’est à côté de Camp Carole, dit-il. Cela sonne comme Kankarol, c’est un drôle de nom, je souris mais il n’y a rien de drôle dans ces camps au milieu des champs où les gens se rongent jusqu’à l’os. Pourquoi Kenya ? Je n’en sais rien. Le bout du bout du monde, sans doute.

Quand arrive-t-on ? demande Kitty. Tais-toi ! dis-je de ma voix dangereuse, et elle flétrit sur mon épaule. On entend un meuglement sinistre, non loin. L’homme cherche des yeux, l’air inquiet, une vache blessée, dit-il, reconnaissant ce que dit la vache. Il se dirige vers le bruit. Je le suis, de peur qu’il ne me laisse en plan au milieu de la nuit et du vide. Nous empruntons un sentier qui mène droit dans le champ. Nos pas craquent. La lune nous longe. L’odeur de la bête est pesante, pressante. Elle masque le parfum de la paille de canne, le lourd remugle de la terre remuée et engraissée. Bientôt, elle est là. Elle est couchée sur le côté et continue de se plaindre. Sous la lune, nous voyons qu’elle a les quatre pattes coupées. Ses pattes ont été jetées non loin. Elle saigne, mais ne meurt pas encore. L’homme murmure une prière. Bann sovaz, dit-il avec rage, ce sont des sauvages, s’attaquer à une bête, comme ça, pour rien, et ne pas l’achever. Dokter, aidez-la à mourir, je vous en prie.

C’est si important, pour nous tous, une vache. Cela doit venir d’un atavisme résistant à tout, aux siècles et aux changements sociaux, issu de notre passé, de nos obsessions, de nos dieux. Et également de notre adoration de la déesse mère.

Je sais que je dois le faire. Mais je sais aussi que la dose de morphine dont j’aurais besoin pour l’achever est énorme. Je devrai utiliser tout ce que j’ai dans ma mallette et ce ne sera toujours pas assez pour la tuer, mais peut-être cela l’aidera-t-il à mourir sans trop souffrir tandis qu’elle se vide de son sang. J’espère que les autres analgésiques que j’ai seront suffisants pour le frère de l’homme.

Je vais lui faire une injection de morphine, dis-je à l’homme en prenant l’une de mes seringues. Oui, dit-il, soulagé.

J’ai posé Kitty à terre, et je vois qu’elle a les yeux fixés sur les pattes de l’animal. Elle tremble, je la sais fragile et nerveuse, je fais signe à l’homme de l’emmener un peu plus loin.

Je vais la guérir, Kitty, lui dis-je.

Elle secoue la tête.

Non, tu vas la mourir, dit-elle.

L’homme l’entraîne plus loin, et lui parle d’une voix chantante de l’oncle-lune et de la robe qu’il coud en ce moment pour Kitty, vous le voyez penché sur sa machine à coudre, Beti ? lui demande-t-il. Je suis étonné de sa douceur. Kitty a mis les deux doigts dans sa bouche, ce qu’elle n’a pas fait depuis longtemps. Je les regarde et je vois qu’elle glisse sa main dans la main de l’homme, qui continue de parler à voix basse. Il fredonne une chanson à propos de « chanda mama ».

Je prépare la seringue et m’approche de la bête. Je me souviens des vaches qui accouchent, je me souviens de leurs yeux remplis de rêves sombres, et celle-ci est pareille à elles, elle ne comprend pas la sauvagerie qui s’est déchaînée sur elle ; moi non plus d’ailleurs, pourquoi des hommes en lutte contre l’oppression éprouveraient-ils le besoin de faire souffrir une vache ? mais ce n’est pas une chose compréhensible, la sauvagerie des hommes, elle ne l’a jamais été, et je sais que, lorsque l’esprit de la horde est déclenché, les actes ne sont plus logiques ni rationnels, les hommes s’élancent comme des animaux

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affolés par l’odeur du sang, des meutes portées en avant par leur force inhumaine, et ils s’attaqueront à tout, y compris à cette douce bête gisante aux flancs rythmés et au sang de métal fondu sous la lune.

Je lui caresse le cou pour la rassurer, mais ce geste la fait sursauter et gémir. Elle ne peut pas pleurer, mais je suis empli d’une compassion triste et c’est moi qui me mets à pleurer parce qu’elle n’a rien fait à qui que ce soit, elle existe, elle nous nourrit, elle nous permet de vivre, elle passe sa vie à donner, ses énormes mamelles me disent qu’elle a récemment eu un petit, pauvre mère trop donnée, je ne sais quoi faire pour la rassurer, je me surprends à fredonner la même chanson que l’homme, là-bas, avec Kitty, une chanson à propos de l’oncle-lune, elle n’y comprend rien, mais peut-être cela la rassure-t-elle, car elle se calme et respire plus lentement.

Je vais te mourir, pauvre petite, lui dis-je, je vais te mourir mais c’est pour ton bien, tu n’auras plus jamais à donner ton lait aux hommes alors qu’il ne devrait appartenir qu’à tes enfants, tu n’auras plus jamais à sentir leurs mains calleuses sur tes mamelles, qui tirent si mal, qui te font mal, qui te désolent et te désertent pendant que ton enfant pleure, et puis maintenant, machettes levées, qui te sectionnent les jambes, pauvre douleur, je t’offre la mort et c’est par amour, pauvre amie.

Très rapidement, je lui ai enfoncé la seringue dans une veine, j’injecte la dose de morphine dans son sang espérant que cela lui permettra de mourir un peu plus vite et sans souffrir davantage. Je reste auprès d’elle jusqu’à ce que ses yeux brûlés de nuit se ferment.

Ensuite, nous marchons à travers les champs vers Camp Kenya, et nous voyons des champs brûlés, des corbeilles renversées, des charrettes cassées, une dévastation d’autant plus effrayante qu’elle est silencieuse, puisque nous ne voyons pas les hommes qui l’ont causée. Où sont-ils partis ? J’ai peur de croiser la horde qui a massacré la vache au détour d’un champ. Que nous feront-ils ? Respecteront-ils le Dokter-Dieu, alors qu’ils sont tellement affamés de violence ?

On arrive, dit l’homme. Les cases sont complètement noires, personne n’a allumé ce soir. Ils ont trop peur des représailles. Se faire tout petits, comme ils l’ont toujours fait, et disparaître dans la passivité et la veulerie. Seule, la case de l’homme est éclairée par une lanterne, et quelques personnes sont attroupées autour. Lorsque nous arrivons, une femme se détache du groupe et se précipite. Enfin, vous voilà ! crie-t-elle avec une sorte de fureur. L’homme qui m’a accompagné lui explique pourquoi nous avons tant tardé. Il leur parle aussi de la vache, et tous secouent la tête, choqués.

La femme nous emmène dans une chambre presque noire. Les gémissements de l’homme blessé n’ont rien à voir avec l’incomparable dignité de l’animal. Lui aussi a été blessé à la jambe (une, pas quatre) : une balle lui a fait éclater le

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genou et une autre lui a traversé la cuisse. À la lumière de la lanterne, je vois que je ne pourrai faire grand-chose pour lui.

Il faut l’emmener à l’hôpital, dis-je.

L’homme qui m’a accompagné a un geste de colère. C’est pour ça que le taxi devait nous attendre ! dit-il. Il n’y a pas de voiture à Camp Kenya. Où voulez-vous que j’aille chercher une voiture à cette heure ? Demain je dois encore marcher jusqu’à Mahébourg pour trouver un autre taxi. Avec les barricades, je ne sais même pas si j’arriverai jusque-là.

Il s’effondre et se recroqueville sur lui-même, tourné vers le mur. Son frère et lui gémissent de concert et la femme, pour ne pas être de reste, commence aussi à pleurer en se cognant la tête de ses poings. La pièce tragique qui démarre ce soir n’est pas près de se terminer.

Bon, je vais le soigner ici même, dis-je, plus pour les rassurer que par conviction.

Je me penche sur le blessé, qui transpire de fièvre. L’os au-dessus du genou a été fracassé. Je sais que des fragments doivent être enfoncés dans la chair et qu’il faudra les enlever un à un. La jambe est trop endommagée. Si on l’emmenait à l’hôpital cette nuit même, ils pourraient peut-être enlever les fragments et essayer de réparer le genou, encore que je n’en sois pas certain. Je pense qu’ils décideront de lui amputer la jambe. Moi, je ne peux qu’essayer de nettoyer les plaies, enlever la balle restée dans sa cuisse et arrêter l’hémorragie. Je n’ai plus de morphine.

La nuit sera longue et sanglante.

Au matin, je suis sorti avec Kitty, et j’ai attendu dehors. Je ne savais pas ce que j’attendais. Le soleil s’est levé pour rien.

Kitty n’avait pas dormi. Plus aucune jeunesse, dans ce visage tout en angles.

Il va mourir, Papa ? demande-t-elle.

Non, je l’ai sauvé, lui dis-je.

Tu l’as sauvé ?

Oui.

Tu l’as guéri ?

Oui.

Ah bon.

À sa moue, je vois qu’elle ne me croit pas. Elle regarde le soleil qui monte au-dessus des cannes et je sais que, comme moi, elle entend encore ses hurlements tandis que j’extrayais la balle et les fragments d’os. Dans la case, à présent, il n’y a plus de bruit. Je leur ai expliqué que j’avais arrêté le saignement parce qu’il risquait de mourir de l’hémorragie, mais que je n’étais pas en mesure de sauver sa jambe. Je leur ai dit qu’à l’hôpital, ils la lui couperaient. Ils m’ont écouté en silence. Mais c’était le silence d’un deuil qui commençait déjà : deuil pour une jambe morte. Ces gens n’ont aucune gratitude. Ils ne m’ont même pas offert une tasse de thé. Quand j’ai fini, je leur ai dit, c’est bon, il vivra, je l’ai sauvé. Mais j’ai vu à leurs yeux qu’ils auraient voulu que je sauve sa jambe. Et j’ai vu que l’homme me reprochait de n’avoir pu l’emmener à l’hôpital. Il avait souhaité que le Dokter-Dieu s’occupe de son frère. Désormais, celui-ci vivrait avec des béquilles.

Pas ma faute. Je suis Dokter. Pas Dieu.

Pas ma faute, Kitty. Je n’ai pu lui donner de la morphine et l’endormir pour lui éviter les souffrances de cette nuit. Les circonstances m’en ont empêché. J’ai donné la morphine à un animal qui souffrait. Comprends-tu cela, Kitty ? Qui, de l’homme ou de l’animal, en avait le plus besoin ? L’homme à une jambe fracassée, l’animal aux quatre pattes coupées ? Je n’en sais rien, je ne sais plus, je suis trop fatigué, travail exténuant, travail de forçat, aucune gratitude, ces gens qui me regardent comme un criminel, pas une tasse de thé, pas même un verre d’eau, que veux-tu, ils sont ainsi, ils veulent tout, la vie sauvée de leur frère, de leur mari, ne leur est rien : je n’ai pas sauvé sa jambe.

L’homme sort de la case et me dit d’une voix sèche qu’il va à Mahébourg chercher un taxi. Un voisin l’y emmènera dans une charrette à bœufs. Kitty et moi, nous nous installons dans la charrette. Nous tournons le dos au soleil, à Camp Kenya. L’homme ne prononcera pas un mot pendant tout le trajet. Kitty est fatiguée, mais lorsque je tente de l’allonger sur moi pour dormir, elle résiste. Elle reste droite, le regard lointain. Au bout d’un moment, tombant de sommeil, elle pose la tête contre le bras de l’homme. Il l’entoure et la retient. Son regard au-dessus d’elle me toise. Je le déteste.

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J’aurais pu leur avoir menti. Cela ne m’aurait rien coûté. J’aurais pu leur avoir dit que j’avais fait tout ce qu’il fallait et les laisser croire que c’étaient les médecins de l’hôpital qui avaient décidé de l’amputer. Mon honnêteté foncière m’avait obligé à leur dire la vérité : si nous avions pu aller à l’hôpital à temps, il n’aurait peut-être pas perdu sa jambe. Il aurait fallu une intervention immédiate. Je lui avais sauvé la vie, mais pas la jambe.

Qu’importe ce qu’ils pensent de moi ? Cela ne me préoccupe pas. Peu de temps après, l’homme est revenu me voir en me proposant de me payer pour mon « dérangement » de cette nuit-là. J’ai refusé, bien sûr. Cette démarche, c’était pour me rappeler pourquoi le chauffeur de taxi nous avait abandonnés en pleine campagne et les conséquences de cet incident. Il savait bien que je n’accepterais aucun paiement. Je voyais à travers sa ruse, mais j’étais las et je n’avais pas envie de me disputer avec lui. Je lui ai demandé comment allait son frère. Il a dit « mal ». Sa femme et ses enfants devaient travailler dans les champs. Les enfants avaient cessé d’aller à l’école. Sans jambe, leur père ne pouvait rien faire. (J’ai pensé aux mots sob story, histoire à faire pleurer, mais je n’ai rien dit.) L’homme a dit : il finira par se suicider. Il a essayé par deux fois déjà, mais nous l’avons sauvé. La troisième fois, il réussira.

Comment pouvez-vous en être sûr ? ai-je demandé.

Parce que nous ne ferons rien pour l’arrêter, Dokter.

Quand il est parti, j’ai vu que mes mains tremblaient. Je les ai regardées avec étonnement. Jamais cela ne m’était arrivé avant. Je ne comprenais pas. J’avais aidé à mourir. C’est tout ce qu’un Dokter-Dieu peut faire efficacement. Aider à mourir.

On ne guérit pas, je l’ai déjà dit. C’est un mensonge et il me faut l’accepter. Kitty l’a compris avant moi. Tu vas la mourir, m’a-t-elle dit à propos de la vache.

Et maintenant, je vais me mourir aussi et elle ne me pardonnera jamais d’avoir été l’ombre de mort surplombant tant de gens.

Telle une ombre de mort, elle entre dans ma chambre. Je commence à lui parler, à peine entrée.

Cette nuit-là, Kitty, cette nuit de la vache aux pattes coupées, tu t’en souviens ?

Bien sûr. Tu crois qu’on peut oublier cela ? Surtout le mensonge du matin.

Quel mensonge ?

Tu m’as dit que tu avais guéri cet homme.

Tu ne sais pas dans quelles conditions j’exerçais mon métier à l’époque. C’était toujours quitte ou double, sauf pour les cas bénins. On n’avait pas les moyens d’en faire plus.

Je le sais. Mais je me souviens de ton visage quand tu regardais le frère. Tu ne ressentais pas du regret mais de la rancune. Tu avais massacré la jambe de cet homme et tu voulais des remerciements.

Je n’ai pas massacré sa jambe ! Il avait reçu deux balles !

J’ai vu sa jambe quand tu as fini de le « soigner ». C’était une bouillie de chairs vives. Il était à l’agonie. Tu aurais mieux fait de ne pas le toucher.

Je détourne la tête. Ainsi, elle a vu et compris cela. La famille aussi a dû le comprendre. C’était une piètre performance. Je n’aurais pas dû intervenir, sauf pour arrêter le saignement. C’est à cause de cela que mes mains ont tremblé pour la première fois après. Elles se sont souvenues de l’inutile massacre.

Kitty, on fait tous des erreurs. Certaines nous poursuivent toute notre vie.

Je l’espère bien, répond-elle froidement.

Je ne sais pas si on parle de la même chose.

On ne parle jamais de la même chose, Papa.

Pourquoi restes-tu dans l’ombre ?

Parce que c’est ce que j’ai toujours été.

Une ombre ?

J’aimerais que tu me parles de ma mère.

Non. Ça, jamais !

J’ai crié ces mots. Je ne sais même pas pourquoi je suis rempli d’une rage si riche et boursouflée. Je redeviens l’homme que j’étais, prompt à s’immerger dans sa fureur et à la laisser fleurir de ses mains. Si elle avait été plus près de moi, j’aurais trouvé la force de la gifler. D’ailleurs, elle a reculé, même si elle était déjà hors de ma portée. J’ai l’impression qu’elle va fuir.

Kitty, excuse-moi. C’est trop douloureux, tu comprends. Ces souvenirs... C’est trop dur à porter. Pourrais-tu me passer le bassin ?

Elle obéit. Elle sort le bassin et le place sous moi. Un malheureux filet s’écoule avec un bruit de pluie dans la gouttière. Cela dure longtemps. C’est l’un des symptômes de la maladie. On a toujours envie d’uriner, cela s’échappe par gouttelettes, on ne peut ni arrêter le flux ni le contrôler ni le laisser couler librement. Elle attend, patiente. Quand j’ai fini, je lui fais un signe et elle enlève le bassin. Elle sort pour le vider et le laver. Je regarde ses épaules voûtées et je la trouve pitoyable.

Quand elle revient, je ne peux m’empêcher de lui dire aigrement :

Tu n’as pas besoin de prendre cette attitude de servante !

La colère lui redresse les épaules, c’est déjà ça. Tout plutôt que cette soumission abjecte qui me met hors de moi. Elle s’approche. Elle porte une vieille robe de chambre à fleurs aux couleurs délavées. Le fond a dû être blanc, jadis, et les fleurs rouges et jaunes, mais à présent ce sont différentes tonalités de gris, gris comme ses cheveux mal coiffés, gris comme son visage marqué par le ressentiment et l’amertume, gris comme ses yeux qui auparavant étaient dorés et qui ne sont plus qu’une pâle réverbération.

Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’ainsi elle est « bonne » ? Qu’ainsi elle est « gentille » ?

Gentil. Voilà bien un mot que j’exècre. C’est quoi, être gentil ? Qu’est-ce qu’on gagne à être gentil dans la vie ? Ça sert à quoi d’être gentil ? On vous fera l’aumône d’un sourire mais, comme dans toute aumône, il y a du mépris juste sous la surface, dès qu’on gratte un peu de l’ongle l’onctuosité de la bouche. Un homme gentil, c’est un homme à peine homme, un simulacre d’homme et moins que ça encore, car une femme, ça n’a pas besoin d’un homme gentil, ça a besoin d’un homme-coffre, d’un homme-carrure, même s’il lui masque le monde. Elle préfère cela à la transparence. Car c’est ça, un homme gentil : une transparence, une inexistence, qui glisse comme une couleuvre entre deux eaux sans y créer de remous et qui disparaît de même, sans turbulence. Alors c’est ça qu’elle veut que je sois ? Elle attendra longtemps ! Je ne partirai pas sans me battre même si ce n’est qu’avec mes mots, qu’elle comprenne bien cela !

Parce que, voyez-vous, la mort, ça n’a rien de gentil. Être gentil dans la vie, ça ne vous prépare pas à la mort. Vous croyez qu’elle vient sans faire de bruit, elle ? Qu’elle s’amorce à pas de velours, qu’elle vous envahit d’une douce fraîcheur puis d’un froid qui vous engourdit et vous prépare à l’aller ? Perdu ! Elle s’annonce avec le relâchement douloureux de vos vertèbres et la tension de vos muscles et la sensibilité de vos nerfs et la liquéfaction de vos organes. Elle dévore votre pensée jusqu’à ce que vous ne vous souveniez plus du mot qui venait juste de s’y former. Elle vous montre dans son miroir impitoyable le visage que vous aurez une fois son œuvre achevée, et vous ne pourrez détourner les yeux, vous regarderez, fasciné, votre déchéance, et des larmes sales vous glisseront sur les joues. Trop clairement, vous comprendrez l’après.

L’après, ce sera soit les vers, les larves, les insectes qui se gaveront de vous par minuscules bouchées pendant de longs mois et de longues années, soit le feu qui vous dévorera en l’espace d’une nuit, soit les vautours qui tout en haut des hautes tours vous arracheront le foie et tout le reste. (J’ai longtemps pensé que les funérailles des zoroastriens était belles : ils exposent les corps très haut dans le ciel pour les offrir aux rapaces qui en nettoient la chair et au soleil qui en blanchit les os. Mais je suis revenu de cette fascination. J’imagine les charognards arrachant des morceaux de votre chair, becquetant vos yeux, tranchant net votre langue, exposant et arrachant vos entrailles et les entraînant, longs rubans malodorants et rosâtres, au-dessus du sol, les laissant parfois tomber là où marchent les vivants, et puis les rats plus bas qui attendent les restes, les morceaux choisis échappés par mégarde aux vautours, les morceaux de corps éparpillés, non, ce n’est pas une mort aussi propre que je l’imaginais, c’est une mort sale, affreuse, et je n’en ai pas envie. Je préfère le feu.)

Mais aucune de ces morts n’est « gentille » ; alors moi aussi j’abolis ce mot de mon vocabulaire, ou je l’emploie comme une insulte. Je suis heureux, heureux, de savoir que personne ne dira jamais de moi que j’ai été un homme gentil, car je n’en ai que faire de la gentillesse, je veux avoir été vivant, c’est tout, un homme vivant, pas gentil, tout sauf gentil !

D’ailleurs, je pisse sur les gentils, je chie sur les gentils, je vomis sur les gentils, je les envoie balader dans la fosse septique de leurs sourires, ces sourires extrudés comme de la chair à saucisse rose dont on remplit les tubes transparents des intestins, oui, je ne pense plus qu’à ça, aux fonctions les plus basses du corps, mais les sourires éthérés et paradisiaques des anges et des dieux et des saints, ce n’est pas mieux, ça ne guérit pas le monde, ça ne recoud pas les blessures, ça ne malaxe pas le pus et la pourriture, les gentils marchent les yeux fermés parce qu’ils ne croient pas à la bassesse du monde jusqu’à ce que quelqu’un leur fasse un croche-patte et les envoie valser dans la boue, les gentils ont le chant fredonné au bord des lèvres parce qu’ils pensent que cela va leur donner le goût du bonheur jusqu’à ce qu’ils arrivent au bout de la chanson et au bout de la vie et qu’ils comprennent que ce bonheur, ils ne l’ont jamais seulement effleuré, ils ont patiné dessus sans comprendre qu’il faut avoir souffert et crié et juré et insulté pour savoir enfin ce qu’est la paix, les gentils ne croient pas à la guerre, des pacifistes purs au cœur d’argent, mais quand les armes sont pointées sur leurs gueules, ils ne savent plus quoi faire, ils font sur eux et ils se décrivent alors par d’autres mots moins doux, lâches, capons, trouillards, poltrons, lavettes, tapettes, il n’en manque pas, de mots pour les décrire alors, les gentils sont des accoucheurs de larves, des invertébrés en puissance, si c’est ça qu’ils ont comme ambition, si c’est à ça qu’ils aspirent, je suis prêt à leur en donner les moyens, je n’ai qu’à élever un peu la voix pour qu’ils fondent et se désintègrent, aucune difficulté à cela, ils n’ont qu’à se mettre en rang devant moi, les gentils, et en trois mots je les aurai réduits à l’essence d’eux-mêmes et ce qui se glissera hors de mon champ de vision sera une flaque de quelque chose d’innommable cherchant un interstice où se faufiler et se lover et se dissimuler au regard des autres, une flaque que le vent et l’air et le temps se chargeront de sécher et ce sera comme s’ils n’avaient jamais existé, c’est ça que vous voulez, les gentils, cesser d’exister, c’est facile, on n’a qu’à vous ignorer et ce sera fait, c’est tellement facile de vous ignorer parce que vous ne comptez pas, vous voyez, votre compréhension et votre compassion et votre commisération prêtes à jaillir de vous comme du lait maternel frelaté de vos seins desséchés sont parfaitement inutiles, elles ne servent strictement à rien puisqu’elles n’ont jamais changé le monde, ceux qui ont changé le monde l’ont fait par d’autres moyens, ils se sont battus, voyez-vous, ils ont lutté du corps et des mots et de l’esprit, ils n’ont pas vécu dans une cage de verre d’où ils pouvaient envoyer des bisous au monde, ils n’ont pas gaspillé leur temps à verser des larmes qui leur donnaient bonne conscience et ne donnaient rien aux autres, c’est ça l’essence des gentils, c’est de se donner bonne conscience et hauteur et l’illusion de la vertu, tout ça avec la facilité d’un sourire ou d’une larme, ce n’est pas rusé, ça, ce n’est pas de l’habileté et de la manipulation pures et simples, et ceux qui se laissent prendre à ce jeu encenseront la gentillesse qui n’aura jamais fait de mal à personne, oui, cela semble bien, comme épitaphe d’une vie, mais le pendant, c’est qu’elle n’aura jamais fait de bien à personne non plus, pas de manière durable en tout cas, et cela, personne ne le dit, eh bien moi je le dis, la gentillesse n’accomplit rien, c’est un prétexte pour ne pas s’engager et ne pas trop se fatiguer, pour vivre en mollesse dans la plus confortable des prisons, celle de la bonté, la gentillesse n’apporte rien au monde, la gentillesse ne nourrit pas celui qui meurt de faim, pour une fois il faut bien que quelqu’un ait le courage de le dire, j’emmerde les gentils

j’emmerde les gentils

J’EMMERDE LES GENTILS !

J’ai cru avoir hurlé ces mots, mais ce n’est que dans ma tête qu’ils ont explosé. Ma bouche n’a émis qu’un borborygme incompréhensible.

Elle est toujours là, debout, à attendre. Elle se penche vers moi.

Que dis-tu ? demande-t-elle.

Je dis que j’emmerde les gentils.

Ça ne m’étonne pas.

Qu’est-ce que tu attends encore ? dis-je. Tu n’as rien d’autre à faire de ta carcasse ?

Je veux que tu me dises comment elle est morte.

Tu sais bien qu’elle est morte en couches. Dans quelle langue il faut te le dire ?

Ce n’est pas ce que sa sœur m’a dit.

Voilà encore autre chose ! Elle a parlé à l’autre folle, la seule sœur survivante, celle qui ne peut même pas aligner trois mots cohérents !

Elle n’en sait rien, elle n’était pas là, dis-je.

Elle m’a parlé de brûlures.

Je lui tourne le dos. Je suis dans une impasse. Je ne dois rien dire, je m’en suis fait le serment devant le corps de la morte. Est-ce qu’une promesse aussi ancienne tient encore ? Je n’en sais rien. Mais comme j’approche de l’heure fatidique, je ne peux me permettre de prendre des risques.

Je suis fatigué, je dois dormir, dis-je. Va-t’en, laisse-moi me reposer.

Elle ne bouge pas.

J’ai dit va-t’en !

Papa, j’en ai discuté avec Malika. Nous devons savoir la vérité et il n’y a que toi qui la connais. Nous trouverons le moyen de l’obtenir.

Quoi, vous allez me torturer, c’est ça ? J’aimerais bien voir ça, ma pauvre fille !

S’il le faut, dit-elle avec une froideur qui me pétrifie.

Je me retourne pour la regarder. Son visage est lavé d’une misère glacée. Elle souffre de me dire ça, mais elle a pesé chaque mot. « S’il le faut. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Que feront-elles ? Je commence à m’inquiéter. Il est temps de reprendre les choses en main.

Kitty, ma chérie, tu me fais peur quand tu parles ainsi. N’écoute pas Malika, elle ne peut pas comprendre ce qu’il y a entre toi et moi. Viens ici, Kitty, donne-moi ta main.

Elle s’approche comme un automate et me tend la main. Je la prends. Mais au lieu de la laisser comme une limace dans ma paume, elle serre la mienne, et serre encore. Elle me fait mal. Elle continue de serrer, étrange force que cette main de Kitty, je ne m’y attendais pas.

Tu ne peux plus me rouler, dit-elle.

Avec un effort de volonté, je réussis à sourire au lieu de hurler de rage. Je lève sa main jusqu’à ma bouche et je l’embrasse longuement.

Elle frissonne à ce contact de mes lèvres sur sa peau sèche.

Ma chérie, dis-je, ta peau est toujours aussi douce.

Elle enlève sa main. Le haut de ses pommettes est violacé.

Oh Kitty, tu n’es pas de force. Oh Kitty, tu ne sais rien de mes ressources. Je l’aime, cette fille. Je l’aime parce que je peux en faire ce que je veux, avec tant de facilité que c’en est étourdissant. Ma main me fait mal. Mais, même si elle l’avait cassée, cela en aurait valu la peine.

D’ailleurs, je sais désormais comment contourner ma promesse.

Kitty, dis-je, à propos de ta mère, si je ne peux rien te dire, c’est pour une raison simple : je le lui ai promis sur son lit de mort.

Sur son lit de mort ?

Oui. Elle m’a fait jurer sur ta propre tête de ne rien te dire.

Elle t’a dit de ne rien me dire à moi ?

C’est ça, ma pauvre fille.

Mais pourquoi ?

Je ne réponds pas. C’est le moment de garder un silence mystérieux, lourd de sens. Je vois que les rouages de son esprit se mettent en branle. Tout compte fait, j’ai trouvé le moyen de la laisser soupçonner la vérité sans rompre ma promesse.

Elle pensait que la vérité me ferait trop mal, réfléchit-elle à haute voix. C’est donc que tu es bien responsable de sa mort, comme je le pensais !

Non, non, Kitty, je te le jure, ce n’est pas moi qui l’ai tuée. Je t’en prie, cesse de penser à cela. Ça ne peut que nous faire du mal à tous les deux. S’il te plaît, Kitty, pardonne-moi mes erreurs passées, mais ne me demande pas de briser mon serment à ta mère.

De mon discours, elle n’a retenu, comme je l’escomptais, que sept petits mots : « ce n’est pas moi qui l’ai tuée ». Qu’elle me croie ou non, le doute est semé : elle est si pâle qu’elle en est presque phosphorescente.

Je dois savoir, dit-elle comme pour elle-même. Je dois savoir, peu importe ce que cela me coûte. C’est une torture que de douter tout le temps.

C’est parfois une torture que de savoir, dis-je.

J’aurais dû tenir ma langue. Elle se souvient de moi. Elle se décharge sur moi.

Toi, ferme-la ! Tu es responsable de tout ! Tu n’as jamais été innocent et tu ne le seras jamais ! Tu cracheras la vérité avant de finir, et pas seulement ta version de la vérité, tu entends ?

Jawohl, mein Herr ! dis-je en silence, m’efforçant de ne pas rire de sa mine féroce.

Je n’ai aucune inquiétude : ma Kitty ne me fera jamais de mal.

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Elle est partie. Elle ne me fera jamais de mal. Mais ma main est endolorie. Ça, c’est nouveau. Ça, c’est troublant. Si elle a franchi ce premier pas, ne pourrait-elle en franchir d’autres ?

Il n’est pourtant pas aisé, ce premier pas. Mais lorsqu’il est accompli, cela va presque de soi. Quand j’ai tiré sur la natte épaisse de sa mère la première fois, quand je lui ai cogné le visage contre la table (bruit étrange, presque obscène, de la chair et de l’os contre le bois), j’ai été le premier surpris. C’était la première fois que j’usais de violence contre quelqu’un. À plus forte raison contre quelqu’un qui ressemblait à une petite fille déguisée en femme, une petite fille joueuse et câline que j’aimais. Cette colère et cette violence m’étaient totalement inattendues. Je l’ai aussitôt regretté et je l’ai consolée en la prenant sur mes genoux, comme une petite fille.

Le regret est sincère, oh ! oui. Mais après, rien ne change : les erreurs se reproduisent, se répètent et finissent par éroder toute tentation de modération. Cet acte de violence si difficile (autant pour celui qui le commet que pour celui qui le reçoit) n’aboutit à rien. Le remords exprimé en dilue la signification, l’annule et le contredit.

Bien sûr, après avoir frappé quelqu’un qu’on aime, il est normal d’avoir envie de se faire pardonner. Normal d’apaiser la peau rougie et enflammée par une caresse, par un baiser. Mais l’autre alors se sent plus fort et pense que ces excuses sont une reconnaissance de dette. Mes regrets ne signifiaient pas que je jugeais la violence excessive. Ils n’étaient qu’une manière de lui dire que, malgré la colère qu’elle avait provoquée, je l’aimais quand même. Je voulais ainsi lui dire : « je te pardonne tes bêtises ». Elle comprenait : « je n’aurais pas dû te frapper pour si peu de chose ». Nous étions à des pôles l’un de l’autre. Elle s’est obstinée à ne pas comprendre.

Cette femme, mon épouse, dont l’aspect de petite fille se creusait avec le temps, devenait une surface vitreuse, un masque transparent sur un regard ancien et cafardeux, portait en elle une contradiction tellement flagrante qu’elle lui ôtait toute beauté. Sa petite taille, ses petites mains, ses petits poignets, ses petits pieds et les autres choses qu’elle avait petites ne changeaient pas, mais le visage, lui, après cette première fois avec la natte, s’est resserré sur lui-même en une momification précoce : son teint a jauni, les cernes sous ses yeux sont devenus violets, la bouche a pris une courbe descendante qui ne s’arrêtait plus de descendre, et les yeux... Bon, les yeux, c’est toujours ce qu’il y a de plus difficile, certains yeux sont borgnes, on n’y voit rien, ils ne disent rien, mais d’autres, ah, Kitty et sa mère, elles n’avaient pas leur pareil pour tout dire dans un regard, pour accumuler les reproches, pour vous réduire à quelque chose de poussiéreux et de répugnant, oui, vers la fin c’était ça que je voyais dans ses yeux : le dégoût absolu.

Et pourquoi ? Parce que les gifles partaient trop vite ? Elles étaient rapides mais non vicieuses. Il m’est arrivé de la faire tomber, mais c’était parce qu’elle était trop faible pour avoir un centre de gravité. De plus, une fois à terre, elle refusait de se relever tout de suite et cela ne faisait qu’augmenter ma fureur. Je lui donnais alors quelques coups de pied, pour la forme. C’était terrible pour moi que de donner des coups dans ce corps inerte, cette poupée de chiffon enveloppée de son sari incolore, longue natte défaite étalée à terre. Elle faisait semblant d’être totalement anéantie par mes coups mais je savais qu’au fond elle aurait pu résister : elle aurait pu le prendre autrement, elle aurait pu faire quelque chose pour arrêter ma main, pour arrêter mon pied, mais non, c’était là sa victoire à elle et c’était la faiblesse qu’elle révélait en moi. Elle restait immobile, avec ce regard de verre poli. Quand je lui ordonnais de se relever, elle se mettait d’abord à quatre pattes puis se levait gauchement, comme un animal qui n’a pas tout à fait appris à se tenir sur deux pattes. Le mépris que je ressentais envers elle était tel que, quand je fermais les yeux, il naissait des poignards à l’intérieur de mes paupières. Je ne savais pas pourquoi je ressentais ces choses-là. J’ai fini par comprendre qu’elle faisait en sorte de m’avilir. Je ne cessais de mesurer l’étendue de sa duplicité.

Une fois, poursuivant cette mascarade éhontée, elle a fait semblant de s’évanouir. Je l’ai laissée faire pour voir jusqu’où irait la comédie. Elle n’a pas bougé pendant trois heures. Je me suis assis dans un fauteuil et je l’ai regardée, volontairement écrasée sur le sol, corps anéanti, je marmonnais des injures à son égard, parfois je me levais à grand bruit pour voir si elle se trahirait par un mouvement de peur, mais elle était parfaite dans son martyre. Pas un cil ne bougeait. Au bout de trois heures, je me suis dit qu’elle avait peut-être vraiment perdu connaissance. Je suis allé vers elle, je l’ai soulevée, je l’ai portée jusqu’à notre chambre, je l’ai déposée dans le lit. Un instant, j’ai eu peur qu’elle ne soit morte. J’ai écouté sa respiration, l’oreille posée sur sa poitrine. J’ai vu qu’elle n’était qu’une petite bête fragile. Ce n’étaient pas les coups qui l’avaient terrassée mais la peur, et peut-être aussi la conscience de ses défauts, peut-être aussi la culpabilité. Je lui ai tout pardonné à cet instant. J’ai souri de tant de fragilité, ma pauvre petite sotte si craintive, je lui ai caressé le front et je lui ai dit des mots doux, je lui ai fait boire quelques gouttes de whisky juste pour voir ses lèvres rougir et l’entendre tousser. Elle a ouvert les yeux et m’a regardé et il y avait une si grande fatigue en elle que, quand je l’ai embrassée sur la bouche, c’était comme si j’embrassais un corps de paille.

À la très grande tendresse qui m’a envahi, j’ai compris que je l’aimais encore. Cela m’a semblé miraculeux. Plus encore qu’un amour simple et sans écueils, ce sentiment-ci était précieux parce qu’il avait survécu à la répugnance.

Violence ? Peut-être était-ce elle qui l’exigeait. Pourquoi n’aurait-elle pas changé, puisque cela lui aurait permis d’éviter les coups ? Le temps de perfection juste après l’incident avec la vieille avait été de courte durée : elle avait recommencé à brûler le repas, mettait du sel à la place du sucre, repassait mes chemises en laissant des plis partout (si bien que je n’osais plus enlever ma veste malgré le soleil de Port Louis), ne reprisait jamais mes tricots de corps, ne recousait pas les boutons convenablement, laissait des trous dans mes chaussettes, égarait mes livres en les rangeant, m’apportait de l’eau brûlante pour le bain quand il y avait des coupures d’eau — c’était comme un mauvais génie dans la maison, plus le temps passait et plus elle faisait les choses de travers et je n’en pouvais plus de crier et de frapper. Elle me mettait au défi, j’en suis convaincu. Elle voulait voir jusqu’où elle pouvait aller.

Violence ? Ma patience avait des limites. Son attitude aussi était une violence. Hors de la maison, j’étais le Dokter-Dieu. À l’intérieur, j’étais un homme piégé. Ce lieu était ma défaite et ma désolation. Mes poings se refermaient tout seuls dès que je franchissais la porte d’entrée. Mon cœur s’accélérait, mon corps en sueur se liquéfiait. Le sang affluait à ma tête, dans mes yeux. J’étais impuissant contre elle.

Violence ? Le repos ne m’était pas permis. La maison était un enfer. Je levais les yeux et je voyais des toiles d’araignée se balançant au plafond. Je croyais m’évanouir de rage. Et elle m’accueillait de cet air indifférent et glacial, de cet air de fausse innocence, alors qu’elle guettait ma réaction. Elle était un trou ouvert à mes pieds attendant que je m’y effondre. Mais j’avais juré que j’en viendrais à bout.

Violence ? Regardez autour de vous et revenez me parler de violence. Un monde qui se désagrège, des atrocités dont on nous parle chaque jour sans que jamais elles nous disent vraiment ce qu’elles sont, des tortures, des bombes, des cruautés inimaginables perpétrées entre homme et homme, oui, c’est un monde violent, ça c’est le sens véritable du mot. Ne me dites pas que c’est la même chose. Ne me dites pas qu’il n’y a qu’une différence de degré. Il faut dire les choses comme elles sont.

Violence ? C’était finalement de l’amour.

Qui pourra jamais comprendre cela ? Je ne le comprends pas moi-même. Il y a beaucoup de noms pour ce qu’on appelle avec tant de facilité la violence. Ils ne sont pas tous justes.

La véritable ironie, c’est que ses failles m’ont transformé, par pur hasard, en héros. Cela, elle ne pouvait le prévoir. Cette pirouette du destin était bien au-delà de son entendement. Elle pensait m’humilier en faisant des trous dans mes caleçons. Elle a failli réussir. Je savais bien que c’était elle qui les avait faits, exprès, puisqu’ils n’étaient ni vieux ni usés et que s’il y avait une chose que je connaissais par cœur, c’était bien ces vêtements qui ne devaient ni être râpeux après une longue journée et une plus longue nuit debout, ni s’imprégner de sueur et risquer d’empester. Quand j’en sortais un de l’armoire le matin et que je l’enfilais, les trous que j’y découvrais comme une guipure de haine me rappelaient qu’elle attendait sa dose de massacre le soir (c’est pour cela que je dis qu’elle aimait bien ça). Le matin, je n’avais ni le temps de chercher des vêtements intacts, ni celui de lui faire goûter à la punition. Je devais emmagasiner ma rage, la fourrer tout au fond de moi dans un coin d’où elle ne sortirait que le soir, enrichie par une journée de fatigue. J’enfilais mon pantalon sur le caleçon troué, prenais ma panoplie de Dokter-Dieu et sortais sans un regard pour elle. Elle devait bien rigoler en pensant à moi marchant dans mes sous-vêtements de pauvre, sachant que le respect des autres se trouerait de même s’ils les voyaient. J’usais l’émail de mes dents à force de les serrer et de la déchiqueter en pensée.

Une nuit, je rentrais chez moi, épuisé et inquiet à cause des désordres et des émeutes qui avaient éclaté dans l’île. Je n’avais pas voulu m’attarder à l’hôpital, je pensais qu’il valait mieux se barricader chez soi en ces temps meurtriers où il suffisait d’un regard pour que les nerfs exaspérés flanchent et qu’une lame plonge dans votre abdomen avec un glissement d’huile, mais l’hôpital ne désemplissait pas et il arrivait sans cesse de nouveaux blessés qu’il fallait recoller d’urgence. Des gens à la tête fracassée, aux bras cassés, au nez éclaté, nous étions tous débordés et effrayés par ce qui se passait dans le pays. J’avais dû recoudre à vif le crâne fendu d’un homme pendant que les nurses le tenaient par les bras et les jambes de leurs mains maigres et fortes. Les premiers morts étaient arrivés à la morgue, étonnamment paisibles dans leurs vêtements baignés de sang. Nous nous demandions pourquoi le chemin vers la liberté ne pouvait être conquis qu’au prix de tant de vies. Ce petit pays n’avait même pas commencé à exister que, déjà, il se désintégrait. Bagarres raciales, disait la radio. Les slogans haineux retentissaient et les mots se chargeaient de plus en plus d’un goût acide. La guerre civile semblait imminente. Les forces de l’ordre anglaises et mauriciennes sillonnaient le pays sans parvenir à masquer leur impuissance.

Continuer : partie 5 sur 7