Le sari vert
Couverture
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Je prends une grande respiration et un cri, désespéré, s’échappe de ma gorge.
Kitty !
Kitty !
Kitty !
Et si elle ne venait pas ?
La solitude est un cafard entré dans mes veines et qui circule à présent dans mes organes. Je n’ai jamais été seul de ma vie, sauf juste après la mort de ma mère. J’étais encore un adolescent. La regardant avant sa crémation, ses yeux fermés me refusant la moindre consolation, j’avais compris que plus personne ne m’aimerait comme elle. Plus personne ne serait prêt à s’arracher le cœur pour moi de ses mains nues et de ses ongles cassés comme elle l’aurait fait, elle qui vendait des patates douces à côté du marché pour payer mes études. Mère, cheveux blancs dès trente ans, laide des poussières noires de la ville, de la vie accumulées dans ses rides, lourde des sédiments de désirs non exaucés, elle ne me verra pas devenir médecin. Elle est morte avant. J’éprouve parfois une rancune légitime envers ces martyrs du sort : l’unique événement consolateur de sa vie et elle le rate. Les gens m’ont dit que ce n’était pas écrit dans les lignes de sa main ni dans la forme de ses oreilles. Je n’en croyais pas un mot. Elle avait laissé suffisamment d’argent de côté pour que je puisse partir. Mère aux yeux de sainte détruite que j’ai retrouvée plus tard dans la vache agenouillée sans la reconnaître. Après, j’ai compris que ce vide creusé là, au milieu de mon corps, devait vite être rempli sinon je ne pourrais pas vivre. Difficile de marcher avec un trou en son centre. Je me suis entouré de gens pour ne pas le voir. Je passais mes nuits à mémoriser les plus grands textes. Je forçais l’admiration en étalant mon savoir. Je me recréais, en plus grand, en plus spacieux, pour qu’on ne voie pas le vide. Avant, je me tassais sous le sentiment de ne pas appartenir. Après, j’ai compris que ce qui comptait pour les autres, c’était la façade. Alors, je l’ai cultivée ; l’apparence des mots, l’apparence du savoir, l’apparence de la confiance, l’apparence des épaules carrées malgré ma petite taille, l’apparence d’une personnalité et d’une aura d’importance. J’aurais aussi bien pu dire « l’illusion ». Et j’ai compris aussi qu’à force d’y croire, cela pouvait devenir la vérité : tout cela, c’était bien moi, tel que je me voyais dans le miroir des autres. J’ai forgé la réalité de mon mensonge, une métamorphose si violente et si complète que je n’ai plus jamais repris contact avec cet adolescent qui avait pleuré sa mère dans les cabinets sales en la suppliant pendant des jours de revenir.
Je ne supporte pas cette maison qui me replonge dans une solitude ancienne et malodorante.
Ses craquements et ses gémissements sont insupportables. Une maison qui vous assène la fin des choses à la figure avec une violence si tranquille, il faudrait la démolir.
Enfin, enfin, quelqu’un vient. Des pas mesurés, mais fermes. Pas Kitty, hélas. La porte s’ouvre : Malika. Grande comme aucun de ses ancêtres, lourde, épaisse de sa colère. Elle porte un plateau.
Elle allume la lumière. Mes yeux explosent. Elle pose le plateau sur la table de chevet. Elle se penche vers moi et, à son expression concentrée et néfaste, j’ai la conviction qu’elle va m’étrangler. Je m’enfonce dans mon oreiller, dans le matelas, je tente de me dérober à ce regard d’assassin.
Elle rit. Un rire d’homme, étrange. Sa voix a toujours été d’un ton trop grave, comme si un étranger habitait à l’intérieur de son corps.
Tu as peur de moi ? dit-elle.
À ces mots, je me ressaisis. Je n’ai jamais eu peur de qui que ce soit de ma vie.
Pour avoir peur de toi, dis-je, encore faudrait-il que tu existes.
Raidissement de ses muscles, de ses parois, de ses parties intimes. J’ai visé juste, et ma bouche fait une petite danse de guerre. Je continue :
Ma pauvre fille, tu sais bien que tu n’es rien. Qui es-tu ? Où es-tu ? Allô ? Allô ? Il y a quelqu’un ? Qui en ce monde connaît Malika ? Reconnaît-on le visage d’un courant d’air ?
Je la vois derrière sa paroi de verre, une larve de quelque chose qui tente de fuir en bandant ses muscles élastiques. Je vois les échardes de mes mots qui se fixent en elle, qui s’accrochent à sa chair, les barbelés qui arrachent de minuscules parcelles de sa dignité. Elle s’efforce de se reprendre, la pauvre, mais je ne lui en donne pas le temps.
Kitty m’a dit que tu t’es fait virer de ton boulot. Ce n’était pourtant pas si difficile, enseignante d’école primaire ! Je sais qu’on ne gagne pas grand-chose, à peine de quoi se nourrir, mais c’était un boulot quand même, c’est dommage que tu ne sois même pas capable d’instruire des petits cons d’un village côtier, c’est triste, un tel échec, non ? Tu m’entends ou il n’y a vraiment plus personne à bord ?
Une fois l’élan pris, je n’ai aucun mal à l’aplatir au bulldozer. Le sable, les salines, l’école minable où elle travaille, les petits qui n’ont aucune, mais aucune idée de ce à quoi ça sert, la grammaire, la dictée, la rédaction, professeur de français à Case Noyale, je vous demande un peu, Case Noyade, voilà comment je l’appellerais, moi, ce village de pêcheurs où les enfants font l’école buissonnière, non pour s’amuser mais pour aller en mer avec leur père, pour rapporter du poisson, pour manger, pour survivre. Allez leur apprendre le subjonctif et vous saurez à quoi ça sert, une institutrice à Case Noyale, alors que ces gamins en savent bien plus qu’elle sur la survie, ce qui fait qu’on bascule dans la mort ou dans la drogue ou dans un trou à rats, et elle a choisi d’aller là, pensant qu’elle pouvait leur lire Le Petit Prince et qu’ils apprendraient quelque chose de plus, que cela grandirait leur esprit, une rose, un renard qu’on apprivoise, n’est-ce pas émouvant mes chers petits, la vie est autre, mais elle n’a pas compris que c’était elle qui pouvait recevoir d’eux des leçons de vie alors qu’elle avait vécu étroitement emmaillotée dans un cocon appelé Kitty.
Case Noyale. La grande épaisse Malika y va, son cartable d’illusions sur le dos, et la grande épaisse Malika en revient, virée pour... Pourquoi d’ailleurs ? Qu’a-t-elle fait ? Cela m’intéresse.
Pourquoi t’ont-ils virée ?
Elle ne répond pas. Elle me tourne le dos et se dirige vers la porte.
Attends ! Réponds-moi ! Pourquoi t’ont-ils virée ?
Elle s’arrête. Elle se retourne, souriante. Ce sourire m’inquiète. Elle fait un pas vers moi.
Tu veux vraiment le savoir ? demande-t-elle.
Quelque chose me dit que, si elle me demande cela, c’est que je n’en ai pas vraiment envie. Mais je ne réponds rien, trop curieux pour l’empêcher de parler.
C’est parce que je vis avec une femme, poursuit-elle.
Je reste sans voix. Les mots parviennent à mes oreilles, font leur chemin jusqu’aux tympans, le marteau et l’enclume et l’étrier se mettent en branle, puis re-sautillement primesautier jusqu’à mon cerveau où, titillant les neurones aux endroits précis qui commanderont la production d’une quasi-overdose d’endorphines et de sérotonine, ils explosent en une bouffée de joie sismique.
Alléluia ! La fille de Kitty est lesbienne ! Pouvais-je espérer meilleure vengeance contre ma fille ? Comme ça a dû lui faire mal, à Kitty, comme ça a dû la ronger et la faire saigner de honte par tous les pores ! Que la vie est douce ! Je mourrai serein : le bonheur grelotte à portée de main.
Mais elle ne semble pas confuse. Au contraire, elle continue :
Après tout, puisque cela t’intéresse, je veux bien t’en parler. Elle s’appelle Marie-Rose Patience. C’est un joli nom, tu ne trouves pas ? Oui, elle est bien belle, et elle est bien patiente, ses yeux sont lourds de toute la patience dont elle a eu besoin depuis sa naissance pour être et grandir et devenir celle qu’elle est. Oui, mon admiration est comme au premier jour, lorsqu’elle est venue travailler dans cette école, enveloppée d’un châle qui cachait sa misère, qui cachait son corps, qui cachait sa générosité et sa tristesse. On nous a virées toutes les deux dès que la chose a été sue, mais nous allons ouvrir notre propre école et instruire comme il faut ces enfants des côtes, tellement négligés. Et au fait, grand-père, tu sais avec quel argent nous comptons la créer, cette école ?
Silence.
Avec l’argent dont Maman héritera quand tu crèveras. Tu vois, on n’est pas si ennemies que tu le crois ou que tu le souhaites, elle et moi. Mais ce que je voudrais surtout te raconter, et je crois que ça t’intéressera, c’est comment nous faisons l’amour, Marie-Rose et moi.
Je secoue la tête pour dire que non, je n’ai pas envie d’entendre cela, ça me dégoûte, deux femmes ensemble, non ça ne m’intéresse pas du tout, mais elle parle doucement, en se délectant, en faisant des moues et des mines de sa bouche grasse, elle parle de formes molles qui s’appuient et se mélangent, d’odeurs intimes et d’humeurs visqueuses, et même d’objets utilisés pour augmenter le plaisir, c’est affreux, je gémis, pas envie d’entendre, mais elle vient de plus en plus près et me murmure à présent à l’oreille ce qu’elle dit à Marie-Rose et ce que lui dit Marie-Rose, j’ai l’impression de sentir d’étranges odeurs dans sa bouche, je ne savais pas qu’on pouvait pousser aussi loin la perversion et je finis par supplier :
Arrête, s’il te plaît...
Elle se redresse.
Pourquoi dois-je m’arrêter, grand-père ? Cela ne t’excite pas, d’imaginer deux femmes ensemble ? Il y a des hommes qui aiment ça, tu sais ? Regarde ce doigt avec lequel je touche ta nourriture. Tu le vois ? Je sais, tu te dis que c’est une main épaisse, que je n’ai aucune grâce, aucune élégance, quand j’étais enfant tu disais à Maman que je ressemblais à un gros cochon, je m’en souviens, rassure-toi, je n’ai oublié aucun de tes jolis compliments, tout est resté gravé là, tu vois, et maintenant, ce gros index de cochon qui touille ton porridge et ta crème dessert, imagine qu’il est entré, cet index, dans une autre femme, et pas n’importe quelle femme, tu vois, une bien noire, ma Marie-Rose, de ceux que
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tu méprises si fort, une magnifique Noire, une vaste rose de chair qui donne le vertige, ma Marie-Rose, et je n’ai plus qu’une envie, c’est de parfaire son plaisir dans l’élasticité de cette caverne florale, c’est d’en explorer tous les recoins cachés qui se raidissent et me retiennent, et c’est là que je sens les remous venant de loin, tu vois, de très très loin à l’intérieur de son ventre, et les ondes s’évasent, s’étalent, dévastent, les ondes explosent dans le balancement d’océan de ce corps noir qui ondule sur le lit, moi dessus, moi avec, oh bon Dieu grand-père, tu n’as jamais reçu ce don-là, je le sais, de Marie-Rose liquéfiée, émulsifiée, lave carbonisante rayonnante dans ma chair, alléluia, comme tu dis, grand-père, al-lé-lu-ia !
Le dégoût me donne des haut-le-cœur. Je ne dois pas vomir, c’est trop douloureux. Je me retiens et ravale ma salive, respire par le nez, lentement.
Il est temps de manger, maintenant, dit-elle comme une infirmière sadique dans un très mauvais film. Tu as intérêt à tout avaler, crois-moi.
Je secoue la tête pour refuser mais elle ne m’en laisse pas le choix. Elle enfonce la cuiller dans ma bouche et la purée épaisse et blanchâtre me fait penser à autre chose ; je ne retiens plus ma nausée.
C’est de l’arrow-root, ce bon vieil arrow-root, si sain pour les vieux, dit-elle gaiement, continuant de m’enfoncer la substance dans la bouche. Je ne sais par quel effort surhumain j’ai réussi à l’avaler. Je larmoie mais je mange. Je la hais et pense à tout ce que je lui ferai, une fois mort. Tu auras un démon accroché à tes basques pour la vie, pauvre conne, tu ne perds rien pour attendre !
Mais d’avoir enfin mangé m’a redonné quelques forces.
Passionnant, tes histoires, lui dis-je, la voix graisseuse. Et qui de vous deux trouvera une âme charitable pour lui faire un enfant ? Car un couple sans enfant, ce n’est pas un vrai couple, n’est-ce pas ? C’est un couple condamné à se ronger la queue, et c’est précisément là où le bât blesse.
La tristesse qui remplit ses yeux ne trompe pas. Ses hanches larges non plus : c’est une femme faite pour reproduire.
Je sais, c’est injuste. Toi qui es bâtie comme une usine à enfants, tu n’en auras sans doute jamais. Ta grand-mère, elle, c’était comme si une fillette de onze ans mettait bas : ce que ça a pu la déchirer et la faire souffrir, et la faire saigner et hurler, ces deux naissances ! Deux enfants, c’est tout ce qu’elle a réussi à faire. Le premier enfant, Kitty, et le deuxième, un garçon mort peu de temps après la naissance. J’ai toujours regretté que ce ne fût pas le contraire. Un garçon pour me succéder, ma vie aurait été différente. Même ça, elle n’a pas pu le faire comme il faut. Et peu après, elle est morte elle aussi. Me laissant sur les bras cette chose dont je n’avais que faire.
Oh ! combien elle rage intérieurement, la Malika ! Mais pour l’instant, elle ne prononce pas un mot. Je me demande jusqu’où je peux la pousser. J’ai presque envie de lui dire. Cela rôde au bout de ma langue. Un goût puissant de moisissure et de miel. Mais je sais que c’est à Kitty seule que je dois le faire : le jour où la détestation sera telle que je déciderai de la tuer par les mots.
Ça, oui, c’est extraordinaire. Pas les minables méchancetés de Malika. Ces deux femmes qui distillent leurs petites misères en me laissant seul et en me faisant bouffer de la nourriture infâme, elles croient qu’on peut retenir l’océan en étendant les bras, alors que je suis un tsunami dans leur vie : elles ne peuvent rien contre ma parole déferlante. Quelques mots et je les anéantis. Ça, c’est un pouvoir.
Où est Kitty ? Dis-le-moi, maintenant, je veux que Kitty vienne, j’ai besoin d’elle pour faire mes besoins, à moins que tu n’aies envie de tenir la bassine sous moi, je n’ai pas d’objection, mais ce sera moins ragoûtant que ta vache noire, je te préviens. Enfin, peut-être pas, peut-être que mes déjections sont plus parfumées qu’elle, je n’en sais rien.
Où est Kitty ?
Malika prend le plateau et sort cette fois sans me donner le temps de la retenir d’un mot. Elle ferme la porte en la tirant de son pied. Elle n’a pas éteint la lumière. Mes yeux brûlent. Kitty ! Kitty !
L’ampoule lumineuse a attiré les termites hors des cloisons en bois. L’un après l’autre, ils émergent des trous, goûtent l’air, déploient leurs ailes minuscules et s’élancent vers la lumière. Bientôt, un nuage orangé de termites froufroutants tourne autour de l’ampoule.
Ce qu’elle a raconté tout à l’heure m’a mis dans un drôle d’état. Nerveux, irrité, assailli d’images repoussantes. Je n’ai pas envie d’imaginer sa grosse femme (grosse ? je ne sais si elle a dit qu’elle était grosse, mais c’est ainsi que je la vois), nue dans le lit, suante, draps poisseux, gémissante, et elle dessus, c’est dégoûtant, mais plus je repousse les images et plus elles reviennent, elles m’enfouissent dans une chaleur malodorante qui envahit ma gorge ; je n’arrive plus à respirer.
Quelque chose s’agite à nouveau ; je suis un homme, il ne faut pas l’oublier. J’ai tout l’attirail pour. La plupart des hommes de ma génération avaient plusieurs femmes et une portée d’enfants naturels qui tombaient comme des blattes et que les épouses légitimes devaient accepter, puisqu’elles n’avaient pas le choix et que cela seyait à leur nature de saintes. Mais un jour, après des siècles à jouer les belles au bois dormant, elles se sont réveillées et se sont dit que ce n’était pas normal. Elles ont appris à dire non : sacrée secousse dans le processus d’évolution des femelles ! Et maintenant, ce sont plutôt elles qui se prennent plusieurs hommes et les maris qui restent à la maison pour s’occuper des enfants. Quand je les vois, promenant leurs petits princes dans leurs poussettes, les hommes attentionnés, pâles de l’angoisse de mal faire, les femmes gonflées de leur nouvelle importance, des petites reines, des Kaveri Rani toutes, mines pointues, tiens bien le parapluie, tu ne vois pas que je me mouille, attention à mes vêtements, on doit prendre un taxi, le bus c’est trop sale pour moi, ça me fait bien rire. Votre époque est révolue, dis-je aux hommes. Nous étions les maîtres chez nous. Chacun savait où était sa place. Il n’y avait pas de négociation, pas de chantage, pas de refus — pauvres hommes, ils ont tout perdu, tiré le mauvais numéro après avoir longtemps tiré le bon, ils peuvent aller se rhabiller définitivement, ils seront toujours nus. Obligés d’être des durs et d’être durs quand il le faut, mais rien ne leur est épargné : changer les couches, préparer le repas, être père, être mère, être homme, être femme, être fort, être compréhensif selon les heures et les humeurs changeantes des femelles, et après cela seulement, s’ils peuvent trouver un instant de solitude, peut-être à trois heures du matin lorsque surgit le mal de nuit, ils peuvent enfin reprendre leur souffle et se dire que, oui, ce moment-là est à eux, à eux seuls, et qu’ils sont enfin libres, tels qu’en eux-mêmes.
Mais l’errance risque d’être longue, mes pauvres amis. Car ce n’est toujours pas assez. Maintenant elles préfèrent se tourner vers les femmes et se passer des hommes, qui eux se tournent vers d’autres hommes. C’était prévu dans les livres sacrés. C’est l’ère de Kali, le Kali Yuga de toutes les déchéances, des valeurs bafouées, des cartes brouillées. C’est normal, c’est ainsi. Je ne m’étonne de rien. Et après ce qu’elle vient de me sortir, qu’on ne vienne pas me dire que je n’ai pas eu, moi, un comportement normal ! Qu’on ne me dise pas...
Kitty, où est Kitty ? Où est-elle passée ? Ça suffit maintenant, obéissez ! Elle ne va pas me laisser seul, elle m’aime, la Kitty, il n’y a pas de doute, pas comme cette... cette... je connais des mots pour ça mais je n’ai pas envie de les utiliser, je les ai lus dans des livres modernes, ceux où à toutes les pages il y a des gros mots ou une scène de sexe, cela me choque et m’attise en même temps, parce que moi, les gros mots, je ne les dis que quand je suis en colère, alors lire calmement dans un livre des mots comme ça, surtout écrits par des femmes, avec des scènes de sexe et de quasi-pornographie, parfois ce sont des femmes de bonne famille qui écrivent ça pour faire moderne, ça me répugne et je ne peux m’arrêter de lire, comme cette Marie-Rose qui reste là, qui refuse de partir depuis que Malika l’a introduite dans ma tête avec tant de crudité, Marie-Rose elle aussi reste contre mon gré dans ma pensée, oui, regarde, elle a ouvert la porte, elle entre, elle est en demi-teinte ou peut-être est-ce moi qui suis en demi-sommeil, en tout cas je ne la vois pas bien mais je sais que c’est elle, ça doit être elle, personne d’autre, lourde, démarche de vache, ça tangue, ça se déhanche, il n’y a qu’eux pour marcher comme ça, avec cette cadence-là, je me comprends, un rythme qui n’est pas un rythme, qui est une sorte de paresse d’être si profonde qu’il fallait l’esclavage pour les faire travailler mais bon, je vais encore me faire traiter de tous les noms parce que je dis ces vérités-là, mais qu’est-ce que je m’en fous, et puis voilà, elle est tout près de moi, Marie-Rose, tout près de moi, elle écarte mes draps salis, elle sourit mais ce n’est pas pour se moquer, elle me caresse le visage puis me gifle, j’ai l’impression que mes os craquent, j’ai mal, je suis vieux Marie-Rose, prends soin de moi, et pourquoi je prendrais soin de toi, vieux couillon, dit-elle dans la langue des pauvres, qu’est-ce que tu as fait pour elles, qu’est-ce que tu as fait d’elles, elle baisse mon pantalon de pyjama, découvre mon membre soudain interloqué, bien réveillé, lui, ce que cela fait plaisir, mon Dieu, Marie-Rose se penche, elle descend sur ses genoux à côté du lit, elle le prend dans sa bouche, je suis gêné, je ne sais plus quoi faire, où regarder, je sais que je pue, mais ensuite je ne pense plus à rien, l’étoile de Marie-Rose est dans ma tête et moi dans sa bouche je redeviens un homme, tout simplement, rien que cela, un homme banal, un homme comme les autres, le plus heureux des hommes
Oui.
Ou plutôt, non. La bouche serre trop et mon membre me fait mal, il est endolori, arrête, arrête, mais Marie-Rose n’arrête pas, d’ailleurs est-ce bien Marie-Rose que cette forme accroupie, cette tête rythmique, cette petite bouche trop serrée, ces cheveux longs qui se balancent, je ne la reconnais pas mais je devrais peut-être, il y a trop de souvenirs interdits, qui est-ce, cela se resserre, des dents, oh non, je risque d’être castré dans la nuit et personne pour me sauver, pourquoi suis-je venu ici ? je pensais me réfugier chez ma fille mais je crois que c’est un repaire de diablesses, je suis nu et prisonnier, j’ai peur, j’ai mal au sexe, mal au corps, mal à la tête, mal partout, arrêtez, je ne vous connais pas, ôtez votre bouche de là, sale cochonne, je ne vous ai rien demandé, sortez, vous entendez, sortez, je vous l’ordonne
ce n’est plus une bouche mais un outil de guerre, un mors, des mâchoires d’acier, c’est intolérable, va me l’arracher, je sue, je gémis, je serre les dents
je suis seul, parfaitement seul dans la nuit, dans ma nuit, la seule que je connaîtrai désormais puisque ma vie n’est plus que nuit, c’est un obscur qui sort de tous les côtés et m’envahit, me happe, me submerge, me noie, je suis la nourriture de l’obscur et je suis sa proie et ainsi sali, avili, anéanti, avalé, je suis hors de toute dignité et de toute mortalité, je suis déjà effacé —
sublime nullité de l’obscur.
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J’ai réussi à sortir du lit. J’en arrache les draps : ma douleur pénienne a eu un résultat concret. Je ne sais pas s’il y avait vraiment quelqu’un dans ma chambre. Il m’a semblé que oui, que je n’ai pas rêvé. Mais qui est entré ? Qui m’a poussé de manière si ignoble à me délivrer ? Je suis maculé. Maculé de tout. D’elles, surtout d’elles.
Je me suis traîné jusqu’à la porte. Je m’accroche à la poignée, tente de l’ouvrir. Mais je n’arrive même pas à la faire fléchir. Ce n’est qu’une poignée. Il me reste des forces, j’en suis certain. Mais quelque chose m’empêche de les utiliser. Je me résigne. À quoi bon lutter contre les diablesses sur leur propre territoire ? Je vais attendre qu’elles viennent, et là, je ne leur ferai pas de quartier. Kitty, Malika, Marie-Rose ou l’autre, l’innommée, qu’elles viennent. Je suis prêt.
Je reviens vers mon lit désormais nu, sauf l’alèse en caoutchouc qui empeste. Je l’enlève aussi. Maintenant, il n’y a plus que le matelas. Je sors la bassine de sous le lit. Je m’y accroupis en craquant des jointures. Je pisse et chie en même temps. Je pousse la bassine aussi loin du lit que je le peux. Je la recouvre d’un drap sale. J’enlève mon pyjama et m’essuie avec. Je sais qu’il y en a d’autres, propres ceux-là, dans le placard, mais je n’ai plus la force d’aller les chercher. Je m’allonge, nu, sur le lit nu. Qu’elles me voient ainsi. C’est ainsi que sont les hommes de mon âge, mes chéries. Nul besoin de se mentir à soi-même. Des demi-squelettes qui n’ont plus rien à cacher.
Enfin, sauf ce qu’il y a dans leur tête.
Il n’y a pas que des choses tristes. J’ai eu une vie tellement riche. Il suffisait qu’elles y croient, elles, mais ce n’est pas possible, n’est-ce pas, elles doivent toujours douter, toujours tout remettre en question, toujours nous empêcher d’aller de l’avant, attends-moi, attends-moi, je ne peux pas courir aussi vite que toi mais je veux être là à chaque instant, à chaque tournant, surtout ne pas rester seule en arrière, je dois te poursuivre, je dois te dépasser, je dois te lester, je dois finalement te faire trébucher, parce que c’est seulement ainsi que je me sentirai vivante et neuve et valable, sinon ça sert à quoi, un corps de femme ?
À quoi ça sert ? À être donné aux autres, évidemment, ça ne sert à rien en soi, faut vous y faire, c’est vrai, finalement, c’est misérable, un corps de femme, virginité tant attendue, tant anticipée, tant rêvée que lorsqu’on y parvient enfin la déception est du même acabit, et ensuite maternité tant attendue, tant anticipée, tant rêvée, qui conduit à une douleur de sainte suivie d’un épuisement plus bas que terre. Et après ?
À la naissance de Kitty, je l’ai dit, la mère a souffert comme seules savent souffrir les femmes, avec cet art consommé de la résignation. Pour ça, elle avait du métier. La deuxième nuit a été si longue que je ne pensais pas qu’elle s’en sortirait. La maison entière semblait moribonde, remplie d’une prémonition de désastre qui n’avait pas pour objet, comme je le croyais, leur mort mais plutôt leur survie à toutes les deux. La mère était grise. Sa peau était fripée, elle vomissait ses maigres réserves. Malgré son enflure, le corps se ratatinait visiblement dans le lit, une disparition progressive à mes yeux consternés. Je me suis résigné à la perdre, comme cela arrivait encore si souvent à l’époque. Je regardais son corps déformé, elle ressemblait à un enfant qui portait une charge bien trop énorme. Elle venait d’avoir dix-sept ans. Je me suis senti impuissant, moi le Dokter-Dieu. Elle m’a regardé dans les yeux. Délivre-moi, a-t-elle dit entre ses dents, se mordant presque la langue de sauvagerie. Je savais ce qu’elle voulait dire. Coupe-moi le ventre, tue-moi et sors cet enfant de moi. C’est ça qu’elle me disait. J’ai secoué la tête. On attend encore un peu. Ça va venir. J’ai essayé de prendre ce ton paternel et rassurant que j’avais d’habitude avec mes patients, mais ça n’a pas marché. C’est un gargouillis qui est sorti de ma bouche, comme si mon instinct se refusait au mensonge. Elle m’a gratifié d’un regard haineux. Je suis sorti fumer une cigarette, la laissant avec la sage-femme. Je n’avais pas dormi non plus pendant ces deux nuits. J’étais à ses côtés, négligeant mes patients. Et ce que je recevais, c’était cela : une accusation venimeuse, typiquement féminine. J’étais l’homme. Je ne pouvais souffrir comme elle. J’étais l’homme. J’étais responsable de sa souffrance.
Pourquoi, depuis quand, la mise au monde est-elle devenue la culpabilité du mâle ?
Et puis, enfin, au bout de cette si longue nuit, l’enfant, amoché, chétif, hésitant à pleurer après avoir tant fait souffrir sa mère. Difficile de le poser sur le petit corps de la mère, corps d’enfant lui-même, de le mettre à ce sein presque inexistant encore. J’ai eu l’impression d’avoir deux enfants sur les bras. Je ne savais quoi en faire. Mais ensuite elles ont ouvert les yeux en même temps et se sont regardées. Après, la cause était entendue : il n’y a plus eu de place pour moi. L’une a tendu les bras vers l’autre et la montée de lait a été immédiate, organique, gouttes translucides émergeant des mamelons sombres comme de minuscules insectes liquides sortant de leur trou. L’enfant a aussitôt su comment absorber ces gouttes et se réfugier dans l’espace blanc de sa mère.
Je suis sorti de la chambre, presque aussi fatigué qu’elle et sans récompense aucune. J’avais fait mon boulot. La place du père était inexistante.
Elle s’est remise plus vite que je ne le pensais. Il fallait qu’elle s’occupe de sa fille, de sa Kaveri Bhavani, nom de reine de la lignée solaire des Kuru, elle imaginait sa fille grandissant comme si elle appartenait à la royauté, d’un côté une lignée de caste supérieure, de l’autre la fille d’un médecin vénéré, elle devait être destinée à de grandes choses, la Kaveri Rani, il n’y avait aucun doute dans l’esprit de la mère. C’était pour ça qu’elle s’était mariée : pour produire un fruit qu’elle passerait le reste de sa vie à admirer et qui servirait de prétexte à son existence même.
J’ai accepté pendant un temps qu’elle néglige tout, y compris moi, pour la petite. Elle avait assez souffert ; elle méritait de se reposer et de reconstruire ce corps spolié par la maternité. J’ai consenti à lui laisser ce temps précieux pour nourrir, changer, baigner, bercer la petite, lui chanter des chansons, lui raconter des histoires, la câliner. Une vieille tante est venue s’installer chez nous pour s’occuper des tâches ménagères. J’ai tout de suite vu qu’elle apportait avec elle des manies de vieille et une sorte de désordre ignorant, mais je me suis résolu à la tolérer, le temps que ma femme reprenne des forces et assume de nouveau ses devoirs.
Il y a quelque chose de poignant dans certaines images que je garde de ce temps-là : la jeune mère aux longs cheveux brillants, à la peau mate, vêtue de ces pastels qu’elle adorait, un jour elle était bleu ciel, un autre jour rose bonbon, un autre jour encore vert eau, arc-en-ciel qui traçait son ruban coloré dans la maison grise, le bébé dans ses bras, heureux, seuls moments où Kitty ne pleurait pas. Elle regardait sa mère avec adoration, ne souriait qu’à elle seule, refusait d’être portée par quelqu’un d’autre, y compris moi, la regardait avec ses yeux extraordinaires, couleur étrange, couleur d’eau marécageuse qui pouvait se transformer en éclat doré à la lumière. À elles deux, elles étaient une peinture vivante, comme ces miniatures du 18e représentant Krishna et sa mère Yashoda. La mère était exactement comme ces femmes aux anciennes voluptés, yeux oblongs, petite bouche minutieusement dessinée, formes enfin pleines après la naissance de Kitty. Parfois, quand je rentrais du travail, je me cachais derrière la porte pour les regarder, comme si mon regard risquait de briser la délicatesse de l’image ; quelque chose en moi s’arrêtait net, se figeait, s’effrayait de tant de grâce livrée à mon regard, je les observais et me laissais imprégner un instant par ce lieu usurpé, car je n’y avais aucune place. Je me permettais d’être heureux parce que j’étais la source de leur bonheur. Sans moi elles ne seraient rien — mais je ne me faisais pas d’illusions : ce bonheur-là n’était pas le mien.
Le temps passait, et rien ne changeait. Il suffisait de deux pas pour que le rêve s’écroule. Une riche odeur de moisissure et de nourriture avariée s’était emparée de la maison. Dès qu’on éteignait la lumière de la cuisine, une horde de cafards se précipitait hors des cloisons avec un bruit de pattes entrechoquées. La vieille les écrasait avec un balai, laissant derrière elle des masses blanchâtres et brunâtres. Elle avait l’habitude de jeter par la fenêtre des restes de nourriture dont les chiens errants se régalaient, rôdant par dizaines autour de la maison, déféquant, aboyant, copulant, mordant, une horde dangereuse dont les occupantes de la maison ignoraient royalement la présence. Les repas étaient devenus un calvaire pire encore que quand c’était l’autre qui cuisinait, parce que la vieille, rompue aux habitudes d’économie de la guerre, noyait les lentilles dans l’eau, mettait à peine une pincée de sel dans les plats, utilisait une huile bon marché qui avait un goût de rance et n’arrivait jamais à obtenir la bonne texture pour le riz. Plus je devais avaler ces repas infects dans une maison qui sentait la mauvaise huile, plus ma colère se tuméfiait et ma rancune durcissait comme un fibrome dans un ventre de femme, devenait physiquement douloureuse, une boule herniée, sensible quand j’y appuyais la main.
Je ne comprenais pas comment elle pouvait rester aussi imperméable à l’état écœurant de la maison. Ma peau se hérissait dès que j’y entrais. Elle flottait, elle, angélique, innocente, insensible.
La colère s’est disputée à la patience jusqu’à ce qu’il m’apparaisse clairement que celle-ci était parfaitement vaine : ma femme n’avait aucune intention de reprendre ses responsabilités.
Dans mon esprit se mêlaient les brumes de ses saris et la boue dans laquelle je pataugeais. Je voulais qu’elle voie cela. Qu’elle y plonge ses lèvres et ressente le choc de sa texture. Ne pas être le seul à en respirer les miasmes. Un soir, je suis rentré après plusieurs heures passées à l’hôpital auprès d’un patient qui souffrait d’un cancer du côlon en phase terminale et qui régurgitait ses propres matières fécales. Je suis rentré et je les ai vues, elles, dans le jardin, répandant une tranquillité liquide, intouchées par l’horreur.
Elle portait un sari d’un bleu plus clair qu’un ciel de début d’hiver. Hors du monde et semblant posséder le monde. Mais non, le monde n’est pas à toi, surtout pas à toi qui te traînes dans l’oisiveté et la crasse, ai-je murmuré. Calme, armé d’un scalpel, je suis allé vers elle, j’ai arraché le pan du sari qui était retenu sur son épaule par une petite broche de turquoise que je lui avais offerte, et j’ai tailladé la partie la plus richement brodée sans qu’elle puisse faire quoi que ce soit pour m’en empêcher, puisqu’elle tenait sa précieuse fille dans ses bras.
Kitty s’est mise à brailler. Mais, comme toujours, la mère n’a rien fait, n’a pas réagi, n’a pas protesté. Elle me regardait de ses yeux plats.
J’ai posé le tranchant du scalpel contre sa poitrine pleine de lait que le sari ne recouvrait plus.
Demain tu retournes à la cuisine, lui ai-je dit. Demain tu nettoies la maison de fond en comble. Demain, je ne veux pas te voir avec ces saris coûteux dans la maison. À partir de demain, tu ne portes plus de sandales aux pieds. Tu marches pieds nus comme tout le monde.
Pour bien faire pénétrer ce message, j’ai appuyé un tout petit peu sur la lame et j’ai vu avec une joie inouïe perler des gouttes de sang plutôt que son éternel lait de vache nourricière.
Le bébé continuait de pleurer. Je l’ai pris d’entre les mains de sa mère pour le remettre à la vieille. Le hurlement de désespoir de Kitty m’a percé les tympans.
Deux minutes après, un hurlement tout à fait identique a retenti derrière moi.
À
À partir de là, sa majesté mon épouse a refusé de me parler. Elle s’est figée dans son reproche ; je n’ai pas voulu faire davantage de concessions. Elle n’a pas compris que je faisais cela pour sauver ce qu’il restait de notre famille. Elle n’a pas compris que je voyais, moi, chaque jour, des tragédies humaines. Il fallait mériter notre vie et non l’écheveler de rêves indécents. Cela me faisait du bien de la voir mal fagotée dans des saris en coton grisâtres, attachés n’importe comment, les cheveux empaquetés au-dessus de sa tête. Ses pieds ont eu des cors, des verrues, des cloques qui saignaient et suppuraient. La peau était mangée par l’eau savonneuse dans laquelle elle lavait les vêtements et la vaisselle : elle devenait une femme. Elle était presque belle.
C’était la vieille qui s’occupait à présent de Kitty. Elle lui racontait des histoires de monstres, de dieux et de sorcières. La moitié de ces histoires tournaient autour de femmes qui, sous une apparence normale, étaient des daïnes, des sorcières ayant usurpé le corps de femmes ordinaires. Kitty, bien qu’elle n’y comprît pas grand-chose, était fascinée par ces histoires. Quand la vieille les lui racontait, assise par terre, l’enfant dans son giron, Kitty mettait ses deux doigts dans la bouche et son regard fauve se perdait dans ce monde trouble.
Je n’aimais pas toutes ces superstitions, j’étais convaincu qu’elle était à moitié folle, mais tant qu’elle s’est occupée convenablement de l’enfant, j’ai consenti à la tolérer. Jusqu’au jour où elle a proposé de nettoyer du poisson dans la courette derrière la cuisine. La mère, bien entendu, n’aimait pas cette tâche et l’a laissée faire. Quand je suis rentré, Kitty était assise par terre dans l’eau sale, les vêtements tachés par le sang qui avait giclé du poisson. Elle regardait, fascinée, la main de la vieille qui arrachait les entrailles luisantes. Une cohorte de mouches bleues vrombissait tout autour. Au moment où les intestins glissaient entre les doigts de la vieille, Kitty a été prise de nausées. Elle ne vomissait pas mais, pliée en deux, émettait des bruits rauques, ses yeux larmoyaient, ses petites jambes s’agitaient dans l’eau croupie, elle n’arrivait visiblement plus à reprendre son souffle. La vieille s’est mise à rire en disant, pauvre petite princesse, pauvre petite rani, puis, sans que je m’attende à ce geste, sans que rien ne m’y prépare, elle a pris une poignée des entrailles qu’elle venait d’arracher du poisson et les a enfoncées dans la bouche de Kitty.
J’allais m’élancer pour reprendre ma fille quand la mère est arrivée, un éclair traversant mon champ de vision. Il n’était plus jaune vif mais gris, cet éclair ; la femme, elle, brillait toujours aussi fort. Elle a saisi Kitty, lui a enlevé les morceaux d’intestins de la bouche, l’a mise sous le robinet et l’a lavée à grande eau, lui caressant le corps de ses mains, lui arrachant ses vêtements tachés, lui répétant, tu es ma Kaveri Rani, c’est une folle, ce n’est rien, ce n’était qu’un vilain poisson, personne ne s’attaquera plus à toi je te le jure sur ma vie.
Elle a emmené Kitty dans notre chambre et l’a séchée et rhabillée de propre. Kitty se laissait faire sans réagir. Elle ne pleurait pas, ne disait rien. Sa mère l’a poudrée, lui a mis du khôl aux yeux comme si elle allait à un mariage, lui a passé une robe de brocart qu’elle lui avait cousue pour son anniversaire, elle l’habillait comme une poupée dorée, mais Kitty ne disait rien. Quand sa mère l’a soulevée, elle a posé la tête sur son épaule et s’est endormie. La mère s’est assise dans un fauteuil, tenant son enfant dans ses bras. Au bout de quelques minutes, elle s’est endormie elle aussi, dégageant une odeur d’eau savonneuse, d’encaustique et de chagrin.
Je suis entré dans la chambre, je me suis assis sur le lit et je les ai regardées. Ainsi dormantes, ainsi immobiles, je n’avais rien à leur reprocher. D’ailleurs le sol de stuc brillait tant elle l’avait bien astiqué, et la chambre sentait bon le vétiver qu’elle avait mis dans un bol sur la fenêtre. Ainsi dormantes, silencieuses, elles étaient parfaites. L’étrange violence de la vieille ne m’étonnait pas. Mais quand elle avait enfoncé cette matière glutineuse dans la bouche de ma fille, une part de moi s’était honteusement réjouie : Kitty la précieuse, qui avait des nausées en voyant le poisson cru, c’était le prolongement de sa mère, trop bien pour moi.
Trop bien pour moi ? Elles verraient que personne n’était trop bien pour moi. J’ai examiné avec la plus grande patience les marques sur son visage, ses mains, ses pieds, son corps. Ça, c’était le fruit de son travail pour moi. Cela se méritait, d’être la femme du Dokter-Dieu.
Pauvre femme démunie d’elle-même, aucune fibre morale, aucun sens de la dignité qui nous vient du travail et du mérite. Elle a cru qu’elle était née avec ses droits. Mais quelles étaient ses qualités ? La beauté ? La grâce ? L’intelligence ? L’instinct maternel ? Cela faisait-il d’elle un être humain méritant ? Celui qui avait nettoyé le pus et la crasse des autres et qui les avait arrachés à la mort, oui, il pouvait prétendre à quelque récompense. Mais elle ? Pourquoi pensait-elle que tout lui était dû ? Je ne voulais pas qu’elle lègue à Kitty cette illusion-là. Kitty serait une fille comme les autres. Elle n’était pas une princesse. Dans ce pays où la pauvreté tuait chaque jour des centaines d’humains, il n’y avait pas de princes. Il n’y avait que des hommes.
Je les ai laissées dormir ce soir-là, dans les bras l’une de l’autre. Je n’étais pas un monstre. Mais j’avais pour but la droiture. Je n’opterais pas pour le chemin facile. Je savais que, lorsqu’elle ouvrirait les yeux, il n’y aurait dans son regard aucun pardon.
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Personne. Personne ne vient. Où est Kitty ? Je n’ai rien mangé depuis cet horrible porridge dans lequel l’autre a plongé son index souillé. Depuis que je suis ici, je n’ai été nourri que d’amertume. Où est Kitty ? Peut-être s’est-elle noyée dans sa soupe d’arrow-root. Ou peut-être son homme de fille l’a-t-il enfermée dans sa chambre. Elle attendra que je meure lentement ou hâtera l’échéance pour enfin ouvrir son école des mal-nourris. On n’en saura jamais rien. Où est Kitty ? Kitty n’osera trahir sa fille ; elle est bien trop faible pour ouvrir la bouche sur autre chose que des larmoyeuseries. Je ne sais si je passerai la nuit. C’est tout ce qu’elles attendent. Que je crève paisiblement, sans faire trop de bruit ni trop de saletés.
Je ne savais pas, en arrivant ici, que je venais de précipiter ma mort.
La nuit continue. Plus de jour. Terminé, la lumière porteuse d’espoir et de renouveau. Rien que la longue contemplation du noir. Je me regarde, allongé, nu, sur le lit nu. Qu’y a-t-il là ? Voyons, je suis médecin, je devrais le savoir. Dokter-Dieu, tu dois savoir ce qui ne va pas ? Prostate ? Oui, ça bien sûr, je le sais depuis longtemps, c’est normal, malédiction des hommes vieux, c’est ça qui est supposé me tuer en premier, dès que le cancer se sera métastasé. Os fragilisés déjà. Sans doute des fêlures, ici et là, hairline fractures, infimes mais douloureuses. Neurones un peu diminués. Perte de mémoire, début d’Alzheimer ? Non, si je devais l’avoir, ce serait survenu depuis longtemps déjà (à moins que je ne l’aie oublié !). Non, ma mémoire a tenu le coup, puisque tous ces souvenirs sont là avec leur visage d’éternité, même s’ils ne sont plus dans le bon ordre. Ils semblent simultanés, des clichés mélangés qui me restituent à moi-même, jeune, vieux, plein d’espoir, résigné, au seuil de mon existence ou à son apogée, plein de vie ou à moitié cadavéré. Je me souviens de tout, y compris de la vache aux pattes coupées, du veau à la tête coupée, de toutes les amputations faites par le couperet du destin, de la robe bleu marine aux ganses blanches et des chaussures à deux tons blanc et bleu. Et puis, et puis, du regard sans pardon de l’autre, le jour du poisson dans la bouche de Kitty, yeux de l’endormie dans le fauteuil, emmêlée dans son sari serpillière. Elle se réveille, sa fille entre les bras, et me voit en face d’elle ; et elle sait tout, tout de suite, ce qui s’est passé avant, ce qui se passera après, avec une clarté telle que les yeux, je vous le jure, deviennent blancs, tout blancs. C’est le regard du linceul. C’est le regard de l’absolue condamnation.
Je frémis mais ne bouge pas. Longtemps, nous restons là. Moi d’un côté, et de l’autre cette femme de dix-huit ans qui tient sa fille dans ses bras et dont les yeux blanchis à la chaux vive sont une contagion. Mes boyaux se tordent. Elle s’est mise debout, a posé Kitty sur le lit, lui a caressé les cheveux avec une sorte de regret, comme une demande d’absolution. Puis elle a dit à la vieille de s’en aller, que désormais nous n’aurions plus besoin d’elle.
La vieille a essayé de protester, d’expliquer qu’elle voulait habituer Kitty à l’odeur du poisson, mais l’autre est restée immobile et droite, ne la regardant même pas. La vieille a fini par se taire et aller prendre ses affaires, marmonnant entre ses gencives qu’elle savait bien que c’était un repaire de sorcière.
L’autre a pris une brosse et s’est mise à brosser, cirer, astiquer la maison déjà propre comme pour la débarrasser d’une infection, et elle a lavé la cuisine, et elle a préparé un repas parfaitement cuit, et elle m’a servi dans un silence de fusillade.
Ne resterait que la violence de ce jour, de ce geste, de cette chaîne d’incidents qui nous a désunis.
Ne resterait que la haine.
Enfin, la porte s’est ouverte. Kitty, enfin, Kitty, c’est elle, je la reconnais même les yeux fermés, son odeur, sa manière de respirer, elle, ses gestes, yeux fermés je les devine, petit mouvement de la main vers moi, elle se retient, elle, ses expressions remplies de silence, tout dans les yeux, elle, les yeux de Kitty ont toujours parlé pour elle, même quand sa bouche était fermée par une main.
Tu es sans pyjama, constate-t-elle, fine comme toujours.
Comme tu vois.
Tu as chaud ?
Non, j’avais envie de faire caca et comme il n’y avait personne pour m’aider, j’ai dû le faire tout seul et je me suis essuyé avec mon pyjama. Ça te convient comme explication ?
Tu aurais dû sonner... Je t’ai laissé une clochette pour ça.
Je m’étouffe presque d’énervement.
J’ai sonné. Tu n’es pas venue. Il n’y a que ta maquerelle, là, qui s’est pointée. Tu sais de qui je parle, ton espèce de fille, avec son teint noir, ses membres épais, ses gros doigts et, pour couronner le tout, elle m’a annoncé qu’elle est lesbienne, tu le savais ?
Hein ? Tu le savais ?
Kitty rentre dans son silence. Elle ne trouve jamais les mots pour se dérober. Pas contente que je me moque de sa fille, mais en même temps, qu’est-ce qu’elle peut inventer pour la défendre, rien, cela défiera à jamais son imagination, pauvre Kitty.
Mais les yeux de pauvre Kitty, eux, parlent. Aucun doute là-dessus. La logorrhée ophtalmique, ça la connaît. Tout ce qu’elle n’a jamais pu me dire, ses yeux, eux, me l’ont révélé. Pâle lumière des larmes au fond de la transparence tellement étrange des iris, pâle douleur qui ne veut pas encore se livrer, mais qui commence déjà à débiter des mots qu’elle croit que je n’entends pas, pâle bredouillement du cœur de Kitty, mots saumâtres d’une âme saumâtre dont les pensées titubent : tu ne m’aimes pas, Papa. (Joli début, très élégant, elle finira écrivain !) Tu ne m’as jamais aimée. Il y a toujours eu entre toi et moi une impossibilité, je le sais. Mais, mais le plus dur, c’est ma fille, pas juste les méchancetés, mais ce mépris terrible, déni de tout ce qu’elle est, et maintenant encore, alors qu’il ne te reste que si peu de temps à vivre, tu ne peux même pas, pas envie de te racheter un tout petit peu, juste pour un instant, dire quelque chose de gentil, tu sais combien cela m’aurait, m’aurait consolée de tout, de cette charge, de ce fardeau du cœur brisé cassé, Papa, tu sais ce que c’est, porter cela en permanence, marcher lourdement avec dans sa poitrine cette chose lourde qui balance et qui tangue et ne se laisse pas oublier, à chaque pas il est là, il te rappelle à lui, et il te dit, fille mal aimée mère d’une fille mal aimée, qu’est-ce que tu fais, traînant dans ta vie ce cœur fêlé, qu’est-ce que tu attends pour déguerpir de la vie, fille mal aimée, jamais aimée et qui jamais ne le sera, qu’attends-tu pour enfin prendre ce qui t’est dû, ton seul et unique dû, la mort ?
Oui, c’est ça que j’entendrai en écoutant les yeux de Kitty, que j’appelle en moi-même la complainte de la mal-aimée tant je la connais par cœur, mais je veux bien les entendre encore une fois, ces larmoiements de moine cistercien ou d’ascète himalayen, je la regarde bien droit et j’attends que commence à tinter dans mes oreilles son mutisme éloquent, mais, surprise, ce n’est pas ça du tout :
Les yeux de Kitty ne disent rien. Ils ne parlent plus. Leur clarté est parfaitement opaque. Ils sont posés sur moi, pourtant on dirait qu’ils sont ailleurs. Ils me regardent mais je ne suis plus là. J’ai disparu. Plus de peur ni de rancune ni de chagrin ni de complainte. Elle est droite, immobile. Elle me fait penser... Elle me fait penser... Oui, aux yeux sans pardon de l’autre, ce jour-là. Mais Kitty ne peut s’en souvenir. Elle avait un an. Deux quand sa mère est morte. Elle ne se souvient pas d’elle, elle me l’a toujours dit, elle se l’est toujours reproché. Elle ne peut pas aujourd’hui avoir les yeux blancs de sa mère.
Kitty ?
Ses yeux se promènent sur mon corps. J’ai honte de ce corps froissé. Si j’avais un drap je me serais couvert, mais il n’y a rien et je dois la laisser me regarder, comme un ver qui ne peut même pas se tortiller. Elle me parcourt, me longe, me découvre, me jauge. Elle secoue la tête, comme étonnée de ce qu’elle découvre pour la première fois.
C’est ça, un père ? dit-elle.
Je ne sais quoi répondre. Je ne comprends pas le sens de sa question. Peut-être n’a-t-elle gardé de moi que l’image de l’homme fort et beau, dynamique et vital avec lequel elle a vécu pendant tant d’années, et, pour la première fois, se rend compte que j’ai vieilli ?
Tous les hommes vieillissent, ma fille, lui dis-je, bien triste pour moi-même.
Elle rit. Étrange, ce rire !
Ce n’est pas ce que je voulais dire, dit-elle.
Elle continue de me regarder. Ses yeux ne parlent toujours pas mais semblent graver quelque chose sur ma peau. Ils tatouent ma chair, dessinent, déforment, délimitent, je ne comprends pas, qu’est-ce qu’elle fabrique ? j’ai l’impression que fleurissent sur ma nudité des formes de pourriture, une inscription de perversité, l’encre noire de sa condamnation. Elle opère une sorcellerie qui me recouvre de honte. Mais de quoi me blâmerait-elle, la sotte ? Et à quoi me condamnerait-elle ? À la peine de mort ? Déjà fait !
Je tente de sourire, de reprendre le dessus.
Alors, qu’est-ce que tu voulais dire ? Tu peux t’expliquer plus clairement, si c’est dans tes compétences ?
Mais ses yeux sont à présent accrochés à mon, à ma, enfin à ma chose, là, aucune honte, besharam, c’est incroyable, je suis outré, choqué, ma propre fille tout de même, qui me regarde ainsi et qui ne dit rien, qui ne parle même pas des yeux, encore moins de la bouche, mais qui, mais qui, pas de ça, arrête, tu entends, il n’en est pas question, arrête de me regarder ainsi je ne le supporte pas, tu entends ?