L'Enlèvement (French Edition)

Danny Tyran · Chapitre 7 sur 10

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L'Enlèvement (French Edition)

Sixième partie

Quand il me libère le lendemain matin, il me demande avec un sourire moqueur si j’ai bien dormi.

— J’ai peu dormi et pas tellement bien, Maître.

— Est-ce une plainte que j’entends dans ce ton geignard? Je le regarde sans oser répondre la vérité. Puis, je me dis que si j’attends trop, je serai doublement puni : une fois pour mes plaintes et l’autre pour l’avoir fait attendre avant de répondre.

— Oui, Maître.

— À plat ventre, les pieds pendant au bord du lit. Je prends la posture indiquée pendant qu’il va chercher la canne. Il m’en donne six coups fermes.

— Ne commence plus jamais une journée comme ça. Je n’étais pas forcé de m’informer de ta nuit. Je voulais savoir si tu avais au moins un peu dormi pour ajuster ta journée en conséquence et ne pas trop en attendre de toi aujourd’hui. Mais je ne sais plus si j’ai envie de te ménager.

Quand il me permet de me lever, je m’agenouille et le remercie pour la leçon qu’il vient de me donner. Il m’ordonne de me lever. J’ai un peu mal au creux des genoux et j’ai les jambes raides. J’ai aussi un début de mal de tête. J’ai dû avoir un inhabituel afflux de sang au cerveau.

Nous nous rendons ensuite à la salle de toilettes. D’ordinaire, nous n’y allons qu’après les exercices. Encore une petite amélioration. Mais je dois bien sûr pisser pendant qu’il me tient la queue et m’arrêter deux fois à son ordre pour recommencer ensuite. Puis nous allons dans la douche où il pisse encore dans ma bouche. Le goût de son urine matinale est si puissant que j’en ai des haut-le-cœur malgré moi. Il retire un instant sa queue de ma bouche, me contourne et entoure ma gorge d’un crochet de son bras droit. Il se met à serrer si fort que, bientôt, je commence à voir des étoiles. Je ne respire plus. L’instinct de conservation me pousse à mettre les mains sur ce bras qui m’étoffe et à tenter de me libérer.

— Retire tes mains, tout de suite!

Je les laisse retomber. Il retire son bras.

— Tu disais hier m’appartenir totalement. Était-ce vrai?

Je ne pense pas qu’il veuille me tuer, mais qu’en sais-je? Si tout ce qu’il m’a dit jusqu’ici n’était que mensonges. S’il enlevait des jeunes en partance pour le Pérou et les assassinait les uns après les autres.

— Regarde-moi, Sam, dit-il après être revenu devant moi. Je lève les yeux.

— À quoi as-tu pensé pendant que je t’étouffais?

— Que je ne vous connais pas, que je ne suis sûr de rien à votre sujet.

— Qui crois-tu que je suis? Le nouvel étrangleur de Boston déménagé dans un coin perdu du Québec? Si tu ne peux pas encore me faire confiance, que fais-tu à genoux devant moi? Pourquoi ne pars-tu pas? Pourquoi ne pas me dénoncer à la police pour ton enlèvement et ainsi me tenir à l’écart et m’empêcher de tuer au moins quelque temps?

S’il avait voulu me tuer, pourquoi aurait-il attendu si longtemps? Il aurait pu le faire le tout premier jour. Il pourrait aussi me garder enchaîné en permanence et ne me donner que « jaune » comme mot de sécurité, de sorte que je ne puisse jamais mettre un terme à notre relation. Si je ne le crois même pas capable d’enlever quelqu’un d’autre, pourquoi le croire capable de meurtre?

— Un doute m’a effleuré pendant que je voyais des étoiles, Maître, mais je sais que si vous me vouliez du mal, je serais mort ou estropié depuis longtemps. Pardonnez ma sottise. Je vous fais confiance. Je ne veux pas partir. Je vous appartiens.

Il sort de la douche et va terminer de pisser dans la cuvette de toilettes. Je ressens la privation de son urine comme une punition. Depuis quand me suis-je mis à voir son urine comme une récompense, une offrande qu’il me ferait? Il sort sans me dire quoi faire. Je reste à genoux en m’interrogeant sur ce qui vient de se passer. Est-il le doppelganger de Jack l’éventreur? Je ne crois pas, mais que ferais-je si demain il me mettait un couteau sur la gorge et s’il commençait à la trancher? Est-ce que je retirerais sa main en le traitant de malade ou si je le laisserais faire en pensant qu’il va s’arrêter, que ce n’est qu’un test? J’avoue que je ne le sais pas.

Sur Internet, on dit et répète que ce genre de relation doit être fondé sur la confiance. Pierre a raison de dire que si je ne peux toujours pas lui faire confiance, je devrais partir.

Après avoir passé plus d’une heure à genoux dans la douche, je commence à me demander s’il va m’y faire passer la journée. Je ne l’entends même pas bouger dans la maison.

— Maître, crié-je.

Rien. Pas de réponse.

— Maître, crié-je encore plus fort.

Toujours pas de réponse. Je me lève et je fais le tour de la maison. Je ne le vois nulle part. Je regarde par la fenêtre de la porte pour savoir si sa camionnette est toujours là. Elle y est. Il a venté pendant la nuit et des feuilles se sont répandues partout. Il passe le râteau. Je décide de m’habiller et d’aller le remplacer. Tant pis s’il me punit pour être sorti de la douche sans sa permission. Je sors et m’approche de lui, puis je mets la main sur le manche de son râteau.

— Maître…

Il me regarde intensément. Il a l’air si triste que j’en ai soudain envie de pleurer. Je m’agenouille devant lui sur la terre humide et vaseuse, la tête sur ses bottes mouillées. Il reste là un long moment en silence.

— Ne fais plus ça. Ne me raconte plus de salades. Si tu ne crois pas à quelque chose, ne le dis pas. Que tu ne te sentes pas encore totalement ma propriété, c’est compréhensible, mais pas que tu veuilles me faire croire que tu l’es.

Il m’ordonne de me lever, enlève ensuite sa veste de laine à carreaux doublée de mouton et me l’offre. Il vente et la température a considérablement baissé. Le sol est glacé et couvert d’une fine couche de neige. Je me dis que mon maître va geler s’il reste comme ça, mais j’enfile sa veste par-dessus ma chemise en flanelle. Puis il me donne son râteau.

— Si tu commences à avoir mal au dos, arrête. Je finirai. Il faut surtout dégager le perron, les marches, autour du camion et vider sa boîte, qui est pleine de feuilles. Ensuite, tu iras t’occuper des animaux et de l’entretien de l’étable.

— Oui, Maître.

Je sais qu’il est déçu. Je le vois dans son regard apathique et l’entend dans son ton de voix morne. En lui disant que je lui appartenais, essayais-je juste de m’en convaincre? Est-ce que je me suis menti à moi-même et l'ai-je trompé par la même occasion? Peut-être qu’une part de moi y croit, mais qu’au fond, il me reste des doutes. Il dit que c’est compréhensible de ne pas me sentir totalement à lui. Pourtant, s’il me chassait, j’en souffrirais. Il me manquerait et j’aurais un terrible sentiment d’échec.

Quand je rentre les bras chargés de bûches, après avoir effectué toutes les tâches demandées et même coupé une belle quantité de bois, il me tend les clefs de sa camionnette, ses cartes de débit et de crédit, ainsi qu’une liste de produits à acheter. Il y a aussi un petit bout de papier où il a inscrit les informations de son compte bancaire, incluant son NIP pour le guichet automatique. Il me rappelle son numéro de téléphone. Il a un téléphone cellulaire avec un compte prépayé pour un an, mais il s’en sert si peu qu’il le range dans un tiroir de sa table de travail et vérifie de temps en temps s’il a eu des appels.

— Va acheter tout ça et si tu as besoin de quelque chose à l’épicerie, la boucherie, la pâtisserie ou ailleurs ne te gêne pas pour les acheter. Sors aussi une centaine de dollars de ce compte. Même avec la carte de débit, je préfère avoir du véritable argent disponible. Je ne peux pas payer les produits que m’offrent parfois des voisins ni leur rendre la monnaie de ce qu’ils m’achètent avec ma carte.

— Voulez-vous aussi de la petite monnaie?

— Oui, un peu.

— Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez manger ou boire?

— Tu peux m’acheter des pommes et un melon de miel. Pour le reste, je le laisse à ton imagination. Nous ne manquons pas de viandes et de poissons divers au congélo, ni de conserves dans la chambre froide, mais si tu as le goût de manger quelque chose qui risque de ne pas s’y trouver, achète-le. Je ne te dis pas que je te permettrai de tels achats chaque fois que tu iras faire les commissions, mais à l’occasion, moi aussi, j’aime varier.

J’imagine rencontrer mes parents ou des amis à l’épicerie. Mes parents se demanderaient comment il se fait que je ne sois pas parti au Pérou. Et j’ai encore le collier de cuir à mon cou. Il me l'a mis à mon retour chez lui et je ne l’ai jamais retiré, pas même pour prendre une douche. J’imagine que lui demander la permission de le retirer ne…

— La réponse est « non », dit-il.

— Pardon, Maître?

— À quoi viens-tu de penser?

— À vous demander la permission de retirer mon collier, dis-je, piteux.

— La réponse est « non », répète-t-il.

Je crois qu’il veut me faire comprendre que, si je ne lui fais pas assez confiance pour lui confier ma vie, il a au moins assez confiance en moi pour me confier son compte bancaire et sa camionnette. Par ailleurs, je crois qu’il cherche à me préparer à parler de lui à mes parents. Il n’aime pas l’idée de les tromper indéfiniment. Mais oserais-je leur en dire plus? Peu de gens comprennent vraiment ce style de vie.

Je doute de rencontrer mes parents là où je vais aller faire mes achats. Il y a un centre commercial tout près de chez eux. Pourquoi se rendre une soixantaine de kilomètres plus loin et avoir moins de choix que là où ils vont d’ordinaire? Quant à mes amis, pour autant que je sache, aucun ne reste près d’ici et ils détestent tout autant les uns que les autres les villages perdus. Ce sont tous des habitués de la ville. Mais tout de même, je vais rencontrer des dizaines de personnes qui ne pourront ignorer mon collier. En tireront-ils la conclusion que je suis un pervers ou juste un gothique? Décidément, depuis que je suis revenu chez lui, Pierre a fait de chaque jour une suite d’épreuves pas plus faciles les unes que les autres. Mais il a raison; je dois choisir : lui faire confiance ou partir.

J’ai acheté tout ce qu’il y avait sur la liste. Et je n’ai suscité que des regards discrets à mon collier. J’ai ajouté des condiments, fines herbes, poivres roses et verts, épices, que je n’ai vus nulle part chez Pierre, même si j’ai vidé toutes ses armoires et ses tablettes. Peut-être était-ce en partie le but de ce grand ménage; il voulait que je sache ce que je peux m’attendre à trouver chez lui et où le trouver. J’ai acheté quelques légumes et fruits qu’il n’a sûrement pas pu faire pousser chez lui en plus de ceux qu'il m'a demandés. En faisant le ménage, j’ai vu qu’il avait un gros sac de farine de blé non blanchie qu’il a rangé dans un contenant géant étanche à l’humidité, mais je n’ai pas vu de riz ni d’autres céréales, sauf les flocons de maïs qu’il m’a servis un matin au petit-déjeuner. Alors, j’ai acheté un gros sac de riz, un sac moyen de semoule de blé et diverses autres céréales utiles pour cuisiner. J’ai acheté des noix et des amendes. J’ai vu que son pot de moutarde était presque vide, alors j’en ai pris un autre. J’ai aussi acheté un sac de biscuits au chocolat noir, mes préférés. Je ne sais pas s’il jugera que c’est un caprice, mais il m’a dit que j’avais le droit d’acheter ce que je voulais. De toute manière, c’est le seul caprice que je me suis offert.

Quand je vais à la banque qu’il a inscrite sur son papier avec son numéro de compte bancaire et toutes les autres informations très utiles à un voleur, je mets la radio. Un air à la mode joue. Le soleil brille pour la première fois depuis plusieurs jours. Je suis heureux d’être sur la route. Je sais conduire depuis peu, mais j’aime la conduite. Si Pierre voulait voyager, je le conduirais où il le voudrait avec joie.

Quand je rentre à la maison, une fourgonnette est stationnée dans l’entrée. Heureusement que j’ai déblayé le perron et les marches. Ces derniers jours, Pierre voulait que je me dévête en entrant. J’imagine que je ne dois pas le faire quand il y a un visiteur. J’entre donc avec des sacs plein les bras et me rends à la cuisine en saluant la visiteuse en passant. Pierre et elle sont assis au salon. Je retourne chercher les autres sacs. Quand il n’y a plus rien à entrer, je vais garer la camionnette et je retourne à la cuisine ranger le contenu des sacs.

Il ne me semble pas que cette visiteuse se soit annoncée. À moins qu’elle l’ait fait alors que j’étais à l’étable. Je l’entends rire à quelque chose que lui a dit Pierre, puis je le vois arriver à la cuisine. Il appuie une épaule contre la porte du frigo, me rendant impossible d’y ranger quoi que ce soit, et il me regarde comme s’il cherchait à me transpercer du regard. J’ai chaud. Je comprends trop bien ce qu’il veut me voir faire. Alors, après lui avoir rendu ses clés et ses cartes, je le contourne et je vais dans l’entrée. Je m’y dévêts complètement, je suspends mes vêtements, place mes bottes sur le tapis en dessous, comme je le fais d'habitude, puis je reviens ranger le reste de mes achats à la cuisine et à la chambre froide, passant entièrement nu devant Pierre et sa visiteuse sans oser les regarder.

J’ai fini de tout ranger, mais je n’ose pas aller au salon, alors je traîne à la cuisine, déballant la viande qui dégèle et imaginant quoi en faire pour satisfaire la visiteuse, si jamais elle reste à dîner.

— Sam! Tu as assez joué à cache-cache. Arrive ici, tout de suite! m’ordonne Pierre.

Je ravale ma gêne en même temps que ma salive et je vais les rejoindre. Je me mets debout, mains au dos, devant Pierre.

— Marianne, je te présente Samuel. Il est mon nouvel esclave. N’est-ce pas Sam?

Quoi répondre d’autre que ce qu’il attend de moi?

— Oui, Maître.

— Et tu m’appartiens, corps et âme, n’est-ce pas?

Je le regarde et lui souris. Tout ce que j’ai vécu depuis hier soir tournait autour de cette idée. Il m’a envoyé au village pour me donner l’occasion de réfléchir à ma vie et de faire un choix définitif.

— Oui, Maître. Je vous appartiens totalement, dis-je en le regardant droit dans les yeux.

Il me sourit. J’ai soudain une folle envie de m’agenouiller à ses pieds ou de l’embrasser à pleine bouche ou les deux. Je m’agenouille, pose la tête sur ses chaussures, et les mains de chaque côté de ses pieds. Je sens bientôt sa main jouer dans ma chevelure pendant que des larmes mouillent mes yeux.

— Wow! fait la visiteuse. Comment fais-tu pour les trouver?

— Je les kidnappe, affirme Pierre sans hésiter. La visiteuse rit, sans se rendre compte qu’il lui a dit la vérité. Cat Stevens chante “And if you want to be free, be free... And if you want to say ‘no’, say ‘no’...”. Comme tout ce qu’aime écouter Pierre, j’adore. Je me sens bien à genoux, tête au sol devant lui. J’y resterais jusqu’à la fin de ma vie. Je suis là où je dois être.

— Redresse-toi, petit esclave, me dit Pierre sur un ton affectueux.

Quand il voit mes larmes, il me demande pourquoi je pleure. — Parce que je suis heureux, Maître.

— Ce gamin pleure si je lui souris. Il pleure s’il est heureux. Dire que Louis souriait et riait pour tout et pour rien.

Pierre place le coussin entre ses jambes et m’ordonne de m’y asseoir. Je le fais, triste de ne plus voir son visage souriant.

— Est-il aussi bon que Louis l’était?

J’attends la réponse de Pierre en me mettant à trembler. Il caresse doucement mes cheveux, se penche et chuchote : « Je t’aime! » à mon oreille. Je souris, mais j’ai encore envie de pleurer de bonheur.

— Plus je le découvre, plus je vois des différences entre Louis et lui, autant sur le plan physique que psychologique. Mais il est très désireux de bien faire, comme l’était Louis. Tellement qu’il se rend la vie plus difficile que nécessaire à force de vouloir tout faire à la perfection. Il a tellement peur de faire quelque chose de mal, de me déplaire, que j’en suis parfois troublé au point de me montrer plus tendre que je ne le devrais.

— Toi, tendre? Il n’a pas juste peur que tu le punisses? À en juger par toutes ses marques, sa vie ici ne semble pas très facile.

— Ah, ça. Je me suis amusé avec son joli petit corps hier soir. Ce n’était pas une punition.

— Oui, mais tu as une façon assez particulière de t’amuser, Pierre. Je ne suis pas sûre qu’elle plairait à tout le monde.

— Non, certainement pas. Mais je pense qu’il a aimé. N’est-ce pas, Sam?

— Oui, beaucoup, Maître! dis-je en souriant si largement que je dois avoir l’air bébête.

Mais Pierre me caresse la nuque et, comme chaque fois, je frissonne. Je crois qu’il a entendu dans mon ton de voix toute la sincérité de ma réponse.

— Maître…

— Oui, esclave.

— Voulez-vous boire quelque chose?

— Marianne?

— Si tu as encore de cet armagnac, j’en prendrais volontiers.

— De l’armagnac pour elle et moi. Et apporte-nous la bouteille. On ne sait jamais. Ensuite, tu peux aller commencer les préparatifs pour le dîner.

— Bien, Maître!

Pendant que je vais leur servir leur armagnac, j’entends Marianne qui demande :

— Sérieusement, où vous êtes-vous rencontrés? — Au Bar Rond, répond Pierre.

Ce qui est tout aussi vrai que sa précédente réponse.

— Tu es allé jusqu’à San Francisco, je crois, pour te trouver un soumis, et tu le trouves au bar du coin?

— Exact. Comme quoi on n’est jamais si bien servi que chez soi.

Je leur prépare quelques morceaux de fruits sur un plateau, que je vais mettre sur la table entre eux. Marianne prend aussitôt quelques raisins verts. Je vais préparer le dîner, mais d’abord, pendant que j’y pense, je sors du congélateur pour qu’il dégèle un paquet de saucisses que je servirai au dîner de demain.

La viande que j’avais mise à dégeler hier était de l’orignal. Aucune idée de ce qu’on peut en faire. Je n’ai jamais beaucoup cuisiné et encore moins à base d’orignal. Je décide de la couper en cubes et d’en faire une sorte de bourguignon que j’offrirai avec du riz et des légumes en conserve de Pierre.

Mais je me demande si je ne devrais pas d’abord préparer un dessert. Je sais que Pierre a du sirop d’érable, qui provient d'une érablière voisine. J’ai acheté de la crème. Peut-être que je pourrais préparer une mousse à l’érable et y mettre quelques noix en décoration. Je m’y attelle tout de suite afin d’être sûr qu’elle soit prête le moment venu. Mmmmm! Juste d’y penser, j’en salive. J’adore tout ce qui est fait de sirop d’érable.

Puis je prépare le bourguignon que je mets à mijoter. Maintenant, un potage peut-être. J’ai vu qu’il y avait du pesto en pots et des poireaux congelés dans la chambre froide. Il y a aussi du bouillon de poulet et des cubes glacés de fond de bœuf « maison » au congélo du frigo. Je prépare un petit velouté rapide au pesto et au poireau.

Quand, plus d’une heure trente plus tard, Pierre crie pour me demander si le dîner sera bientôt prêt, je viens de finir de préparer la table pour deux, avec la fleur séchée au milieu. Je vais à l’entrée du salon et les invite à passer à table.

Je leur sers le potage. Le pain et le beurre sont déjà sur la table. Je m’assois par terre à proximité pour m’assurer qu’ils ont tout ce qu’il leur faut.

— De l’eau, s’il te plaît, me demande Marianne.

Je leur mets chacun un grand verre que je remplis d’eau glacée et j’en laisse un pichet sur la table, puis je retourne m’asseoir. Marianne mange en faisant des petits sons de satisfaction. Quand elle semble avoir terminé son potage, je vais chercher le chaudron et la louche et lui en offre encore en souriant. — Juste un petit peu. C’est trop bon. Mais je veux me garder de la place pour le reste, dit-elle.

Je lui souris. Pierre n’en veut plus. Lorsque Marianne a terminé son deuxième bol de velouté, je ramasse les bols et leur sers du bourguignon, du riz et des légumes.

— C’est quoi au juste, cette viande? demande-t-elle.

— De l’orignal, dis-je.

— Hummm! Habituellement, je ne suis pas folle de l’orignal, mais je trouve ton bourguignon excellent.

— Merci, Madame!

Marianne fait un commentaire à propos de la fleur. Elle dit que c’est une fleur qu’avait fait sécher Louis dans sa « phase » de séchage de plantes. Pierre rit. Il explique que Louis cherchait à tout savoir sur les plantes locales, mais qu’il avait un jour apporté de l’herbe à poux dans la maison et qu’ils s’étaient mis à éternuer à n’en plus finir, tous les deux, jusqu’à ce que Pierre découvre que les feuilles de carottes sauvages que Louis croyait avoir rapportées, pour les faire sécher, n’en étaient pas.

— En tout cas, il ne vous a pas tués en vous faisant manger des champignons vénéneux.

— Ah, les champignons… Les gens se font des peurs avec ça. Mais il n’y en a pas autant qu'on croit qui sont mortels ou vraiment vénéneux. Louis et moi en avons cueilli pendant des années sans jamais avoir le moindre problème. Il suffit de connaître ceux à ne pas cueillir et d’être prudent. Ils continuent de discuter du bon vieux temps. Je suis si intéressé par la discussion que j’en oublie mon devoir d’esclave jusqu’à ce que Pierre me mette son assiette sous le nez. Je rougis si fort que je sens mes oreilles brûlantes. Je vais chercher le chaudron et la louche pour lui en resservir un peu. Marianne n’en veut plus.

— Je crois que tout ce qui concerne Louis le fascine, dit Pierre en souriant.

— Est-ce parce qu’il est jaloux?

— Pas envers Louis. Mais il m’a laissé entendre qu’il n’aimerait pas que j’arrive ici avec un autre esclave.

— Oh. Et tu en veux un autre?

— Pas impossible un de ses jours. Si j’en trouve un autre qui me plaît, je ne me priverai pas à cause de lui.

— Que dis-tu de ça, Sam? me demande Marianne.

— Je m’efforcerais de l’accepter, Madame.

— Sur le tabouret, m’ordonne aussitôt Pierre, qui a dû voir mon air pas trop réjoui.

Je me lève et me dirige vers le salon, puis je me mets à plat ventre sur le tabouret. Il va chercher la canne. Ouille! Marianne nous a suivis. Elle veut assister au spectacle. Pierre ne me ménage pas. J’essaie de ne pas bouger ni crier, mais je gémis très fort. Quand il s’arrête, je m’empresse de me jeter à ses pieds.

— Merci, Maître, pour cette leçon.

— Quelle leçon? questionne-t-il sur un ton plus dur que d’habitude. — Vous avez tous les droits, Maître, et j’ai tous les devoirs. Vous pouvez faire ce que vous voulez de votre vie et de la mienne. Si quelque chose vous rend heureux, j’en serai heureux moi aussi.

— C’est mieux. Relève-toi.

Je me lève. Je joins mes mains au dos et je lui fais face. Il m’embrasse sur le front en souriant.

— J’espère que tu verrais cet autre soumis comme un ami ou un frère et que tu serais heureux, tout autant que moi de sa présence, Sam. J’espère même que tu l'aiderais à devenir un aussi bon esclave que possible, même si ça signifiait qu’il le soit un jour plus que toi. Comprends-tu?

— Oui, Maître. Je m’y efforcerai de tout mon cœur.

— Bien. Très bien, Sam.

Je pleure encore. Il met les mains sur mon visage et essuie mes larmes, puis m’embrasse tendrement sur la bouche. Nous retournons à la cuisine.

— Veux-tu du café ou du thé, Marianne?

— Du café.

— Prépare-nous du café, Sam.

— Voulez-vous du dessert?

— Qu’est-ce que tu as préparé? demande Marianne.

— De la mousse à l’érable, Madame.

— Mmmmm! J’en veux, dit-elle, enthousiaste.

— Moi aussi, répond Pierre.

Je prépare le café. Lorsqu’il est prêt, je le leur sers avec la mousse.

— Sers-toi de tout ce que tu voudras, Sam, mais tu le manges par terre, sans les mains, ordonne Pierre.

J’ai trouvé un bol en plastique avec un rebord facile à tenir entre les dents. J’ai décidé d’en faire l’essai pour boire le velouté. Je me salirai peut-être, mais ce ne sera pas pire qu’avec le bourguignon. Quand arrive le moment de mon dessert, j’ai le visage recouvert de potage, de bourguignon et de riz. Je vérifie si Marianne et Pierre n’ont besoin de rien d’abord.

— Pierre, me permets-tu de le lécher? demande Marianne.

Je rougis encore jusqu’aux oreilles pendant que Pierre rit aux éclats. — Tout dépend quelle partie de son anatomie tu as l’intention de lécher, dit-il.

— Juste le visage…, pour le moment, dit-elle en souriant.

— D’accord. Sam, approche à quatre pattes.

J’obéis. Une fois arrivé près de Marianne, Pierre me dit de me redresser. Marianne me lève la tête d’un doigt sous mon menton et se met à me nettoyer méticuleusement de sa langue partout où j’ai de la nourriture et même un peu où je n’en ai pas. Puis elle m’embrasse sur la bouche. Ses lèvres sont charnues, douces et humides, comme deux tranches de pêche bien mûre. Pendant qu’elle m’embrasse, je les imagine autour de mon sexe et ma queue se dresse. Ce qui n’échappe à personne évidemment.

— On dirait qu’il aime bien, commente Marianne en regardant ma queue à mi-érection.

— Il est bi. Si tu as envie d’un deuxième dessert…

Je regarde mon maître, incertain du sérieux de son commentaire. Il sourit à Marianne.

— J’adorerais, Pierre, mais Charles va m’attendre. Nous devons aller chez Michel ce soir pour fêter l’anniversaire de Luc.

— Ah oui, c’est son anniversaire. Mais pourquoi chez Michel? La fête ne se déroule pas chez Max.

— Tu ne savais pas? Luc a quitté Max. Il est avec Michel maintenant.

— Ah bon. Mais s'est-il passé quelque chose que je ne saurais pas non plus?

— Tu peux le dire. Max a un nouvel esclave. Un gars de trente-huit ans environ nommé David. Tu le sais, Max n'était pas totalement satisfait de sa relation avec Luc. Non pas qu'ils ne s'aiment pas tous les deux, mais Luc ne voulait pas d'une relation 24/7. Alors, Max a commencé à chercher quelqu'un d'autre. Je ne sais pas combien de soumis sont allés chez lui et en sont repartis en disant que Max était un foutu malade.

Marianne se met alors à rire.

— Ce n'est pas un dominateur pour tout le monde, c'est certain. Bien trop sadique.

— Oui. Il leur faisait peur. Ils ont tous fui au bout d'une demi-heure dans son donjon. Sauf David. Non seulement il y est allé, mais il y est retourné.

— Il est certainement très masochiste.

— Il dit qu'il ne l'est pas tant que ça, mais qu'il est très compétitif et orgueilleux.

— Ah, c'est lui qui dit ça? Il n'y en a pas beaucoup qui admettrait que l'orgueil est une partie de leurs motivations. Je crois que je l'aime bien déjà, répond mon maître en souriant.

— Oui, moi aussi, je l'aime bien. D'ailleurs, il n'est pas mal du tout physiquement.

— Alors, Luc n'a pas supporté la compétition?

— Ce n'est pas tellement ça la raison de son départ. En fait, Max lui a demandé de penser sérieusement à la possibilité d'être émasculé.

— Quoi?!

— Tu m'as bien entendu. Mais je crois que Max savait que Luc voudrait continuer à le voir régulièrement, même en présence de David. Et Max ne voulait pas de deux soumis. L'idée de voir Luc à l'occasion ne lui déplaisait pas, mais il ne voulait pas le voir aussi régulièrement qu'avant. Alors, je pense qu'il a cherché à l'effrayer, pour le pousser à rompre. Tu sais que Max et Michel sont des amis d'enfance. C'est Max qui a suggéré à Luc d'aller voir Michel en lui disant qu'il recherchait un bon soumis à temps partiel. — Je vois. C'était une façon de chasser Luc en lui donnant l'impression que c'était lui qui avait pris la décision de partir. Mais qu'aurait-il fait si Luc avait accepté l'émasculation?

— Tu avoueras que c'était très improbable. Et je n'ai aucune idée de ce qu'il aurait fait dans ce cas.

Mon maître reste songeur un certain temps. Il a les sourcils froncés et il se gratte le menton de temps en temps, ce qui, je le sais maintenant, indique qu'il doute de quelque chose.

— Tu sais ce que je pense? demande-t-il finalement.

— Non.

— Je crois qu'il aurait trouvé un chirurgien prêt à l'opérer et il aurait pris rendez-vous avec lui en se disant que le moment venu, Luc reculerait.

— Pas impossible. Max connaît tellement de gens dans le milieu BDSM que je ne serais pas surprise d'apprendre qu'il connaît un chirurgien prêt à faire ça.

J'avoue que le fait qu'ils connaissent un chirurgien prêt à émasculer quelqu'un m'effraie, même s'ils ne le connaissent que par personne interposée.

— En tout cas, présente mes meilleurs vœux à Luc. — Je le ferai. Mais tu aurais pu venir à la fête avec Sam. Tout le monde aurait aimé le rencontrer. Et ça t'aurait permis de connaître David.

Malgré ma peur, je suis curieux de rencontrer tous ces gens, surtout Max, David et Luc.

— Non, Sam n’est pas prêt à quelque chose d’aussi public. À ton anniversaire peut-être.

Je leur offre de réchauffer leur café ou de leur servir à nouveau de l’armagnac. Ils acceptent de réchauffer leur café et continuent leur discussion pendant que je vais ramasser et ranger ce qu’il reste du plateau de fruits et que je renverse une coupe de mousse à l’érable dans une petite assiette afin de pouvoir la manger sans cuillère. Je n’ai pas mangé autant depuis plusieurs jours et j’en ai presque mal au cœur. J'entends quand même quelques bribes de leur discussion.

— Savais-tu que James est mort?

— James. Tu veux dire...

— L'ancien maître de Max. Il souffrait d'un cancer depuis un certain temps. Max est allé demeurer chez lui quelques mois, le temps que James nous quitte pour de bon. C'est David, qui venait de les rencontrer, qui a compris à quel point Max avait aimé James. David a suggéré à son nouveau maître de lui laisser la responsabilité de ses entreprises et d'aller s'occuper de donner un peu de bonheur à James.

— Brave gamin! Je l'aime décidément beaucoup.

— C'est un artiste. Tu devrais voir le tableau qu'il a fait de James mourant. Tu n'en reviendrais pas. J'en ai des frissons, rien que d'y penser.

— Max a toujours aimé les arts en général. Il doit y avoir une communion particulière entre lui et David.

— Oui, c'est certain. Quand tu les verras, demande à David comment il a créé ce tableau. Tu seras étonné d'entendre son histoire.

Pendant qu’ils continuent de discuter, je commence à laver la vaisselle tout en réfléchissant à la possibilité de voir arriver Pierre avec Nick ou quelqu’un d’autre, qu’il aimerait peut-être plus que moi. L’idée me blesse et me fait mal. Pourtant, je suis avec Pierre depuis peu et je n’ai aucun droit sur lui. Pourquoi est-ce que cette idée m’est si douloureuse?

J’ai aussi cru comprendre que l’offre qu’il a faite à Marianne était très sérieuse. Il pourrait arriver qu’il me « prête » à ses amis. Cette idée envoie des décharges électriques dans mon sexe, mais en même temps, j’ai un peu l’impression de n’être pas grand-chose de plus pour Pierre qu’un objet, dont on peut faire ce qu’on veut : le prêter, le donner, le vendre et peut-être même le détruire. C’est certain que c’est le principe même de l’esclavage : un être humain appartenant à un autre être humain. Mais je continue de me percevoir comme une personne, pas comme une chose. Et qu’arrivera-t-il si ce que je fais déplaît à ses amis à qui il m’aurait prêté? Il faudra que j’en discute avec lui.

Marianne est prête à partir. Elle remercie Pierre de son accueil.

— Mes visites ici ont toujours été surprenantes, lui dit-elle en me jetant un coup d'œil.

Je m’approche de l’entrée et je l’aide à mettre son manteau. Elle me remercie du délicieux repas.

— Je suis heureux d’avoir fait votre connaissance, Madame.

— J’espère pouvoir te connaître mieux très bientôt, me dit-elle avec un sourire polisson.

Je rougis pour la troisième fois ce soir.

— Il est charmant. Délectable, dit-elle à Pierre.

Elle nous fait un salut de la main en sortant. Lorsque je me retourne, Pierre, au bout du corridor me dévisage avec son regard à me liquéfier les entrailles. Je m’approche de lui. Il m’attrape par un bras et me tire avec lui à sa chambre.

— Depuis le début de la soirée que j’ai envie de te faire ça, me dit-il en me poussant sur le dos sur son lit.

— Prends tes jambes dans tes mains, ordonne-t-il pendant qu’il va fouiller dans le tiroir de son meuble de chevet.

Je lui obéis. Il revient avec du lubrifiant et un condom. Il commence par me lécher longuement l’anus avant de le pénétrer de sa langue. Puis il me lubrifie, tourne et retourne un doigt puis plusieurs dans mon petit trou, l’étire et le distend pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce que je halète. Il met ensuite son condom, le lubrifie et me pénètre d’un seul élan, jusqu’au fond. Je râle, mais j’aime! « Encore! » me dis-je. Comme s'il avait entendu mes pensées, il sort presque complètement et plonge à nouveau tout au fond. Puis il se met à me pilonner à grands coups rapides et brutaux. Il me regarde dans les yeux. Ses pupilles sont si dilatées qu’on dirait qu’il a les yeux noirs. Il halète, râle et geint. Quand il éjacule, il a l’air d’un homme perdu aux portes du paradis. Il est magnifique! J’espère pouvoir lui donner ce plaisir jusqu’à ce qu’il ait cent ans, au moins.

Il m’écrase ensuite de tout son poids, mais jamais je ne le repousserai. Je suis trop bien sous lui, dans sa chaleur, son odeur, à sentir son cœur battre contre le mien, même si je n’ai pas éjaculé. Il retire son condom et vient se coucher à mon côté et tout contre moi. Je lui souris.

— Quoi? demande-t-il.

— Vous êtes magnifique quand vous jouissez.

— Et quand je ne jouis pas? demande-t-il avec un air faussement inquiet.

— Hum! Pas si mal, dis-je.

Il m’assène un coup sur le ventre et j’en suffoque presque.

— Ha ha! Ça t’apprendra, oiseau moqueur, dit-il en souriant.

Le coup m’a plus surpris que fait mal. Je lui souris aussi.

— Je voulais te dire, Sam. À part le fait que tu as un peu trop attendu pour venir nous rejoindre au salon et nous offrir à boire, tu t’es comporté admirablement ce soir. Le dîner était excellent. Je crois que, si elle en avait eu le temps, Marianne aurait aimé baiser avec toi.

— Puis-je vous questionner à ce sujet, Maître?

— Oui.

— Je n’étais pas certain si vous étiez sérieux en lui offrant un deuxième dessert. Y a-t-il bien des gens qui sont au courant de votre… style de vie et à qui je pourrais être… prêté?

— Deux, non, trois amis proches. L'un d'eux est un ami d'enfance qui est devenu mon médecin de famille. Il sait, mais il est contre tout ça. Alors, je ne te prêterai certainement pas à lui. Quant aux deux autres, ce sont Marianne et Charles, son mari. Charles est bisexuel. Alors, il n’est pas impossible que je t’offre à eux, ensemble ou séparément un jour ou l’autre. Il y a bien sûr aussi de nombreuses connaissances du milieu BDSM qui pourraient aimer t'avoir dans leur lit ou leur donjon, mais c'est plus improbable que je te prête à eux. Pourquoi? Est-ce que ça te déplaît?

— Je… ne sais pas trop quoi en penser, Maître. Je suis à la fois excité et mal à l’aise à cette idée.

— Mal à l’aise? Pour quelle raison?

— Je me sens un peu comme… un objet dont vous useriez à votre guise, Maître. Et que se passera-t-il si je fais quelque chose qui leur déplaît? — Mais tu es ma chose, mon jouet, mon bien meuble, ma propriété privée. Je peux user de toi à ma guise, Sam. Et si tu leur déplais, je chercherai à savoir en quoi tu leur as déplu et nous nous efforcerons de corriger la situation. Si ça se reproduit, je te punirai, bien sûr.

Bien sûr. Que je suis bête! Même si tout ça m’effraie, mon sexe bat l’air plus follement que jamais. S’il peut faire de moi ce qu’il veut, tout peut m’arriver. Tout! Il suffit qu’il décide de m’envoyer vivre au Pérou et voilà! Je devrai changer totalement de vie et m’y adapter encore une fois, que cette décision me plaise ou pas.

— À quoi viens-tu de penser, Sam?

Je le lui dis. Ma peur doit être évidente.

— Il va falloir faire quelque chose contre ça, tu ne penses pas?

— Contre quoi, Maître?

— Contre cette conviction que tu as le droit de décider de ta vie, esclave, et contre cette peur de ce qu’elle pourrait devenir.

J’ai plus peur encore, au point d’en avoir mal au ventre. Mais c’est le moment qu’il choisit pour empoigner mon sexe à pleine main et il se met à me masturber vigoureusement. En moins de temps qu’il n’en faut pour dire ouf!, j’arrive au bord de l’orgasme. Il me permet d’éjaculer, mais il s’amuse à étirer ma jouissance. Et pendant ce temps, il crache presque :

— Tu es à moi. Tu es mon animal domestique, mon bien meuble, ma chose, mon jouet, mon appareil ménager. Tu es un objet dont je peux faire ce qu’il me plaît, que tu le veuilles ou non. Tu es un esclave, mon esclave. Tu es à moi, à MOI!

Chaque mot a sur mon sexe le même effet que les coups de martinet avaient hier; ma verge bat l’air et se dresse. Un filet de sperme en coule lentement. Pourtant, hier, les coups auraient dû faire décroître ma queue, n’est-ce pas? Et maintenant, est-ce que je ne devrais pas débander en entendant dire que je suis un bien meuble? Alors, pourquoi est-ce que toutes ses paroles allument un incendie dans ma tête et mon sexe?

Peut-être que Pierre, lorsqu’il m’écoutait parler et me regardait agir avec mes amis à ce bar a vu en moi ce que je ne savais même pas s'y trouver. Nous devions être destinés à nous rencontrer, d’une manière ou d’une autre, et j’étais peut-être fait pour cette vie, qu’il m’apprend à connaître.

— Je suis à vous, corps et âme, Maître, hurlé-je en éjaculant plus puissamment que jamais.

Mon maître me laisse retrouver mes esprits en souriant d’un air satisfait de soi. Puis il m’ordonne d’aller me laver.

— Si nous allions lire quelques pages, me suggère-t-il quand je reviens près de lui.

— Oui, Maître, avec plaisir.

Comme chaque soir, je lui offre un thé ou une tisane. Il choisit un thé au jasmin et me permet de boire ce qu’il me plaît. Je prends le même thé que lui, puis je lui lis plusieurs chapitres après qu’il ait mis de la musique. Un air classique de violoncelle se met à jouer. C’est sublime! J’en ai du mal à lire pendant quelques lignes, troublé par l’effet que cette musique a sur moi. Les vibrations du violoncelle se répercutent dans mon ventre. Pierre me regarde et comprend. Je sais qu’il a compris. Je lui souris.

— Qu’est-ce qui joue, Maître?

— Suite pour violoncelle n° 1 en sol majeur de Bach. C’est le prélude qui joue en ce moment. Tu me sembles très sensible à la musique.

— Je ne le savais pas, mais je le découvre avec vous, grâce à vous. Tout ce que vous avez écouté, jusqu’ici, j’ai aimé.

— Imagine un esclave qui détesterait ce qu’écoute son maître et que celui-ci écoutait sa musique sans arrêt, du matin au soir, tous les jours. L’esclave finirait certainement par en devenir fou.

Je ris. Lui aussi. Il a bien raison. La compatibilité n’est pas juste une affaire de sexe, ni même de vision de la Domination/soumission. Je continue de lire un passage délirant du livre, qui me fait sourire, pendant que le violoncelle me parle et m’émeut.

Je sais bien qu’un peu plus tôt, je tremblais à l’idée de me montrer nu, collier au cou, devant une parfaite inconnue, que j’ai eu peur aujourd’hui que Pierre veuille ma mort et que je crains ce qu’il me réservera demain, mais en ce moment, je suis heureux comme jamais je ne l’ai été.

Quand je referme le livre, je ne sais pas où je dois aller me coucher. Chaque nuit, c’est une surprise.

— Sais-tu pourquoi je t’ai suspendu à l’envers hier soir? — Non, Maître, dis-je en souriant.

— Ce n’était pas pour jouer les originaux ni pour me montrer cruel, mais parce que c’est un excellent moyen de te réaligner la colonne vertébrale. Tu t’étais donné un tour de rein et je me suis dit que cette posture te ferait du bien. On ne l’utilise pas beaucoup, car il est rare que les gens veuillent être suspendus de cette manière plusieurs heures d’affilée. D’autant plus que cette position inversée occasionne souvent des maux de jambes et de tête. Mais elle est très efficace pour relâcher les vertèbres trop compressées. En tout cas, tu allais mieux aujourd’hui, n’est-ce pas?

— Oui, Maître. Merci, dis-je.

— Tu as l’air songeur. À quoi penses-tu?

— Je me demandais s’il y avait d’autres choses apparemment inutiles ou absurdes que vous avez faites ou exigées, qui n’étaient pas si inutiles et absurdes que ça.

— Oui, rien n’est aussi inutile ou absurde qu’il paraît, Sam. Par exemple, te retenir d’uriner, de déféquer ou d’éjaculer te force à exercer tes sphincters et tes muscles abdominaux et fessiers, en plus de ta volonté. Plus ces muscles seront forts, plus ta jouissance et celle de tes partenaires, masculins surtout, deviendra grande. L’intensité de notre plaisir dépend beaucoup du travail de ces muscles, tu comprends?

— Oui. Je n’y avais jamais pensé, mais ça a du sens.

— Alors, ne me juge pas trop vite, Sam. Ne tire pas de mauvaises conclusions sur ce que je te demande ou te fais à la première impression. Donne-moi la chance de te posséder comme le violoncelle de Bach a su le faire, tu veux bien?

— Oui, Maître, dis-je avec un petit sourire en coin.

— Quoi?! fait-il encore en voyant mon sourire.

— Vous faites un drôle de violoncelle, mais j’aime bien que vous me pénétriez profondément comme la musique.

— Petit futé, dit-il en souriant.

Il se lève et me dit de le suivre. Nous allons à la petite chambre où je l’aide à détacher et ranger l’installation de la veille. Je récupère le matelas pendant qu’il va chercher dans le placard une bonne longueur de chaîne et deux mousquetons. Nous nous rendons à sa chambre où il m’enlève le matelas des mains et l’installe par terre à côté de son lit. Il m’ordonne de m’y étendre, puis il attache une extrémité de la chaîne à un mousqueton, puis à un anneau de mon collier. Il enroule ensuite l’autre extrémité de la chaîne autour d'un pied de son lit et l’attache avec l’autre mousqueton. Il va alors chercher un édredon et un oreiller et me les donne. Quel luxe! Dire que si je n’avais pas vécu ce que mon maître m’a donné à vivre jusqu’ici, j’aurais considéré le fait de dormir par terre attaché à son lit comme quelque chose de dégradant. Maintenant, je juge avoir de la chance qu’il me permette de dormir au chaud près de lui.

— Ne te crois jamais rien dû, Sam. Tu es un esclave et, demain, je t’enverrai peut-être dormir à l’étable si tu l’oublies.

Ma chaîne est assez longue pour me permettre de m’agenouiller à ses pieds et d’y déposer la tête.

— Que me vaut cette génuflexion?

— Je voulais vous remercier du bonheur que vous me donnez, Maître.

Il me regarde un moment, songeur.

— Je suis heureux que tu le sois, Sam.

 

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