L'Enlèvement (French Edition)

Danny Tyran · Chapitre 2 sur 10

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L'Enlèvement (French Edition)

Première partie

Un soir, je me réveille dans la camionnette d’un inconnu. Je ne sais pas comment je suis arrivé là. J’ai des menottes de cuir aux poignets et aux chevilles. La chaîne reliant les menottes à mes poignets est rattachée à l’anneau du collier de cuir que je porte au cou. Il y a de petits cadenas qui m’empêchent de détacher le collier et les bracelets. Dehors, il pleut à verse et les essuie-glaces fonctionnent à plein régime.

— Qu’est-ce que je fais ici? Qui êtes-vous? Et pourquoi suis-je enchaîné?

— Je suis ton nouveau maître et nous nous rendons chez moi. — Quoi? Mon nouveau quoi?

— Tu es mon esclave à partir de maintenant.

— Quoi?! Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fou? Vous voulez me vendre à un marché noir d’esclaves, c’est ça?

— Mais non, tu lis trop de thrillers. Je n’ai pas l’intention de te vendre. Je vais te garder pour moi.

— Alors, s’il s’agit d’une de ces histoires de Domination/soumission; moi, ça ne m’intéresse pas du tout. Et je ne suis même pas gay. Vous vous êtes trompé de gars.

— Ce n’est pas ce que ton ami Phil m’a dit.

— Quoi? Phil? Phil n’est pas mon ami. Phil est un fils de chienne qui fout la merde partout.

— Alors, je suis désolé de l’apprendre, mais il m’a dit que tu avais toujours rêvé d’avoir un maître et que ton fantasme favori était de te faire enlever. Comme je suis un gars généreux, j’ai décidé de réaliser ton rêve.

— Le salopard de m…! Tout est faux. Ramenez-moi chez moi, crié-je.

— Chez toi, c’est chez moi désormais, Nick.

— Nick? Mais je ne m’appelle même pas Nick! Je vous le répète, vous vous êtes trompé de gars.

— Quel est ton nom alors?

— Samuel.

— Bon, Sam. Nick ou Sam, qu'est-ce que ça change? Maintenant que je t'ai, je te garde. T’es mon esclave. Alors, oublie le reste et accepte-le où ça ira très mal pour toi.

— Mais vous êtes un foutu malade!

Une gifle comme personne ne m’en a jamais donné m’assomme presque. Je vais sûrement avoir un bleu. Et où ce salaud m’emmène-t-il? Je regarde par la fenêtre pour essayer de savoir où je me trouve et où nous allons. Mais ce pourrait être n’importe quelle autoroute. Tant que je ne verrai pas un panneau de signalisation, je ne peux pas savoir. Je ne peux même pas me servir de mes mains pour prendre mon cellulaire dans ma poche, s’il est encore là.

— Vous m’avez drogué, c’est bien ça? C’est pour ça que je ne me rappelle pas être monté dans votre camionnette.

— Bravo! T’es un gars intelligent. J’aime avoir un esclave intelligent. Tu me seras plus utile que si tu étais stupide. En plus, t’es pas mal physiquement. Tu t’entraînes, n’est-ce pas? Il faudra continuer, mais sans exagérer. J’aime pas les Messieurs Muscles. Et t’as un beau petit cul bien rond et ferme. J’ai hâte d’y mettre ça, dit-il en mettant la main sur son sexe qui, ma foi, semble impressionnant.

— Mes parents et mes amis vont me chercher dès qu’ils verront que je ne suis pas chez moi ni au collège.

— C’est possible. Mais à part Phil, aucun d’eux ne m’a remarqué. Phil ne sera pas pressé de répéter ce qu’il m’a dit. Et même lui ne connaît pas mon nom ni où je demeure. Pauvre petit Sam! Ta vie va changer radicalement, compte sur moi pour ça.

— Pourquoi n’allez-vous pas dans un bar BDSM? Il y a des tas de gars intéressés par la soumission. Vous en trouverez sûrement un qui vous plaira.

— Oui, c’est ça. Des soumis qui vous disent ce qui les excite et s’attendent à vous le voir faire. Tu appelles ça de la soumission, toi? De toute manière, ce n’est pas un soumis que je veux. Je veux un esclave, un vrai, quelqu’un qui vivra avec moi et me servira vingt-quatre heures par jour, sept jours par semaine. Et ça, va voir si tu en trouves tant que ça. J’ai essayé. La plupart croient que l’esclavage, c’est du sexe 24/7. Pas que je n’aime pas baiser, mais je ne suis pas Superman et j’ai autre chose à faire qu’à batifoler sans arrêt. Et les autres, ceux qui auraient pu devenir des esclaves acceptables, ont déjà un maître ou en ont eu un qui les a rendus aussi détraqués que lui.

— Ah, parce que vous, vous n’êtes pas…

Quand je vois sa main se lever, je me tais aussitôt. — C’est bien. Tu comprends vite. J’aime ça.

— Je m’en fous de ce que vous aimez. Ramenez-moi chez moi.

— Tu ne t’en foutras pas bien longtemps, je te le garantis.

— Pourquoi ne pas retrouver le fameux Nick, puisqu’il rêve d’avoir quelqu’un comme vous dans sa vie? Allez l’enlever comme vous l’avez fait avec moi et il sera heureux de vous servir.

— C’est toi-même, Sam, qui m’a dit que Phil n’était pas fiable. Pourquoi est-ce que je croirais que Nick, si jamais il existe et je le trouve, rêve vraiment d’avoir un maître et de se faire enlever? Et de quoi a-t-il l’air ce fameux Nick? Pour ce que j’en sais, il louche, il a une bedaine et il est plein de boutons d’acné. Et je ne suis pas un kidnappeur professionnel; j'ai déjà pris un risque en t'enlevant, je ne vais certainement pas recommencer. Non, je t’ai, toi. Tu me plais. Je te garde.

J’ai soudain envie de pleurer. Mais je ne vais pas donner à mon kidnappeur la satisfaction de voir ce que je ressens.

Nous roulons encore pendant plusieurs heures. J’aurais aimé pouvoir sauter de la camionnette et crier à l’aide à une intersection, mais il m’a dit que les portes étaient verrouillées et que je ne pourrais pas ouvrir la mienne. J’ai tenté de faire signe aux gens de l’auto arrêtée près de nous à une intersection, mais ils discutaient et ne regardaient pas dans ma direction.

— Ne t’avise plus jamais de faire ça! m’a-t-il averti sur un ton qui m’a donné froid dans le dos.

— Je ne vais quand même pas vous laisser m’enlever sans rien faire. Que feriez-vous à ma place?

— Justement, je sais très bien ce que je ferais à ta place. Tout ce que tu pourrais vouloir essayer, je le sais. Si tu tentes quoi que ce soit, crois-moi, tu regretteras bien plus de m’avoir déplu que de devenir mon esclave.

— Vous ne pourrez pas me surveiller en permanence. Un jour où l’autre je profiterai de votre absence pour fuir ou quelqu’un viendra chez vous et je crierai à l’aide. Vous serez alors dans la merde. Si vous me relâchez, je vous jure que je ne dirai rien. Personne ne saura qui vous êtes. D’ailleurs, je ne sais pas qui vous êtes. Allez, je vous en prie!

— Bien essayé, petit, a-t-il répondu en me souriant presque amicalement.

Puisque tout ce que je disais ou faisais était inutile, j’ai descendu le dossier de mon siège de quelques degrés pour pouvoir faire semblant de dormir tout en regardant les panneaux routiers entre mes paupières presque closes. Nous sommes sur la 40 en direction du nord. Puis, il prend ensuite une route qui va vers l’ouest. Avec la pluie battante, je n’ai pas réussi à voir le nom ou le numéro de la route, mais je sais que cette route se trouve avant la ville de Québec.

Une heure plus tard, il tourne encore, vers le sud cette fois-ci, puis il zigzague dans de petites ruelles pleines de nids de poule et prend une route de campagne crevassée, jusqu’à se perdre en forêt. Nous roulons ensuite au moins une demi-heure sur un chemin non pavé et cabossé. Quand il gare le camion, je vois que nous sommes dans l’entrée d’une maison qui a dû être construite au dix-huitième siècle. Mon kidnappeur ou son précédent propriétaire a dû la rénover, car elle est en excellent état. Je la trouve même très belle.

— Vous avez une jolie maison, dis-je, alors qu’il m’aide à descendre de la camionnette.

— Essaierais-tu de m’amadouer pour que je sois plus indulgent envers toi?

— Mais non. Je le pense. C’est une belle maison.

Il me regarde intensément un long moment. Heureusement que la chaîne entre mes pieds est assez longue, je peux marcher sans trop de difficulté.

— Tout le monde n’a pas uniquement des idées cruelles ou stupides en tête, dis-je, irrité.

— C’est bon. Te fâche pas, petit. Il n’y a pas de raison que j’aie plus confiance en toi que toi en moi. Je ne te connais pas encore assez pour ça. Mais on fera connaissance. Tu verras, bientôt on s’entendra comme larrons en foire.

— J’en doute.

— Tu dis toujours tout ce que tu penses, n’est-ce pas?

— Si je ne risque pas de me faire tuer en le disant, oui. — Ça me va très bien. Tant que tu demeures respectueux.

— Pourquoi est-ce que je vous respecterais? Vous venez de m’enlever. Je n’ai aucune raison de vous respecter, au contraire.

— Je peux comprendre ton ressentiment. Pour l’instant, je le trouve même normal et sain. Mais il va falloir que tu t’adaptes à ta nouvelle vie.

— Je ne veux pas d’une nouvelle vie. Celle que j’avais me convenait parfaitement.

Pour quelqu’un qui prétend toujours dire la vérité… Pas plus tard que ce soir au Bar Rond, je me plaignais à qui voulait l’entendre de la platitude de ma vie. Peut-être que c’est ma faute si ma vie est si plate. Je me suis toujours efforcé de n’aller nulle part et de n’être personne. Mais ce sont mes choix et ma vie. Personne n’a le droit de me forcer à tout changer!

Mes cours m’ennuient. Je ne sais pas pourquoi je me suis inscrit en histoire. Peut-être parce que je lisais des récits de bataille et que je les trouvais excitants. Et qu’est-ce qu’il y a d’autres dans l’histoire de notre monde sinon des batailles et des guerres? Mais mes parents veulent me priver de leur contribution financière à ma formation si je change encore d’orientation. Oui, encore. Je m’étais inscrit en psychologie, mais je trouvais stupides et dépassées toutes les théories sur le fonctionnement du cerveau et sur la façon dont notre éducation et la société influencent notre comportement, alors j’ai changé l’année suivante pour l’histoire. Mais j’aurais peut-être dû m’inscrire en neurologie. Là au moins, on étudie vraiment le fonctionnement du cerveau. Ce n’est pas juste de la théorie comportementale.

Je n’ai pas de petite amie. J’en ai eues, mais ça ne durait pas. Nous n’avions rien en commun, elles et moi. Je les trouvais toutes superficielles. Quant à la baise, là encore, rien de fabuleux. Aucune n’était assez audacieuse pour vouloir baiser autrement qu’en position du missionnaire. Ah oui, c’est vrai, il y a eu Natacha. Natacha! C’était une vraie nymphomane, celle-là. Elle aurait baisé jour et nuit dans toutes les positions possibles. Alors, un soir, je lui ai demandé de me sucer. J’étais sûr qu’elle accepterait. Elle l’a fait. Pas très bien. Et quand j’ai éjaculé, elle a vomi sur le lit entre mes jambes, presque sur mon sexe. Elle dit trouver le goût du sperme vraiment écœurant. Je sais que c’est stupide, mais j’ai eu le sentiment que c’est moi qu’elle trouvait écœurant.

Quant aux copains. Ils parlent surtout des filles qu’ils ont « eues ». On dirait une compétition à qui en aura le plus. Et ils ont tous eu Natacha. Heureusement que je porte toujours le condom! En dehors des filles, ils parlent d’autos et de sport. Moi, tout ce que je connais aux voitures, c’est la façon de faire le plein. Quant aux sports à la télé, ils m’ennuient. J’aime courir, nager, m’entraîner. J’aime sentir mes muscles bouger jusqu’à ce qu’ils me fassent mal. Quand ils commencent à me faire mal, je continue encore un peu, pour dépasser mes limites et me renforcer. Puis, quand j’ai fini, que je suis dégoulinant de sueur, je me sens bien, vraiment vivant. D’ailleurs, j'aime bien m’entraîner en salle parce que la présence des gens qui s’entraînent me stimule. Je me dis : « Ils s’entraînent depuis des mois. S’ils n’ont pas lâché, moi aussi je peux continuer ». Et lorsque l’un d’eux court sur un tapis, je mets la vitesse du mien un peu plus haute que celle du sien. Si vous croyez que je suis compétitif, vous avez sûrement raison. Mon entraînement est d’ailleurs la seule chose de bien dans ma vie plate. Mais maintenant, je donnerais n’importe quoi pour la retrouver cette platitude.

Mon kidnappeur m’aide à monter les quelques marches menant à la porte d’entrée. Une fois à l’intérieur, il va à la cuisine. Je l’entends brasser des objets métalliques. Je suis tenté de fuir pendant qu’il ne me voit pas. Mais cette maison est à des années-lumière de la civilisation et j’ai les mains attachées à mon cou et les jambes liées par une chaîne. Nous sommes à la fin de septembre. Le ciel est couvert. C’est humide et il fait très froid pour cette période de l’année. Tellement que la pluie est en train de se transformer en grésil. Je n'ai pas ma veste; elle est restée au bar. Combien de temps tiendrais-je habillé d’un jeans et d’un t-shirt trop grand pour moi (la faute à ma mère)?

— Heureux de voir que tu n’en as pas profité pour fuir, dit-il en revenant vers moi.

Il a des ciseaux en main. Il me dit d’approcher dans la lumière. Je me demande ce qu’il compte faire de ses ciseaux. J’hésite un moment, mais je finis par m’approcher. Il se met à tailler mes vêtements en pièces.

— Mais c’est tout ce que j’ai à me mettre sur le dos! Que vais-je porter?

— Rien. Il fait toujours assez chaud ici pour que tu sois nu. — Vous… vous voulez dire que je vais rester nu en permanence?

— Exact. Sauf si je viens à avoir assez confiance en toi pour te permettre de sortir. Si tu te comportes bien, je t’achèterai de nouveaux vêtements et tu pourras m’accompagner dans mes expéditions en forêt ou en ville. Sinon, tu resteras nu et enchaîné à l’intérieur.

— Mais comment vais-je pisser, me laver et manger?

Il se contente de sourire. Il va ensuite jeter ce qui reste de mes vêtements dans son gigantesque foyer, auquel il rajoute du bois. Il range mes souliers dans un coffre qu’il referme à clef. Pas croyable, mais il y a une vraie peau d’ours noir, tête comprise, par terre devant le foyer. Je croyais qu’on n’en voyait plus que dans les films historiques.

— As-tu besoin d’aller aux toilettes?

— Non.

Il se met à rire de mon empressement à nier mon besoin, pourtant bien présent et même pressant.

— Comme tu veux, petit. C’est toi qui en souffriras. Tu ne pourras pas te retenir indéfiniment.

Malheureusement, il a raison. Il a dû voir ma mine dépitée. — Viens, me dit-il sur un ton amusé qui m’enrage.

Je le suis sans lui demander où il m’entraîne. Une fois à la salle de toilettes, il lève le couvercle de la cuvette et m’ordonne de m’asseoir. Je lui obéis. Il met quelques feuilles de papier hygiénique sur le siège entre mes cuisses.

— Tu pourras t’y égoutter et ensuite, pousse le papier dans la cuvette. Tu peux tirer la chaîne avec la tête ou le coude. Je sais que ce n’est pas idéal, mais il faut que j’aie un peu plus confiance en toi avant de t’enlever ces chaînes.

Il s’en va. Quand j’ai terminé, je vais le rejoindre devant son foyer. Il est assis dans un fauteuil qui me semble des plus confortables. Je me dirige vers le divan et me prépare à m’y asseoir.

— Non! Ne t’avise pas de poser tes fesses sur mes meubles à moins que je ne te le permette. Tu ne l’as pas encore mérité. Va t'asseoir sur la peau ou sur le coussin ici.

Le coussin est juste à la gauche de son fauteuil, pratiquement contre son pied. Je n’ai aucune envie d’une telle intimité. Je vais m’asseoir sur la peau. Le silence s’installe et s’éternise. Je ne suis pas habitué d’être en compagnie de quelqu’un, surtout d’un inconnu, et de rester silencieux.

— Est-ce vous qui avez tué cet ours?

— Oui. Il y a plusieurs années.

— Vous n’en tuez plus.

— Oui, parfois, mais je vends les peaux. J’ai deux carabines, une arbalète et toutes les munitions et flèches pour toutes mes armes. Je fabrique même mes munitions. J’ai aussi plusieurs genres de piège pour toutes sortes d’animaux et je pose des collets pour les lièvres. On a de la gelinotte, de l'orignal et du cerf de Virginie dans le coin. Je préfère la viande du cerf à toute autre viande d’animaux de cette forêt. Je pêche également, surtout la truite et le brochet. En plus de la viande de tous ces animaux que je chasse, piège ou pêche, j’élève des poules, certaines pour la viande et d’autres pour les œufs, et des coqs pour la reproduction, des lapins pour la fourrure et pour la viande, quelques chèvres et deux vaches pour le lait, le beurre, le yogourt et le fromage. J’ai aussi un grand jardin et je composte tout ce que je peux pour en enrichir la terre. Je cueille les petits fruits et les champignons sauvages. Je connais les plantes sauvages comestibles ou médicinales que l’on trouve dans les environs et je les cueille aussi. Je mets en conserve ou je déshydrate presque tout ce que je produis ou cueille. Je produis des huiles essentielles et des baumes à base de plantes médicinales, que je vends en partie au début de l'automne à une foire locale. J’ai plusieurs pommiers, cerisiers, vignes et pruniers sur mes terres. Je produis diverses choses comme des gelées, du jus, du cidre ou du vin avec leurs fruits. J’ai aussi une génératrice. Il y a des plaques solaires sur le toit. Je produis donc mon électricité. Je vis presque en autarcie. Si ce n’était de la farine, du sucre, du café, des vêtements, de l’essence pour la camionnette et de quelques autres produits essentiels, je n’aurais jamais besoin d’aller en ville. Mais je troque de la viande, des fourrures et des conserves avec des gens du village contre ce que je ne peux produire. J’ai aussi un petit pécule en partie accumulé au fil des années quand je travaillais encore. Le reste de cet argent me vient de mes parents. J’étais leur seul enfant vivant au moment de leur décès et ils m’ont tout légué en héritage. Ils n’étaient pas milliardaires, mais ils étaient à l’aise financièrement. Je peux donc me débrouiller pour vivre comme ça jusqu’à la fin de ma vie.

— Mais vous ne devez pas avoir le temps de faire autre chose que de chasser, élever, jardiner, cueillir, cuisiner et tout le reste.

— C’est vrai. C’est bien pour ça que j’ai besoin d’un esclave, pour faire tout le sale boulot à ma place, dit-il avec un sourire cynique. — Je ne connais rien à la chasse, la pêche, la cuisine et tout ça. Comment pourrais-je vous aider?

— Crois-moi, tu m’aideras. Tu sembles un gars intelligent. Pas assez pour comprendre la chance que tu avais, mais assez pour recoudre des boutons, retourner la terre, tondre la pelouse ou pelleter la neige.

— Qu’est-ce qui vous fait penser que je ne connaissais pas ma chance?

— Plusieurs fois, je t’ai entendu parler à tes amis à ce bar où je t’ai enlevé. Tu n’arrêtais pas de te plaindre de tout et de rien. Le pauvre petit gars riche! C’est d’ailleurs en partie ce qui m’a donné l’idée de t’enlever. J’ai parlé à Phil. Il a dû croire que je lui montrais un autre gars nommé Nick. Mais c’est toi qui m’intéressais. Je me suis dit : « Il a besoin qu’on lui botte les fesses, ce gars-là ».

— Ah, vous voulez dire que, si vous m’avez enlevé, c’est pour mon bien, dis-je, sarcastique.

— En fait, comme je te disais, j’ai besoin d’aide. Mais j’ai aussi besoin de compagnie. Je m’ennuie ici tout seul. Alors, si en plus de me permettre d’obtenir tout ça, cet enlèvement te permet de comprendre que tu avais de la chance et de te remettre les yeux en face des trous, tant mieux. Nous y gagnerons tous les deux.

— Je ne gagne rien du tout qu’une vie de merde au fond des bois! m’exclamé-je, en colère contre lui.

En moins de deux, il est debout et il retire sa ceinture. Il se met à me frapper et, moi, comme un grand bêta, tout ce que je trouve à faire, c’est de me recroqueviller au sol et d’essayer de parer les coups. Après je ne sais combien de coups, même si je m’étais juré de ne pas le faire, je me mets à le supplier d’arrêter. Je ne reconnais pas ma voix. Elle est rauque et plaintive. À ma grande surprise, il s’arrête.

— Ne t’avise plus jamais de parler de ma vie comme d’une vie de merde. Et cette forêt est magnifique. C’est un cadeau du ciel. Comprends-tu?

— Oui.

— Oui, Monsieur. Répète.

— Oui, Monsieur, dis-je de peur que les coups pleuvent encore.

Il se rassoit. Nous restons silencieux de longues minutes. Je me suis étendu sur la peau et, malgré la douleur laissée un peu partout par les coups, je me suis presque endormi.

— Crois-tu vraiment que cette vie soit une vie de merde? me demande-t-il, visiblement blessé.

— Non, Monsieur.

— Ne me mens pas! dit-il si sèchement que je lève instinctivement les bras pour me protéger.

— Je ne te frapperai pas si tu agis correctement et si tu ne m’insultes pas.

— Je n’ai pas menti. Cette vie est bonne pour vous. C’est votre vie. Vous l’avez choisie. Peu de gens seraient encore capables de survivre en forêt comme vous le faites. Mais pour moi…

— Tu t’y feras. Tu n’aimais pas ta vie de toute façon. Autant essayer autre chose de radicalement différent, tu ne crois pas? — Si… si vous étiez venu me parler, si vous aviez discuté avec moi de votre vie et m’aviez dit que vous vous sentiez seul dans votre grande maison en forêt, peut-être que je me serais demandé si je ne serais pas plus heureux à vivre comme vous. J’y aurais au moins réfléchi. Quand vous seriez revenu au bar, je serais peut-être retourné vous parler et qui sait? Mais vous avez décidé pour moi. Et vous me frappez comme… comme…

— Un esclave irrespectueux. C’est ce que tu es : un esclave. Et si tu ne te comportes pas dignement, courageusement et respectueusement, je te punirai. Pas forcément toujours en te frappant, mais tu seras puni tant et aussi longtemps que tu ne comprendras pas et que tu n’agiras pas comme un bon esclave. Est-ce clair?

Je ne réponds pas parce que je ne sais pas quoi répondre à cette question. Lui dire que c’est clair, c’est accepter implicitement d’être traité en esclave. Je ne veux pas lui donner mon consentement.

— Réponds! insiste-t-il.

— Je ne sais pas quoi vous dire.

— Je ne sais pas quoi vous dire, Monsieur. Répète.

Je soupire, mais je répète sans oublier le « monsieur ».

— Ce n’est pas compliqué, Sam. Tu es prisonnier ici. Tu ne partiras pas tout nu dehors. Mes vêtements sont bien trop grands pour toi et tu n’y auras pas accès de toute façon, car je verrouillerai ma chambre tant que je n’aurai pas confiance en toi. Alors, à moins de sortir avec cette peau d’ours sur toi et pieds nus, tu n’auras rien pour te vêtir et te chausser. Avec le temps qu’il fait, je ne serais pas surpris qu’il neige pendant la nuit. Il va faire très froid pendant des mois. Alors, tu dois comprendre que tu n’as pas d’autres choix si tu veux survivre que de m’obéir.

Je me dis que je suis en forme. Je pourrais lui résister, trouver ses armes et le forcer à me donner ses clefs d’auto, puis fuir. Mais quand il m’a attrapé par un bras pour pouvoir me retenir et mieux me frapper, je n’ai pas pu me dégager. Il est plus grand, plus costaud et bien plus fort que moi. Je ne suis pas de taille contre lui. Il va falloir que j’attende le moment propice pour agir. Peut-être quand il ira acheter du sucre et de la farine ou chercher son courrier... Il doit bien en recevoir. Je me sens comme un prisonnier de guerre qui prépare mentalement son évasion.

— Je sais ce que tu penses, Sam. Si je le voulais, je pourrais ne pas aller en ville d’ici la fin de l’hiver. J’ai tout ce dont j’ai besoin pour survivre pendant des mois. Je range mes armes et mes munitions dans un coffre-fort spécial. Tu n’en as pas la combinaison et ne l’auras jamais à moins que tu ne gagnes ma totale confiance.

Je pourrais mettre le feu à la maison pendant qu’il dormirait. Mais alors, je devrais fuir pieds nus. Je risque de devoir attendre le printemps. Je n’arriverai jamais à mener une vie d’esclave tout l’hiver. Je vais sûrement devenir aussi fou que lui avant que l’hiver finisse. J’espère qu’on va me retrouver!

Les jours passent. Les arbres autour de la maison commencent peu à peu à rougir et à jaunir. Il y a eu quelques jours moins froids, mais jamais Pierre, mon kidnappeur, n’a cessé de me garder à l’œil. Il me nourrit comme si je n’étais qu’un nourrisson, à la petite cuillère ou en me mettant la nourriture de la main à la bouche. Il me lave. Le pire, c’est qu’il m’essuie quand je chie. Je me sens infantilisé et humilié. En ce moment, je suis bien plus un travail supplémentaire pour lui qu’un aide. Mais que puis-je faire les mains toujours fixées à mon collier? Le soir, il met un matelas près du feu pour que je m’y couche et il me couvre avec la peau d’ours.

Malgré mes chaînes, une nuit, je cherche un couteau, mais le tiroir à couteaux est verrouillé et il porte la clé à son cou, comme celle du coffre où il a placé mes souliers. Je cherche aussi son téléphone. S’il en a un, je ne l’ai jamais vu ni entendu sonner, et je ne le trouve pas. Peut-être qu’il le met sur le mode silencieux et qu’il vérifie le soir s’il a eu des messages. Ce qui veut dire que le téléphone est probablement toujours sur lui ou dans sa chambre. Quant à mon cellulaire, je ne sais pas ce qu’il en a fait. Peut-être qu’il est resté dans une poche de ma veste ou Pierre l’a jeté quand il m’a enlevé.

Je m’empare ensuite du tisonnier et me dirige vers sa chambre en me demandant si j’arriverai à frapper Pierre avec assez de force pour l’assommer ou le tuer, les mains liées à mon collier comme elles le sont encore, et si j’aurai le cran de le faire. J'arrive difficilement, sans faire résonner mes chaînes contre la porte de sa chambre, à en tourner la poignée. La porte ne s’ouvre pas. Il s’enferme probablement toutes les nuits, mais je ne le savais pas. Alors, je vais ranger le tisonnier et me recouche. Je cherche tout le reste de la nuit une solution pour m’en sortir sans rien trouver.

Pierre n’est pas allé chasser, ni piéger une seule fois depuis que je suis ici. Il sort le matin quelques minutes pour aller nourrir ou soigner ses animaux, je suppose. Je le vois par la fenêtre du salon sortir de la grange de temps en temps pour surveiller la maison. Il coupe aussi du bois pour le foyer.

Le reste du temps, nous discutons de tout et de rien. Il m'interroge sur ma vie. Il sait maintenant tout ce que j'ai vécu d'important et même un peu plus. Il sait ce que j'aime et déteste, ce qui m'effraie et m'attire. Il s’y connaît plus en histoire que moi. Il l’a même enseignée. Pour ce qui est de la psychologie, il croit que la psychanalyse n’est utile qu’à remplir le coffre bancaire des psychologues. « Ce n’est pas en retournant le fer dans la plaie qu’elle va guérir », affirme-t-il. Je ne lui donne pas tort. À dire vrai, je lui donne raison à peu près sur tout ce qu’il dit. Pas parce que je crains de le contredire. Les rares fois où je l’ai fait, il a juste continué de discuter en défendant son point de vue. Il aime trouver les bons arguments pour convaincre. Il discute alors avec encore plus d’animation et de conviction. Mais le plus souvent, je pense presque exactement comme lui. Ce qui me semble étonnant d’ailleurs, étant donné notre différence d’âge et d’origines. J’ai dix-neuf ans et il m’a dit en avoir quarante-six. Mais je trouve qu’il a l’air pas mal plus jeune. Son père est d'origine belge et sa mère française. Ils ont émigré ici quand Pierre avait quinze ans. Quand il est parti pour aller étudier à l'université alors qu’il n’était encore qu’un adolescent, ses parents étaient plutôt pauvres. Ils se sont enrichis par la suite. Mais Pierre a du financer ses études lui-même à force de travail.

— Quarante-six ans, c’est plutôt jeune pour la retraite, non? le questionné-je.

— Après vingt-cinq années de travail à l’université, j’y avais droit. Et j’en avais assez de tous ces jeunes intéressés par rien sinon par leurs jeux vidéo et par l'Internet. C’est la vie que je mène maintenant que j’ai toujours voulu mener. Je vivais déjà ici avec Louis. Et nous avons rénové cette maison ensemble. Nous faisions tout ensemble. Je faisais l’aller-retour matin et soir pour le boulot. J’en profitais pour faire les commissions en passant. Mais quand j’ai pu cesser de travailler, je suis venu demeurer ici en permanence. — Qu’est devenu Louis?

— Mort.

— Comment?

Il tourne la tête et ne veut plus parler. J’ai peur. Je me dis qu’il l’a peut-être tué parce qu’il trouvait qu’il n’était pas un assez bon esclave. Maintenant, c’est moi qui ai pris sa place.

Mais quelques jours plus tard, il me dit que Louis a eu un accident sur la route entre la maison de ses parents et ici. Il s’était querellé avec son père. Ensuite, sa mère, ses frères et sa sœur s’étaient mis à s’insulter.

— Pendant qu’il roulait pour rentrer à la maison, Louis me parlait au téléphone et me racontait comment les choses avaient mal tourné pendant sa visite dans sa famille. Je l’entendais pleurer et j’aurais tellement aimé qu’il soit ici pour le serrer dans mes bras et le consoler. Puis, j’ai entendu un bang et toutes sortes de craquements. J’ai ensuite su que…

Pierre se met à sangloter. C’est horrible! Son amoureux est mort sans doute parce qu’il était distrait par sa conversation téléphonique avec lui. Il ne devait plus voir la route avec ses yeux pleins de larmes. Je ne sais pas quoi dire à Pierre, ni quoi faire. Mais en le voyant pleurer, les larmes me montent aux yeux. J’aimerais vraiment pouvoir l’aider, le consoler. Il part s’enfermer dans sa chambre.

Un soir, après avoir pris quelques verres de bière, qu’il a fabriquée lui-même, il met de la musique et décide que nous allons danser ensemble. Je dois, bien sûr, jouer le rôle de la demoiselle. Alors, il détache la chaîne de mes menottes aux poignets et aux chevilles, mais sans enlever les bracelets ni le collier. Il me fait signe de la main d’aller au milieu de la pièce, où rien ne gênera nos mouvements. Mais je ne bouge pas. Je ne me vois pas danser avec un autre homme.

— C’est ça ou on baise. Choisis, me jette-t-il durement.

— Je ne sais pas danser.

— Un slow. Tout le monde sait danser un slow. Allez, approche.

Comme je ne bouge toujours pas, il crie.

— Tout de suite. Exécution!

Je connais ce ton de voix. Il précède les coups si je n’obéis pas aussitôt. Alors, je m’approche de lui. Nous dansons, serrés l’un contre l’autre. J’ai le nez à la hauteur de son épaule. Je sens son odeur musquée et la tête me tourne. Que vais-je devenir?

Après une danse, il y en a une autre, puis une autre. Je sens bientôt son sexe rigide contre le haut de ma hanche et j’ai peur. Je serais étonné qu’il se contente de se masturber ce soir, même si je lui ai obéi. Quand il retourne s’asseoir, il met le coussin entre ses pieds écartés. Il laisse toujours ce coussin par terre près de lui, mais je ne m'y suis jamais assis ni agenouillé. Maintenant, il le pointe du doigt. Je fais « non » de la tête.

— Un esclave ne dit pas « non » à son maître. Ici immédiatement, esclave!

Je me dis que je pourrais lui offrir de lui faire une pipe, puis lui arracher le sexe avec mes dents, retrouver ses clefs pendant qu’il se tordrait de douleur sur le sol et fuir dans son auto.

— Très bien. Comme tu veux.

Il se lève et se met à chercher la canne qu’il avait rangée contre le dossier de son fauteuil. Mais je l’ai mise au feu. Je l’ai prise avec mes dents pendant qu’il dormait et je l’ai jetée dans le foyer. Elle me faisait trop mal quand il l’utilisait. Bien plus mal que sa ceinture. Il va vérifier à l’endroit où il la rangeait avant qu'il la mette derrière son siège et, bien sûr, elle n’y est pas. Alors, il me regarde avec une expression à faire peur aux plus courageux. Et je n’en fais pas partie.

— Qu’as-tu fait de la canne?

J’hésite. Dois-je lui dire la vérité ou feindre de ne pas savoir où elle est? Je suis un menteur exécrable. Tout le monde me l’a toujours dit. C’est en partie pour cette raison que je m’en tiens habituellement à la vérité.

— Réponds.

— Je… Je l’ai mise au feu.

— Au feu?

Il me regarde longuement en fronçant les sourcils avant de continuer de me questionner.

— Et tu es sûr que je n’en ai aucune autre. Tu crois que je ne pourrais pas m’en fabriquer une si je n’en avais plus. Crois-tu vraiment que je n’ai pas d’autres moyens tout aussi efficaces de te faire souffrir? Tu avais trop mal quand je m’en servais, alors tu as cru qu’en la brûlant, les choses iraient mieux pour toi, c’est ça?

— Oui, Monsieur.

J’avais presque des sanglots dans la voix. J’ai reculé en le voyant approcher avec son air menaçant. Je ne me reconnais pas d’agir de manière aussi pitoyable, mais j’ai peur et je ne sais pas quoi faire d’autre. Il pourrait me tuer s’il le voulait; qui le saurait? Je suis ici depuis plusieurs semaines et personne n’est encore venu me secourir. On m’a certainement recherché, mais je suis toujours ici. On a dû me déclarer officiellement disparu depuis longtemps. Donc, on ne doit pas savoir ce qui s’est passé ni qui m’a enlevé. A-t-on déjà abandonné les recherches?

— Pardon, Monsieur. Je vous en prie.

— Tu me pries de quoi au juste? De ne pas te frapper ou de ne pas te demander de me faire une pipe?

— Les deux, Monsieur.

— Lequel te semble le moins pénible des deux?

— Pitié!

— Réponds à ma question.

Je me suis mis à pleurer finalement.

— La pipe. Mais je ne l’ai jamais fait. Vous allez sûrement détester ça.

— Tu apprendras. Je vais te l’enseigner. J’étais un excellent professeur. Je le suis certainement encore, affirme-t-il avec un sourire moqueur.

Il retourne s’asseoir dans son fauteuil et attends, les bras croisés et sans rien dire, que je m’approche. Ai-je vraiment le choix? Suis-je prêt à souffrir horriblement ou à mourir pour ne pas lui faire de pipe? Parce que je ne peux pas m’entêter indéfiniment à refuser. Il me battra chaque fois que je dirai « non » et les choses iront de mal en pis. Qui sait ce qu’il finira par me faire après plusieurs refus. Si je dois le faire un jour ou l’autre, alors pourquoi pas tout de suite?

Je vais m’agenouiller sur le coussin. Il me regarde en souriant et tend une main vers moi. J’ai reculé la tête de peur qu’il me frappe. Il a attendu que je me rapproche et il m’a caressé les cheveux et la joue si doucement que j’ai frissonné.

C’est un très bel homme. Il a des yeux gris étonnants, avec des points qui reflètent la lumière. On dirait des étoiles. Je n’avais jamais vu des yeux pareils. Ses cheveux sont comme des fils de bronze torsadés et brillants. Les rares cheveux blancs sur ses tempes lui donnent un air honorable. Et bien qu’il mène une vie d’homme des bois, il n’a ni moustache ni barbe. Il se rase de près chaque jour ou presque. Et quand il met ses lunettes pour lire, il a vraiment un air professoral. Je suis sûr qu’il pourrait trouver quelqu’un qui l’aimerait, comme Louis devait l’aimer. Pourquoi s’est-il intéressé à moi? Je n’ai rien de spécial. Je suis un gars très ordinaire, il me semble.

Il ne fait pas le moindre geste pour ouvrir sa braguette. Alors, je tends des mains tremblantes vers sa ceinture, pour la détacher. Il me laisse faire. Je détache le bouton de son pantalon, puis je prends la glissière de la fermeture éclair et commence à la descendre. Il met alors sa main sur la mienne et la porte à sa bouche. Il embrasse doucement chacune des extrémités de mes doigts. Il se penche et me donne un baiser si léger sur la bouche que je me demande presque si ses lèvres ont vraiment touché les miennes. Puis il s'adosse.

— Merci. Merci d’avoir accepté. Il y a si longtemps que personne… Je t’avais donné à choisir entre la danse et la baise. Tu as choisi la danse. Alors je ne te forcerai pas à me faire quoi que ce soit ce soir. Mais penses-y. Je te le demanderai une autre fois, demain peut-être. J’espère que je n’aurai pas à te menacer pour que tu le fasses.

Je m’assois sur mes pieds.

— Pourquoi m’avoir choisi? Je suis certain que vous auriez pu trouver quelqu’un d’autre qui vous aurait aimé.

— J’ai essayé. Louis est mort il y a quatre ans. Son souvenir et celui de l’accident sont restés gravés dans ma mémoire et dans mon cœur. Mais j’ai quand même essayé. Je travaillais encore il y a un an. Depuis la mort de Louis, j’ai vu passer des tas de jeunes et de moins jeunes, des gens qui retournaient aux études et de jeunes professeurs. Je suis allé à des fêtes que les étudiants ou les profs avaient organisées. J’étais également presque en train de devenir un pilier de bar. Je suis allé bien plus loin que la ville voisine, partout où j’avais une chance de rencontrer quelqu’un qui m’aurait plu et à qui j’aurais plu. Je suis même allé à Toronto, à New York, à Boston et à Paris, mais je n’ai trouvé personne. Des jeunes m’ont approché. Nous discutions. J’ai passé une nuit ou deux avec certains d’entre eux. Mais tout le monde me semblait si… vide, si terne à comparer à Louis. Puis, je me suis arrêté un soir au Bar Rond. Tu étais là et tu riais. Une autre fois, un gars a voulu te frapper. Tu avais dû dire quelque chose qui l'avait blessé. Tu as levé les deux mains en signe de paix et tu as trouvé les mots pour le calmer. J’ai trouvé que c’était bien. Je suis retourné au bar plusieurs fois et je t’y ai vu avec tes copains. Je te regardais parler et agir. Tu m’as fait penser à Louis. Tu ne lui ressembles pas du tout physiquement. Tes cheveux et tes yeux presque noirs, ton teint naturellement doré font de toi presque l’antithèse de Louis. Il avait les cheveux blonds, la peau très claire et les yeux presque turquoise. Ses yeux étaient toujours si brillants, pleins d’étincelles et de joie de vivre, sauf lorsqu’il allait dans sa famille. Foutue famille d’homophobes! Ils ont insisté pour se charger de ses funérailles, puis n’ont même pas voulu que j’y assiste. Louis voulait être incinéré et ils l’ont fait enterrer. Ils ont contesté son testament où il me léguait tout son maigre avoir. J'ai failli perdre cette maison à cause de leur rapacité. En tout cas, quand je t’ai vu et que tu discutais avec animation et en riant avec tes amis, je crois que j’ai souri pour la première fois en quatre ans. Et je me suis demandé s’il me serait possible de te convaincre de venir vivre ici avec moi. J’ai fini par conclure que tu me prendrais sans doute pour un vieux fou avec mes histoires d’autarcie, de survie en nature et tout le reste. J’étais certain que tout ce que je recueillerais, ce serait des moqueries à mon sujet devant tes copains. Tu refuserais certainement de me suivre.

Je l’écoute en me demandant comment j’aurais réagi s’il m’avait invité à sa table un vendredi soir, alors que j’étais assis avec les copains. Les aurais-je laissés pour aller lui parler? Je n’en suis même pas certain.

— J’ai tourné et retourné cette idée dans ma tête pendant des mois sans trouver de solution, poursuit-il. Qu'aurais-tu répondu si je t'avais invité à ma table?

— Je ne sais pas.

— « Je suis avec des amis. Peut-être une autre fois »?

Oui, en effet, j'aurais très bien pu répondre quelque chose de ce genre. Mais si j’y étais allé, je l’aurais fait avec suspicion, en me demandant ce que ce vieux bonhomme pouvait avoir à me dire et ce qu’il attendait de moi. Et s’il avait eu le malheur de me faire comprendre qu’il était gay et qu’il croyait que je l’étais aussi, je serais sans doute retourné m’asseoir aussitôt avec mes amis. Il n’aurait probablement eu aucune chance de vraiment expliquer où il voulait en venir.

En voyant mon expression pleine de doute, il m'interroge encore.

— Et y aurait-il eu une autre fois? Je n'aurais pas osé insister de peur de t'effrayer. J'aurais attendu que tu viennes de toi-même à ma table. Je t'aurais salué aux toilettes quand je t'y aurais croisé. Et j'aurais encore attendu quelque chose qui ne serait peut-être jamais arrivé.

Je comprends qu'il en avait assez d'attendre et qu'il a voulu accélérer les choses. Mais de quelle manière!

— Juste pour le plaisir d'imaginer... Supposons que tu te sois assis à ma table, que t'aurais-je dit? Je vis seul dans une grande ferme, j'ai trop à faire pour une seule personne et je veux t'embaucher comme esclave? Malgré moi, je ris un peu. Même si par miracle, il m’avait convaincu à m'asseoir à sa table et à l’écouter jusqu’à la fin, je lui aurais sans doute répondu : « Je ne suis pas un homme des bois. Je suis un gars de la ville. Et ces histoires de maîtres et d’esclaves ne m’intéressent pas du tout. » Ici et maintenant, il avait toute mon attention.

— Non, pas comme esclave, mais vous auriez pu dire que vous recherchez un ouvrier de ferme.

— Un ouvrier ne fait pas de pipes au propriétaire. En tout cas, pas d'ordinaire. Cela aurait été de la fausse représentation si je t'avais parlé de devenir un ouvrier de ferme, tu ne crois pas? Et, quel jeune homme est attiré par le travail d'ouvrier de ferme de nos jours?

Je suis ici et, malgré tous ses arguments, je ne sais pas quoi penser de cette vie qu'il mène et qu'il m'offre. Qu'aurait-il pu me dire qui m'aurait convaincu en quelques minutes de discussion dans un bar?

— Alors, un soir, j’étais assis au comptoir et j’ai vu un gars qui vendait de la drogue. Il m’a vendu ce qu’il fallait pour te droguer. Mais j’ai eu cette drogue dans ma poche pendant des semaines sans oser l’utiliser. Puis un vendredi, j’étais près de ta table, j’ai vu que tu étais sur le point de finir ta bière. J’en ai acheté une de la même marque que la tienne, j’y ai mis la drogue et je suis allé la porter moi-même à ta table. J’ai ramassé ta bouteille vide et j’ai posé la mienne devant toi. Tu n’as même pas levé les yeux sur moi tant tu étais pris par tes jérémiades sur l’insignifiance de ta vie. Tu t’es mis à boire ma bière sans même te demander d’où elle venait. Je t’ai ensuite suivi alors que tu zigzaguais vers la salle de toilettes. Quand j’ai vu que tu tenais à peine debout, je t’ai soutenu et je t’ai conduit à ma camionnette en passant par la porte arrière. Tu marchais encore, plus ou moins. Tu avais juste l’air d’un gars très ivre. Mais j'avais quand même très peur que quelqu'un nous remarque et fasse échouer mon plan. Puis une fois hors du bar, tu t’es effondré. Je t’ai pris dans mes bras et t’ai assis sur le siège près de moi. Je t’ai mis les menottes, le collier et la ceinture de sécurité, puis je suis parti.

— Je ne suis pas Louis. Je ne le serai jamais.

— Je sais bien, Sam. Mais tu es là. Nous discutons ensemble et il me semble que ma vie est moins… plus… Je ne sais pas, mais je me sens mieux depuis que tu es là. Je pense que si je n’avais pas fait ça, si j’étais resté seul, j’aurais fini par m’enlever la vie. J’en avais assez de chercher l’âme sœur et de vivre seul. Même si je vis au fond des bois, je ne suis pas un ermite. J’ai besoin de compagnie.

— Vous n’avez pas d’amis?

— Oui, mais ce n’est pas comme quand on est aux études, Sam. On ne voit pas ses amis tous les jours et on ne va pas prendre un verre avec eux tous les vendredis soir. Et mes amis étaient ceux de Louis en majorité. Après sa mort, je les ai vus moins souvent. Le fait de vivre loin de la ville les tient à l’écart. Ils ne sont pas toujours prêts à faire des kilomètres sur une route en partie mal pavée et sur un chemin de terre, juste pour pouvoir me parler. Ils le font rarement l’été, alors l’hiver, tu imagines.

— Peut-être que vous auriez dû vous acheter un chien.

— On ne jase pas avec son chien, il ne vous aide pas à couper le bois et on baise encore moins avec lui. Et rien ne m’empêche d’en acheter un maintenant que tu es là. L’un n’exclut pas l’autre.

Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que c’est juste parce que je sais que j’aurai à le faire un jour ou l’autre et que ça ne sert à rien de retarder le moment fatidique, mais je tends les mains vers sa braguette et je l’ouvre. Je sors son sexe. Son odeur m'envahit aussitôt les narines et déclenche ma peur.

— Attends un peu, me dit-il.

À ce moment-là, je crois qu’il veut encore m’empêcher de le faire aujourd’hui et je me sens soulagé. Puis il lève les fesses pour descendre son pantalon et mieux libérer son sexe. Je me penche et je lui fais sans doute la pire pipe de toute sa vie. Mais il ne me dit rien. Aucun commentaire, positif ou négatif, ni pendant ni après. En tout cas, j’ai réussi à le faire éjaculer et j’ai même avalé son sperme. J’ai compris pourquoi Natacha vomissait. Non, je ne trouve pas le goût si infect. Je crois même que je pourrais m’y habituer. Mais la première fois, c’est… assez inhabituel comme goût.

Il m’a dit d’aller lui chercher un linge mouillé et chaud ainsi qu'une serviette. Puis il m’a ordonné de laver et d'essuyer son sexe. Expliquez-moi pourquoi ces gestes me semblaient plus intimes que la pipe. Mon cerveau ne doit pas fonctionner normalement.

— Merci, Sam. Tu m’as fait vraiment plaisir ce soir. La danse et ça. C’est… Je vois les larmes lui monter aux yeux et je comprends qu’il doit repenser à Louis. Peut-être qu’il dansait avec lui également et son amoureux devait lui faire des pipes fabuleuses. Pour que Pierre pleure encore comme il le fait en pensant à Louis, il devait l’aimer énormément.

Ensuite, il s’est reculotté, est allé ajouter des bûches dans le feu et a ajusté l’arrivée d’air. Puis il a sorti mon matelas et il est parti se coucher.

— Bonne nuit, Sam.

— Bonne nuit, Monsieur.

Il ne m’a pas remis les chaînes et je ne tente pas de fuir. Je m’étends près du feu et je réfléchis à la vie que je menais et à celle que je mène ici, à celle que Pierre m’offre de vivre. Je me demande si j’ai réellement envie de retourner aux études en histoire ou de me trouver un petit emploi certainement misérable vu que je n’ai aucun diplôme ni expérience de travail. Est-ce que les copains ou les filles me manquent? Est-ce que mes parents me manquent? Je me suis endormi avant d’avoir trouvé les réponses.

Le lendemain matin, il me permet de m’asseoir à sa table pour déjeuner. Je me sens bêtement fier et heureux de ne pas être forcé de manger assis par terre.

— Mes parents doivent être morts d’inquiétude, lui dis-je après quelques bouchées.

Il s’arrête de manger et me regarde fixement.

— Pourquoi me dis-tu ça maintenant? Ne penses-tu pas qu’ils devaient s’inquiéter depuis ta disparition?

— Oui, mais hier, après que vous soyez parti vous coucher, j’ai réfléchi. Je me suis interrogé sur la vie que je menais et celle que je mène avec vous. J’ai imaginé celle que je pourrais vivre ici si vous me faisiez confiance. Je me suis posé un tas de questions.

Je lui décris tout ce que j’ai pensé à propos de mes amis, des filles et de ma famille.

— Et alors, quelle est la conclusion de toutes tes réflexions?

— Je n’ai pas envie de revenir en arrière, mais je ne veux pas couper les ponts avec ma famille.

Est-ce que je ne lui parle de ponts à ne pas couper que pour le pousser à me libérer ou si je suis sincère quand je dis ne pas vouloir revenir en arrière? Je ne le sais pas moi-même.

— Est-ce que tes parents savent que tu es gay?

— Je ne suis pas gay! Ce n’est pas parce que je vous ai fait une pipe que ça veut dire que je le suis.

J’étais moi-même étonné de la véhémence de ma négation.

— Allons, donc, Sam! Tu n’as jamais aimé baiser avec les filles avec lesquelles tu sortais. C’est toi-même que l’as dit à tes amis et tu me l'as répété. Tu me dévisageais chaque fois que j’allais à ce bar et que tu t’y trouvais, même si je m’assoyais assez loin pour que tu ne puisses pas me reconnaître si tu me croisais dans la rue. Un soir, il y avait cet homme, un bel inconnu d’à peu près mon âge. Tu l’as regardé sans arrêt pendant que tu prenais ta bière. Tu avais même l’air déçu quand il est parti. Non, Sam. Si tu peux te raconter des histoires, tu ne pourras jamais me convaincre. Soit tu es bi, soit tu es gay.

Je le regarde, étonné de voir qu’il m’a prêté une telle attention. Je me rappelle très bien cet autre homme, qui n’est jamais revenu au bar d’ailleurs. Ce devait être un touriste ou un homme en voyage d’affaires. Il était si…! Plus d’une fois, il m’est arrivé de ressentir une sorte de remous dans mon ventre à la vue d’un bel homme plus âgé que moi de plusieurs années et à l’allure fière et… professorale. Se peut-il que Pierre ait raison?

— Il y a des gens qui comprennent ce qu’ils sont très jeunes. L’idée d’être gay ne les trouble pas. Mais il y en a d’autres qui mettent de nombreuses années à le comprendre et à l’accepter. Il y en a même qui se marient à des femmes et ont des enfants avant de comprendre.

— Je n’ai aucune envie de me marier.

Il rit. Ce qui me fait sourire.

— Même pas avec Natacha?

— Ah, Natacha...

— Parfois, quand tu étais au bar, je m’assoyais à proximité de ta table, mais je me plaçais derrière toi, pour que tu ne me voies pas. Alors, je pouvais entendre tout ce que vous disiez. Je t’ai entendu plus d’une fois parler de la belle Natacha.

Je lui ai déjà raconté que Natacha avait vomi après m’avoir fait une pipe. Il avait ri très fort. Ce qui m’avait fait sourire. Il rit encore en voyant que je n'ai pas l'air très intéressé par un tel mariage.

— Toi, tu n’as pas vomi, mais tu arriveras sûrement à t'améliorer.

— Vous ne m’avez rien dit pour que je m’améliore.

— Parce que j’ai bien vu que tu t’efforçais de le faire aussi bien que tu le pouvais. Ce n’était pas le moment de te critiquer. Et te donner un cours théorique maintenant, ça ne servirait à rien. La théorie, c’est bien, mais la pratique, c’est mieux, dit-il avec un air malicieux.

Je rougis. Il sourit, mais son sourire ne me semble pas moqueur.

— On ne peut pas tout savoir avant d’avoir essayé, non? Je considère que sa question n’est que rhétorique et je ne réponds pas. Il ne me force pas à le faire. Nous continuons à manger.

— Louis, est-ce qu’il était bon?

— Dur à battre, si on peut dire.

Il me fait un petit sourire en coin.

— Vous le frappiez?

— Parfois. Au début surtout, mais très rarement ensuite.

— Il était votre esclave.

— Oui. Un esclave hors du commun. Doux, souriant et généreux. Je n’avais pratiquement pas besoin de lui dire quoi faire. Il allait au-devant du travail. S’il n’était pas certain de la manière dont je voulais quelque chose, il me le demandait. Mais sinon, il travaillait en chantant ou en sifflotant. Nous pouvions rester des heures ensemble sans dire un mot, juste à soulever une chose ou une autre ou à nous passer les outils. Tout le monde l’aimait.

— Mais alors pourquoi le frappiez-vous?

— Au début, pour toutes sortes de raisons, mais surtout pour le corriger. Ensuite, je l’ai fait parce qu’il me le demandait ou parce que j’en avais envie. Parfois, rarement, parce que j’avais eu une horrible journée et j’avais besoin de me soulager, de laisser sortir de la vapeur. Alors, il défaisait ma ceinture et me la tendait à deux mains. C'était une sorte de rituel sacré entre nous. Après l’avoir frappé, nous baisions passionnément. Je le remerciais de sa générosité. Il me souriait et m’embrassait, puis me disait que mon bonheur était le sien. Et tu sais quoi? Je le croyais. Je le croyais! Il avait vraiment des étoiles dans les yeux en disant « je le croyais ». Il voyage maintenant dans ses souvenirs, je suppose. Je le laisse rêvasser. Quand nous terminons le petit-déjeuner, je ramasse la vaisselle et les ustensiles. Je lave et range tout. Il n’a même pas l’air de réaliser que je bouge autour de lui. Puis il se lève, va à sa chambre et revient avec des vêtements qu’il me tend.

— Retire le collier, les bracelets de cheville et l’un des bracelets de poignet. Mets ça. Nous allons t’en acheter d’autres.

— Quoi? Mais…

— Obéis, dit-il sur un ton las.

Je regrette d’avoir voulu discuter. Je m'habille. Il me tire alors à lui et m’embrasse sur le front. Puis il se met à pleurer et me dit :

— Tu vas me manquer.

— Comment?! Je ne comprends pas.

— Je vais te reconduire chez toi, mais pas dans ces vêtements. Tu as l'air d'un clown là-dedans.

Les vêtements qu'il m'a tendus sont de vieux vêtements qu'il a sans doute déjà portés, mais qui sont usés et dans lesquels je flotte.

— Nous allons t’en acheter d’autres et je te reconduirai ensuite chez tes parents.

Je ne sais pas quoi lui dire. Je lui cache ma joie du mieux que je peux, mais il doit bien voir que je ne suis pas triste à l’idée de partir. Je ne me réjouis pas autant de sa tristesse à l’idée de mon départ.

Nous arrêtons à un comptoir vestimentaire. Je trouve des jeans Levi’s 501 plus neufs que ceux que je portais en arrivant chez lui. Il m’a trouvé une chemise rayée Ralph Lauren à ma taille, elle, contrairement au t-shirt qu'il a découpé à mon arrivée. Il m'achète aussi des chaussettes neuves, des bottes et un manteau en duvet. Je vais m’habiller dans une cabine. Je trouve que je suis mieux vêtu qu’à mon arrivée chez lui et le tout n’a même pas coûté trente-cinq dollars. Je n’aime pas la couleur moutarde du manteau, mais qui va se plaindre? Certainement pas moi.

Il laisse au comptoir ses propres vêtements, que je portais, et nous retournons au camion.

— Ouvre le coffre à gant, ordonne-t-il.

J’y trouve mon cellulaire, que je mets dans une poche de mon nouveau manteau. Nous roulons en silence. Je n’ose pas lui dire que je voudrais le revoir, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’il m’a dit : « Si j’étais resté seul, j’aurais fini par m’enlever la vie. » Je me remémore ses larmes au souvenir de Louis et je l’entends me dire que je lui fais penser à lui. Son air malheureux à l’idée de mon départ me fait mal. Mais je n’arrive pas à ne pas me sentir comme le criminel qui aurait terminé sa peine d'emprisonnement.

 

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