Le sari vert

Ananda Devi · Chapitre 1 sur 4 · partie 7/7

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Le sari vert

Couverture

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Comment punit-on les sorcières ?

Il faut les brûler.

Il faut les brûler.

Ma main tremble. J’allume une cigarette. Ma main tremble. J’aspire une bouffée qui me brûle le cœur. Ma main tremble. Je secoue l’allumette pour l’éteindre et la jette à terre. Ma main tremble. Je pose la boîte d’allumettes et la boîte de cigarettes sur la table.

Ne joue pas avec les allumettes, Kitty, dis-je en sortant de la pièce.

Kitty, je t’ai aimée après la mort de ta mère, mais je n’ai pu oublier ce que tu as fait.

Kitty, pour qui veut m’entendre, je t’avais dit de ne pas jouer avec les allumettes.

J’ai essayé d’oublier, comme toi. Je me suis juré de ne jamais en parler. Mais c’était un effort impossible. C’était ma femme. C’était ta mère.

Un jour, ce fardeau est devenu trop lourd à porter. Ce jour-là, un ancien patient est venu me voir, il rentrait d’Angleterre avec un cadeau. Un whisky qui n’existait pas encore à Maurice, que personne n’avait encore jamais goûté ici, disait-il, même si ce n’était sans doute pas vrai. La bouteille était trapue, ronde, lourde, l’étiquette disait « eighteen years of age », ce whisky s’appelait le Chivas Regal, étrange nom pour un whisky mais je l’ai goûté quand même.

Oh, l’or de ce whisky entré en moi ! Les whiskies importés à l’époque étaient pour la plupart de mauvaise qualité. Je n’avais encore jamais bu un vrai, un vieux, l’un de ceux qui deviendraient vite un snobisme pour les parvenus de l’île, et je découvrais donc ce breuvage grâce à cet ami qui me regardait avec le sourire de celui qui était déjà passé par là, qui avait compris la puissance de ce plaisir moelleux, de ce mélange de brûlure et de velours, et comment le liquide suivait un tracé dans le corps, rayonnant à travers lui et dans le cerveau en lui dictant des pensées moites et déroutantes, j’ai goûté et j’ai siroté et j’ai avalé d’aussi petites gorgées que possible pour en faire durer le plaisir, et il continuait à remplir nos verres, le jour est devenu aussi doré que le breuvage, puis la nuit est tombée et nous avons continué, rendant hommage à cette boisson de roi, jusqu’à ce que la bouteille soit vide.

Il est parti alors, riant encore, à moitié pleurant, me serrant dans ses bras, et me disant : j’ai été triste pour vous, en apprenant que votre si jolie femme était morte.

Cette phrase m’a ramené à la nuit. Il n’y avait pas de sortie. Depuis des années, j’étais plongé dans ce noir. Ma si jolie femme était morte. J’étais le seul à savoir comment.

Je me suis levé et je suis entré dans la chambre de Kitty. Elle dormait. Elle souriait dans son sommeil. Elle ne se souvenait de rien. Elle avait passé les six dernières années à oublier l’impossible. J’ai regardé cette fille qui avait fait le vide dans sa mémoire, me laissant avec une charge insupportable de souvenirs. Je l’ai tirée du lit et je me suis mis à la frapper, à la frapper encore sans pouvoir contrôler ma rage, je pleurais en même temps, voyant sa surprise d’être réveillée de la sorte, j’ai frappé partout, j’ai arraché le pyjama qui m’empêchait de la punir convenablement, son petit corps était maigre et pourtant si doux au toucher, si pâle dans la nuit, elle n’osait faire de bruit en pleurant, c’était des cris de souris, c’était des cris de chiot sous les souliers des badauds, j’ai frappé longtemps, longtemps, et enfin, quand j’ai épuisé ma rage, je l’ai prise sur mes genoux comme je le faisais jadis avec sa mère, j’ai serré contre moi ce corps marqué de mes doigts, et, frémissant, inconsolable, je l’ai consolée.

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Et ainsi, tu vois Malika, Kitty est toujours à moi parce qu’elle est coupable. Son bibliothécaire de mari n’y pouvait rien. Il ne savait rien. Il a servi, je ne dis pas, ma cause. Mais la punition, c’était à moi de l’administrer. Et la consolation aussi.

Je ne sais pas si tu m’écoutes, si tu comprends. Les monstres ne sont pas ceux que l’on croit. Mais vous, les femmes, vous vous obstinez à jouer le beau rôle alors que vous êtes les ravageuses. Les glaneuses de souvenirs périmés. Votre envie de fouiller l’envers des choses vous perdra toujours, et toujours, vous recommencerez. Vous êtes des mollusques, vous vous faufilez, vous vous traînez dans votre glaire, vous pénétrez les trous qui ne vous appartiennent pas et, de là, vous surveillez le monde, vos yeux globuleux tournent sur trois cent soixante degrés et croient voir derrière votre tête, mais vous ne voyez pas la marée qui monte juste au-dessous de vous. La marée monte, Malika, Kitty, vous vous êtes enterrées dans cette maison comme dans un trou mais il ne vous reste plus beaucoup de temps pour faire face à la vérité.

Sais-tu qui tu es, Kitty ?

Sais-tu qui tu es, Malika ?

Je ris en imaginant vos gueules consternées derrière la porte. Je ris en pensant à votre désarroi, écoutant ce que vous croyez être ma confession. Je n’ai rien à confesser, sales putes ! Rien du tout !

Non, rien du tout, parce que j’ai souffert pour la morte même si vous ne le croyez pas, ces dernières images d’elle, la plaie ouverte de ses yeux saignants, pauvre femme de vingt ans qui n’avait rien compris à la vie, ces derniers instants où elle a cru pouvoir tromper ma vigilance en s’habillant de vert et en préparant le repas, et puis, comprenant qu’elle ne ferait plus jamais illusion, retournant se coucher, attendant cette mort qui lui a été offerte, me disant de ses yeux blancs, tue-moi. Même si je l’avais fait, comme vous l’avez cru, les deux crétines, ç’aurait été un cadeau, pas un crime. Mais ça, vous ne le comprendrez jamais.

Je n’ai rien à avouer, rien à racheter. J’ai été l’homme que j’étais et je le suis toujours. Droit, fort, fidèle à mes convictions. On ne peut pas en dire autant de vous.

Je me sens fatigué d’avoir parlé. Je dois apprendre à me taire. Bientôt, autour de moi, il n’y aura que le silence. Je ne crains plus rien. J’ai tout dit, qu’elles fassent ce qu’elles veulent de cette logorrhée de mots, de phrases, de souvenirs, qu’elles les enfilent en collier autour de leur cou et s’en aillent, dansantes et nues, chanter ma condamnation sur la place publique, ou se flageller en reconnaissant leurs torts. Grand bien leur fasse.

J’ai fait sous moi. Elles ne s’en préoccupent pas. Je suis ici comme dans une tombe alors que je ne suis pas mort. C’est ça, les enfants. Surtout les filles, qui naissent avec dans le ventre la rancune des mères. Un garçon, peut-être, aurait été différent. Le fils qui n’a pas vécu, il aurait été médecin et aujourd’hui j’aurais été chez lui, il serait rentré de l’hôpital, il serait venu directement dans ma chambre, il aurait pris ma température et ma tension artérielle, palpé mon foie, écouté mon cœur, vérifié si j’avais pris mes médicaments, il m’aurait dit en souriant, tu es en meilleure forme que moi et je lui aurais dit, souriant aussi, je sais, la vermine ne crève pas, et nous aurions ri.

Nous aurions ri, mon fils et moi. Mon fils et moi, ensemble, whisky le soir avec des beignets de poisson frits ou des samossas, mon fils et moi ensemble, footing du dimanche, impérieux et grands — enfin, lui grand, moi impérieux —, devisant de nos patients, des complications mystérieuses dont je lui donnerais la clé, et il secouerait la tête de tendresse, me disant alors toi, tu m’épateras toujours, et plus tard nous aurions ouvert notre propre cabinet privé, mon fils et moi, ensemble, Dokter Bissam et fils, Doctor Bissam and son, oh mon pauvre petit qui n’as pas reçu le lait de sa mère, c’est elle qui t’a tué, elle devait aussi être tuée, ce n’était que justice, ton petit corps a brûlé avant que tu aies eu le temps de vivre, il est juste qu’elle soit aussi brûlée, mon pauvre petit cœur qui aurais été le soutien de ton père, Bissam and son, mais non, parti le petit, parti, mon cœur, parti mon bonheur, pas de rires, ensemble, toi, moi, mon fils.

La vermine ne crève pas mais toi, tu étais un ange. Il ne m’est resté que les diablesses. Sans doute suis-je venu sur terre pour elles. Pour renvoyer ces diablesses là d’où elles viennent. Il ne fallait pas juste punir Kitty, il fallait la... Il fallait la... Mais non, je ne peux tuer personne, je suis un soigneur, un sauveur. Je ne peux tuer personne. Mais si ce n’était pas une personne, comme la sorcière ?

Merde, me taire. Ne plus rien dire, ne pas laisser ma pensée s’échapper de moi. Revenons aux diablesses bien vivantes, elles. Mon séjour ici, maintenant, ce n’est pas pour que je souffre, mais pour que je les fasse souffrir et enfin comprendre leurs fautes. Il ne suffit pas de leur parler. Je dois les faire crever toutes seules avec mes mots, en leur offrant une telle image d’elles-mêmes qu’elles ne pourront plus jamais supporter de se voir. Je suis ici avec un destin d’ange, celui que n’a pu avoir mon petit. J’ai une mission. Qu’elles viennent. Je suis prêt. Je ne leur ferai pas de quartier, désormais. Je ne jouerai plus. Je serai impitoyable. Qu’elles viennent.

Qu’elles viennent, les veinardes, les sourdes, les aveugles mais les pas-muettes, ça non, parler, elles savent, et papoter, et cancaner et jacasser, caisses sans résonance, gouffres d’inexistence, ployées sous leur fardeau de vide, qu’elles viennent me dire en face ce que tout ce temps elles ont dit de moi, et qu’elles viennent entendre ma réponse d’homme et de père, qu’elles viennent, dans leur enveloppe d’ombre et de chair, les diablesses ne devraient avoir peur de rien, mais bien sûr elles ont peur de leur propre visage, si on leur offre un miroir elles le cassent, les diablesses ont dévié les hommes justes de leur route, les ont entraînés à faire les choses les plus terribles pour leur interdire le repos, pour les condamner à renaître et à errer de vie en vie en expiant les fautes qu’ils n’auraient pas commises sans elles, elles sont là pour nous obliger à revenir à notre enveloppe d’homme au lieu de conquérir la liberté de l’âme, la vie est notre enfer, les femmes sont là pour nous y condamner à jamais, l’éternité du cycle de mort et de renaissance à cause d’elles, voilà ce qu’elles nous apportent, point.

Pas d’ailes pour les anges possibles. Les démones sont là pour vous les arracher de leurs dents. Pas de course au-delà de vos marges. Pas d’envolée avec un rêve de fumée. Je n’ai jamais aussi bien compris leur rôle qu’en cet instant précis, où l’évidence crève mon esprit comme un glaive de soleil. J’ai du mal à respirer tant la vérité m’éblouit. Et le regret, aussi, de ne pas en avoir fait davantage, de ne pas les avoir mieux massacrées, de ne pas les avoir étouffées au berceau, d’avoir même contribué à leur reproduction, oui, si j’ai été coupable d’une chose, c’est de celle-là, uniquement : je les ai mises au monde. Je n’aurais pas dû. Sans certitude du filsange, je n’aurais pas dû me laisser tenter par la paternité. Mais je ne savais pas encore que j’engendrerais de telles créatures ; que la première, celle qui hante mes rêves, m’était apparue dans un feu d’artifice pour mieux m’assujettir, que les autres, après, ont complété le cercle et refermé le piège. Si je l’avais su, je me serais mieux défendu, mon Dieu, que de temps perdu, quel gaspillage de vie, quel gâchis, ma pauvre existence toujours au service des autres réduite à néant par elles — tandis que je construisais, elles détruisaient et je n’en savais rien.

Je me réjouis cependant que ce don de ma dernière heure, que ce cadeau du ciel me dise que je suis bien l’élu : la vérité n’est pas visible à tous. Elle n’est en fait visible à personne, sauf à quelques êtres d’exception, et même là, seulement quand il est trop tard pour prévenir les autres. J’espère néanmoins pouvoir faire passer le message, j’espère que quelqu’un, quelque part, m’entendra et m’écoutera : les femmes sont nos ennemies, elles sont nos doubles sauvages et dénaturés, elles sont la part de l’inconnaissance, de la bêtise, de l’obscurantisme, de l’illusion et, oui, de l’animal en nous : il nous faut les détruire.

La vérité doit être dite avant qu’il soit trop tard, parce qu’elles ont tout soupçonné, les diablesses, elles ont malheureusement la ruse des abysses d’où elles viennent, elles savent louvoyer hors de nos emprises, elles se protègent de toute attaque en règle et ont des parades pour tout. Leur plus grande arme est leur prétendue faiblesse, cette manière qu’elles ont de se laisser tabasser pour ensuite accuser l’autre, de jouer aux douces éplorées, aux mères monstrueusement aimantes, aux épousées virginales, mais aussi aux tentatrices chevelues et aux aguicheuses chevronnées afin de nous prendre par tous les moyens, par tous les orifices. Comment lutter contre tant d’habileté, tant de perfidie, tant de traîtrise ?

Je dois sortir de ce lit, de cette chambre, de cette maison. Je dois prévenir le monde de ce danger, de cette menace, de cette peste imminente. Les hommes leur ont ouvert les portes. Les diablesses s’y engouffreront. Je dois d’abord détruire les deux qui sont là, qui attendent la sentence derrière la porte.

Êtes-vous là, Kitty, Malika ?

Un frémissement d’air me répond, un frisottis d’ombres, et je sais qu’elles y sont, comme en un jeu de cache-cache dangereux, où celui qui y est est celui qui en meurt.

Suis-je le loup ou est-ce elles ?

Viens, Kitty, Kitty, ma chatte.

Souviens-toi, tu hésitais, et puis tu venais.

Comme par enchantement, elle vient. Elle est debout là, pâle, vêtue de vert comme sa mère. Un instant, cela me déroute. Je détourne les yeux, un choc au cœur. La ressemblance est à nouveau visible, vicieuse, vicieuse, cette femme, elle n’a pas dit son dernier mot. Elle me regarde de ses yeux d’or. Elle veut tout de suite me dire qu’elle est la fille de sa mère. Ça, je le sais, elles sont toutes les filles de leur mère, rien ne rompra ce lien, peu importe ce que leur a fait leur mère ou ce qu’elles ont fait à leur mère, lien innombrable que personne ne comprendra jamais, lien de chair à chair, de cœur à cœur, de cerveau à cerveau, de vie à vie, de mort à mort, ininterrompu, acier inoxydable de la féminité. Elle est là, en vert. Vert pâle, couleur de goémon sous la lune. Redevenue belle malgré la vieillesse parce que rhabillée par les souvenirs, par cette mémoire traître et triste qui nous rend chaque instant si douloureux ; la plus grande cruauté de notre état d’humain. Ne pas revoir l’autre en elle, la femme-enfant, l’épousée, l’arc-en-ciel dans le déploiement de ses saris pastel, l’envolée, la maudite, la néfaste, ne pas revoir la natte et la petite poitrine docile, ne pas revoir la bouche et les yeux murmurés, ne pas revoir les mains et la nacre du ventre, ne pas revoir les pieds et les plis muets de l’aine. Rien du tout, celle-ci est l’une de ces diablesses que j’ai engendrées et que je dois détruire.

Je lui parlerai de cette manière qu’elle avait de me regarder le soir quand je la bordais dans son lit, comment ses yeux me disaient des choses qui me remuaient et qui me forçaient à rester là, à me coucher auprès, contre, sur elle, à la serrer de plus en plus fort dans mes bras, comment elle est la honte du père après avoir été la meurtrière de la mère et comment cela a continué, continué, elle ne disait rien, ne protestait pas, ses yeux me regardaient le soir en me suppliant de rester jusqu’à ce que les larmes coulent, larmes de Kitty, infinies, inépuisables, matin, midi et soir, corps de Kitty qui change à treize ans, à seize ans, faire attention, ne pas se laisser découvrir, je suis médecin après tout, mais un jour je finis par me faire piéger de nouveau par la diablesse et c’est ce qu’elle voulait, non, c’est ce qu’elle voulait.

Et l’autre, après, Malika, si différente de nous tous, celle qui a toujours vécu dans le mensonge de sa mère et de son père, et qui a toujours voulu partir sans jamais pouvoir partir, et qui maintenant croit jouer aux vengeresses juste parce qu’elle joue le rôle de l’homme auprès de sa femelle, elle croit pouvoir juger et condamner dans le même souffle, elle croit pouvoir sauver sa mère de la vérité et la faire renaître sienne à jamais, m’effacer de leur mémoire, faire comme si le monstre n’avait jamais existé, c’est ce qu’elles voudraient, mais elles n’y parviendront pas, parce que Malika, sans moi tu ne serais pas et tu ne pourras pas me tuer, vous êtes des mauviettes incapables d’assumer vos actes, incapables de croire un seul instant en vous-mêmes, vous louvoyez aux abords de ma chambre sans avoir le courage d’y entrer pour m’étouffer avec un oreiller ou pour me faire avaler du poison de force, alors ne me parlez pas de vos droits, les femelles, les diablesses, venez faire amende honorable et peut-être alors consentirai-je à vous laisser la vie sauve.

Malika a rejoint Kitty. Elles sont là, au pied de mon lit, enfin. Je les ai réunies de par ma force, de par ma seule volonté et je vais leur administrer le coup de grâce.

Mais c’est Kitty qui se met à parler.

Pauvre, pauvre homme, dit-elle. Père ? Non, ce nom ne t’a jamais convenu, pas plus que celui de mari ou de grand-père ou de beau-père. Tu as toujours été un homme, c’est tout. Un mâle. Celui qui n’a pour seul but que lui-même. Quelle vie tu as menée, sombre, vide, se dévorant de l’intérieur tant tu étais habité par la rage, ta seule émotion, la rage, souveraine, laide, immature, qui déformait tes traits, qui faisait ressortir tes dents comme un chien, qui jaunissait tes yeux, la rage que tu utilisais pour régner sur ton piètre royaume et dont tu n’avais pas envie de te défaire parce qu’elle était ta seule puissance. Mon Dieu, quelle vie ! Rien d’autre, n’est-ce pas, puisque tu savais que tu étais un mauvais médecin malgré le respect des gens, tu tuais plus de patients que tu n’en sauvais, tu n’aidais personne, tu n’aimais personne, quelle solitude, une vie si sordide, se rongeant la queue comme un chien famélique qui n’a plus rien à dévorer, et moi, ce jour-là te souviens-tu, le jour de mes quinze ans, les cadeaux, la robe dansante, la robe valsante, comme je l’ai tout de suite appelée, la robe velours et de nuit tournoyante, quand je l’ai portée, oui, j’ai cru à ton amour, et ce jour-là, tu sais, quand je dansais, je n’imaginais pas d’autre homme que toi, tu étais mon père qui m’emmenais au bal et je dansais dans cette robe de sucre fondu et mes chaussures à talons, et quelqu’un dans la salle me voyait et m’admirait, mais c’était encore à ce moment-là une image lointaine, c’était avec toi que je dansais, mais un autre toi, pas celui de mes nuits, pas celui de mes cauchemars, l’autre père qui ne s’était pas transformé en sorcier comme ma mère, l’autre père, le vrai, revenu le jour de mes quinze ans en cadeau miraculeux et qui m’était rendu alors que je n’espérais plus rien, l’autre père, le vrai, qui me conduirait au bal et je danserais avec lui, heureuse, heureuse, sa fille, pour la première fois sa fille, tu comprends comment je me suis laissé tout doucement emporter par le miracle de ce jour-là, la robe sur mon corps murmurant des secrets de femme qu’elle me promettait de me livrer peu à peu, je me suis laissée aller à cet espoir terrible, j’ai tournoyé dans la chambre, main posée sur l’épaule de mon vrai père, j’étais une femme, mes quinze ans m’avaient donné quelque chose d’innombrable, mes quinze ans m’avaient donné une vie après avoir vécu dans la terreur et l’absence de tout rire

mais ensuite, emportée par ma valse, je me suis retournée vers le miroir et dans le reflet j’ai vu ton visage par la porte de l’armoire entrouverte, et le monstre était toujours là.

La peur est débilitante au point où rien d’autre ne compte, ni envies, ni espoirs, ni possibilité de rébellion. La peur est l’esclavage ultime, d’où on ne sort que par la mort.

L’esclavage ultime, oui. Mais parfois les esclaves finissent par se libérer, tu vois, parce qu’un jour, ils comprennent que le maître, ce n’est pas celui qui manie le fouet, mais leur propre terreur. Et ce jour-là, tu sais, c’est comme les esclaves marrons qui ont fui jusqu’au Morne, tu te souviens de cela, ils ont été pourchassés, acculés au bord extrême du rocher, et là, ayant eu sur les lèvres et dans le sang le goût de la liberté, ils se sont retournés, ont vu s’approcher les maîtres sur les chevaux et les fusils et les fers et les fouets, et ils ont ri, j’en suis sûre, ils ont ri parce que rien ne les enchaînait plus, ils ont couru ensemble vers le bord de la falaise et ils se sont envolés, les maîtres atterrés ont cru leur voir pousser des ailes et ont cru qu’ils s’envolaient comme de gigantesques cygnes noirs vers l’ouest, prenant le vent et suivant le soleil, vers les côtes de l’Afrique qu’ils n’espéraient plus jamais revoir. Alors, tu vois, maintenant, enfin, je suis au bord du rocher. Je regarde la mer en bas, et jamais elle ne m’a semblé plus accueillante. En parlant de ma mère, en racontant comment tu m’as fait croire qu’elle était une sorcière, que ce n’était pas ma mère, tu m’as obligée à me souvenir que ce jour-là, le jour de la marmite renversée, je n’ai pas eu un geste envers elle, je n’ai pas pleuré, je n’ai pas crié, je suis restée avec toi, de ton côté, comme font les faibles qui restent du côté du plus fort. Mais je me souviens aussi d’autre chose, et je vois combien tu es méprisable, avec tes demi-mensonges et tes faux-fuyants. Ma mère est morte, mais je peux encore lui être fidèle. Et tu dois désormais accepter que ton pouvoir est fini parce qu’en Malika et moi, quelque chose a définitivement changé : nous n’avons plus peur.

Je n’ai plus peur mais je me souviens enfin de son visage, ce jour-là. Voilà le cadeau que tu m’as fait, pauvre homme, et c’est pour cela que j’ai l’intention de te pardonner.

Tu me l’as ramenée au moment où tu pensais me détruire définitivement. Je me souviens de son visage au moment précis où tu as renversé la marmite sur sa tête. Tu m’avais persuadée que ce n’était pas elle, que c’était une sorcière qui avait pris sa place et, parce que j’étais si jeune, j’y ai cru, tu sais, j’y ai cru car elle avait vraiment changé. Mais je revois son visage à présent et je sais qu’à ce moment précis, je n’ai plus cru à cette histoire de sorcière. Simplement, je n’avais pas envie d’être de son côté parce que je lui en voulais d’avoir changé. J’ai choisi le mauvais camp ce jour-là et, quand elle l’a compris, elle s’est laissée mourir.

Elle était prête. Je crois qu’elle était déjà morte quand le feu a pris. Tu ne la regardais pas comme moi. Moi, j’avais les yeux fixés sur les siens, et j’ai vu clairement l’instant précis où la lumière est partie et il n’y avait plus rien là, que le corps de ma mère ; ni sorcière ni mère, seulement une femme fracassée. Je n’y comprenais rien mais j’ai su qu’elle était partie. Heureusement pour elle, elle est partie avant que tu ne jettes ton allumette encore enflammée sur le pan de son sari.

Kitty s’est tue. Je ne sais même pas si elle a vraiment parlé. Tout cela est tellement faux, un tissu de mensonges, comme on dit, un tissu vert serpentant d’elle à moi et toujours nous liant, nous serrant, nous étouffant, un tissu transportant le feu et la flamme de ma vie, de ma survie sans la vampire qui ne demandait qu’à sucer mon sang, mon énergie, toutes mes forces, toute ma foi : comment aurais-je pu vivre avec elle à mes côtés, dites-moi, croyez-vous que ce regard-là soit supportable à long terme, à longue échéance ?

Je ne l’ai pas tuée. Kitty l’a dit : elle était déjà morte. Tant mieux pour elle. Et maintenant on fait quoi, Kitty ? Tu as dit que tu me pardonnais. Tu me pardonnes de quoi ? De t’avoir engendrée ? De t’avoir donné une chance d’être en vie alors que tu n’aurais jamais dû être là et que tu n’as servi strictement à rien, à moins que de donner naissance à cette autre créature inutile ne te semble un accomplissement valable, je n’en sais rien, c’est possible, il y a des gens qui se contentent de peu, mais là, franchement, ce n’est même pas du peu, c’est du vide que tu te contentes, c’est de l’immense vide qu’il y a au milieu de cette fille et qui usurpe l’air des autres, moi si je n’avais fait que cela de ma vie je t’assure que je me serais suicidé depuis longtemps, mais bon chacun fait comme il veut, je ne te reproche rien. Tout ce que j’ai à dire c’est que je ne l’ai pas tuée.

C’est Malika qui me répond :

Tué, pas tué, assassin par acte ou par abandon, tu as fait bien plus que cela.

Oui, merci, et j’en suis fier.

Pourquoi me fatiguerais-je avec elle, cette nullité pareille à toutes les autres, qu’elle s’écarte, qu’elle parte, qu’elle me laisse seul avec ma Kitty, la seule demeure de mes jours, la seule caresse de mes nuits, je n’ai peur de rien, tu as raison, l’idiote, peur seulement que Kitty s’en aille même si elle dit qu’elle me pardonne.

Mais de quoi me pardonnerait-elle ? De l’avoir trop aimée ? Peut-on trop aimer, Kitty, Malika, vous les géniales qui savez tout, qui avez réponse à tout

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avec votre bouche en culdemorale, vous les crétines qui commencez par corrompre le plaisir avant de l’assassiner, comment comprendrez-vous la passion quand tout en vous n’est que froideur ?

Je commence à claquer des dents, d’un seul coup, rien que d’y penser. Penser à Malika, yeux sombres, lèvres criantes, qui me dévisage comme un juge. Et penser à Kitty en sari vert, qui préfigure sa mère, qui défigure le souvenir de sa mère trop belle pour être vraie, trop belle pour être, tout simplement, et qui devait partir et lui laisser le champ libre.

C’est toi qui as voulu qu’elle meure, cochonne, chienne ! je crie.

C’est toi qui étais jalouse d’elle, qui ne supportais pas que je l’aime !

C’est toi c’est toi c’est toi, mes dents claquent, je ne peux plus supporter ces regards sur moi, cette perpétuelle accusation d’au-delà de la tombe, je ne l’ai pas tuée, pas d’allumette tombée par terre pas tout à fait éteinte sur le sari vert, pas de manipulation de la petite fille aux yeux d’or, pas de souvenirs fabriqués d’elle jouant avec les allumettes et enflammant sa mère, rien de tout cela, rien, je vous dis, je n’ai rien fait, je n’ai fait que m’agenouiller devant cette femme suicidée d’orgueil sous sa chape de riz coagulé, ce n’était rien que du riz, n’est-ce pas, ce n’est pas la mère à boire, rien qu’un peu de riz mal cuit graisseux qu’elle a voulu me faire avaler et que je lui ai renvoyé à la figure, pas un crime tout de même, il y a des génocides impunis et aujourd’hui on veut me condamner à mort pour avoir un peu tabassé ma femme, s’il fallait faire ça à tous les hommes qui un jour l’ont fait, vous seriez bien seules, les demeurées, désolé de vous décevoir, et non, même après, je n’accepte aucune honte, je ne suis pas coupable, Kitty, de t’avoir consolée dans notre nuit commune, d’avoir caressé ton petit corps tremblant quand tu pleurais la nuit, de l’avoir mis tout près du mien et de l’avoir inondé de l’amour d’un père, de l’amour d’un homme, ce ne sont que les esprits chagrins qui y verront un quelconque mal, le coq chantait au matin, Kitty, au-dessus du toit et nous chantions aussi toi et moi tu te souviens, tu souriais dans tes rêves même si tes yeux continuaient de pleurer, le coq chantait glorieux et le soleil de Port Louis nous troublait les yeux, je te recouvrais d’un drap, tu gisais comme morte mais tu étais soyeuse comme un petit chat, tu te rendormais affaissée de fatigue mais tu souriais à tes rêves et peut-être y étais-je, dans tes rêves, Kitty, qui connaît jamais les rêves parfumés des petites filles, je te regardais dormir et j’imaginais que j’étais dans la pliure d’un rêve contre ta joue, j’y croyais si fort que je pleurais de joie, Kitty tu ne peux pas me mentir, tout cela est vrai, ce soleil inondé dans mon corps au réveil, tu devais l’avoir partagé, dis-le-moi tu l’as partagé, dis-moi que tu l’as partagé, Kitty, la vérité, aujourd’hui, maintenant, désormais, avant que je meure, en auras-tu enfin le courage ?

Au lieu de me répondre, j’entends quelque chose qui me terrifie.

Plus rien du tout. Le silence. J’y crois pas j’y crois pas j’y crois pas. Elles en auront pas le courage. Pas assez de couilles, les pouffiasses, je le sais et puis merde pas besoin d’elles, je vais me lever, je vais chier et pisser aux vécés, rien à branler d’elles, si vous voulez que j’utilise la langue de ma rage, la voici, espèces de pédés qui vous croyez meilleurs que moi, plus vraiment besoin d’être propre, ni dans le parler ni dans les actes, plus aucune contrainte, assez fait semblant d’être éduqué, droit, honnête, sage, homme parfait, mari généreux, père aimant, pour quoi faire, pour ces deux mongoles avec leurs yeux de serpents en rut qui ont envie de se glisser partout pour empoisonner le vieux corps prisonnier de son lit, non, je refuse, je ne suis pas prisonnier, je suis un homme libre, à la fin des fins on revient à ce qu’on est et c’est un soulagement et une délivrance, ce qu’on est c’est de la pourriture ambulante, mes pauvres amis, c’est de la pourriture en attente de se réaliser, la pourriture soigneusement empaquetée dans sa peau comme des saucisses, à force de savoir ce qu’il y a à l’intérieur vous croyez que je n’ai pas une idée précise de ce que cela vaut, un homme, à quoi ça se résume, ô hautes pensées, raison vertigineuse, lumières de nos ténèbres, tout ça tout ça et au fond rien du tout espèces de petits merdeux, rien que des organes accrochés dans leur réseau de muscles, de tendons, de veines, de nerfs, d’artères, de cellules baignées d’huile rouge, dès qu’on ouvre la peau tout cela fuit et se met à se décomposer à une vitesse stupéfiante, j’ai assez vu de vivants gangrenés pour savoir ce que cela pue, un corps d’homme, ce que c’est fragile et bref et laid et inutile, quand le corps est mort les hautes pensées sont oubliées, la raison disparue, n’est-ce pas la preuve que ce ne sont qu’illusions pour tromper la mortalité ? Croyez-vous que l’esprit puisse avoir le dessus ? Demandez aux morts et ils vous diront qu’à la fin des fins rien ne demeure : ni l’empaquetage, ni le remplissage, ni les espèces de fumées invisibles que l’esprit aura produites pendant toute une vie et dont la quasi-totalité se sera évaporée dans l’infini. Ne reste que l’odeur que l’on porte en soi dès la naissance, l’odeur de la tombe de chair d’où on a été exhumé pour faire son chemin vers la tombe de terre ou de braise. Alors pourquoi faire semblant ? Pourquoi ne pas l’accepter et vivre avec et s’en faire une alliée et comprendre que ce chant de mort en nous est un chant de puissance ? Ce chant de la mortalité, comprenez-vous combien il peut être beau, combien il peut être grand, comment il nous donne le sentiment d’être les maîtres de notre vie dès lors que nous l’avons maîtrisé, le chant de la mortalité c’est ce qui fait de nous des hommes et non le chant de la vie, le chant de la mortalité exige de nous une si forte compréhension de notre état, de notre sens, de notre finalité que rien d’autre ne peut plus nous nuire : aucune autre peur ne peut exister face à lui, plus rien ne peut résister à son enchantement, c’est la seule certitude de nos ailes et de notre liberté. Le corps n’est que corps, tout le reste n’est que concept. Nos rêves d’existence ordonnée ne trompent que nous. Quelle est la part du saint en nous, dites-moi, quelle est la part de l’ange, quelle est la part de Dieu, je ne le vois nulle part, rien dans les échos de la maison silencieuse ne me parle de sa présence, tout me parle au contraire d’un songe cruel qui nous entraîne vers notre fin sans qu’à un seul moment il se manifeste sous une forme quelconque et nous fasse signe. Nous avons beau le construire il cesse d’exister en même temps que nous : Dieu meurt en même temps que chaque homme, et combien de morts a-t-il ainsi

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connues ? Encore plus que nous, qui n’en connaissons qu’une. S’il existait pourquoi accepterait-il cela ? Aucune raison, il serait toujours là et nous en aurions la certitude au moment ultime, mais je sais que cela ne se passera pas ainsi. Je resterai seul jusqu’au bout et je n’aurai pas peur. Je sais que le sommeil me terrassera avec le sourire et je n’aurai pas peur. J’ai conquis le chant, j’en connais le secret, et je n’aurai pas peur. Mon corps se délite et ma pensée aussi et j’espère qu’elle partira avant, comme ça je ne saurai rien de l’outrage fait à mon corps, il n’est plus temps pour ça, écoutez-moi, vous qui me fuyez comme des anguilles glissant hors de ma portée, je vous défierai jusqu’au dernier souffle et mon cri sera ma tombe !

Écoutez, m’entendez-vous, les chattes siamoises, où que vous soyez, tapies dans l’ombre de vos trous malodorants qui susurrez vos messes basses de damnées, qui vous prétendez morales et nobles, ah oui la noblesse, elle est bien camouflée entre vos cuisses et la moralité dans vos derrières ! Tout ça pour se trémousser comme toutes les bêtes au lit et accoucher comme toutes les bêtes dans la glaire et le sang et mourir comme toutes les bêtes dans la déchéance et la souffrance et la décomposition. Alors, hein, dites-moi, pas de quoi se sentir immatérielles et éthérées sauf dans leurs rêves de vierges qui ne durent pas longtemps, juste le temps qu’il faut pour jouer aux effarouchées et puis hop, plongée dans le lit pour être bien femme, et puis bien mère, c’est l’accomplissement de ces deux devoirs-là et nul autre qui compte, et, une fois le mari trouvé, le ventre vide de cannibale exige d’être nourri d’un petit, n’est-ce pas attendrissant, mais après le ventre redevient vide et le prince n’est plus charmant et vous non plus d’ailleurs, et il n’y a plus rien d’autre qu’une longue nuit, l’attente de rien, affreux, affreux, ce vide, pauvres âmes au rebut, rien qu’un long chemin de décomposition devant vous. Comment y faire face ? Comment se réveiller chaque matin et regarder ça sans frémir et sans vouloir tuer ou se tuer ou se faire la malle ? C’est pour ça qu’il faut les garder en laisse, sinon on ne sait pas de quoi elles seraient capables, si on ne les retient pas on ne pourra être sûr d’elles, il faut les garder dans leurs liens, dans leurs voiles, dans leurs menottes pour ne pas les laisser fuir dans leur monde complètement dément, un monde d’elfes et de fées mais où en réalité rôdent les démons, c’est par ça qu’elles sont attirées, ne nous y trompons pas, leur attirance est vers les ténèbres, vers la fange, vers la tourbe, et si on leur laissait la porte ouverte, fwitt ! elles se précipiteraient vers les bas-fonds et se gaveraient de chair malodorante, alors il faut les retenir, les tenir, les maîtriser et leur montrer que ce qu’elles veulent vraiment, c’est le foyer, c’est le ventre, c’est les petits rats qui en tombent, qu’elles ne désirent rien d’autre jusqu’à ce qu’elles se persuadent qu’elles n’ont plus de désirs du tout, même si elles devront un jour comprendre qu’elles ne peuvent nous retenir, qu’il y aura toujours en nous, si parfaites soient-elles, ce désir de partir.

Ne vous en faites pas, les crétines, ils partent tous.

Ils partent, soit par mort subite, soit par mort lente, ou encore par déconfiture ou parce qu’ils ont trouvé une autre, plus jeune ou plus vieille ou plus belle ou plus compréhensive ou avec un peu plus de dents ou de cheveux ou de poitrine ou de fesses, peu importe, peu importe, et les enfants partent aussi le jour où ils n’ont plus besoin du sac à manger qu’est la mère éternellement mitoyenne, qui prend tout et accepte tout, mais ce n’est jamais assez, car après, il faut bien que les enfants trouvent le responsable de leurs failles, et qui d’autre peut l’être, responsable, qui d’autre que les père et mère assis bien à propos au milieu de leur vie qu’ils gâchent avec délectation, qui d’autre que les bonnes poires parentales qui leur ont donné les meilleures années de leur vie et qui lorsqu’elles ont droit à un peu de tranquillité deviennent la butte de leur inimitié, deviennent le cœur de leurs névroses, et puis quand les enfants ont bien massacré la vieillesse des parents, ils s’en vont vers d’autres cieux chercher d’autres territoires à massacrer, laissant derrière eux les vieux émasculés n’attendant qu’avec plus d’impatience encore l’ombre radieuse de la mort.

Oui, ils partent, ils partent tous.

Mais, vous voyez, je ne me suis pas laissé faire. Je n’ai pas été votre bouc émissaire et c’est pour cela que vous m’en voulez toutes les deux : je ne vous ai pas présenté des excuses pour comportement inadmissible. C’est ainsi. Je ne vous en ferai pas, des excuses. Vous pouvez toujours attendre. Je vous souhaite bien du bonheur, bonsoir les chéries.

Toutes les violences ne sont pas les mêmes et elles ne portent pas toutes le même nom.

Vous n’admettrez pas l’envie et l’instinct qui grouillent dans votre ventre. Cette envie, Kitty, c’est celle d’être la seule femme importante dans la vie de ton père.

Crois-tu que tu puisses me mentir, Kitty ?

Ce que tes yeux me disaient, mon vieux corps ne l’a pas oublié. Viens, Papa, viens auprès de moi, Papa, viens on va jouer ensemble, Papa, on va jouer avec les mollusques séchés qu’on a trouvés hier sur la plage, Papa, et avec les branches de corail tranchantes qu’on enfonce, Papa, avec lesquelles on se coupe et s’empale, Papa, regarde, je saigne, Papa, regarde, je ne saigne plus, Papa, ne sois plus fâché, Papa, jamais plus fâché, Papa, tu vois je t’aime, Papa, je t’aime tant, Papa, il n’y a que toi, Papa, je ferai toujours ce que tu dis, Papa, reste avec moi, Papa, il n’y a plus de monde, Papa, plus rien n’existe, Papa, je ne ressens rien d’autre, Papa, rien d’autre que cet amour, Papa, si profond, Papa, ne cesse jamais de m’aimer, Papa, le corail m’entaille le cœur et les veines et les cuisses, Papa, laisse-moi pleurer de ce bonheur terrifiant qui n’appartient qu’à nous deux, Papa, ce terrifiant bonheur qui m’écartèle, Papa

Kitty ne répond pas.

Enfin, je me souviens du bruit que j’ai entendu tout à l’heure. C’était le bruit de la porte d’entrée qui se refermait définitivement. Je n’ai pas besoin qu’on me

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le dise : elles sont parties.

Elles m’ont quitté. Kitty a dit qu’elle me pardonnait mais ce qu’elle voulait dire, c’est qu’elle m’abandonnait.

C’est ça. Abandonné.

Pardonné et abandonné. Je suis seul. Jamais je n’ai été seul. De ma vie, toujours entouré. De gens, de malades, de pauvres, de demandeurs. Moi planant au-dessus d’eux, sûr de mon utilité. Mais vient le jour où tout cela ne compte plus, comme un hiver inattendu. Nous sommes seuls, seuls comme au temps de notre gestation, mais non, même pas, il y avait alors une femme qui nous accompagnait à chaque instant : seuls comme au moment de notre mort.

Dehors, j’entends encore des bruits de vie. Mais en partant elles m’ont signifié mon congé, les deux fantômes qui m’ont écouté pendant trois ou cinq nuits je ne sais plus, et puis qui s’en vont flottantes vers d’autres destinées en me pardonnant sans m’accorder leur grâce. Fantômes du temps qui n’attend pas, qui n’offre aucun répit. Il n’en reste plus qu’une. Celle qui est partie le plus tôt.

Seul, abandonné, vie qui s’en va lentement, trop lentement parce que je souffre. Jours et nuits n’ont plus de sens. Pas faim pas soif encore mais cela viendra. Et alors que se passera-t-il ? Comment se déroulera mon agonie ?

Pas de chant de mortalité, je ne l’entends plus. Rien que la crevasse qui gronde. De plus en plus fort, comme un tonnerre, comme une cascade, des eaux innombrables qui m’emporteront un jour lorsqu’il sera temps et que la vie ne pourra plus s’accrocher à mon corps. Je suis triste pour moi-même. Tant de richesse et puis abandonné comme un chien mourant dans la rue. Et même lui, il se trouvera bien quelque âme pour lui apporter une écuelle d’eau. Moi, non. Mourrai la gorge raclée de soif, l’estomac tordu de faim. Mourrai baignant dans mes matières, corps nu, corps giclé, corps macéré, corps immonde, corps comme tous les corps si douloureusement finis. Mourrai en prononçant en vain quelque prière inutile tandis que les minutes passent et que chaque mot tombe, plomb brûlant sur mes chairs.

Est-ce pour cela que je suis né ? Les images repassent devant mes yeux, moi, étudiant brillant à Dublin, moi, rentré triomphant à Maurice, moi, épousant la plus belle des femmes, moi, devenu Dokter-Dieu. Marche victorieuse de ma vie. Et puis le déclin, marche devenue boiteuse, puis plus marche du tout, piétinement sur place jusqu’à ce que le couperet tombe avec ces yeux blancs de ma femme, ce jour-là. Yeux blancs qui me reniaient tout entier, qui me disaient, tu n’es pas l’homme dont j’ai rêvé. Je n’étais plus à la hauteur. À partir de ce moment-là, je n’ai plus cessé de voir ma déchéance et ma chute dans ses yeux.

Je les ai fait taire, ces yeux-là. Mais ils sont toujours là, toujours, et encore plus depuis quelques heures, depuis qu’elle me sait proche, si proche, son souffle est sur mon front, l’indécence de son rire est dans mes oreilles.

Oui, elle est là, bien sûr. Elle ne me laisserait pas avoir le dernier mot, évidemment, malgré sa chape de riz gluant et sa peau carbonisée, gravant le tissu vert dans sa chair. Elle, silencieuse et trouble, la femme que j’ai connue à quinze ans, que j’ai tuée à vingt ans. Elle ne me laissera pas partir tranquille. Elle sourit, sachant que je connais chacune de ses pensées. Elle sait que je l’ai effacée de la mémoire des vivants. Qu’elle n’a eu aucune chance de survivre à la mort et à l’oubli, puisque j’ai refermé cette porte à double tour derrière elle. Que voulait-elle de plus ? Une stèle ? Un mausolée à sa mémoire ? Un Taj Mahal pour la belle oubliée ! Ça me fait bien rigoler ! Rien, rien du tout, même pas une petite pierre pour tes cendres, ma chérie, puisque tu as si mal dormi, je veux dire vécu, si mal rempli ta petite vie minable tandis que je suivais moi le chemin des anges que tu as transformé en chemin de ronces juste pour m’empêcher d’aller plus haut et plus loin ! Non, ma vengeance sera sans appel : tu mourras encore plus définitivement avec moi.

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Et maintenant, je dois me taire. J’ai fait le tour des choses et je n’ai rien appris de plus.

Personne n’a de vraie réponse.

Je le soutiens encore, l’homme est en voie de décomposition. Et pas seulement l’homme, mais le monde, mais les choses, mais le vivant. Fini, tout cela. Pas la peine d’en faire tout un plat. Plus on s’agite, et plus la conscience du vide exaspère. Car, derrière tous les bruits du monde, il y a une plus belle rumeur encore, plus insolite, plus insolente, plus coriace et plus définitive. C’est la rumeur du temps qui passe, et qui ne sera jamais rattrapé. Chaque minute de votre vie est derrière vous, mes pauvres amis, et ce qui se rapproche de vous, là, devant, regardez bien, mais si, vous la voyez, vous devriez la reconnaître, puisqu’elle a été là dès l’instant de votre naissance :

la dernière échéance.

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Au-dessus du corps immobile se penchent trois femmes. Leur visage est amusé, leur sourire joyeux. Elles ne se touchent pas mais il frémit entre elles une ondulation de sympathie. Chacune examine une partie précise : la main, le visage, les parties génitales, les genoux. Les signes de la dégradation presque instantanée qui a lieu après la mort sont visibles dans toutes ces zones. Elles sont très intéressées. Elles sont comme des scientifiques se penchant sur un microscope. Comme si elles s’attendaient à voir une chose jamais vue, à faire une découverte qui changerait le monde.

Deux d’entre elles posent des questions, l’une après l’autre :

Où se situe le centre de son humanité ?

Où se trouve le cœur de sa méchanceté ?

Où commence le début du pardon ?

Où finit l’individu ?

Est-ce bien lui, là, ou est-ce autre chose ?

À quoi a-t-il servi ?

Le corps, un peu outré de cette manipulation sans complexe, ne dit rien.

La troisième femme, la plus âgée, la plus jeune aussi parce qu’elle est morte à vingt ans, sourit mais ne répond pas. Elle passe pensivement la main sur le front jauni, sur les chairs qui, déjà, se disloquent. Elle appuie légèrement et cela semble fondre sous la pression.

Ce que je sais, dit-elle, c’est que c’est là tout ce qu’il reste de ma peur.

Les autres hochent la tête, atterrées par cette évidence : elles ont eu peur de rien. Le petit tyran sera bientôt un grouillement d’asticots. Elles ont eu peur d’une nourriture pour insectes. Elles éclatent toutes de rire en même temps.

Elles se ressemblent, mère, fille, petite-fille, ou autre chose, sœurs peut-être, aïeules ou progéniture, aucune importance dans l’ordre des choses. Aucune importance à l’aune de leur temps. Elles croient saisir l’éternité.

Leurs retrouvailles dans la maison déserte, dont les murs sont si bien rongés par les termites que dans dix jours très exactement elle s’écroulera sur elle-même, sont une occasion de fête. Une fête comme aucune n’en a connu avant. Deux d’entre elles ont vu leur ombre massacrée. La plus jeune, elle, a eu une opportunité d’amour qu’elle a saisie à braslecorps : cela se voit dans sa bouche rougie de l’anticipation de ses nuits Marie-Rose.

Une fête, oui, elles y ont bien droit, pour une fois. Un peu de champagne, pourquoi pas, pour ces reines mystérieuses et furibondes. Assises ou flottantes autour d’un corps qui s’effrite, riant à chaque partie qui tombe, jusqu’à ce que la plus jeune s’en aille pour recommencer à vivre, que la plus vieille s’efface pour enfin apprécier sa mort, et que toutes les deux disent à celle du milieu, comme à regret, je suis désolée mais il le faut, et qu’il ne reste plus que celle du milieu qui, comme tous ceux du milieu, ne peut ni partir ni rester, ni sourire ni pleurer, ni oublier ni se souvenir, ni fermer la porte ni l’ouvrir toute grande.

Silencieuse et immobile, elle regarde le point final de ses blessures.

Il n’y a qu’un nom pour la violence, Père, dit-elle. C’est la violence.

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