Le sari vert

Ananda Devi · Chapitre 1 sur 4 · partie 5/7

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Le sari vert

Couverture

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

L’hôpital civil n’était pas loin de chez moi. Quand j’ai enfin réussi à fuir l’interminable cohorte de gémissements, je me suis précipité par les rues les moins fréquentées, celles où il y avait le moins de risques d’être vu. J’étais presque arrivé et je pensais avec soulagement que je rentrerais sans encombre quand j’ai vu la barricade et les grands gaillards armés qui m’attendaient. J’ai regardé en arrière, pensant que je pourrais courir, mais ils étaient prêts. Tout leur corps s’est raidi et s’est tendu, leurs jambes épaisses prêtes à les lancer vers moi avant même que j’aie le temps de leur tourner le dos. Je n’arriverais pas à m’échapper. Alors, j’ai marché vers eux. Ils m’ont dit de m’arrêter. Ils ont demandé de quelle religion j’étais.

Je suis hindou, leur ai-je dit.

Prouve-le, ont-ils répondu.

À ma mine consternée, ils ont commencé à rigoler.

Prouve-le, ont-ils répété.

Comment ?

Eta kuyon, to pa kone ?

Bien sûr que je savais comment le prouver. Bien sûr. Rien de plus simple. J’ai eu la nausée à cette pensée. Je me suis vu, baissant mon pantalon devant ces hommes avinés et échauffés par le climat de violence, et exposant à leur regard, non mon pénis, mais mon caleçon troué aux mauvais endroits. J’ai imaginé leur surprise initiale, puis leur moquerie et leur méprisante hilarité. Oui, je prouverais que je n’étais pas un musulman. Mais je me livrerais à un autre type de mortification. Je savais les mots qu’ils prononceraient à propos du dokter malbar même pas assez fier pour porter des caleçons corrects. Ils ne me tueraient peut-être pas, mais ils me tabasseraient par jeu et me laisseraient au milieu de la rue, avec pour unique vêtement ce témoignage de ma petitesse et de la médiocrité de ma race. Je sortirais de mon évanouissement, devenu la risée de cette ville impitoyable. J’étais le Dokter-Dieu. Une telle humiliation m’était insupportable. La colère m’a envahi.

Je suis médecin, ai-je déclaré avec hauteur. Et je suis un homme par-dessus tout.

Ils ont éclaté de rire.

Tu refuses de baisser ton pantalon ?

Oui, je refuse ! ai-je crié. Tous les hommes sont égaux et ont droit au respect !

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, après une telle fanfaronnerie. Je ne réfléchissais plus. Je pissais de peur mais je pensais donner le change, les faire taire par ma fierté et mon courage.

Ils se sont approchés de moi avec des airs goguenards. Leurs yeux étaient drogués, leur rire ferreux, leur sueur épaisse comme du sang, ils jouaient déjà avec leurs couteaux, ils n’attendaient qu’un défi comme celui-là, ils n’attendaient que ça pour laisser déferler la violence.

Ils m’ont attrapé par les deux bras et ont commencé à me traîner vers les barricades. Au même moment, un autre groupe d’hommes a jailli des ruelles voisines et s’est jeté sur eux. Ils m’ont lâché, pris de court par l’attaque surprise. Je me suis réfugié dans un coin pour essayer de me protéger, dévasté par la hargne déferlée des deux côtés. J’étais encerclé par une violence qui ne ressemblait en rien à celle à laquelle j’étais chaque jour confronté à l’hôpital, qui elle-même ne ressemblait en rien à mes petites colères quotidiennes, somme toute bien banales et anodines. La brûlure du fanatisme était sur tous ces visages déformés.

La chance m’a protégé, ce soir-là. La Special Mobile Force est arrivée avant qu’ils réussissent à s’entre-tuer. Les militaires les ont arrêtés. J’ai aussi été embarqué avec le groupe et on nous a emmenés aux casernes. Le contrecoup du choc m’empêchait de parler à la police, je tremblais, je claquais des dents, je ne pouvais rien dire. On nous a jetés en prison, les musulmans d’un côté, les créoles de l’autre. J’étais avec le groupe des musulmans. Je m’efforçais de ne pas pleurer. C’est alors que l’un d’eux m’a reconnu.

Dokter ! Qu’est-ce que vous faites ici ?

Tu n’as pas vu ? a dit un autre. Il a refusé de baisser son pantalon. Il a refusé de se sauver en prouvant qu’il n’était pas musulman. Il a dit qu’il était un homme avant tout et il a accepté d’être mis en prison avec nous — ce que beaucoup de nos vrais frères ne feraient pas.

Ces hommes encore enveloppés d’une odeur guerrière m’ont embrassé, les uns après les autres, comme un frère. Ils m’ont juré qu’ils me protégeraient pour le reste de ma vie. Ils m’ont dit qu’ils n’oublieraient jamais ce que j’avais fait. Vous êtes un grand homme, ne cessaient-ils de répéter, c’est de vous que le pays a besoin. Ces mots résonnaient mal avec leur regard fou, mais ils étaient sincères. Ils pouvaient passer de la haine à une loyauté féroce, cela ne leur semblait pas contradictoire.

Ce sont eux qui ont appelé les agents de police et leur ont expliqué que j’étais une victime et non un émeutier. C’est notre Dokter, ont-ils dit avec fierté. Il a refusé de baisser son pantalon. Il est resté un homme jusqu’au bout.

L’histoire s’est répandue parmi les agents, qui sont venus me voir et écouter le récit des musulmans. Cela les a consolés de leur terreur. Ils savaient que ces hommes ne pouvaient mentir : ils étaient orgueilleux et sans pitié. Certains des agents me connaissaient bien mais ne m’avaient pas reconnu dans le lot. Ils m’ont libéré, m’ont serré la main, m’ont servi du rhum. Fou de soulagement, j’ai bu avec eux jusqu’à l’aube, oubliant l’éclat des armes blanches partout dans l’île. Après, ils m’ont ramené à la maison, chantant les louanges du héros.

Le lendemain, des journalistes sont venus m’interviewer. Ils connaissaient déjà l’histoire, telle que racontée par les agents et les prisonniers. Même les prisonniers créoles avaient manifesté du respect envers moi et ne cessaient de répéter, étonnés, que j’étais le seul à n’avoir pas voulu sauver sa peau par un geste de lâcheté simple.

Des années plus tard, on s’est souvenu de cet incident et je suis devenu l’exemple du vrai Mauricien au moment où l’on en avait le plus besoin. Mon geste a condensé l’espoir d’une jeune nation. Mon nom a été brandi comme le symbole d’une naissance.

La première étonnée de ce déferlement d’adoration a été, bien entendu, ma chère épouse. Elle s’est faite toute petite pour que je l’oublie. Je ne l’avais pas oubliée, mais je savais que c’était grâce à elle que tout cela m’était arrivé. J’ai été suffisamment magnanime pour lui laisser quelques jours de repos, tandis que je goûtais à ma nouvelle stature de héros.

Il n’y a pas eu de guerre civile. Ce n’était pas grâce à moi, mais ma nuit en prison ne serait oubliée par aucune des personnes qui me connaissaient.

J’ai gardé ce caleçon troué pendant longtemps. Elle ne pouvait deviner pourquoi je souriais parfois en le caressant dans l’armoire : l’étoffe des héros, l’appelais-je.

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Qu’importe si un jour est passé, ou plusieurs, ou dix mil lions de jours ? Si mes souvenirs ont eu raison de la nuit ou n’ont fait que la prolonger ? Je m’avance vers la plus longue échéance et toute aube est meurtrière.

Le chant des oiseaux, de nouveau, quadrille l’espace. Je l’entends moins bien, de trop grandes turbulences m’assaillent.

Je ne sais plus qui, de Kitty, Malika ou la mère, est venu me souffler des mots nus aux oreilles.

D’abord, c’était une sorte d’haleine douce, à peine un râle. Quelques mots, tout juste discernés dans la brise de leur bouche. Robe de velours, disait l’une. Sari vert, disait l’autre. Déchirée, la robe. Brûlé, le sari. Cheveux sanglants. Lèvres rouge sang. Pattes coupées. Caleçon troué. Mensonge de vie. Vérité de mort. Traces violettes. Sang de bête. Scalpel tranchant. Le ventre et l’enfant.

Comme des jeux d’enfants, des comptines cruelles, elles scandaient les heures de ma vie en mettant le doigt sur les plaies, les sutures, la hernie sur le point d’éclater.

D’abord, ce n’était qu’un rythme plaisant, écho de tambour à l’arrière de ma tête. Même pas une migraine, rien que les picotements dansants de la pluie sur un toit de tôle :

Combien d’années ? Trop longtemps. Laissée seule. Laissée pour morte. Dokter Bissam a fermé la porte. Mais moi dedans ! Et moi dehors ! Cessez de crier, vous me faites mal. Cessez de frapper au carreau, j’ai une écharde dans l’œil. C’était un soir de fête. Tu te souviens ? Je ne me souviens de rien. Il doit parler.

Ensuite, les voix se sont mélangées, sont devenues criardes, et je ne suis plus arrivé à les distinguer. J’ai senti des mains qui m’effleuraient le cerveau, main de Kitty, main de sa mère, et puis un doigt, le doigt impur de Malika, qui s’y enfonçait, faisait un trou précis juste là où se situent la raison et la douleur.

Raison et douleur. Ces deux mots-là s’accordent-ils vraiment ? Sans raison, pas de douleur. Ou bien souffre-t-on davantage de la déraison ? Je dis n’importe quoi pour ne plus sentir ce doigt qui fouille, qui touille, qui va dénicher les secrets, c’est cela qu’il cherche, le centre de mes secrets. Tu peux toujours chercher, vieille fille, ce n’est pas là qu’ils se trouvent mais plus bas. Bien plus bas, ha ha !

Mais qu’est-ce que je dis ? Qu’est-ce que je raconte ? C’est sûr, elles vont me rendre fou. Toutes les trois. Oh voilà que le doigt parvient au centre des injures. Oh, que ça fait du bien. J’ouvre la bouche en grand, je prends une bonne respiration et j’y vais : Lisien ! coson ! saleté ! Encore une fois : Lisien ! coson ! saleté ! lisien ! saleté ! coson ! maquerelle ! zanimo ! Remonte, glaire amère, merveille du langage ! Pas bien méchantes, ces injures. Mais quand c’est dit à sa fille, ça fait de l’effet. Quand c’est dit en arrachant la belle robe d’anniversaire, velours assassiné, tandis qu’elle bouillonne de larmes, c’est efficace. Quand c’est dit en assénant quelques gifles sur la face chapeautée et quelques claques sur les fesses désarçonnées, c’est autre chose. Elle avait qu’à pas danser avec un homme, même imaginaire. Et voilà le sac qui valse, et voilà les chaussures qui tanguent contre le miroir, et voilà ta face tournoyée, ma fille, qui as si bien su gâcher la surprise de ton père, les cadeaux choisis avec tant d’amour !

Oh que c’est bon, touille encore, j’ai envie d’entrer au cœur de ma colère, ça faisait longtemps, ça faisait si longtemps, Malika, que je n’avais plus de victimes, donne-moi encore cette euphorie de rage, que je m’y plonge, que je boive de ce nectar au goût d’anis et de vertèbres — qui n’a pas connu la libération de la fureur ne peut en connaître la délectation. Ce n’est pas de la méchanceté, détrompe-toi. Au contraire, c’est la certitude de corriger quelque chose de mauvais, de rectifier ce qui est déformé, cela n’a rien à voir avec le mal mais avec l’image que l’on se fait d’un monde bien, d’un monde ordonné et cadencé et discipliné et rythmé. Sans ordre, rien n’aurait de sens. Il faut bien que quelqu’un prenne les choses en charge, sinon les cons régneraient sur terre. Chaque homme doit être maître dans sa famille et si la famille ne comprend pas ça il faut le lui apprendre. Cette sagesse-là est connue depuis des millénaires mais ce n’est que maintenant que les femmes se réveillent et se disent qu’il n’y a pas de raison. Et pourtant si, mes belles, il y a une raison, c’est que nous en savons plus que vous. C’est aussi simple que ça.

Nous avons pour nous la sagesse de notre sexe.

Et si tu n’avais plus de sexe, serais-tu aussi sage ?

Le doigt de Malika me dit des choses étranges. Je ne comprends pas ce qu’il dit. Petit touillage dans un autre lieu du cerveau, moins confortable celui-là.

Et si tu devenais une femme, ressentirais-tu les choses de la même façon ? demande le doigt.

Je me vois vêtu d’un sari vert. Tiens, je suis de l’autre côté de la barrière. Tiens, j’ai une longue, belle natte qui me descend jusqu’aux genoux, et je me sens heureuse quand je la défais le soir et que les coulées d’eau sombre dévalent mes reins. Tiens, je me souris dans le miroir.

Mais le bonheur n’est pas pour moi, je le sais depuis mes quinze ans. La vie ne sera pas pour moi non plus. Je nourris la mort en consolation dans mon ventre. Juste à côté du bébé qui grandit.

Non ! Ce n’est pas moi, je ne suis pas une femme, manquerait plus ! Et elle n’a pas vécu avec la mort, c’est la mort qui est venue la chercher, accidentelle, inattendue, comme toute mort.

Et si tu n’avais plus de sexe, serais-tu un ange ?

Maintenant, ce n’est plus un seul doigt qui me farfouille mais plusieurs, qui semblent jouer une sorte de symphonie dans mon cerveau. Extraordinaire sensation ! J’ai l’impression de voyager très loin, ou de rester en place et de grandir jusqu’à ce que j’aie rempli l’univers, ou encore de devenir minuscule et de voyager à l’intérieur de ma chair comme un atome. Je ne sais pas ce qu’elle trafique à l’intérieur de ma tête. Ça m’effraie. Elle peut me rendre fou ou gaga, me transformer en légume ou tout simplement me tuer d’un seul coup.

Laisse-moi tranquille !

Mais je ne te fais rien, rien du tout, murmure-t-elle. Laisse-moi seulement te parler de mon père. Ou préfères-tu que ce soit elle qui le fasse, sa femme ?

Sa femme ?

Oui, sa femme, cher grand-père, sa femme prénommée Kitty qui est aussi ta fille ! Tu as bien réussi à ignorer ton gendre de son vivant, mais maintenant je ne te permettrai pas de l’ignorer plus longtemps.

L’ignorer ? Je n’ai pas ignoré ton père, ma chère petite, pas du tout ! On ne peut pas ignorer l’invisible et l’inaudible, on ne le voit pas et on ne l’entend pas, c’est tout à fait différent !

Mais qu’est-ce que je dis ? Je ne dois pas dire cela à Malika, elle sera impitoyable, ange mortel, et d’ailleurs voilà que par vengeance elle touche une partie sensible de mon cerveau qui se réverbère dans une autre partie sensible de mon anatomie.

Aïe ! Tu me fais mal !

C’est bien mon intention, grand-père.

La symphonie s’amplifie, s’accélère. Elle va simultanément faire exploser ma tête et me castrer. Il faut qu’elle arrête, je ne vais pas pouvoir tenir encore longtemps, c’était donc ça la torture envisagée par elles, jouer du piano sur mes neurones ! Je ne me doutais pas qu’elle savait faire ça, la Malika, avec ses airs de vache molle, ses hanches grasses, enfin non, pas vraiment grasses mais larges, mais importantes, c’est ça, des hanches importantes et parfois majestueusement ridicules, les yeux si lents à se focaliser, je ne savais pas qu’elle aurait ce doigté léger et précis, presque voluptueux (mais elle m’en a dit quelque chose, il n’y a pas longtemps, de son doigté), qu’elle aurait cette science qui élude tous les chercheurs, celle de connaître les emplacements précis des émotions, des souvenirs, des illusions, des mensonges, des douleurs et du désespoir, je devrais lui demander de me révéler ce secret, j’aurais le prix Nobel de médecine, peut-être en aurais-je le temps, qui sait, une telle découverte, cela vaut la peine de survivre encore un peu, rien que pour ça.

Mais je n’arrive pas à formuler la question, je baragouine, ma langue barbote dans une mare de salive qui déborde et s’écoule de ma bouche, je sais que je dois être dégoûtant mais ce n’est pas ma faute, c’est elle qui me fait ça en jouant sauvagement et savamment de ma tête.

Bon, acceptons de parler de son père, puisque c’est ça qu’elle veut.

Ogay, ogay, barlons-en, prononcé-je dans un épanchement liquide.

Kitty rapplique en quatrième vitesse. Elles sont toutes les deux à mes côtés, droites comme des sentinelles mal fagotées. Malika allège un peu la pression. Pourquoi veulent-elles parler de cet homme, mari et père, qui n’a rien signifié de son vivant, et encore moins de sa mort ?

Mais quelqu’un peut-il ne rien signifier ? Comment est-ce possible ? On vit tous pour quelque chose, pour remplir une fonction, pour accomplir quelque chose, mais lui ? Cet homme si pâle qu’il en était exsangue, si timide qu’il en était insignifiant, si tranquille qu’il en était invisible, c’était cela que Kitty avait choisi en cachette, tandis que moi je lui cherchais un mari à ma hauteur.

Elle l’a rencontré à la bibliothèque où il travaillait. Normal, c’est là que la chatte avait plus de chances de trouver son rat. Gris devant ses étagères croulant sous les livres que personne ne lisait ou sous les énormes collections de journaux reliés, moisi comme eux par la solitude, familier comme eux des rats qui y trouvaient de quoi nourrir leur immense faim de savoir. Au début, Kitty allait emprunter des livres une fois par semaine. Je n’ai pas vu qu’elle y allait de plus en plus tôt et de plus en plus souvent. Elle a été assez maligne pour ne rien me révéler. Ils s’y sont pris, il faut le dire, adroitement.

La demande a été faite en bonne et due forme par sa famille et je n’ai rien soupçonné. Ce n’est que lorsque tout a été décidé et les fiançailles célébrées que j’ai su qu’ils avaient tout manigancé, lui et Kitty. Je l’ai détesté du premier coup. Ce garçon replié sur lui-même comme un mouchoir de papier usé avait conquis ma fille et m’avait eu par la ruse.

Bibliothécaire !

Heureusement pour nous tous, il est mort de tuberculose cinq ans après leur mariage. Quand il est mort, tous ont dit qu’il était un homme bon. C’était sa seule épitaphe. Il n’y avait rien d’autre à dire de lui. J’ai eu du mal à cacher ma

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moquerie de cette seule phrase répétée par tout le monde comme si cela signifiait quelque chose.

Malika était encore toute petite. Je me souviens de sa désolation à la mort de son père. Kitty, elle, n’a pas pleuré. Les gens ont murmuré face à cette absence de tragédie. Mais son silence et son calme en disaient plus long sur sa douleur que les cris et les gémissements de la mère et des sœurs du mort. J’ai ramené Kitty et Malika chez moi. Je n’osais leur montrer que je souriais, que dans mon cœur je chantais les louanges du destin, que je ne ressentais aucune tristesse pour l’homme décédé. Mais je sais à présent que Malika l’a deviné.

Pauvre homme, dis-je à présent, m’efforçant d’être compatissant pour me sortir de cette mauvaise posture. Je l’aimais bien, vous savez, mais je ne savais pas lui exprimer ma sympathie. Il n’a pas été gâté par la vie, c’est le moins qu’on puisse dire.

Silence. Statues de marbre, chacune d’un côté du lit, jugeant mes paroles. Je dois faire mieux.

D’accord, d’accord, je n’ai pas su l’apprécier à sa juste valeur. C’était un homme bon, ils l’ont tous dit à sa mort. De qui peut-on dire cela, de nos jours ? Ça ne court pas les rues, les hommes bons.

Je pousse un soupir. Toujours silence. Pas suffisant. Note encore trop moyenne. Les deux femmes ne m’autorisent pas la moindre faiblesse. Je reprends :

Ce n’est que maintenant que je comprends à quel point il a été un bon mari pour toi, Kitty, et un bon père pour toi, Malika. Et puis, tous ces livres qu’il avait lus, avec quelle érudition et quelle passion il en parlait... oui, je m’en souviens.

(Forcément, il devait lire puisqu’il n’avait rien d’autre à faire ! Il était bibliothécaire ! Entouré de rats ! Ses vêtements froissés ressemblant à des journaux archivés ! J’ai du mal à rester grave et convaincant dans mon nouveau rôle de père compréhensif.)

Kitty, tu n’as pas pleuré au moment de sa mort, mais je sais que c’est parce que ta douleur était bien plus grande que les larmes.

Ça, c’est bien trouvé : « plus grande que les larmes ». Je me tais, attendant une réaction de leur part. Je dois me taire, parce que j’ai envie de rire. Mais elles ne rient pas, elles. C’est comme si je passais un oral. Mes examinatrices sont impitoyables.

Insuffisant, disent leurs bouches fermées. Malika tend la main, la pose presque tendrement sur mon front.

Tu veux que je recommence à t’explorer le cerveau, grand-père ? demande-t-elle. Non ? Alors dis la vérité à Maman, parce qu’elle ne mesure toujours pas ta duplicité.

Elles commencent à m’énerver.

Je ne sais pas ce que vous attendez de moi. Après tout, je l’ai à peine connu, je n’ai pas grand-chose à en dire. C’est ça, la vérité. Je le respecte, vous ne pouvez contester cela.

Évidemment, même si je l’avais connu comme ma poche, je n’aurais pas eu grand-chose à en dire, ou autant qu’il y a à dire d’une poche vide, si vide qu’elle ne contient même pas quelques bouloches de poussière au fond. Mais cela, je le tais.

Douleur immédiate et fulgurante. Malika sourit de son sourire aigre.

J’entends ce que tu penses, grand-père, ne t’en es-tu pas encore rendu compte ? Pas la peine de faire semblant.

Je fais un effort surhumain pour m’interdire de formuler la prochaine pensée, si terrifiante que je suis à la fois subjugué et assommé par son énormité :

ton père, Malika, n’était pas vraiment un homme. Je suis à peu près sûr qu’il était. Impuissant.

Je crois m’évanouir de douleur tant sa vengeance est rapide. Peut-être me suis-je évanoui. Peut-être ai-je crié.

La porte s’ouvre. Elles entrent toutes les deux. J’ouvre un œil, puis l’autre. Je ne comprends plus rien.

Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Malika.

Tu m’as fais mal, lui dis-je, boudeur.

Je ne t’ai rien fait, tu as rêvé, dit-elle froidement.

Je n’en sais rien. Je souffre et elles s’en foutent. J’en ai marre d’elles. Je leur tourne le dos et je fais semblant de me rendormir.

Insuffisant, prononcent-elles dans mon dos.

Décret de toutes les femmes au bout de ce temps impitoyable qu’elles accordent aux hommes.

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Non, mais sans plaisanter, cet homme, je ne sais pas ce qu’elles lui trouvent. Leur amour à toutes les deux est-il sincère ? Je crois plutôt que maintenant qu’il est mort, elles sont libres de l’imaginer comme elles le souhaitent, d’en faire un homme ou un ange selon leur humeur (et parfois même un démon, c’est bien aussi, dans certaines circonstances, n’est-ce pas mes belles, un démon aux yeux de démon, aux lèvres de démon, aux mains de démon), de déverser leur adoration à ses pieds sans craindre qu’il ne les écrase sous ses souliers d’homme, de l’affubler de qualités de femme et de se dire, puisqu’elles n’ont aucun autre motif d’orgueil et de dignité, qu’elles étaient la femme et la fille d’un grand homme.

Je le reconnais, je n’ai jamais pu l’encadrer parce qu’il était tout ce que je n’étais pas, et Kitty l’avait choisi parce qu’il était mon contraire. Mais qu’il soit mon contraire ne signifie pas qu’il est tout ce qu’un homme doit être. D’ailleurs, il n’a pas survécu. Preuve qu’il ne valait pas grand-chose. Preuve que d’autres étaient plus aptes que lui, mieux adaptés à la lourde tâche de survivre — suivez mon regard.

Lui et Kitty. Kitty en sari rose avec des paillettes argent, allant au cinéma avec lui. Lui disant à Kitty, ne sachant pas que je pouvais l’entendre, qu’ainsi habillée, il ne pourrait plus regarder ni le film ni l’actrice parce qu’il n’aurait qu’une envie, c’était de rentrer à la maison avec elle. Lui revenant du cinéma et chantant les chansons du film à l’oreille de Kitty. J’avais envie de vomir les rares fois où j’étais chez eux et que je les entendais sourire dans leur chambre. Et c’est vrai qu’elle était belle, ainsi, Kitty, dans son sari rose à paillettes, belle avec ses cheveux noirs ramenés en chignon sur la nuque, belle avec ses perles aux oreilles, belle avec ses sandales argentées, belle comme sa, comme sa mère, oui, disons-le, ça me faisait mal de la voir rire avec cet homme de carton-pâte, comme si c’était sa mère qui me trahissait, qui s’en allait au bras d’un autre homme, qui allait au cinéma, puis marchait dans les salines, puis s’asseyait sur un banc, puis rentrait débordante d’amour et de désir, je ne le supportais pas, je m’enfermais dans ma chambre et tournais en rond en me retenant de fracasser quelque chose. Je les entendais parler si longuement que je finissais par me consoler en me disant que, en fin de compte, il ne devait jamais passer à l’acte. Ce n’était qu’un beau parleur.

Un jour que j’étais chez eux et qu’ils étaient sortis, j’ai vu le sari rose qui séchait dehors au soleil. Le vent l’agitait avec une sorte d’insistance moqueuse. Je l’ai touché, j’en ai caressé le tissu à la fois soyeux et rugueux, à cause des paillettes, j’ai respiré l’odeur du savon et j’ai cru y déceler le parfum de Kitty malgré le lavage, et autre chose, un parfum de désir, moins agréable. J’ai décroché le sari et je l’ai ramené dans ma chambre. Je l’ai étalé sur le lit et je me suis mis à en renifler chaque partie pour découvrir ce qui me déplaisait, petit à petit je m’y suis empêtré, je m’y suis enroulé, c’était doux et cela faisait un bruit de cascade dans mes oreilles, je ne m’imaginais pas combien cela pouvait être doux à porter, un vêtement de femme, j’ai écouté la cascade de Kitty et cru déceler les parfums de son corps, et ce n’est qu’au bout d’une longue exploration de ces cinq mètres de jungle soyeuse que j’ai découvert le lieu de ma douleur. Ce lieu de sa trahison de femme était imprégné d’une odeur d’homme, impossible à méconnaître, et c’est pour cela qu’il avait été lavé, le sari, pour tenter d’enlever toute trace de la trahison, mais on ne peut ainsi déguiser les preuves ou les effacer, ma chère fille, douce maquerelle, ne crois pas que tu puisses dissimuler à ton père ce qu’il doit savoir, les cochonneries auxquelles tu te livres la nuit ou peut-être même le jour au vu et au su des regards, qui sait, tu n’as peut-être aucune pudeur, aucune honte à me révéler ainsi ce que vous faites, le déguisant en soirées romantiques alors qu’il n’y a là que la bestialité de ce rat de bibliothèque qui a l’air si anodin, si inoffensif, mais pas quand il est seul avec Kitty, n’est-ce pas, oh non, là d’un seul coup il se souvient de ce que c’est qu’un homme, il a une partie mâle qui vibre, il en est bien fier de sa virilité, n’est-ce pas, t’as vu Kitty, je suis pas juste un bibliothécaire tire-au-flanc, je sais aussi user de mes atouts, j’en ai plein, tu vois, une fois ma panoplie de rat enlevée, je sais mordre et lécher et sucer et pénétrer, tu vois, je sais tout faire bien, même m’épancher dans ton merveilleux sari de rêve, de fée, cela aussi je sais le faire, bien souiller ce qui est propre, tu vois, ce qui est pur, ce corps rose d’enfant, cette soie précieuse qui n’aurait jamais dû m’appartenir, voilà, tu vois, je suis quand même un mâle, tu vois, avec mes airs de femelle apeurée, je suis un mâle avec sa voracité et ses recoins sales et ses odeurs d’urine, et tu m’appartiens dans ton sari rose peau comme tu ne pouvais appartenir de droit à ton père qui nous regarde désormais depuis sa solitude, rions-en, Kitty, rions-nous de lui, seul dans sa chambre à se dévorer les doigts de colère, laissons-le écouter nos souffles sucrés et deviner quand le silence dissimule des râles, payons-nous sa tête avec ce sari rose étalé au grand jour, au grand soleil, au grand vent, et qui dégage à chaque passage l’essence furtive de nos sexes, oh Kitty, oh Kitty

de rage, de rage, j’ai pris mes ciseaux à ongles et j’ai tailladé le sari jusqu’au sang, je l’ai lacéré comme on lacère une peau, j’ai pris soin de ne laisser aucun endroit intouché, je devais les poignarder tous les deux à chaque recoin de leur corps pour me sentir bien, pour me sentir libre des mensonges du sari enroulé autour d’eux et de leurs organes déployés devant mon visage

le rat, le rat, j’assassine le rat et sa cohorte.

Le rat qui m’a tout pris et qui a même usurpé ma virilité.

Plus tard, je me suis souvenu que j’avais aussi un jour coupé le sari de la mère. Toutes ces femmes qui s’enveloppent dans leurs belles étoffes précieuses, si précieuses qu’elles croient que leur corps est de même un bijou intouchable, uniquement caressable de loin, qui se transforment en êtres éthérés que la vie ne touche pas, elles doivent bien un jour recevoir une leçon de choses.

Et, encore plus tard, j’ai conclu que cet épanchement dans le sari, c’était la preuve qu’il avait ce problème masculin dont se plaignaient tant de mes patients. J’ai ricané en rassemblant de grandes brassées du tissu témoin de son ignominie d’homme. Et j’ai commencé à compter les jours et les mois.

À part Malika, leur mariage n’avait abouti à aucune progéniture.

J’ai jeté le sari rose à la poubelle. Kitty l’a-t-elle retrouvé ? A-t-elle compris ce que signifiait cette attaque en règle ? Toujours est-il qu’ils sont venus de plus en plus rarement chez moi et m’ont invité de plus en plus rarement chez eux. Kitty a voulu couper les ponts. L’autre était bien trop faible pour dire quoi que ce soit. D’ailleurs que pouvait-il bien dire ? Il avait sa femme. Il avait ma Kitty. Il avait sa fille. Il avait mes choses précieuses, qui me revenaient de droit, et il ne me restait rien.

C’est ça qu’elles veulent que j’avoue, les crétines ? N’ont-elles pas compris cela sans que j’aie à le leur dire ? Il y a des hommes qui, de par leur nature, ont le droit de prendre ce qu’ils veulent ; c’est une espèce de royauté naturelle comme celle du lion ou du tigre. Ils ont le droit du clan. Ils guident, ils protègent, ils perpétuent l’espèce et ils ont des droits. Dans la nature, cet ordre est admis sans conteste, jusqu’à ce qu’un mâle plus fort vienne se battre pour conquérir cette place. Personne n’est venu se battre contre moi pour conquérir mes femmes. Quelqu’un me les a volées sans se battre, en se camouflant derrière son rideau de moisissure et de poussière et son semblant d’amour féminin et de douceur et sa rassurante fadeur. Je ne lui concède pas la victoire. D’ailleurs, il n’a pas gagné la guerre. Il était de la nature des vaincus, puisqu’il est mort si vite. J’ai repris ma place naturelle. Elles me sont revenues, toutes les deux, pour un long temps où j’ai régné avec bienveillance, m’appliquant à les maintenir sur la voie tranquille et subjuguée que doivent suivre les femmes si elles veulent être aimées, des années de, oui, disons-le, n’ayons pas peur des mots, de jouissance où j’ai été comblé comme aucun homme, jusqu’à ce que Kitty finisse par prendre la fuite et se séparer de moi. Mais que m’importait : j’avais eu ce qu’il y avait de plus précieux en elles.

Je suis de la nature des conquérants. Qui ose dire le contraire ? Qui veut maintenant me prendre ma place ? Pourquoi en aurais-je honte ?

L’ère de la culpabilité, voilà où nous en sommes.

Hommes, mes frères, croyez-en la parole d’un mourant lorsqu’il vous dit que la culpabilité est une notion inutile. L’espèce femelle pratique une nouvelle forme de prédation : elle nous massacre de hontes. Il faut nous battre en retour, sinon à quoi aura servi tant d’assiduité à construire le monde ? Nous aurons fait tout ce parcours pour être finalement réduits à si peu de chose, relégués aux seconds rôles, coiffés au poteau, délestés de nos accomplissements ? Qu’ont-elles fait pour le monde, en vrai ? Qui ont été les plus grands, les découvreurs, les défricheurs, les fondateurs ? Qui a changé le destin de l’homme depuis la préhistoire, découvert le feu et la roue, les outils et la chasse, l’agriculture et la mécanisation ? Qui a fait avancer la science et la culture ? Aujourd’hui que tout est fait, que tout est construit, que tout est mis en œuvre pour leur confort, elles viennent s’installer en parasites dans nos rôles. Elles tentent toujours de prouver qu’elles peuvent faire aussi bien que les hommes. Mais ne devraient-elles pas plutôt prouver qu’elles peuvent faire les choses différemment et mieux ? Elles sont promptes à prendre ombrage de toute misogynie et de tout machisme, à réclamer leurs droits égaux, mais, depuis l’ère de Cro-Magnon, elles n’ont pas vraiment changé, elles sont toujours hantées par le besoin d’enfanter, ce qui est normal, de domestiquer l’homme, ce qui est peut-être normal aussi, de construire des nids, normal, mais désormais elles veulent aussi usurper la place de l’homme. Maintenant, tout leur est dû. Moi je dis, si nous leur laissons la place, nous serons impitoyablement mis à mort, sortis de nos peaux, défaits de nos conquêtes et laissés à pourrir dans l’esclavage et la servilité. Hélas ! Nous creusons notre tombe de nos dents. Moi qui sais que je vais mourir, je leur passerai malgré tout la pelle et je les regarderai creuser. Elles ne méritent pas mieux.

Je ne suis pas misogyne, je suis réaliste.

Mais je suis seul à crier dans ma cave. Je rage de ne pouvoir parler plus fort, faire entendre mon amertume, alerter les hommes de la nécessité de la révolte, les forcer à faire face à tout ce qu’ils ont sacrifié, les exhorter à faire demi-tour avant qu’il soit trop tard, avant qu’ils aient perdu tout respect d’eux-mêmes, avant qu’elles aient tout pris de ce qui pouvait nous donner une raison de croire en nous-mêmes et avant qu’elles aient mené à bien l’hécatombe. Car si vous êtes perdus, vous, imaginez ce que seront leurs fils ! Imaginez grandir avec ces figures de déesses sordides qui veulent tout être à la fois, qui veulent incarner l’impossible perfection, qui veulent qu’on les apprivoise puis qu’on s’agenouille, qu’on les contraigne puis qu’on les idolâtre, qu’on les viole puis qu’on les caresse, qu’on les brutalise puis qu’on leur demande pardon, et toujours, toujours, qu’on suive leurs caprices sans rien recevoir en retour !

Pauvres fils de ces amazones fourvoyées, je ne sais ce qu’il adviendra de vous quand elles seront lasses de leurs jouets. Elles vous livreront en pâture à leurs filles, elles en auront entre-temps fait des chiennes sauvages, elles vous conduiront à vos cages pour attendre sagement votre devenir de prisonniers.

Je suis trop vieux et trop mal en point pour conduire une révolution. Pauvres frères, que Dieu ait pitié de vous. Rejoignez un monastère ou battez-vous, je vous en supplie, avant qu’elles fondent sur vous comme un vol de criquets et ne laissent derrière elles qu’une écorce de paille. Il me semble déjà entendre le bruit minuscule mais obsédé de leur voracité. Immondes petites mandibules qui grignotent, éternelles affamées de nos succès, de nos envies, de nos hardiesses, elles n’auront de cesse que de n’avoir pris de nous substance et vitalité, nous laissant, morts-vivants, errer parmi nos ombres.

Quelques larmes pâles coulent au coin de mes yeux. Je suis triste pour eux, pour eux tous, ceux qui restent. Ils ont hérité du monde et ils l’ont perdu. Peut-être ne doivent-ils s’en prendre qu’à eux-mêmes. Mais je crois que leur seule faute est de n’avoir pas vu venir l’inévitable. Comment deviner que ces visages tranquilles, ces corps souples d’enfants dissimulaient tant de poisons ?

Nous avons bu à ce poison et nous nous sommes retrouvés délestés de tout pouvoir. Comme dans tous les mythes, les héros finissent par être conquis. Héros déchus, notre errance a déjà commencé. Elle ne finira pas de sitôt.

Il nous faudra du courage pour entreprendre ce long périple et revenir à notre point de départ, celui que nous n’aurions jamais dû quitter. Il n’y aura plus d’aventures guerrières et héroïques tant que nous n’aurons pas repris le pouvoir. Il suffit de voir les bourbiers modernes, le ratage de toutes les entreprises un tant soit peu risquées, la nécessité constante de s’excuser de tout, apologies publiques et médiatiques ou privées et secrètes, peu importe, il nous faut tout le temps nous excuser pour des choses que nous avons toujours faites et qui seraient, jadis, allées de soi. Nous nous embarquons dans des actes dangereux à nos risques et périls. Nous n’avons même plus le courage de les assumer, ni de comprendre qu’ils font partie de ces instincts qui nous régissent, qu’ils font partie de notre nature d’homme : il n’y a aucune raison de nous en excuser.

À genoux, disent-elles sans cesse, demande pardon, exigent-elles, fais amende honorable, réclament-elles. Et nous nous agenouillons, demandons pardon, faisons amende honorable. Pour rien au monde nous ne leur tiendrions tête. Trop difficile, désormais. Mieux vaut battre en retraite et se réfugier dans une tranquillité humiliée, chevaliers sans armures, mollusques sans coquilles. Mieux vaut croire que nous maîtrisons encore les choses tandis que, retranchés derrière nos murs, nous ressassons nos griefs en silence. Race peu glorieuse, engeance masculine rimant mieux avec féminine que mâle, condamnés à chercher auprès de nos pareils une compréhension et un respect que nous n’obtenons plus d’elles, trop contraires, trop imbues d’une importance qu’elles nous ont volée, avec nos pantalons et nos certitudes — il ne nous reste qu’à nous terrer sagement dans nos tanières.

Je vous le dis, moi qui n’ai jamais compris comment sont fabriqués les homosexuels, je pense à présent qu’il s’agit là d’une étape normale de notre déchéance (je dis nous en m’identifiant avec mes frères hommes, mais je ne fais pas partie de la déchéance, je ne fais que la constater). Quand je pense qu’ils sont obligés de chercher le réconfort auprès de corps semblables, dont le seul emboîtement possible me soulève le cœur de dégoût, quand je pense aux odeurs qu’ils doivent partager, à la raideur qu’ils doivent apprivoiser et apprendre à aimer, muscles, sueur, aisselles poilues, peaux rugueuses, toute la laideur de ces parties obscures dans lesquelles ils doivent s’aventurer pour trouver leur plaisir, j’ai envie de pleurer de pitié. Un corps de femme est fait pour être troué et troublé et tourmenté, mais pas un corps d’homme, non ; une telle humiliation n’a jamais été notre dû.

Je suis heureux, tout compte fait, heureux de mourir maintenant et de ne pas faire partie de votre époque. Je n’y appartiens pas. Mon orgueil naturel n’aurait jamais été compris. Ma dignité aurait sans cesse été bafouée. Et je me serais peut-être retrouvé en prison pour ce qui, selon moi, n’a jamais été un crime. Je ferais peut-être mieux de me taire et de partir en silence, mais je me dis que, quelque part, quelqu’un entendra ma voix et verra la lumière.

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Les illusions sont tenaces. Je comprends que nombre d’entre vous aient du mal à faire face à l’évidence. J’étais ainsi, il fut un temps. Quand ma femme a été de nouveau enceinte, je me suis dit que les choses iraient mieux. Ma clientèle avait augmenté, nous avions un peu plus d’argent qu’avant, je pouvais payer une bonne pour faire le ménage et m’éviter les accès de colère, de déception et de dégoût, et je pensais qu’elle comprendrait enfin l’importance de ma tranquillité d’esprit : je donnais tellement de moi-même à mes patients, une si grande part de mon énergie, de ma peine, de ma fatigue, que mes cheveux blanchissaient plus vite qu’ils ne l’auraient dû. Tout le monde savait à quel point j’étais généreux de mon temps et de mon usure, mais elle, non. Elle faisait comme si rien de tout cela n’avait d’importance. L’important c’était elle, elle seule. Elle ne l’affirmait pas en autant de mots. Mais, je l’ai dit, ses yeux étaient particulièrement loquaces et il suffisait que je la voie pour que tous les reproches jaillissent comme des feux d’artifice sans joie et sans célébration. La seule réponse possible était d’écarter d’une gifle ce blâme injuste, hors de ma vue, sorti la alle zanimo, mes injures favorites contraient ses malédictions silencieuses et, ensuite, il ne restait plus rien dans la maison, rien d’autre que Kitty cachée quelque part, massacrée de peur, qu’elle dans sa chambre, endormie de rancune, que moi allant et venant un peu partout, prenant à témoin nos dieux silencieux.

Même enceinte, elle n’a pas changé. Son ventre grossissant ajoutait au reproche. J’ai fini par éprouver envers elle une haine si solide, si épaisse que je me suis mis à prendre du ventre aussi, comme pour lui signifier qu’il n’y avait pas de quoi s’enorgueillir de son état ni penser qu’elle devait bénéficier d’un traitement de faveur.

Kitty pleurait tout le temps, des plaintes tragiques d’enfant gâté. Au début, sa mère tentait de la réconforter et de la distraire. Mais, petit à petit, elle s’est contentée de la tenir dans ses bras, le visage clos et immobile, les deux ressemblant à une statue érigée en l’honneur de la tristesse, à un monument aux morts. C’était comme si l’enfant pleurait pour deux. Tout ce que l’adulte n’exprimait pas dans sa fixité sortait par la bouche tordue de la petite, par l’invraisemblable flot de larmes qu’elle était capable de verser, par la fébrilité du petit corps qui, au bout de quelques heures de pleurs, était secoué de spasmes épuisés.

Je tentais de les ignorer, de sortir de la maison, de faire comme si elles n’étaient pas là ou ne me concernaient pas le moins du monde, je tentais de vivre ma vie comme si elles ne la tourmentaient pas de par leur seule présence, comme si elles ne l’avaient pas transformée d’une manière irréversible, comme si elles n’étaient pas les barreaux d’une prison que je m’étais construite sans le savoir. Mais la fatigue avait raison de moi et ma résistance craquait. Elle voulait voir jusqu’où je pouvais aller. Elle me mettait à l’épreuve. Elle voulait que je la tue de mes propres mains. Elle aurait sa vengeance, me sachant enfermé dans une véritable prison alors qu’elle serait, elle, libre de tout, y compris de la vie.

Je ne lui ai pas donné cette satisfaction. J’ai dit la vérité : ce n’est pas moi qui l’ai tuée.

Cela a été une suite de circonstances tragiques, comme l’a déclaré la police, chacune s’ajoutant à l’autre jusqu’à l’acte final. Rarement aura-t-on vu une telle séquence. Moi qui ne croyais pas aux superstitions de mes compatriotes, aux radotages de mes vieux patients qui s’imaginaient que faire bouillir un clou rouillé dans de l’eau et la donner à boire à une femme enceinte la guérirait de l’anémie, que la cendre de cigarette cicatrisait les plaies, que l’écorce de bois de ronde faisait fondre les calculs biliaires, j’ai dû à ce moment-là croire à quelque chose de plus fort que nous, à un destin néfaste, à un karma dont ma femme était chargée dès la naissance et qui l’avait conduite à cette fin impossible. J’ai dû me rendre à l’évidence que les probabilités d’une telle séquence de drames étaient presque inexistantes. Et une certitude m’a coupé le souffle : même ma violence envers elle n’était que le résultat de ce destin : je n’étais pas responsable de ces actes qui me hérissaient de chagrin, j’y avais été conduit par la nécessité d’un châtiment qui datait de bien avant moi, de bien avant elle, d’une autre de ses vies chargées de culpabilité. Elle était revenue pour les expier toutes.

J’ai eu alors cette pensée glaçante : qu’avait-elle bien pu faire dans cette autre vie, quels crimes avait-elle bien pu commettre pour mériter cela ? J’ai regardé son corps détruit, incendié bien avant l’heure du bûcher qui nous attend tous, et je lui ai dit, sans regret : tu étais coupable. C’était elle qui m’avait enchaîné à son karma et qui m’avait attiré dans cette spirale de violence et de douleur. Je n’étais que l’instrument du châtiment. Cette pensée m’a bien entendu attristé. Je ne pouvais me sentir en paix avec l’idée d’être l’outil du destin. Mais j’avoue que je me suis senti dédouané. J’ai marché derrière son cadavre avec une impression de libération et de pardon. Sa punition était achevée, peut-être renaîtrait-elle dans de meilleures conditions, et je pouvais, moi, démarrer une autre vie.

Mais cette suite ; cette chaîne ; cette séquence : il m’est difficile de la raconter, tant elle paraît invraisemblable. Et pourtant, elle est vraie.

D’abord l’enfant est mort, peu de temps après sa naissance. Je ne m’y attendais pas. C’était un garçon chétif mais apparemment en bonne santé. Elle l’a pris dans ses bras avec un sourire que je ne lui avais pas vu depuis longtemps. Elle a caressé ses joues tendres, ses cheveux, ses mains. Elle a embrassé son front. Une couleur absente s’est éveillée un court instant sur son visage, me rappelant l’époque où elle était belle.

Quand je suis venu voir le bébé, la sage-femme me l’a présenté avec orgueil parce qu’il était mâle, comme si c’était elle qui l’avait produit. Enn zoli garson, a-t-elle triomphé. Je l’ai pris, partagé entre la joie d’avoir cet enfant mâle et la tristesse de savoir qu’il ne nous apporterait aucun bonheur. Elle était partie trop loin. Je voyais à son visage jaune comme du lait tourné qu’elle ne reviendrait pas. Elle ne m’a pas accordé un seul regard. Nous n’avions pas partagé cette grossesse, chacun avait été de son côté du mur et nous n’avions même pas choisi un nom.

J’ai décidé de lui donner le prénom de mon père, lui ai-je dit. Elle n’a pas répondu, n’a eu aucune réaction. J’ai rendu le bébé à la sage-femme et je suis parti, blessé par son obstination.

Au bout de deux jours, le bébé s’est mis à dépérir. Il ne buvait pas le lait maternel et il perdait du poids. J’ai rassuré la mère en lui disant que tous les bébés perdaient du poids après la naissance, mais qu’ils le reprenaient ensuite. Cependant les jours passaient et il refusait toujours de se nourrir. Elle passait des heures, lui accroché à son sein, le lait débordait parfois des deux côtés de la petite bouche close qui ne bougeait pas, qui n’aspirait pas, qui ne tétait pas. Le bébé était comme inerte, regardant quelque chose dans l’espace que nous ne voyions pas, il ne pleurait pas, il était là, c’était tout, se laissant faire et ne faisant rien. J’ai recommandé qu’on lui donne le biberon, puisque le lait maternel ne semblait pas lui convenir. Il ne l’a pas pris non plus.

Un jour où elle le tenait dans ses bras, la tétine du biberon forcée dans sa bouche mais les gouttes qui s’en écoulaient repoussées par l’enfant, à bout de forces, elle a fini par consentir à me parler :

On dirait qu’il est déjà mort, a-t-elle dit.

Pourquoi « déjà » ? ai-je demandé.

Elle énonçait une évidence. Elle était résignée.

Il était pâle, immobile. Un petit fruit flétri. Ses yeux ne suivaient rien. Il ne s’intéressait à rien. Ses doigts ne se refermaient sur rien. C’était vrai. Il ne semblait en vie que parce qu’il respirait.

Il ne l’a pas fait très longtemps. À la fin, il s’est davantage rétréci et desséché et ses yeux ont grossi comme pour mieux voir l’absence qu’il s’obstinait à scruter depuis sa naissance. J’ai appelé un autre médecin pour savoir si nous devions l’emmener à l’hôpital afin de le nourrir de force, mais il m’a déconseillé de le faire. Il a dit que l’enfant portait les signes de ceux qui ne survivaient pas. Ce n’était pas la peine de s’acharner. La mère nous a tourné le dos et a fermé les yeux. Le collègue m’a interrogé des yeux. J’ai eu envie de lui dire que la mère ne survivrait pas non plus, mais je ne l’ai pas fait.

Il est parti lentement. Je n’avais pas eu le temps de m’attacher à lui, mais c’était mon enfant. C’était mon fils. Cette mort pourtant attendue a rempli la maison à ras bord. Elle est partie du corps auprès duquel le pandit récitait ses prières, un flux d’abord étroit et faible, mais qui est devenu de plus en plus puissant. Il était impensable qu’une telle énergie s’échappe de cette chose minuscule. À côté de lui, la mère veillait, droite et distante, fantôme d’une femme qui

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n’existait plus que dans ma mémoire. Les yeux enfoncés, la bouche résolue à ne plus jamais s’ouvrir, ni pour parler ni pour sourire, les mains ouvertes pour ne rien retenir de la vie, c’était d’elle qu’émanait cette substance toxique. Elle semblait écouter la prière, mais je savais qu’il n’en était rien : elle écoutait sa haine. Et cette haine, c’était vers moi qu’elle se dirigeait. J’étais celui qu’elle voulait détruire ; pourtant cette méchanceté qui lui avait tenu lieu de grossesse et qui l’avait fait accoucher en même temps d’un enfant et de la mort n’aboutirait pas au but qu’elle s’était fixé. Elle partirait avant moi.

Je l’ai regardée alors comme je ne l’avais jamais fait avant. J’ai vu quelqu’un d’autre à la place de la femme que j’avais aimée et épousée. La fille au corps d’enfant, au cœur de femme, au rire de fée n’avait jamais existé. J’avais poursuivi un rêve, mais ce qui était entré dans mon existence ce jour-là était l’un de ces esprits maléfiques qui conduisent les hommes à leur perte, un chemin de ronces et d’épines que j’avais dû suivre, ne sachant vers quels remous il m’entraînait avec ses bruits factices de vie. J’ai repensé à tout ce qui me révoltait en elle : la maladresse, la négligence, le désordre ; cette manière qu’elle avait de gâcher les repas, l’indifférence à la propreté de la maison ; et puis cet abandon du corps lors de nos rapports sexuels, tout cela me révélait avec une clarté impossible à nier sa vraie nature : j’avais épousé une sorcière, une daïne. Il n’y avait plus aucun doute à cela.

Elle a croisé mes yeux et elle a lu sur mon visage le cours de mes pensées. Elle a eu un sourire moqueur, comme si elle me disait, tu en as mis du temps à comprendre ! J’ai eu peur pour moi et pour Kitty. J’ai pris Kitty par la main et je lui ai dit, reste auprès de moi. Elle avait toujours peur de moi, mais elle est restée. De très loin, derrière l’abri des fumées d’encens, des prières des prêtres et du corps dévasté de l’enfant qui n’avait pas voulu de son lait, elle a continué à veiller, immobile, en ne cessant de me regarder.

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