L'Enlèvement (French Edition)

Danny Tyran · Chapitre 3 sur 10

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L'Enlèvement (French Edition)

Deuxième partie

J’aurais pu tout raconter à mes parents, aller à la police et accuser Pierre d’enlèvement, mais je ne crois pas que Pierre recommence ce qu’il a fait avec moi. Il a mis des mois à me choisir, puis à se décider à m’enlever. Il mourrait plutôt que de kidnapper un autre gars. En quoi la prison améliorerait les choses? Et je ne suis pas sûr de ce que j’éprouve pour lui. Je ne veux pas agir sur un coup de tête. Je préfère réfléchir d’abord. Alors, je leur raconte que j’étais parti à l’aventure avec un ami sans même me donner la peine de les appeler.

— Qui c’est, ce gars-là? Est-ce que nous le connaissons? demande maman.

— Non.

— Où l’as-tu rencontré? questionne-t-elle encore.

— Au bar.

— D’où vient-il? questionne à son tour mon père. — Je ne le lui ai pas demandé.

— Tu pars avec un inconnu dont tu ne sais rien! s’exclame-t-il.

— C’est pas parce que je ne sais pas d’où il vient que je ne sais rien de lui. Je sais que c’est un gars bien et qu’il ne m’aurait pas fait de mal. C'est tout ce qui compte, non?

— Tu as manqué plusieurs semaines de cours, comment vas-tu les rattraper? demande maman.

— Je ne veux plus étudier en histoire.

— Quoi? Tu n’as pas encore l’intention de changer d’orientation, s’écrie papa.

— Je ne sais pas. Je vais y réfléchir.

— Réfléchis-y bien parce que si tu veux qu’on paie tes études, il va falloir te brancher une bonne fois pour toutes et travailler dur, insiste-t-il sur un ton définitif.

— Je ne vous demande rien. Si je décide de changer d’orientation, j’en changerai. S’il faut que je demande un prêt, je le ferai.

— Mais c’est insensé! Nous avons ce qu’il faut pour t’aider, affirme maman.

— Pas s’il change sans arrêt de programme d’études, la contredit papa.

Je pars alors m’enfermer dans ma chambre.

— Tu n’as pas à partir pendant qu’on discute. Reviens ici! me crie papa en me voyant m’éloigner.

« Bon retour à la maison », me dis-je.

— Discutez tant que vous voulez. Pour moi, la discussion est terminée. Je ne retourne pas en histoire.

— Samuel, tu…

Je lui coupe la parole en fermant ma porte et m’allonge sur mon lit. Papa, qui m’a suivi, est dans le cadre de la porte.

— Papa, s’il te plaît, laisse-moi réfléchir à ce que je vais faire de ma vie.

Il me regarde avec un air dégoûté, puis s’éloigne. Pendant plusieurs jours, je réfléchis à ce que m’a dit Pierre sur mon orientation sexuelle et sur le fait que je devrais faire quelque chose de différent de ma vie. En réfléchissant, je fais tourner le bracelet qu’il m’a laissé. Je ne l’enlève que pour prendre ma douche et je le remets ensuite. Pourquoi le remettre?

Y a-t-il autre chose que je pourrais faire que d’aller vivre en forêt avec lui? Je pourrais donner mon nom à un organisme d’entraide internationale et aller travailler au Burkina Faso. Mais pourquoi aller aider des gens à l’autre bout de la planète quand il y a quelqu’un qui a besoin d’aide si près de chez moi?

Le vendredi suivant, mon ami Ben a appris que j’étais de retour et m’invite à aller dîner avec toute la bande au Bar Rond. Tout le monde est là. On m’accueille comme un survivant de la troisième guerre mondiale. Tout le monde veut entendre mon histoire. Ils sont déçus quand je leur dis que j’étais parti avec un ami. Bien sûr, ils veulent savoir quel ami. — Nous sommes tes amis. De quel autre ami parles-tu?

— Quelqu’un que vous ne connaissez pas.

J’essaie d’éviter de répondre à toutes les questions qui suivent. Je ne sais pas pourquoi je ne leur dis pas la vérité. Ils la trouveraient bien plus intéressante que ma petite histoire de randonnée en auto avec un ami.

De temps en temps, je regarde alentour pour voir si je ne verrais pas Pierre. Je suis étonné de ressentir de la déception quand je pars et que je ne l’ai pas vu.

Mes parents me harcellent pour que je fasse quelque chose d’autre que de lire un roman policier, regarder la télé, jouer à des jeux vidéo et me balader sur la Toile. Je leur mens. Je leur dis avoir donné mon nom à Québec sans frontière et que j’irai sans doute travailler au Pérou. — Quoi?! s’exclament-ils en duo.

— Vous voulez que je fasse quelque chose de ma vie, non? Voilà ce que j’ai décidé de faire.

— Mais, voyons, le Pérou? Pourquoi si loin?

— Parce que c’est là qu’on veut m’envoyer. Je devrai partir bientôt.

Les questions et commentaires n’en finissent plus. Maintenant, Papa est prêt à financer ma formation, même si je change encore de programme. Tout plutôt que de me voir partir à l’autre bout du monde.

Le lendemain, je prépare mes bagages, comme si je devais vraiment partir très bientôt au Pérou. Ils me laissent tranquille. Je peux jouer à des jeux tant que je le veux maintenant. J’y joue tout en pensant à Pierre et en espérant qu’il ne se suicidera pas en mon absence. L’idée de sa mort me peine plus que je ne le devrais sans doute pour mon kidnappeur. Ce n’est pas juste le sentiment que j’éprouverais à l’idée de la mort d’une connaissance. Ce que je ressens ressemble plus à ce que je ressentirais en pensant à la mort d’un ami. En plus, si j’apprenais sa mort, je me sentirais terriblement coupable.

Le vendredi suivant, je grignote plus que je ne dîne. Je n’ai pas faim. Tout ce à quoi j’ai réfléchi ces derniers temps et la peur qu’il soit arrivé quelque chose à Pierre me coupent l’appétit. Je retourne au Bar Rond. Trois heures après mon arrivée, je balaie le bar du regard et je ne le vois pas. Je me demande si je ne devrais pas l’appeler, mais je ne sais pas s’il a le téléphone ni quel est son numéro. J’allais signaler l’assistance téléphonique quand je le vois entrer. Il va s’asseoir à une table au fond du bar. Je me lève et je vais m’asseoir à sa table.

— Bonjour Samuel!

— Bonjour… Monsieur!

Je m'assois en face de lui. Nous restons un moment à nous regarder sans rien dire. Il a l’air si triste! Puis il voit que je porte encore le bracelet de cuir.

— Tu ne l’as pas enlevé ou tu l’as juste remis ce soir au cas où tu me reverrais?

— Je ne l’ai enlevé que pour prendre ma douche.

— Pourquoi?

— Je… J’avais l’impression de… briser quelque chose d’important en l’enlevant. C’est comme s’il me protégeait. Un peu comme un talisman. Et je me sentais vraiment nu sans lui.

Il me regarde si fixement que je me sens un peu mal à l’aise et je ressens le besoin de rompre le silence.

— J’ai dit à mes parents que je m’étais inscrit à Québec sans frontière et que j’allais bientôt partir au Pérou.

Il me regarde sourcils froncés sans rien répondre.

— J’ai fait mes bagages. Je suis prêt à partir.

— Mais pars-tu vraiment pour le Pérou?

— Oui, si le Pérou, c’est chez vous.

Il me regarde encore fixement, puis se met à pleurer. Il tourne la tête pour que les gens aux tables voisines ne le voient pas avec le visage couvert de larmes sans doute. Je tends la main vers celle qui est posée sur la table. Il tourne les yeux vers moi.

— Si on allait chercher mes bagages?

Il hoche positivement la tête et se lève. Je le laisse marcher devant. Sa camionnette est garée à l’arrière du bar.

— Pourquoi ne pas leur avoir dit la vérité? me demande-t-il une fois dans sa camionnette.

— Quelle vérité? Que vous m’avez enlevé? Pour qu’il vous fasse arrêter? J’ai menti à tout le monde depuis que je suis retourné chez mes parents. Je me mens peut-être encore à moi-même en volant croire à mon hétérosexualité, mais je ne suis toujours pas certain d’être gay. Si je dis à mes parents que je vais vivre avec cet ami avec qui j’ai voyagé pendant plusieurs semaines, ils vont hurler, me demander comment je vais payer mon logement et mes autres dépenses, et ainsi de suite. Je ne suis pas encore prêt à répondre à toutes leurs questions. Je veux essayer de vivre avec vous quelque temps d’abord. Si je décide de rester, je leur dirai… ce qu’ils doivent savoir.

— Tu n’es pas certain de rester? Si tu dois me quitter, autant le faire tout de suite, Sam. Je ne sais pas ce que je ressentirai après avoir vécu avec toi encore plus longtemps si tu me quittais. C’était déjà assez dur pendant les dernières semaines.

— Je comprends, mais je n’ai jamais vraiment vécu comme... votre esclave. Les semaines que j’ai passées avec vous, je ne faisais presque rien. J’ai été attaché la plupart du temps. Comment pourrais-je savoir si je suis fait pour vivre cette vie?

Il hoche la tête. Nous restons silencieux jusque chez mes parents. Je descends et je vais chercher mes bagages. Mes parents ne comprennent pas que je parte à cette heure du jour et en plein vendredi soir.

— L’avion part tôt demain matin. On m’a dit qu’on passerait me chercher ce soir et que je coucherais à un hôtel près de l’aéroport. Je dois y aller maintenant.

— Tu n’apportes rien d’autre que ça?

— Je n’aurai pas besoin de grand-chose.

À part quelques vêtements, les seuls biens que j’apporte sont mon ordinateur, mon iPod et mon cellulaire. Je ne suis même pas certain de pouvoir les utiliser chez Pierre. Je serais étonné qu’il ait l’Internet. Quant à l’électricité, je suppose qu’il doit l’économiser. Mais je les apporte quand même.

J’embrasse mes parents, leur dis que je les appellerai régulièrement et je sors. Mes parents mettent le nez dehors pour voir dans quel véhicule je monte et avec quel conducteur je pars. Je jette mes bagages sur le siège arrière de la camionnette. Je salue mes parents de la main et je monte près de Pierre. Pérou, me voilà!

— Partez dans cette direction, dis-je en pointant vers l’est. Nous sommes censés aller à l’aéroport.

Il grogne. Ce n’est pas dans sa nature de tromper les gens. Il devait être vraiment désespéré pour en venir à m’enlever.

— Pour quelqu’un qui ne ment jamais à moins que sa vie en dépende…, commente-t-il.

— Mais ma vie en dépend, dis-je.

Je me dis que si la mienne n’en dépend pas complètement, la sienne risque d’en dépendre. Je veux essayer de vivre cette vie aussi bien que je le pourrai.

— Samuel?

— Oui?

— Merci. Merci d’essayer. J’étais presque certain de ne plus te revoir, sinon de loin dans ce bar.

— Je crois que si je n’avais pas voulu vous revoir, je n’y serais plus allé. Je n’aurais pas pu supporter de vous voir au bout de la salle en train de me regarder et de souffrir.

— Mon sort ne te laisse donc pas tout à fait indifférent.

— J’ai pensé à vous presque tout le temps en craignant qu’il vous soit arrivé quelque chose.

— Tu ne viens pas juste à cause de ce que je t’ai dit? — Je… Je n’ai pas l’esprit de sacrifice au point de changer complètement de vie pour un presque parfait inconnu. J’ai envie d’essayer d’apprendre ce que vous savez sur la chasse, l’élevage, les plantes et tout ça.

— Tu veux aller à l’université de la nature et c’est moi ton professeur? demande-t-il avec un petit sourire.

— Je ne connais personne qui vit presque en autarcie. Vous êtes une sorte de héro pour moi, dis-je avec un sourire taquin. Il tend la main vers moi et me tapote la joue en me souriant. C’est un simulacre de punition pour m’être moqué de lui.

— Et si je n’attendais rien d’autre de toi que de me décharger de toutes mes tâches les plus plates?

— Peut-être qu’elles ne le seront pas tant que ça pour moi?

— Ramasser les feuilles mortes pour les mettre au compost ou pelleter la neige accumulée sur le perron et dans la cour, couper du bois pour le foyer, faire le ménage de la maison et de l’étable, ça te semble intéressant?

— Hum, pas tellement.

— Pourtant, il faut bien que ça se fasse, tu ne crois pas, esclave?

— Est-ce que nous ne pouvons pas d’abord discuter de votre vision de l’esclavage avant de me mettre à toutes les tâches que vous détestez?

— Oui. J’ai bien l’intention de te donner une idée de ma vision des choses, mais ce que tu feras sera ce que j’attends de toi, à peu de choses près. Je ne dis pas qu’il ne peut pas y avoir d’accommodements, tant qu’ils demeurent raisonnables, déclare-t-il en souriant.

— Partager les tâches plates, et m’enseigner les autres, ce n’est pas dans l’ordre du raisonnable pour vous?

— Habituellement, Samuel, l’esclave gagne son droit de parole et une certaine liberté de choix à force de générosité. Il commence tout au bas de l’échelle et il peut, s’il montre beaucoup de bonne volonté, accéder à des échelons supérieurs.

— Vous voulez dire que vous êtes sérieux au sujet du pelletage et du ménage?

— Absolument.

Je grimace.

— Fais-moi penser de te punir en arrivant pour ça? — Quoi, « ça »?

— Tu sais très bien de quoi je parle. Et c’est « Quoi, ça, Maître? » Alors, tu vas m’y faire penser?

C’est « Maître » maintenant. Avant, c’était seulement « Monsieur ». Je me demande si je n’ai pas commis une erreur en l’accompagnant. Mais on ne peut pas dire qu’il n’avait pas été clair sur ses attentes. Ce qu’il veut, c’est un esclave. N’est-il pas normal que je le décharge des seules choses que je suis capable de faire? Je ne vais pas abandonner si vite. Je ne me vois pas rentrer à la maison au bout de quelques heures et dire à mes parents : « Finalement, le Pérou, c’est pas le Pérou ».

— Ne me fais pas attendre, Sam. Tu sais que tu dois me répondre dans un délai aussi court que possible.

— Oui, Monsieur, je vais vous le rappeler.

— Le fais-tu exprès, Sam?

— Non, Mon… Ah oui, c’est vrai. Non, Maître, je ne le fais pas exprès. Et oui, je vais vous le rappeler.

— Ne joue pas à tes petits jeux avec moi, Sam. Si tu pouvais pousser tes parents à accepter n’importe quoi de toi, ça ne fonctionnera pas avec moi. Tu t’efforces de te donner au meilleur de tes possibilités ou tu en subiras les conséquences. Compris?

Je le regarde, mal à l’aise. Est-ce que je jouais à des petits jeux avec mes parents? C’est vrai que j’ai pas mal toujours obtenu tout ce que je voulais d’eux. Mais est-ce que c’était un jeu pour moi de les pousser à faire mes quatre volontés? Peut-être que je les ai toujours testés. Peut-être ai-je toujours cherché à savoir qui était le patron. Personne ne m’a jamais plié à sa volonté. Jamais. Ni parents, ni camarades de classe, ni professeurs, ni entraîneurs. Personne. Est-ce pour cette raison que les hommes plus âgés à l’air autoritaire m’attirent? Attendais-je de trouver celui qui me soumettrait à sa volonté et à ses règles?

Une forte claque sur une cuisse me sort de mes réflexions.

— Réponds! me jette-t-il durement.

J’ai oublié quelle était la question. Je dois y réfléchir pour m’en rappeler.

— Oui, Maître. C’est compris.

— Que fais-tu, Sam? Cherches-tu à t’attirer des ennuis? — Non… Mons…Maître. J’essaie juste d’assimiler ce qu’il m’arrive. Je réfléchissais à la raison pour laquelle les hommes mûrs m’attirent.

Je lui explique ce que j’ai pensé. Il me regarde, sourcils froncés. Je me tourne vers la fenêtre pour cacher mon envie de pleurer.

— Je… Je vais avoir besoin de temps pour m’adapter, Maître. Je ne suis probablement pas aussi soumis que Louis l'était et tout est nouveau pour moi, même ma bisexualité ou mon homosexualité. Je ne sais même plus ce qui je suis. Ne pouvez-vous pas au moins me donner la chance de pouvoir réfléchir avant de vous répondre, que je puisse organiser mes pensées? Au moins au début.

Je lui ai parlé sans même le regarder, en regardant les arbres défiler par la vitre à ma droite.

— D’accord. C’est un accommodement raisonnable. Regarde-moi, Sam. Je tourne la tête vers lui. Des larmes glissent sur mes joues.

— Je ne te cache pas que ça risque d’être difficile pour toi au début, Sam. Comme tu le dis, tout est nouveau pour toi. Mais si, comme tu viens de le faire, tu me dis ce que tu ressens et me demande un ajustement quand c’est vraiment nécessaire, je m’efforcerai de t’aider. Mais ne me cache pas tes émotions. Parle-moi et regarde-moi. Dis-moi de quoi tu as besoin et ce que tu éprouves. Tant que ce que tu demandes est la satisfaction de véritables besoins, pas seulement de caprices, je t’écouterai et j’en tiendrai compte. Chaque fois que tu me cacheras quelque chose, ça risquera de se retourner contre toi, parce que je ne peux pas m’adapter à mon nouvel esclave, si je ne le comprends pas. Tu comprends?

— Oui, Maître.

— Bien.

Il tend la main vers moi et me caresse la joue. Je colle mon visage contre sa main. Il me sourit.

— Merci, Sam d’essayer de ne pas te décourager trop vite. Je crois que tu peux faire du bon travail si tu t’en donnes vraiment la peine.

 

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