Les Années
Chapitre 1914
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Le printemps était brillant, la journée radieuse. L’atmosphère même semblait bourdonner au contact de la cime des arbres ; l’air vibrait, clapotait. Les feuilles étaient nettes et vertes. Dans la campagne, les horloges des vieilles églises don-naient l’heure d’une voix grinçante ; le son rouillé passait sur les champs de trèfle rouge et les corbeaux s’envolaient, comme chassés par les cloches. Ils tournoyaient, puis se posaient tout en haut des arbres. Londres était fastueux et bruyant. La saison débutait ; les klaxons résonnaient ; les voitures rugissaient ; les drapeaux flottaient, raides comme des truites dans un ruisseau. Et tous les clochers de toutes les églises de la ville : saints dis-tingués de Mayfair, saints archaïques de Kensington et saints vénérables de la Cité, carillonnaient l’heure. Au-dessus de Londres, l’air semblait un océan houleux rempli de sons, à tra-vers lequel voyageaient des ondes concentriques. Mais les hor-loges ne concordaient pas, comme si les saints eux-mêmes étaient en désaccord. Des arrêts survenaient, des silences, puis les sonneries reprenaient.
Ici, dans Ebury Street, une lointaine horloge, à la voix frêle, donnait l’heure. Il était onze heures. Martin, debout à sa fe-nêtre, considérait la rue étroite, en bas. Le soleil brillait, Martin se sentait de belle humeur ; il allait consulter son agent de change à la Cité. Ses affaires tournaient bien. Son père, à un moment donné, avait gagné beaucoup d’argent ; il l’avait perdu ensuite, puis regagné en partie. Mais tout compte fait, il s’en était très bien tiré.
Martin s’attarda un peu pour admirer une dame à la mode, coiffée d’un ravissant chapeau et qui examinait un vase dans le magasin de bric-à-brac en face. C’était un vase bleu, posé sur un socle chinois, devant une draperie de brocart vert. La courbe des
– 230 – flancs symétriques, le bleu profond, les minces craquelures du vernis, lui plaisaient. Et la dame qui regardait ce vase était charmante, elle aussi.
Il prit son chapeau et sa canne et descendit dans la rue. Il ferait une partie du chemin à pied. Il fredonna en remontant Sloane Street : « La fille du roi d’Espagne m’a rendu visite, pour l’amour de… » Il jeta un coup d’œil sur les devantures, en pas-sant. Elles étaient remplies de robes d’été, assemblages exquis de tissus verts et de gaze ; et des vols de chapeaux étaient posés sur de minces tiges de bois. Martin continua à fredonner : « Pour l’amour de mon beau muscadier d’argent. » Qu’est-ce que c’est qu’un muscadier d’argent ? se demanda-t-il. Un orgue de Barbarie, au bas de la rue, jouait gaiement sa petite danse flûtée. Et l’orgue tournait en rond, poussé de-ci de-là, comme si le vieillard qui en jouait esquissait une danse au son de la mu-sique.
Une jolie femme de chambre monta les marches du sous-sol et lui donna un penny. Le visage du vieux bonhomme, un vi-sage mobile d’Italien, se couvrit de rides lorsqu’il retira sa cas-quette pour saluer. La jeune fille sourit et se glissa de nouveau dans la cuisine.
« … Pour l’amour de mon beau muscadier d’argent », fre-donnait Martin en plongeant ses regards à travers les grilles du sous-sol, dans la cuisine, où les domestiques étaient assis. Ils avaient l’air très confortables, avec des théières, du pain et du beurre, sur la table. La canne de Martin se balançait comme la queue d’un chien réjoui. Tout le monde semblait avoir le cœur léger, sans souci aucun ; on surgissait des maisons, on circulait dans la rue avec des piécettes à distribuer aux joueurs d’orgue de Barbarie et aux mendiants. Chacun avait de l’argent à dépen-ser. Les femmes s’assemblaient devant les vastes vitrines. Mar-tin s’arrêta, lui aussi, pour examiner un modèle réduit de ba-teau ; de brillantes valises jaunes, aux rangées de flacons d’argent. Mais qui a pu écrire cette chanson, sur la fille du roi
– 231 – d’Espagne ? se demanda-t-il en poursuivant son chemin, cette chanson que Pippy lui chantait quand elle lui essuyait les oreilles avec une flanelle gluante ? Elle le prenait sur ses genoux et croassait de sa voix de crécelle usée : « La fille du roi d’Espagne m’a rendu visite pour l’amour de… » Et brusquement Pippy abaissait les genoux, et il dégringolait à terre.
Martin arriva au coin de Hyde Park. La scène était très animée. Camions, autos, autobus, descendaient à flots de la col-line. Les petites feuilles vertes avaient poussé sur les arbres du parc. De belles dames vêtues de robes claires passaient les grilles, en auto. Chacun allait à ses affaires. Et il s’aperçut qu’on avait écrit : « Dieu est amour », à la craie rose, sur les grilles d’Apsley House. Cela demande un certain courage, se dit-il, quand à tout instant un policeman peut vous happer. Mais l’autobus arrivait et il monta sur l’impériale.
« À Saint Paul », dit-il au conducteur, en lui tendant sa monnaie.
Les autobus se précipitaient en un courant ininterrompu et tournaient en rond autour des marches de Saint Paul. La statue de la reine Anne semblait présider le chaos et en former le centre, comme l’essieu d’une roue. La dame blanche paraissait régler le trafic avec son sceptre, diriger les activités des petits hommes en chapeaux melons et vestes rondes, des femmes avec leurs serviettes, des camions et des autobus. De temps en temps une silhouette isolée se détachait des autres, montait les marches et entrait dans l’église. Les portes de la cathédrale s’ouvraient et se fermaient sans cesse. Elles laissaient échapper dans l’air de faibles bouffées de musique d’orgue. Les pigeons se dandinaient, les moineaux battaient des ailes. Peu après midi, un vieillard muni d’un sac en papier s’installa à mi-chemin de l’escalier et se mit à nourrir les oiseaux. Il tendit un morceau de pain. Ses lèvres remuaient. Il semblait flatter les oiseaux, les ca-joler. Bientôt, un cercle d’ailes palpitantes lui fit un halo. Des
– 232 – moineaux se perchèrent sur sa tête et ses mains. Des pigeons se trémoussèrent à ses pieds. Une petite foule s’assembla pour le voir nourrir les oiseaux ; il semait son pain autour de lui. Puis une vague passa dans l’air. La grande horloge, toutes les hor-loges de la Cité, semblèrent unir leurs forces pour bourdonner un avertissement. Puis le coup retentit. « Une heure », clamait-il. Les moineaux s’enfuirent dans les airs, les pigeons eux-mêmes prirent peur. Quelques-uns décrivirent un cercle autour de la tête de la reine Anne.
Martin atteignit l’espace découvert, devant la cathédrale, au moment où la dernière vibration se dissipait.
Il traversa la rue et vint s’adosser contre la vitrine d’un ma-gasin pour contempler le grand dôme. Tous les éléments de pe-santeur de son corps parurent se déplacer. Il avait l’étrange sen-sation d’un mouvement intérieur qui s’harmonisait avec l’édifice, qui créait de lui-même un nouvel équilibre, puis s’immobilisait. Martin se sentit stimulé par cette transforma-tion. Il aurait aimé être architecte. Il appuya le dos contre le magasin pour mieux voir l’ensemble de la cathédrale. Mais les nombreux piétons le gênaient. Ils se heurtaient à lui, le frôlaient en le dépassant. C’était l’heure où les gens de la Cité se précipi-tent pour déjeuner. Ils coupaient par l’escalier. Les pigeons s’élevaient en tournoyant pour se poser de nouveau sur le sol. Les portes s’ouvraient et se refermaient tandis que Martin esca-ladait les degrés. Les pigeons sont insupportables, songeait-il, avec leurs saletés sur les marches. Il monta lentement.
Eh, qui est-ce ? se demanda-t-il en regardant une personne debout contre un des piliers. Est-ce que je ne la connais pas ?
Elle parlait toute seule, ses lèvres remuaient.
C’est Sally ! se dit-il. Il hésita. Devait-il lui parler ? Mais il était fatigué de sa propre compagnie, elle le distrairait.
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« Deux sous pour connaître tes pensées, Sal ! » lui dit-il, en lui tapant sur l’épaule.
Elle se retourna ; son expression changea aussitôt.
« Martin ! Au moment même où je pensais à toi ! s’écria-t-elle.
– Quelle blague ! fit-il en lui serrant la main.
– Quand je pense aux gens, je les vois toujours. » Elle eut son drôle de trémoussement habituel, comme si elle était un oi-seau ; un volatile mal emplumé, car son manteau n’était pas de la dernière mode. Ils s’attardèrent tous les deux sur les marches et regardèrent à leurs pieds la rue encombrée. Une bouffée de musique d’orgue leur parvenait de la cathédrale quand les portes s’ouvraient et se refermaient derrière eux. Le faible murmure de prière avait quelque chose d’impressionnant, ainsi que l’espace sombre, qu’on apercevait à travers la porte.
« À quoi pensais-tu ?… » Il s’interrompit. « Viens déjeuner avec moi. Je t’emmène à une rôtisserie de la Cité. » Et il la con-duisit en bas des marches le long d’une ruelle étroite, bloquée par des charrettes dans lesquelles on lançait des paquets, sortis des entrepôts. Ils poussèrent tous les deux les battants de la porte et pénétrèrent dans le restaurant.
« C’est plein aujourd’hui, Alfred », dit Martin d’un air ai-mable, tandis que le garçon lui prenait son chapeau et son par-dessus pour les suspendre. Martin déjeunait souvent là, il con-naissait le garçon, et celui-ci le connaissait aussi.
« Très plein, mon capitaine, fit-il.
– Alors que choisirons-nous », dit Martin en s’asseyant.
On promenait de table en table un rôti d’un brun jaunâtre sur un chariot roulant.
« Prenons de ça, fit Sara avec un geste de la main.
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– Et quelle boisson ? » Martin parcourait des yeux la liste des vins.
« La boisson ? Je m’en remets à toi. » Sara enleva ses gants et les posa sur un petit livre marron, tirant sur le rouge, qui était évidemment un livre de prières.
« Tu t’en remets à moi pour la boisson », répéta Martin. Pourquoi, se demandait-il, les livres de prières ont-ils toujours des tranches dorées avec du rouge mêlé à l’or ? Il choisit le vin.
« Et que faisais-tu à Saint Paul ? demanda-t-il, en ren-voyant le garçon.
– J’assistais au service », dit-elle. Elle parcourut du regard la salle chaude et encombrée. Les murs étaient tapissés de feuilles dorées, incrustées sur un fond brun. Les gens passaient devant eux, entraient et sortaient constamment. Le garçon ap-porta le vin, Martin en versa un verre à sa cousine.
« Je ne savais pas que tu suivais les offices », dit-il les yeux fixés sur le livre de prières.
Elle ne répondit pas. Elle continuait à regarder autour d’elle, observant les gens qui allaient et venaient. Elle but son vin à petites gorgées. La couleur lui montait aux joues. Elle prit son couteau et sa fourchette et se mit à déguster l’admirable morceau de mouton. Ils mangèrent sans dire un mot pendant un instant.
Martin tenta de la faire parler.
« Et que comprends-tu à ça, Sal ? » demanda-t-il en tou-chant du doigt le petit livre.
Elle l’ouvrit au hasard et se mit à réciter :
« Le père incompréhensible, le fils incompréhensible… » ; sa voix gardait son timbre habituel.
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« Tais-toi, on écoute. »
Par égard pour lui, elle prit l’attitude d’une dame qui dé-jeune avec un monsieur dans un restaurant de la Cité.
« Et toi, que faisais-tu à Saint Paul ?
– Je regrettais de n’être pas architecte. On m’a expédié dans l’armée, que je détestais.
– Tais-toi, murmura-t-elle. On écoute. »
Il se retourna vivement, et se mit à rire. Le garçon plaçait une tarte devant eux. Ils mangèrent sans parler. Martin versa de nouveau du vin à Sara. Elle avait les joues rouges, les yeux bril-lants. Il lui envia cette sensation complète de bien-être universel qu’un verre de vin lui procurait autrefois. C’est une bonne chose que le vin, il rompt les barrières.
Mais comment faire parler Sara ?
« Je ne savais pas que tu suivais les offices, dit-il les yeux posés sur le livre de prières. Et que penses-tu de ça, Sal ? »
Elle regarda le livre à son tour et le frappa d’un coup de fourchette.
« Qu’est-ce qu’ils en pensent eux ? demanda-t-elle. La femme qui prie, et l’homme à la longue barbe blanche ?
– À peu près ce que pense Crosby quand elle vient me voir », dit-il. Il songeait à l’air de dévotion de la vieille femme, debout à la porte du salon, avec la veste de pyjama sur son bras.
« Je suis le Bon Dieu de Crosby, ajouta-t-il en servant des choux de Bruxelles à Sara.
– Le Bon Dieu de Crosby ! Martin l’Omnipotent ! Le Tout-Puissant ! » Elle se mit à rire et leva son verre. Il se demanda si elle se moquait de lui. Il espérait qu’elle ne le considérait pas comme quelqu’un de très vieux.
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« Tu te souviens de Crosby ? dit-il. Elle a pris sa retraite et son chien est mort.
– Elle a pris sa retraite et son chien est mort ? » répéta Sa-ra. Elle regarda de nouveau derrière elle. La conversation au restaurant est impossible ; elle est coupée, morcelée. Des hommes de la Cité, en costumes soignés, à raies, et en chapeaux melons, les frôlaient sans répit.
« C’est une belle église ? » fit-elle en se retournant.
Sara en est revenue brusquement à Saint Paul, songea Mar-tin.
« Magnifique ! répondit-il. Admirais-tu les monuments ? »
Quelqu’un entrait. Il le reconnut, Erridge, l’agent de change. L’homme leva le doigt et lui fit signe. Martin se leva et alla lui parler. Lorsqu’il revint, Sara avait de nouveau rempli son verre. Elle était assise et considérait les gens, comme un enfant qui assiste à une pantomime.
« Et que fais-tu cet après-midi ? demanda-t-il.
– Le Round Pond à quatre heures. » Elle frappa sur la table et répéta : « Le Round Pond à quatre heures. » Elle passait sans doute à cet état de bienveillance engourdie qui succède à un bon repas et à un verre de vin.
« Dois-tu y retrouver quelqu’un ?
– Oui, Maggie. »
Ils mangèrent sans parler. Des bribes de conversation par-venaient jusqu’à eux, des phrases tronquées. Puis l’homme à qui Martin avait parlé lui toucha l’épaule au moment de sortir.
« Mercredi à huit heures, dit-il.
– Entendu. » Et Martin en prit note sur son carnet.
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« Et toi, que fais-tu cet après-midi ? » demanda Sara.
Il alluma une cigarette.
« Je devais aller voir ma sœur, à la prison, fit-il.
– En prison ?
– Rose. Elle a lancé une brique.
– Rose rouge, Rose fanée, Rose sauvage, Rose épineuse…, dit Sara, main tendue vers la bouteille de vin.
– Non, déclara Martin, tu en as eu suffisamment. »
Elle s’excitait très vite. Il devait y mettre un frein : des gens l’écoutaient, et il posa les doigts sur le goulot de la bouteille.
« C’est bougrement ennuyeux, d’être en prison », observa-t-il.
Elle ramena son verre et se mit à le contempler. Un moteur dans son cerveau parut s’être arrêté soudain. Elle ressemblait beaucoup à sa mère – sauf lorsqu’elle riait.
Martin aurait aimé lui parler de sa mère, mais la conversa-tion était impossible. Trop de gens écoutaient et fumaient. La fumée mêlée à l’odeur de la viande alourdissait l’air. Martin était plongé dans le passé, lorsque Sara s’écria :
« Assise sur un trépied, pendant qu’on lui enfonce de la viande dans le gosier. »
Martin revint à lui. Sara devait penser à Rose.
« Une brique vola : crac ! » Elle riait en agitant sa four-chette.
« Pliez la carte de l’Europe, dit l’homme au laquais. Je ne crois pas à la force ! » Sara abaissa sa fourchette, un noyau de prune sauta. Martin se retourna. Les gens écoutaient. Il se leva.
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« Sortons-nous ? fit-il. Si tu ne veux rien de plus. »
Sara se leva et chercha des yeux son manteau.
Elle le prit en disant : « Merci, Martin, pour ce bon déjeu-ner. Cela m’a fait plaisir. »
Il fit signe au garçon qui accourut et fit l’addition.
Martin plaça une pièce d’or sur le plateau et Sara enfonça les bras dans les manches de son manteau.
Martin l’aida. « Si j’allais avec toi au Round Pond à quatre heures ?
– Oui ! au Round Pond à quatre heures ! » fit-elle en pivo-tant sur ses talons.
Elle s’éloigna et passa devant les hommes de la Cité encore attablés à leur repas. Martin lui trouva la démarche un peu in-certaine.
Le garçon revint avec la monnaie et Martin glissa les pièces dans sa poche. Il en garda une pour le pourboire. Mais il fut ar-rêté au moment de la donner par l’expression sournoise d’Alfred. Martin leva un coin de la note et trouva deux pièces cachées dessous. Le truc habituel. La colère s’empara de lui :
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Le garçon bégaya : « Je ne m’en étais pas aperçu. »
Martin sentit la chaleur lui monter aux oreilles. Il avait, exactement comme son père quand il était furieux, l’impression que des taches blanches se formaient au-dessus de ses tempes. Il enfonça dans sa poche la pièce qu’il destinait au garçon, passa devant lui en lui repoussant la main. Honteux, l’homme se reti-ra en murmurant.
Martin conduisit Sara hors de la salle encombrée. « Allons-nous-en, sortons d’ici. »
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Il l’entraîna dans la rue. Le manque d’air, la chaude odeur de viande dans cette rôtisserie de la Cité, lui devenaient soudain intolérable.
« J’ai horreur d’être roulé, dit-il en mettant son chapeau. Je regrette de t’avoir amenée là, Sara, c’est un sale trou. »
Il aspira l’air frais. Les bruits de la rue, l’aspect indifférent, affairé, de tout ce qui l’entourait lui firent du bien, après la salle étouffante, remplie de vapeurs. Les charrettes, rangées sur le côté, recevaient les paquets glissant des entrepôts.
Quand ils débouchèrent devant Saint Paul, il leva la tête. Le même vieillard nourrissait les moineaux. La cathédrale s’offrait aux regards ; et Martin aurait voulu éprouver de nouveau cette impression de poids qui se déplaçait en lui, pour s’immobiliser ensuite. Mais il n’y arriva pas. Il ne retrouva plus l’étrange fré-missement qui l’avait agité à cette sorte de corrélation entre lui et la pierre. Il n’éprouvait que de la colère. Et Sara le troublait. Elle était sur le point de s’élancer dans la rue encombrée. Il avança la main pour la retenir.
« Fais attention », dit-il. Puis ils traversèrent.
« Allons-nous à pied ? » demanda-t-il. Elle acquiesça d’un signe de tête. Ils longèrent Fleet Street. La conversation était impossible. L’étroit trottoir obligeait Martin à sans cesse monter et descendre, afin de rester auprès de Sara. Il continuait à res-sentir le malaise causé par la colère. Mais sa colère proprement dite se calmait graduellement.
Qu’aurais-je dû faire ? se demanda-t-il, en se voyant de nouveau passer devant le garçon sans lui donner de pourboire. Non, pas ça, se dit-il, pas ça. Les gens se pressaient contre lui, et il abandonna le trottoir. Après tout, le pauvre diable devait ga-gner sa vie. Martin aimait à se montrer généreux, à laisser des sourires derrière lui, et deux shillings lui importaient peu. C’est trop tard. À quoi bon revenir là-dessus ? se dit-il, et il se mit à
– 240 – fredonner sa petite chanson. Puis il s’arrêta, se rappelant qu’il n’était pas seul.
« Regarde-moi ça, Sal, fit-il en lui saisissant le bras. Re-garde ! »
Il montra du doigt l’emblème déployé à Temple Bar. Il semblait plus ridicule que jamais – tenir le milieu entre un ser-pent et une volaille.
« Regarde un peu », répéta-t-il en riant. Ils s’arrêtèrent un instant, pour considérer les petites silhouettes aplaties ; la reine Victoria, le roi Édouard, logés de façon si inconfortable sur le fronton de Temple Bar. Puis ils continuèrent leur chemin. Par-ler était impossible, à cause de la foule. Des hommes en per-ruques et en robes se hâtaient de traverser la rue. Ils portaient des sacs bleus ou rouges.
« Le palais de justice ! » fit Martin en indiquant la masse froide de pierre décorée, à l’apparence morne et funéraire… « C’est là où vit Morris », ajouta-t-il.
Il gardait encore un reste de malaise après sa colère. Mais la sensation diminuait, ne lui laissant qu’un peu d’âpreté dans l’esprit.
« Est-ce que j’aurais dû… » Il allait dire : être avocat, mais aussi… ne pas m’emporter avec le garçon.
« Aurais dû être…, aurais dû faire… ? » demanda Sara en se penchant vers lui. Dans le brouhaha du trafic, elle n’avait pas compris ce qu’il disait. La conversation était impossible, mais en tout cas, Martin oubliait peu à peu sa colère. Le souvenir cuisant s’estompait ; mais il réapparut cependant à la vue d’une men-diante qui vendait des violettes. Et ce pauvre diable de serveur, se dit Martin, a dû se passer de pourboire parce qu’il a voulu me rouler… Il fixa des yeux une boîte aux lettres sur un pilier, puis il regarda une auto. Curieux à quel point on s’est habitué aux véhicules sans chevaux. Au début cela semblait grotesque. Ils
– 241 – passèrent devant la vendeuse de violettes. Elle portait un cha-peau rabattu sur sa figure. Martin laissa tomber six pence dans le plateau, en amende honorable au garçon de la rôtisserie, et secoua la tête, refusant les violettes, car elles étaient fanées. Il aperçut alors le visage de la vendeuse. Elle n’avait pas de nez ; sa peau était semée de plaques blanches ; des bords rouges remplaçaient les narines. Elle n’avait pas de nez, et c’était pour-quoi elle portait son chapeau rabattu en avant.
« Traversons », dit Martin vivement. Il prit le bras de Sara et la conduisit entre les autobus. Elle avait dû voir souvent ce genre de spectacles ; lui aussi, mais les regarder ensemble fai-sait une différence ; il l’entraîna sur le trottoir d’en face.
« Nous allons prendre l’autobus, dit-il, viens vite. »
Il lui saisit le coude pour la faire avancer rapidement. Mais il n’y avait pas moyen ; une charrette bloquait la voie. Des gens passaient. On approchait de Charing Cross. Les humains y étaient aspirés comme l’eau entre les piles d’un pont. De jeunes vendeurs de journaux tenaient des placards contre leurs jambes. Des hommes achetaient la dernière édition. Les uns prenaient leur temps, d’autres arrachaient vivement un exemplaire en passant. Martin en prit un, qu’il garda à la main.
« Attendons ici, dit-il. L’autobus va venir. » Un vieux cha-peau de paille, orné d’un ruban rouge, songea-t-il en ouvrant le journal. La vision persistait. Il leva la tête. « L’horloge de la gare est toujours en avance », affirma-t-il à un homme qui se hâtait pour prendre le train. Toujours en avance, se répéta-t-il en ou-vrant le journal. Mais l’horloge n’existait pas. Martin se retour-na pour lire les nouvelles d’Irlande. Un autobus après l’autre s’arrêtait, puis fonçait de nouveau. Il était difficile de se laisser absorber par les nouvelles d’Irlande. Il leva les yeux.
« Voici le nôtre », dit-il en voyant arriver l’autobus attendu.
– 242 –
Ils montèrent sur l’impériale et s’assirent côte à côte der-rière le conducteur.
« Deux pour Hyde Park », dit Martin, sortant une poignée de monnaie, et il parcourut les colonnes du journal du soir. Mais ce n’était pas une des dernières éditions.
« Il n’y a rien, fit-il en enfonçant le journal sous son siège. À présent… », commença-t-il en bourrant sa pipe, puis il s’interrompit – on descendait la pente douce de Piccadilly et il agita sa pipe dans la direction des fenêtres d’un club. « Voici l’endroit où mon père s’installait. À présent… », il frotta une al-lumette, « à présent, Sally, tu peux me raconter tout ce que tu voudras. Personne n’écoute. Dis-moi quelque chose de très pro-fond », fit-il, en lançant l’allumette par-dessus bord.
Il se tourna vers elle. Il voulait la faire parler. L’autobus plongea, pour remonter ensuite. Si elle ne disait rien, ce serait à lui de parler. Et que dirait-il ? Il avait enterré tout sentiment. Un peu d’émotion subsistait. Il voulait l’entendre exprimer par Sara ; mais elle se taisait. Non, songea-t-il, mordant sa pipe. Moi je n’en dirai rien, elle me croirait trop…
Il la regarda. Le soleil flamboyait sur les fenêtres de l’hôpital Saint George. Sara le contemplait avec ravissement. Pourquoi ce ravissement ? se demanda-t-il, lorsque l’autobus s’arrêta et qu’il en descendit.
La scène avait légèrement changé depuis le matin. Les hor-loges, dans le lointain, sonnaient trois heures. Les autos étaient plus nombreuses, ainsi que les dames en robes claires d’été, les messieurs en jaquette et haut-de-forme gris. Le défilé commen-çait, on traversait les grilles pour entrer dans le parc. Les petites apprenties modistes elles-mêmes, chargées de leurs cartons à chapeaux, semblaient prendre part à quelque cérémonial. Des chaises vertes étaient rangées le long de la promenade. Une
– 243 – foule de gens s’y trouvaient assis, comme s’ils avaient pris place pour une pièce de théâtre. Des cavaliers galopaient jusqu’au bout de l’avenue, retenaient leurs chevaux et repartaient dans l’autre sens. Le vent d’ouest chassait des nuages blancs semés d’or à travers le ciel. Les fenêtres de Park Lane brillaient de re-flets bleu et or.
Martin marchait vite. « Allons, dépêche-toi ! » Il poursuivit son chemin. Je suis jeune, se dit-il, au début de la vie. On respi-rait une odeur de terre. On sentait jusque dans le parc un faible parfum de printemps, de campagne.
« Combien j’aime », fit-il tout haut. Il se retourna. Il s’adressait à l’air vide. Sara traînait en arrière, elle rattachait son lacet de soulier. Il eut l’impression d’avoir manqué une marche en descendant un escalier.
« On se sent absurde quand on se parle tout haut à soi-même », lui dit-il, lorsqu’elle le rejoignit.
Elle montra du doigt quelque chose.
« Mais regarde, ils le font tous !…
Une femme d’âge mûr venait vers eux. Elle se parlait à elle-même. Ses lèvres remuaient et elle gesticulait d’une main.
« C’est la faute du printemps, observa-t-il, lorsqu’elle les eut dépassés.
– Non, je suis venue ici, une fois en hiver, et un nègre riait aux éclats dans la neige.
– Dans la neige ! fit Martin. Un nègre ! » Le soleil brillait sur l’herbe. Ils longèrent un massif où des jacinthes multico-lores luisaient, toutes bouclées.
« Ne pensons pas à la neige, dit-il. Pensons à… » Une jeune femme poussait une voiture d’enfant, cette vue lui rappela sou-dain quelque chose. « Maggie. Raconte-moi. Je ne l’ai pas ren-
– 244 – contrée depuis la naissance de son bébé. Et je n’ai jamais vu le Français. Comment l’appelles-tu ? René ?
– Renny », dit-elle. Elle était encore sous l’influence du vin, des souffles vagabonds, des passants. Lui aussi se sentait dis-trait de la même façon, mais il voulut y mettre fin.
« Oui, à qui ressemble-t-il, ce René ou Renny ? »
Il prononça ce nom d’abord à la française, puis, comme elle, à l’anglaise. Il voulut réveiller Sara. Il lui prit le bras.
« Renny », répéta-t-elle. Elle lança sa tête en arrière et se mit à rire.
« Attends ! Il porte une cravate rouge à pois blancs. Il a les yeux noirs. Il prend une orange… au dîner, mettons… et il dit en vous regardant bien en face : “Cette orange, Sara…” » Elle avait roulé les « r », mais laissa sa phrase en suspens. « … Voilà en-core quelqu’un qui se parle à soi-même ! »
Un jeune homme les dépassa avec sa veste boutonnée de haut en bas, comme s’il n’avait pas de chemise. Il marmottait en marchant et leur lança un regard farouche.
« Mais Renny ? dit Martin. Nous parlions de Renny. Il prend une orange…
– … et il se verse un verre de vin », poursuivit Sara. Et avec un geste, comme si elle-même tenait ce verre, elle s’écria : « La science est la religion de l’avenir !
– Du vin ? » dit Martin. Il n’écoutait que d’une oreille et, s’étant fait l’image d’un sérieux petit professeur français, il lui fallait ajouter ce verre de vin, qui cadrait mal.
« Oui, du vin, répéta-t-elle. Son père était négociant. Un homme à barbe noire, négociant à Bordeaux. Un jour, quand René enfant jouait au jardin, on frappa à la vitre. “Ne faites pas tant de bruit, allez jouer plus loin”, lui dit une femme à coiffe
– 245 – blanche. Sa mère était morte… Il avait peur de dire à son père qu’il trouvait le cheval trop grand pour monter dessus… et on l’envoya en Angleterre… »
Elle sautait les barrières.
« Et qu’arriva-t-il ensuite ? Ils se sont fiancés ? »
Elle ne répondit pas. Il attendait qu’elle expliquât pourquoi ils s’étaient mariés – Maggie et Renny. Il attendit en vain. Enfin les voilà mariés et heureux, songea-t-il. Un instant il se sentit ja-loux. Le parc était rempli de couples qui se promenaient. Tout semblait frais et plein de douceur. L’air qui soufflait sur leurs vi-sages en était imprégné, chargé de murmures, du mouvement des branches, du bruit précipité des roues, des aboiements de chiens, et parfois du chant intermittent de la grive.
Une dame les dépassa. Elle parlait toute seule. Se voyant observée, elle se retourna et siffla, comme si elle s’adressait à son chien. Mais le chien ne lui appartenait pas ; il s’enfuit en bondissant du côté opposé. La dame hâta le pas en serrant les lèvres.
« Les gens n’aiment jamais qu’on les regarde quand ils se parlent à eux-mêmes », observa Sara. Martin sortit de sa rêve-rie.
« Nous nous sommes trompés de chemin », dit-il.
Des voix leur parvenaient.
Ils avaient pris la mauvaise direction, et approchaient de l’endroit dénudé où les orateurs s’assemblent. Les réunions bat-taient leur plein. Des groupes se formaient autour de chaque orateur. Montés sur leurs plates-formes, ou parfois seulement sur des caisses, ils péroraient. Les voix résonnaient de plus en plus fortes à mesure que Martin et Sara approchaient.
« Écoutons-les », fit Martin. Et ils s’arrêtèrent devant un homme maigre penché en avant. Il tenait une ardoise et on
– 246 – l’entendit qui disait : « Mesdames, messieurs… Regardez-moi bien », ils le regardèrent. « Ne craignez rien. »
Le doigt recourbé de manière insinuante, il retourna son ardoise. « Est-ce que je ressemble à un Juif ? » Il tourna encore l’ardoise et en examina l’autre face. On l’entendit expliquer que sa mère était née à Bermondsey et son père dans l’île de… Mar-tin et Sara s’éloignèrent et la voix s’éteignit.
« Que penses-tu de celui-ci ? » demanda Martin. C’était un homme de forte corpulence qui frappait sur la barre de sa plate-forme.
« Chers concitoyens ! » braillait-il. Ils s’arrêtèrent. La foule des badauds, les commissionnaires, les bonnes d’enfants le con-sidéraient bouche bée, les yeux écarquillés. L’homme englobait les autos qui passaient, dans un superbe geste de mépris. Sa chemise passait sous son gilet.
« Justice et Liberté ! » fit Martin, répétant les mots que l’orateur prononçait en tapant son poing sur la barre. Ils atten-dirent, tout recommença.
« C’est égal, il parle rudement bien, dit Martin en s’écartant. Allons donc écouter la vieille dame. »
La vieille dame avait un public très réduit. On l’entendait à peine. Elle tenait un petit livre et parlait des moineaux. Mais son mince filet de voix s’éteignait de plus en plus et les gamins l’imitaient en chœur.
Ils s’attardèrent un instant, puis Martin se retourna de nouveau et posa la main sur l’épaule de Sara. « Allons, conti-nuons. »
Les voix s’entendaient de moins en moins. Elles cessèrent complètement. Martin et Sara continuèrent leur promenade à travers la pente lisse qui s’élève et retombe comme une bande de drap vert, rayée de sentiers bruns. De grands chiens blancs
– 247 – gambadaient, les eaux de la Serpentine, semée çà et là de petites embarcations, luisaient entre les arbres. L’urbanité du parc, la lueur de l’eau, le mouvement majestueux des arbres et la com-position de la scène, qui semblait tracée par quelqu’un, tou-chaient agréablement Martin.
« Justice et Liberté », se dit-il à mi-voix, lorsqu’ils atteigni-rent le bord de l’eau, s’y arrêtant pour observer les mouettes qui traçaient de l’aile dans l’air des dessins très blancs.
« Étais-tu de son avis ? » demanda Martin. Il prit le bras de Sara pour la ramener sur terre, car elle remuait les lèvres. « Je parle du gros bonhomme qui gesticulait. »
Sara sursauta, puis elle dit : « Moi, moi, moi », en imitant l’accent vulgaire du bonhomme.
Oui, songea Martin en se remettant en marche, il parlait pour lui. On en revient toujours à ça. Si on le laissait faire, ce gros bonhomme, il n’y aurait guère de justice ni de liberté pour les gens de son espèce à lui – ni de beauté non plus.
Et la pauvre vieille dame, que personne n’écoutait et qui parlait des moineaux…
Il voyait encore, en esprit, l’homme maigre au doigt re-courbé d’un geste persuasif, le gros bonhomme qui gesticulait si fort que l’on voyait ses bretelles, et la petite vieille qui s’efforçait de faire entendre sa voix au-dessus des sifflets et des miaule-ments. Cela tenait à la fois de la comédie et de la tragédie !
Ils atteignaient Kensington Gardens. Une longue rangée d’autos et de voitures s’alignaient au bord du trottoir. Des para-sols rayés s’ouvraient au-dessus de petites tables rondes où quelques personnes assises attendaient leur thé. Les servantes, affairées, apportaient et enlevaient des plateaux ; la saison était commencée. Le spectacle paraissait très gai.
– 248 –
Une dame, fort élégante, avec une plume violette qui pen-dait d’un côté de son chapeau, dégustait une glace. Le soleil ta-chetait la table et donnait à la dame une étrange transparence, comme si elle était prise dans un réseau de lumière ; comme si elle était faite de losanges de couleurs en suspens. Martin se fi-gura la connaître, il leva son chapeau légèrement. Mais elle res-ta immobile et continua à regarder devant elle, et à déguster sa glace. Non, songea-t-il, je ne la connais pas, et il s’arrêta un ins-tant pour allumer sa pipe. Que serait le monde, se demanda-t-il, l’esprit encore occupé du gros bonhomme qui brandissait le bras, si on n’y disait pas : « moi » ? Il frotta l’allumette. Il consi-déra la flamme devenue presque invisible au soleil. Il aspira, tira quelques bouffées de sa pipe. Sara marchait en avant. Elle aussi se trouvait enveloppée d’un tissu de lueurs mouvantes qui par-taient d’entre les feuilles. Une innocence primitive semblait planer sur tout. Dans les arbres, les oiseaux faisaient entendre par instants de doux gazouillis ; le brouhaha de Londres entou-rait cet espace découvert d’un cercle de bruit lointain, mais con-sistant. Les fleurs roses et blanches des marronniers s’élevaient et s’abaissaient quand la brise agitait les branches. Le soleil qui tachetait les feuilles donnait curieusement aux choses l’air d’être privées de substance, éclatées en petits points de lumière épars.
Martin, lui aussi, semblait participer à cette dispersion. Son esprit était vide. Il se ressaisit, jeta son allumette et rattrapa Sally.
« Allons, dit-il, viens, le Round Pond, à quatre heures. »
Ils marchèrent bras dessus, bras dessous, le long de la grande allée qui englobe dans sa perspective le palais et l’église fantôme. La dimension de l’être humain semblait amoindrie. Les enfants dominaient à la place des adultes. Des chiens de toutes sortes abondaient. L’air était plein d’aboiements et de brusques cris aigus. Des bandes de bonnes d’enfants poussaient des landaus dans les sentiers. Les bébés dormaient au fond, comme des images de cire à peine teintées ; leurs paupières bien
– 249 – lisses se moulaient si exactement sur leurs yeux qu’ils parais-saient scellés. Martin regardait dans les landaus ; il aimait les enfants. C’est ainsi qu’il avait vu Sally pour la première fois, en-dormie dans sa voiture au milieu du hall de Browne Street.
Il s’arrêta net. Ils étaient arrivés au Round Pond.
« Où est Maggie ? dit-il. Là-bas, est-ce elle ? » Il montra une jeune femme à l’ombre d’un arbre, et qui soulevait un bébé hors de sa voiture.
« Où donc ? » Sara regarda dans la mauvaise direction.
Il pointa le doigt.
« Là-bas, sous cet arbre.
– Oui, dit-elle, c’est bien Maggie. »
Ils se dirigèrent de son côté.
« Mais en es-tu sûre ? » Il fut pris de doutes, car la jeune femme avait cet apparent détachement des personnes qui ne se savent pas observées. Cela faisait d’elle une inconnue. D’une main, elle tenait l’enfant, de l’autre elle arrangeait les petits oreillers. Elle aussi était parsemée de lueurs flottantes, en forme de losanges.
Il reconnut un geste. « Oui, c’est Maggie. »
Celle-ci se retourna et les aperçut.
Elle leva la main, comme pour leur demander d’avancer sans bruit, et posa un doigt sur ses lèvres. Ils s’approchèrent à pas de loup. Lorsqu’ils furent près de Maggie, le son d’une hor-loge leur parvint, porté par la brise. Un, deux, trois, quatre… puis les coups cessèrent.
– 250 –
« Nous nous sommes rencontrés à Saint Paul », dit Martin tout bas. Il attira deux chaises et s’assit. Ils gardèrent un instant le silence. Le bébé ne dormait pas. Puis Maggie se pencha et l’examina.
« Vous n’avez plus besoin de parler bas. Il dort.
– Nous nous sommes rencontrés à Saint Paul, reprit Mar-tin de sa voix habituelle ; je venais de voir mon agent de change », il enleva son chapeau et le posa dans l’herbe, « et, au retour, j’ai trouvé Sally… »
Il la regarda et se souvint qu’elle ne lui avait pas dit à quoi elle pensait, debout sur les marches de Saint Paul, avec ses lèvres qui remuaient.
À présent elle bâillait. Au lieu d’avoir pris la petite chaise verte et dure qu’il lui avait apportée, elle s’était jetée dans l’herbe, repliée sur elle-même, comme une sauterelle, le dos contre l’arbre. Le livre de prières aux tranches rouge et or gisait à terre et de tremblants brins d’herbe se recourbaient dessus. Sara bâilla, elle s’étira. Elle dormait déjà à moitié.
Martin approcha sa chaise de celle de Maggie et contempla la scène qui s’offrait à leur vue.
Elle était admirablement composée. La forme blanche de la reine Victoria ressortait contre un talus vert et, au-delà, on apercevait les briques rouges du vieux palais ; l’église fantôme dressait son clocher et le Round Pond faisait une flaque bleue. Une course de yachts se déroulait. Les bateaux se penchaient sur le côté, les voiles touchaient l’eau. Une jolie petite brise soufflait.
« Et de quoi avez-vous parlé ? » demanda Maggie.
Martin ne s’en souvenait plus. « Elle s’est grisée, dit-il en montrant Sara, et à présent elle s’endort. »
– 251 –
Lui-même s’endormait. Pour la première fois, le soleil qui lui touchait la tête lui parut presque trop chaud.
Il répondit à la question de Maggie.
« Nous avons parlé du monde entier ; politique, religion, morale. » Il bâilla. Des mouettes criaient en s’élevant et retom-baient pour voleter au-dessus d’une dame qui les nourrissait. Maggie les observait. Martin la dévisagea.
« Je ne t’ai pas vue depuis la naissance de ton enfant », dit-il. Ça l’a changée, songea-t-il. Elle a gagné.
Mais elle était absorbée par les mouettes. La dame avait je-té une poignée de poissons. Les mouettes tournoyaient autour de sa tête.
« Es-tu contente d’avoir un bébé ? » demanda-t-il.
Elle fit un effort pour répondre : « Oui. Mais c’est une at-tache.
– C’est agréable d’avoir des attaches, n’est-ce pas ? » Il ai-mait les enfants. Il regarda le bébé endormi avec ses yeux scellés et son pouce dans la bouche.
« Aimerais-tu en avoir ?
– C’est ce que je me demandais, dit-il, avant… »
Un petit claquement se fit entendre au fond de la gorge de Sara ; Martin baissa la voix pour ajouter : « Avant de la rencon-trer à Saint Paul. »
Ils gardèrent le silence. Le bébé dormait ; Sara dormait ; la présence de ces dormeurs semblait les encercler d’une secrète intimité. Deux des yachts en course se rapprochaient comme s’ils allaient se heurter, mais l’un dépassa l’autre. Martin les ob-serva. La vie reprenait ses proportions normales. Tout se remet-tait en place. Les bateaux naviguaient, les hommes circulaient,
– 252 – les petits garçons barbotaient dans l’eau, à la recherche de menu fretin. Les rides du lac ondoyaient, d’un bleu vif. L’élan, la force, la fécondité du printemps emplissaient tout.
Brusquement, Martin dit très haut :
« La possessivité, c’est le diable ! »
Maggie le regarda. Voulait-il parler d’elle – et du bébé ? Mais d’après le son de sa voix la jeune femme comprit qu’elle n’était pas en cause.
« À quoi penses-tu ?
– À celle dont je suis amoureux. L’amour devrait s’arrêter en même temps, chez les deux intéressés, ne trouves-tu pas ? »
Il parlait sans appuyer sur les mots afin de ne pas éveiller les dormeurs. « Mais ça n’arrive jamais et c’est le diable, mur-mura-t-il.
– Tu en as assez ?
– Par-dessus la tête. » Il se baissa et déterra un caillou dans l’herbe.
« Tu es jaloux ? murmura-t-elle, d’une voix très douce.
– Horriblement. » À présent qu’elle y faisait allusion, il s’aperçut combien c’était vrai. À ce moment, l’enfant se réveilla à moitié et tendit la main. Maggie balança la voiture. Sara s’agita. Leur solitude était menacée. Elle serait détruite d’un ins-tant à l’autre, et il avait envie de parler.
Il lança un coup d’œil aux dormeurs. Les yeux du bébé res-taient clos et ceux de Sara aussi. Le cercle d’isolement demeu-rait. À voix basse, Martin conta son histoire ; l’histoire de la dame, comment elle voulait le garder, et lui se libérer. Un récit banal, mais pénible, mélangé. Cependant, à mesure qu’il parlait,
– 253 – son tourment s’atténuait. Ils restèrent tous deux sans rien dire, le regard fixé devant eux.
Une autre course commençait. Des hommes étaient ac-croupis au bord de l’étang, chacun armé d’un bâton posé sur un de ces bateaux miniatures. On donna le signal et les bateaux partirent. Et lui, songea Martin en contemplant le bébé endor-mi, aura-t-il à souffrir les mêmes choses ? Il pensait à lui-même – à sa jalousie.
« Mon père, fit-il tout à coup, mais toujours très bas, avait une amie… Elle l’appelait Bogy. » Et il répéta l’histoire de la dame qui avait une pension de famille à Putney – la dame très respectable, qui avait engraissé et qui réclamait de l’aide pour sa toiture. Maggie se mit à rire, doucement, à cause des dormeurs, encore plongés dans un profond sommeil.
« Mon père aimait-il ta mère ? » lui demanda Martin.
Elle regardait les mouettes dont les ailes formaient des dessins sur les lointains bleus. La question de Martin sembla traverser ce qu’elle voyait, puis soudain l’atteindre.
« Sommes-nous frère et sœur ? » demanda-t-elle en écla-tant de rire. L’enfant ouvrit les yeux et écarta les doigts.
« Nous l’avons réveillé », dit Martin. Le bébé se mit à crier. Maggie dut le consoler. Leur solitude était rompue. L’enfant pleurait et les horloges sonnaient. Les coups leur parvinrent, doucement portés par la brise. Un, deux, trois, quatre, cinq…
« Il est temps de partir », dit Maggie lorsque le dernier coup se tut. Elle recoucha l’enfant sur l’oreiller et se retourna. Sara dormait toujours, pelotonnée contre l’arbre. Martin se baissa et lui lança une brindille. Elle ouvrit les yeux, puis les re-ferma.
« Non, non, fit-elle en étirant ses bras au-dessus de sa tête.
– Il est l’heure », dit Maggie.
– 254 –
Sara se redressa avec effort : « C’est l’heure ? » Elle soupira et murmura : « C’est drôle ! » Puis s’assit et se frotta les yeux.
« Martin ! » s’écria-t-elle. Il se tenait debout, dans son cos-tume bleu, la canne à la main. Elle le regarda comme si elle le ramenait dans son champ visuel.
« Martin ! dit-elle encore.
– Oui, Martin ! répondit-il. As-tu entendu ce que nous di-sions ? » lui demanda-t-il.
– Un bruit de voix, c’est tout… des voix ! » dit-elle dans un bâillement, en secouant la tête.
Il attendit un instant, les yeux baissés sur elle. Puis il ra-massa son chapeau : « Je m’en vais, dit-il, dîner avec un cousin à Grosvenor Square. » Et il les laissa.
Après avoir fait quelques pas, il se retourna.
Elles étaient encore assises à côté de la voiture d’enfant, sous les arbres. Il continua son chemin, puis se retourna encore. Le terrain était en pente et les arbres se trouvaient cachés. Une très grosse dame se laissait tirer le long du sentier par un petit chien qu’elle tenait en laisse. Martin ne voyait plus ses cousines.
Le soleil se couchait lorsqu’une ou deux heures plus tard Martin traversa le parc. Il avait l’impression d’avoir oublié quelque chose sans savoir exactement quoi. Les scènes se suc-cédaient dans son esprit, et l’une effaçait l’autre. À présent, il passait sur le pont de la Serpentine. L’eau rutilait de la lumière du couchant ; des tiges tordues de réverbères reposaient en sur-face et, au bout, le pont blanc complétait le tableau. Le cab re-joignit à l’ombre des arbres la longue file de voitures qui s’écoulait vers Marble Arch. Les gens en costume de soirée al-laient au théâtre ou à des réceptions. La lumière devenait de
– 255 – plus en plus jaune. Le sol battu prenait un ton métallique d’argent. Tout avait un air de fête.
Mais je serai en retard, se dit-il, car le cab se trouva bloqué à Marble Arch. Martin consulta sa montre, il était exactement huit heures trente. Mais huit heures trente signifie huit heures quarante-cinq, songea-t-il lorsque la voiture se remit en marche. Et, en effet, quand elle entra dans le square, Martin vit une auto devant la porte et un homme qui en descendait. Je suis donc à l’heure, se dit-il en payant le cocher.
À peine eut-il touché le bouton que la porte s’ouvrit comme s’il avait appuyé sur un ressort. Et dès qu’il entra dans le hall pavé de blanc et noir, deux laquais se précipitèrent pour lui prendre ses effets. Il en suivit un troisième, le long d’un impo-sant escalier de marbre blanc qui s’élançait en courbe. Une série de grands tableaux sombres pendait aux murs, et en haut, au-dessus de la porte, on apercevait un tableau de palais vénitiens jaunes et bleus, et de canaux verts.
Canaletto, ou son école, songea Martin laissant passer l’autre invité devant lui, puis il donna son nom au valet de pied.
« Capitaine Pargiter », cria l’homme d’une voix de stentor, et Martin se trouva en face de Kitty. Élégante, avec un air de cé-rémonie et du rouge aux lèvres, elle lui tendit la main, mais il ne s’attarda pas, d’autres invités arrivaient. Une salle de bal, son-gea Martin, car le salon avec ses chandeliers, ses panneaux jaunes, ses canapés et ses fauteuils semés çà et là, avait l’air d’une grandiose salle d’attente.
Sept ou huit personnes s’y trouvaient déjà réunies.
Cela ne marchera pas cette fois, se dit-il, en causant avec son hôte. Celui-ci revenait des courses, sa figure luisait comme si l’instant d’avant il s’était trouvé en plein soleil. On s’attendait presque à lui voir une paire de jumelles en bandoulière, car il
– 256 – gardait encore au front la marque de son chapeau. Non, ça ne marchera pas, songea Martin, lorsqu’il fut question de cheval. Un marchand de journaux criait, en bas, dans la rue, des autos cornaient. Martin conservait entièrement sa faculté d’identifier les objets et de noter les contrastes. Quand une soirée est réus-sie, tous les sons se mêlent en un seul. Il aperçut une vieille dame enfouie dans un canapé ; elle avait une figure pointue, couleur de pierre. Ensuite, il regarda le portrait de Kitty peint par un artiste à la mode, tout en parlant à l’homme grisonnant, aux yeux de limier et aux manières pleines d’urbanité, que Kitty avait épousé au lieu d’Edward. Kitty s’avança et lui présenta une jeune fille en blanc qui se tenait seule, une main posée sur le dossier d’un fauteuil.
« Miss Ann Hillier, dit-elle. Mon cousin, capitaine Pargi-ter. » Elle resta un moment près d’eux, comme pour faciliter leurs premiers contacts. Mais elle était toujours un peu raide et ne fit qu’agiter vivement son éventail, de haut en bas.
« Es-tu allée aux courses, Kitty ? lui dit Martin, parce qu’il savait qu’elle avait les courses en horreur, et qu’il aimait à la ta-quiner.
– Moi ! Non, je ne vais jamais aux courses », répondit-elle d’un ton bref. Elle les quitta ; un nouveau venu venait d’entrer, galonné d’or et décoré d’une étoile.
J’aurais été plus heureux, se dit Martin, si j’étais resté chez moi avec mon livre.
« Avez-vous été aux courses ? » demanda-t-il à la jeune fille qu’il devait conduire à table. Elle secoua la tête. Elle avait des bras blancs, une robe blanche et un collier de perles. Purement virginale, se dit-il, et il songea : Il y a une heure à peine j’étais tout nu dans mon bain, à Ebury Street.
« J’ai assisté à une partie de polo », dit-elle. Martin baissa les yeux sur ses souliers. Ils étaient craquelés et vieux. Il avait
– 257 – voulu en acheter de neufs mais il avait oublié. Il se revit dans le cab, sur le pont de la Serpentine. C’était bien de cela qu’il cher-chait à se souvenir.
On allait dîner. Il offrit son bras. En descendant l’escalier, il tint les yeux fixés sur les dames dont les robes balayaient les marches l’une après l’autre, et il se demanda : De quoi, diable, vais-je bien parler ? Ils traversèrent l’étendue des carreaux noirs et blancs jusqu’à la salle à manger. La pièce était harmonieuse-ment drapée ; des tableaux, soulignés par des barres de lumière encapuchonnées, ressortaient vivement, la table resplendissait, mais aucun rayon ne tombait directement sur les visages. Mar-tin regarda le portrait d’un gentilhomme en cape rouge, une étoile brillante sur la poitrine, et il se dit : Si cette fois ça ne marche pas, je ne recommencerai plus jamais. Puis il fit un ef-fort pour s’adresser à la jeune fille virginale, assise à côté de lui. Mais il dut écarter presque tout ce qui lui venait à l’esprit ; elle était si jeune !
Il se décida, sans savoir comment sa phrase se terminerait :
« J’ai pensé à trois sujets de conversation : Les courses, le Ballet russe et », il hésita, « et… l’Irlande. Que préférez-vous ? » Il déplia sa serviette.
« Je vous en prie, répétez cela. » Elle se pencha légèrement de son côté.
Il se mit à rire, cette façon d’incliner la tête et de se pencher vers lui était vraiment charmante.
« Ne parlons de rien de tout ça, dit-il. Choisissons quelque chose de plus intéressant. Aimez-vous les soirées ? » Elle plon-geait sa cuiller dans sa soupe et en la relevant elle le regarda avec des yeux qui ressemblaient à de clairs joyaux sous une mince couche d’eau. Comme des perles de verre dans l’eau, son-gea-t-il. Elle était extraordinairement jolie.
– 258 –
« Mais je ne suis allée qu’à trois soirées dans ma vie, dit-elle, avec un rire léger, exquis.
– Pas possible ! En êtes-vous à la troisième ou à la qua-trième ? »
Martin écouta les bruits de la rue. Il entendit à peine les autos corner dans un extrême lointain. La rumeur devenait con-tinue, torrentielle. Les choses commençaient à mieux tourner. Il tendit son verre. Pendant qu’on le remplissait il songea qu’il se-rait heureux si la jeune fille se disait en se couchant : « Quel charmant voisin de table j’ai eu. »
« C’est ma troisième vraie soirée. » Elle appuya sur le mot vraie, d’une manière qui parut attendrissante à Martin. Trois mois auparavant, elle devait être encore dans la nursery à man-ger des tartines de pain beurré.